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Le cri, l’écrit, l’écrou dans la Parole

CLAUDEPIERRE TIGIRLAS Luminitza
Date publication : 05/01/2021

 

Le cri, l’écrit, l’écrou dans la Parole

Luminitza Claudepierre Tigirlas,
psychanalyste à Montpellier, membre de l’A.L.I.,
Docteure en psychopathologie et psychanalyse de Paris-Diderot Paris 7.
 
En lisant Jean-Paul Hiltenbrand, La condition du parlêtre,
collection Humus dirigée par Jean-Pierre Lebrun, Érès, 2019.
 

À l’heure où la déliquescence de la parole ou son maintien sous l’écrou fait ravage au sein du lien social, dans un ouvrage éclairant, Jean-Paul Hiltenbrand formule ce qui anime son enseignement depuis trente-cinq ans, c’est-à-dire qu’il tente de dégager « une structure que l’on pourrait dire initiale ». Soucieux qu’en la nommant structure initiale réduirait déjà sa portée, l’auteur évoque une constante dès le départ mise en place pour un sujet donné et fonctionnant autant dans le passé de celui-ci que dans l’actualisation de son désir. Sa riche pratique de psychanalyste lui fait entrevoir comment une telle structure pourrait se manifester autant dans l’automatisme de répétition, que dans des formes de passage à l’acte ou de l’acting-out. D’avancer « qu’il existe un écrit dans la parole » l’amène à affirmer l’existence d’une « certaine identité entre ce qui s’est mis en place dans la diachronie et ce qui se développe dans la synchronie. » (p. 231). Hiltenbrand souligne que lorsqu’on a affaire à de l’écrit, « l’on n’a plus affaire au signifiant et à sa malléabilité dans l’équivoque ou dans sa fonction d’opposition par sa différence au regard de quelque chose de particulièrement stable et inamovible. Cela veut dire que l’on atteint avec l’écrit les limites de l’analysable. » Pourtant l’auteur s’attache à l’importance d’essayer « à situer cette part de l’écrit dans la parole et ce qui appartient en propre à la fonction de la parole au niveau signifiant. »

Notons que formalisé, le fantasme évoque aussi un écrit. Le point où se montre une structure repérable vient avec la demande et l’ouverture qu’elle provoque dans la béance de l’inconscient ; dans cette opération se creuse la place de l’Autre – « le lieu d’où s’authentifie toute parole » – la possibilité d’un transfert s’institue suite à une telle « opération de vacuité ». Les quatre termes de la structure repérable sont la demande et le désir, ainsi que l’Autre inconscient et le transfert. La manifestation et la mise en place de ces termes permet à l’auteur de supposer l’existence « d’un ordre du déjà écrit ».

Bien qu’on imagine la parole et ses « tours dits » comme l’expression de la spontanéité elle-même, l’auteur nous assure qu’on va y rencontrer un fait d’écriture à moult reprises, car la parole relève des effets d’une écriture. « La lettre écrite et sa fonction dans la parole se confirment dans ce que le tout ne peut pas se dire », alors que les signifiants s’enchaînent de façon inépuisable puisque la structure du signifiant est infinie et Symbolique, tandis que la structure de la lettre est finie et Réelle.

Intitulant son dernier chapitre « Le Réel et la promesse analytique », Jean-Paul Hiltenbrand admet que le Réel se dérobe à une définition rationnelle et qu’il n’est pas exposable car c’est une faille, un trou. Faute de le rendre représentable par l’imaginaire, ni inscriptible par le symbolique, Lacan affuble le Réel d’une autre énigme qui est l’énoncé logique de l’impossible : ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire. C’est le retour répétitif d’une part rejetée de soi-même que Freud est allé chercher dans l’Au-delà du principe de plaisir.

C’est par là aussi, dans les eaux troubles du Réel et de la jouissance, que notre collègue approche le bout de son questionnement au cœur de « la parole et sa fonction » d’où il a déroulé le fil de l’écriture dans des chapitres denses consacrés à « l’hallucination comme fait de langage », à « l’autre et l’Autre », au « désir de l’Autre », à « la fonction du symbolique », à « l’interdit », au « refoulement et le symptôme », au dit « symptôme du désenchantement du savoir », à « un symptôme structural : la phobie d’impulsion », à « l’objet en psychanalyse », à une « clinique du réel », à « l’écrit dans la parole ». Quelques pages avant la fin d’un périple soigneux de se faire comprendre et de transmettre son expérience clinique et ses élaborations, Jean-Paul Hiltenbrand se sent prêt à nous surprendre.

            La phrase qui attire tout particulièrement mon attention se trouve à la page 246 : « Ce réel dans la structure de la parole et de la demande, où avec Lacan je suis seul à y insister. » Est-il si inédit pour un lacanien de partager avec Lacan la vérité du « mi-dire sur la cause » du désir ? L’auteur ne dit pas « je suis le seul », alors j’entends que c’est une incitation de se rendre « là où s’évoque l’impossible à dire ». L’endroit où le psychanalyste est vraiment seul, c’est dans la cure qu’il mène et il y a intérêt à bien dresser les oreilles au processus de répétition mis en acte par le sujet sur les traces du refoulement ou du démenti.

Saluant la parution du livre La condition du parlêtre, Charles Melman soulignait à La Une du site de l’A.L.I. que « c’est à sa trituration par le langage que notre espèce doit sa con-diction, le culte du symptôme ». Pour ma part, c’est aussi par une diction, cette fois en cours de se détacher de la croyance au symptôme, que parfois, dans l’analyse, se produit de l’inédit qui s’écrit, point essentiel que je partage avec Jean-Paul Hiltenbrand.

J’ajouterai aux éclairages tout en finesse dont l’auteur nous régale au long de son ouvrage, que lorsque l’analyste prend en compte la perte dans la parole comme un savoir qui fait défaut et lorsqu’il arrive à tenir ce réel ouvert, – quelque chose résonne, alors déraison et réson de la Chose sont entendus dans les mouvements vibratiles entre perception et désir. De l’énoncer moi-même de cette manière m’amène à un passage discutable de l’ouvrage en question, cela concerne le refoulement du réel : « Quand Lacan dit que le contingent est ce qui peut délivrer de ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire, quand il le dit ainsi, c’est que par la survenue du contingent peut apparaître une clé, une solution provisoire car la contingence n’est pas un savoir constitué, c’est le hasard dont on n’a pas la recette » (p. 256).

Mon point de vue sur ce sujet diverge de celui constaté par J-P. Hiltenbrand : à mon sens, dans la parole remise en circuit pendant la cure, même pour quelqu’un dont la pathologie provoque notre embarras, la pratique langagière du saut à l’élastique au trou réel dans le savoir fait surgir les effets de lalangue par le bon heurt des intermittences. J’y verrais un certain contingent opérant, déjà inscrit et susceptible de se constituer en savoir pour le sujet qui fabrique à son insu le Réel qui ne cesse pas de ne pas s’écrire, afin d’y être confronté, même confronté à l’envi.

Ayant renoncé à atteindre la vérité sur le réel, le plus souvent à un prix exorbitant pour la honte de l’hystérique ou pour la haine usante de l’obsessionnel, le sujet advient sans pour autant que la cendre du Ça débarrasse totalement la monstration de faute du sommet de son crâne. Cette faute, nourrie par la perte, parsème la parole qui reste toujours à fomenter avec les brisures du tégument mélancolique issu d’une graine pas forcément de folie, mais surement d’un cri – blessure de limite – qui rend féconde la perte du parlêtre.

Jusqu’où la psychanalyse devrait-elle « modifier son angle d’interprétation pour rester à la hauteur de l’enjeu », nécessité sur laquelle conclut avec pertinence Jean-Paul Hiltenbrand après avoir dressé le tableau préoccupant de la condition du parlêtre dans notre post-modernité ? Sûrement pas jusqu’à proposer un ersatz de psychanalyse où le trou foré par la langue sera bouché en vitesse et le plaignant gavé de satisfaction nous donnera congé par SMS.

Le seul enjeu que je vois pour le parlêtre serait celui de se retrouver dans la primauté du langage et de la parole, ce qui implique « un amour plus digne ». À quoi bon faire du guili-guili à l’enfant si l’on s’apprête à le jeter avec l’eau du bain ?

Luminitza C. Tigirlas,

Montpellier, le 20 décembre 2020.

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