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Séminaire de Charles Melman : Remarques sur la clinique lacanienne (13/10/2020 - en transcription )

MELMAN Charles
Date publication : 16/11/2020
Sous dossier : En transcription

Transcription de Denis Sainte Fare Garnot

 

Séminaire de Charles Melman : Remarques sur la clinique lacanienne
Mardi 13 octobre 2020
 

   Ce qui caractérise notre espèce c’est d’être placée sous le signe de la déception, aussi bien dans son rapport à son environnement bien sûr, que dans son rapport, et ça commence à être plus ennuyeux, avec elle-même – ce qui mérite de nous interroger sur la longévité garantie d’une espèce ainsi sous le signe de la déception, déception de ce qui l’entoure et plus primordialement de chacun vis-à-vis de soi-même. On voit bien que du même coup il en résulte une tripartition, celle de la division propre à chacun associée à son rapport à l’environnement

   Et je suis tenté de dire, de me servir de ce que j’ai appris, de ce que je sais ou de ce que je devine, pour dire que cette tripartition c’est précisément ce qu’une femme essaie de résoudre par cet art du tressage tellement différencié d’avec le nouage à quatre, celui dont la solidarité est assurée par le nom-du-Père. Ce nouage à quatre la voue à l’exil. Ce n’est pas le statut de l’étrangère, ça veut dire simplement qu’elle relève d’un père différent : l’exil ne veut pas dire qu’elle est autre parce que dans l’Autre une femme n’a pas de statut, elle n’est pas inscrite. C’est en tout cas le sort auquel la ramène cette référence que nous aimons, référence au père et qui donc la met hors sol puisqu’elle ne peut se soutenir dans l’Autre, sauf à se vouer au culte de la procréation, c’est-à-dire se faire une prêtresse du dieu que nous célébrons. Dire qu’elle n’a pas de statut dans l’Autre et que du même coup il ne saurait y avoir de rapport sexuel puisque en tant que femme, elle n’est pas inscrite dans l’Autre et qu’il ne saurait y avoir de rapport qu’entre ce qui est écrit.

   Pour être de plus en plus drôle et de plus en plus gai, ce que je voudrais rappeler c’est que le seul universel qui caractérise notre espèce – je prends les choses de loin et de haut mais je ne peux m’empêcher de vouloir remettre en discussion, chercher à préciser les concepts habituels dont nous nous servons et qui semblent tellement fatigués qu’il nous arrive d’oublier ce qu’ils comportent de difficile voire de révoltant – le seul universel que connaît notre espèce, le seul trait qu’elle partage où que ce soit, c’est comme nous le savons l’échange des femmes. Les parlêtres n’ont pas eu besoin d’avoir une langue commune ni de se transmettre les informations par sémaphore ou par téléphone. En tout cas, où qu’ils soient, partout c’est la même règle. C’est quand même anti économique ? Il faut être tordu pour supporter des choses pareilles ?  Mais ces choses sont là, sous la main, faciles ! Et nous allons estimer, ça aussi c’est épatant (allant de soi, mais quel est cet allant de soi ?) que contribuer à l’échange des femmes, cela ne fait après tout que s’inscrire au titre d’avatar dans le registre commun non moins universel et qui est celui du sacrifice ; puisque on ne connaît pas non plus du point de vue anthropologie de communauté humaine qui ne se distingue par l’échange des femmes et par le sacrifice.

   Qu’est-ce que ça dit, l’échange des femmes et la pratique du sacrifice ?

   Ça dit, pour nous sortir de l’arbitraire apparent de nos conceptualisations, ça nous dit tout simplement qu’il faut renoncer à l’objet propre à satisfaire le besoin, celui qu’on a sous la main, et qui après tout s’avère fort satisfaisant pour répondre à la demande naïve : l’objet du besoin existe en tant qu’objet même s’il n’est pas forcément distingué, satisfaisant, et après l’avoir consommé on va faire la sieste et tout va bien, on est tranquille !

   Or la règle nous démontre que pour accéder au désir, il faut justement passer par le sacrifice c’est-à-dire renoncer à l’objet propre à satisfaire le besoin pour se trouver en face de ceci (qui est quand même énorme !) : il n’y a pas d’objet spécifique susceptible de venir satisfaire le désir. Du même coup cela vient signifier que fondamentalement l’objet est perdu et que c’est à partir de cette perte que se conceptualise la notion même de l’objet. Voilà que va se dégager le grand principe général et qui est à l’origine de cette déception qui caractérise notre espèce, déception d’autrui, déception de soi-même : que rien n’existe, rien n’est présent dans le champ de la réalité qui ne soit fondé par le manque.

   Il faut être complètement tordu pour accéder à des notions aussi élémentaires, aussi simples, et qui cependant vont s’avérer ? Puisque c’est la clinique qui nous intéresse, je crois avoir les pieds en plein dans le baquet, nous sommes là entrés directement sans ménagement dans ce qui fait la déception de son rapport au monde comme à elle-même.

   C’est ce qui caractérise notre espèce. Rien n’existe qui ne soit fondé par le manque dans le champ des représentations, de telle sorte que l’individu va se défendre contre l’angoisse que suscite cette présence que vient refléter l’imaginaire. À part cette duplicité complètement infondée, il va se défendre contre l’angoisse qu’il en éprouve en considérant que ce manque, ce zéro doit être nommé et plus précisément chiffré c’est-à-dire dans ce passage du zéro, le manque absolu, au 1, il y a un manque ; et c’est parce qu’il y en a un que mon ambition pour tenter de vaincre mon angoisse va faire que je voudrais être traité, considéré moi-même comme un. Être reconnu, être aimé, être compris, être dans la liste, être reçu etc…

   Quelle ambition et quel panache !

   Alors on dira que s’il n’y a pas d’objet propre à satisfaire le désir il y a néanmoins l’inceste et l’interdit de l’inceste, que cette affaire, cet objet est bien moins un manque qu’une créature incarnée dans la personne de la mère pour le fils. J’ai déjà eu l’occasion de le rappeler récemment qu’ll n’y a d’inceste que mère-fils et il n’y a de ma part aucune volonté à encourager quelque autre forme d’inceste ! Il faut remarquer tout de même que ce n’est que dans ce cas que l’on pourrait en toute rigueur parler d’inceste. Et qui viendrait démentir cette assertion de la primauté du manque ? Est-ce que le fantasme viendrait le démentir, étant organisé par la perte d’un objet bien réel à chaque fois ? Sauf que, comme je viens de l’évoquer à l’instant, ces objets prennent leur prix non seulement d’être appelés par le manque, mais de ne parler que de lui. Puisque d’ailleurs la réussite du fantasme n’est rien d’autre que l’extinction du désir, que la disparition de sujet.

*

   Après ces premières remarques qui me semblent inévitables si l’on veut considérer la façon dont par divers moyens nous essayons grâce à la pathologie de nous débrouiller avec tout ça, le second concept que je voudrais aborder avec vous parce qu’il m’a toujours semblé confus et j’ai pu éprouver pour moi même la nécessité de l’éclaircir afin de comprendre ce que je racontais, c’est la castration.

   Pourquoi est-ce une affaire, la castration ? Ça c’est vraiment la sortie du guignol dans notre théâtre, la castration.

   La castration, c’est notre notre BD, notre grande bande dessinée… c’est ça qui fait que ça bande. Je viens de l’évoquer, le père n’y est évidemment pour rien si le désir est causé par le manque d’objet. Il n’en est pas l’auteur, il n’en est pas le responsable, il n’en est pas le coupable. Il a fait un seul truc, le malheureux et qu’on ne lui pardonnera pas : que cette perte irrémédiable de l’objet liée au fonctionnement même du langage, que cette perte de l’objet prenne un sens sexuel c’est-à-dire qu’elle introduit le sexe dans le signifié, cette fameuse libido que Freud est venu chatouiller. C’est lui qui a fait ça et il n’a rien fait d’autre. Il a dit simplement que cette perte de l’objet ça n’allait pas nourrir quelque autre ennemi et étranger comme le manifeste la psychose, mais que par une perte qui opère sans frontière est constitué un Autre qui porte les éléments susceptibles de nourrir le désir sexuel. La sexualité ! C’est lui donc le grand cochon qui donne sens sexuel à cette perte qui est inévitable puisqu’elle est liée au fonctionnement même du langage. C’est ce que Lacan essaie de donner à entendre quand il démarre ses Écrits avec les chaînes de Markov. C’est que le fonctionnement même du langage implique cette chute, et ces phonèmes passés dans le réel prennent le statut d’écrits.

   C’est donc ce papa, et c’est de cette façon que l’éprouve l’enfant, c’est bien papa qui dans l’innocence mère-enfant et dans le besoin comblé et comblé réciproquement – l’enfant comble bien sûr la demande de sa mère de se trouver justement inscrite dans l’Autre, si elle ne peut pas l’être au titre de femme elle peut sûrement l’être au titre de prêtresse de l’instance qui est le référent de cette machine – ce papa est celui qui fait, de cet objet a l’objet propre à fonctionner je dirais comme Autre, non pas comme étranger et hostile, indifférent.

   Et donc se trouve là la justification topologique que la transformation de la sphère en cross-cap et avec la chute de l’objet, de l’opercule, cette organisation de la bande de Möbius… Lacan nous a tellement cassé les oreilles avec cette bande de Möbius de sorte qu’on finissait par ne plus rien comprendre de ce que ça voulait dire, de ce que ça pouvait signifier !

   Bien entendu Freud n’était pas en mesure de se servir de la topologie pour essayer de rendre compte des rapports de l’inconscient avec ce qu’on appelle la conscience. Surtout sur ceci qu’à l’évidence, le retour du refoulé se fait, comme pour chacun d’entre nous, sans franchir aucune frontière, sans franchir aucune barrière, ça revient comme ça veut et quand ça veut. Et cependant c’est différent, c’est Autre et c’est bien perçu comme Autre. Et vous voyez donc que ce support de la bande de Möbius rend compte du statut de la névrose avec le retour du refoulé. Mais aussi du statut de la psychose, dès lors qu’à la place de la bande de Möbius on a affaire à la bande biface c’est-à-dire à la sphère au lieu du « bonnet d’évêque », et que c’est de l’autre côté d’un mur, d’un mur infranchissable que se fait entendre la voix qui anime le délire.

   Alors comment se fait-il que l’on appelle cette opération “castration” ?

   C’est évidemment le moment où il faut introduire cette affaire du symbolique, car Dieu sait si nous l’évoquons là aussi parmi nos mots usés, le symbolique ! Castration symbolique, je vous le demande, c’est quoi ?

   On sait ce qu’est une castration réelle et nous nous trouvons devant cette surprise de voir que Freud ne s’en est pas tiré parce que pour lui la castration c’est une castration réelle, et celle qui en est exemplaire c’est justement la femme ! Et que la grande crainte du petit garçon ce serait qu’on lui fasse subir la même sort qu’à la petite fille, et qu’on vienne la lui couper. Tout le monde sait… que ce n’est absolument pas vérifiable. Pour ceux qui se souviennent un peu de leur enfance, le rapport entre frère et sœur non seulement n’est pas de ce type mais comme un petit Hans avec son intelligence (les enfants sont encore intelligents à cet âge-là) a pu constater, la plus phallique dans la famille, ça peut être la petite sœur. Et ce n’est pas parce que lui il aurait ce petit machin que ça lui donnerait quelque privilège que ce soit, bien au contraire puisqu’après tout, dans cet idéal en référence à un père, c’est bien de l’avoir sacrifié ledit organe qui peut paraître témoignage de l’onction suprême, témoignage d’avoir été béni. On peut rappeler là un type d’éventualité – absolument pas obligatoire, et je n’ai jamais fait de statistiques – et célébrer la naissance du petit gars, ça ne marque pas pour autant la prévalence du patriarcat. Il y a des pères qui sont là pour soutenir ce genre de dispositif et pour célébrer la fille comme étant la digne représentante d’une virilité bénie par Dieu. J’ai l’impression d’allonger comme ça une série de truismes…

   J’en reviens du même coup à cette castration, évidemment sûrement pas réelle. Mais si elle est symbolique, qu’est-ce que ça veut dire ?

   Ça veut dire, et c’est en tout cas ce soir ce que je pourrai vous en rappeler, que la castration symbolique, c’est que, du fait de la perte de l’objet, l’instrument qui est d’usage pour y accéder est un instrument amputé. C’est ce que vient illustrer la pratique de la circoncision. Dire que c’est un instrument amputé, c’est dire que la jouissance qu’il est capable d’assurer sera pas moins marquée par la déception de la réussite – ou la réussite de la déception, comme on voudra. Du même coup on connaît toute la pathologie susceptible de se développer autour de ceci : cet instrument est marqué d’une imperfection que je me permettrai de dire congénitale. Puisque le pauvre, il ne va jamais jusqu’au bout, il s’arrête bien avant ! Et ce qui est pire, puisque je vais de mal en pire c’est de ne pas aller jusqu’au bout que se maintient son fonctionnement, autrement dit que se maintient le désir.

  Alors pour reprendre ce qui nous est le plus familier en essayant de montrer la pérennité de l’étrangeté, passons à ce qui est le discord entre l’individu et son environnement.

   Ils sont faits du même matériel, mais il faut croire que ce matériel – ce serait la première leçon à en tirer si on devait s’arrêter là – est agencé différemment. Ce matériel, celui de la lettre n’est pas agencé de la même manière selon qu’il est organisé par le signifiant et la limite que celui-ci implique du réel qui confère justement à chacun de ses signifiants sa valeur symbolique c’est-à-dire de ne prendre son unité et son prix, son signifié, que de n’être justement représentatif fondamentalement que du manque.

   Mais ce manque, on va s’en protéger par l’imaginaire. Donc non seulement on va le combler ce matériel organisé par le signifiant d’un côté et par le continu littéral de l’autre, la différence majeure étant liée au fait que le réel n’est évidemment pas le même dans l’un et l’autre cas puisque le signifiant, n’est construit, ne prend son prix que d’être découpé par la référence à ce 1 du réel qui le signifie, alors que le continuum de la lettre ne comporte aucune limite arrêtée avec ce qui constitue, à ce continu, ses frontières. Il peut s’en approcher de la façon la plus infinitésimale au gré de la réclamation de l’exigence qui va s’agencer depuis l’Autre.

   Alors une remarque vient tout de suite, c’est que ces unités signifiantes ont un unique signifié, ce réel donc, ce qui manque, l’effet de ce manque c’est-à-dire le sexe – mais en moins, pour signifier l’instance une qui procède à cette mutation qui ce manque, le nomme, le chiffre ; qui va donner à chacun de ces signifiants ce caractère impératif, surmoïque, performatif, qui venu de cette instance Une ordonne au locuteur d’avoir à y aller c’est-à-dire lui, à partir de ses signifiants amputés, d’avoir à s’accomplir à l’exemple de l’idéal du 1 dans le réel qu’il ne peut atteindre comme on le sait qu’avec sa propre mort.

   L’éthique de la psychanalyse qui nous a remués, tourmentés avec le séminaire d’été n’est rien d’autre que cette remarque que papa n’est nullement ce qui interdit le sexe, nullement qui exige le sacrifice du sexe, qu’on y renonce comme s’il fallait le lui déléguer, lui en laisser l’usage. Papa, c’est au contraire celui qui, dans la structure, invite le locuteur à accomplir son devoir c’est-à-dire se montrer à l’égal de ce père autrement dit mourir pour lui. C’est, remarquons-le, un type d’ordonnancement bien banal, je dirais ordinaire.

*

   À ce propos, j’aurais envie de m’arrêter sur cet usage que nous faisons si familièrement du qualificatif de mort, en parlant du père mort. Il faut tuer le père mort ou il faut tuer le père ?

   Freud est évidemment complètement « à la ramasse » dans cette histoire, pour une raison très simple d’ailleurs, parfaitement éclairée par sa biographie. Pour lui, tuer le père c’était abandonner le père de ses origines pour venir célébrer celui qui lui donnait une reconnaissance sociale à l’abri de l’exclusion dont il était autrement la victime. Voilà une circonstance qui n’a rien d’exceptionnel, bien courante et bien commune, mais qui en tout cas ne pouvait pas manquer de gêner Freud. Je ne vais pas revenir sur l’analyse de Freud.

   Mais une question demeure : qu’est-ce que nous entendons par mort ? Parce qu’après tout, ce que nous savons par expérience clinique, c’est qu’on peut parfaitement préserver une existence organique et même causer, faire des papouilles, tout ça, et cependant être parfaitement mort. Alors que veut dire être mort ? Comment on définit ça, nous ?

   Je crois qu’on peut dire que ce qui caractérise la mort c’est la stase du signifiant. Autrement dit quand vous ne dites plus rien, quand vous avez tout résolu, quand vous avez la clef qui peut ouvrir toutes les portes, comment on réussit son machin, et que vous passez votre temps à répéter la même chose. C’est pas méchant, ce que je dis, c’est pas extraordinaire ! C’est là venir à la place de ce réel, en tant que locuteur, en tant qu’émetteur, venir à la place de ce réel arrêté une fois pour toutes, fossilisé et de telle sorte que l’usage des signifiants que vous pourrez en faire se bornera à la répétition à l’identique des options, des choix des interprétations auxquelles vous pourrez vous livrer.

   C’est ça, être mort. Y’a plus rien à attendre, y a plus rien à faire et il se trouve que justement le père en tant que mort c’est celui qui effectivement se trouve prescripteur d’une éthique, d’un style de vie, d’une modalité du vécu, des relations, de la sexualité, qui fait que comme vous en avez vous-mêmes l’expérience eh bien fait que ce qu’on appelle la vie se trouve arrêté pétrifié, fossilisé, pétrifié, marmoréen, figé dans le marbre.

   Ceci n’est pas indifférent à la pratique de la cure puisqu’en revanche ce que Freud n’a pas raté c’est que la résolution du transfert consiste effectivement à se détacher de la référence ordonnatrice. Pourquoi ? Voilà bien la question. Pourquoi, pour faire quoi ?

   Je dis ça parce qu’il est bien fréquent que pour faire face à l’angoisse qui peut surgir à ce moment que Lacan appelle celui de la passe, c’est-à-dire le franchissement du fantasme, l’analysant ne vienne substituer à ce qui était jusqu’ici sa référence au père mort, une référence à qui ? À lui-même au titre du caractère, c’est ça le caractère, avoir du caractère c’est se substituer à la voix du père : c’est moi qui le dis, ce qui n’est pas forcément plus productif que la situation précédente…

   À constater le nombre de décennies que j’ai passées, c’est vraiment le statut de l’Ancien, soixante ans passés sur cette île merveilleuse que constitue l’Île des bienheureux, celle des psychanalystes et où je dois dire vraiment j’ai tout appris…  Déjà les analysants de Freud sont venus répondre à ce qui était la liquidation du père mort, celui-ci étant Freud. La substitution à ce pauvre imbécile de son génie personnel, à celui de Freud ! C’est une avancée pour mieux reculer mais ceci pour vous dire combien la vie à proprement parler c’est audacieux

   Évidemment Lacan était exemplaire. Si vous vous donnez la peine de lire les séminaires comme ça à la suite, vous voyez vraiment ce qui est à l’œuvre, ce n’est pas la référence à quelque instance définitive ni la substitution de la sienne à la place. C’est vraiment la progression de la vie, c’est-à-dire du jour qu’il est possible de donner à l’aliénation qui est la nôtre, afin de savoir, si l’on est plusieurs à faire ça, si l’on est décidés à sortir en même temps de la prison, afin de savoir si ladite aliénation peut s’organiser avec un peu moins d’inconvénients et de déceptions.

   Lacan en tout cas, je l’ai déjà raconté, a passé sa vie à chercher un copain, une copine ça peut servir à l’occasion, mais un copain, un associé à son travail. Est-ce que ça exclut la jalousie, la rivalité, la compétition ? Remarquez que ce sont des valeurs essentiellement liées à des références phalliques.

   À lire Freud, faites attention à la manière dont il traite son interlocuteur c’est d’une originalité absolue, absolue. Il le traite toujours avec une sorte de sympathie préalable et de fraternité qui ne doit rien à personne, qui suppose un pacte qui n’a pas toujours été récompensé. Lisez sa correspondance, il est incroyable que ses destinataires l’aient conservée, 50.000 lettres ! Moi j’ai reçu parfois des lettres intéressantes, peu, mais de Dolto par exemple, je les ai foutues à la poubelle, je n’ai pas eu à l’idée de les conserver si bien que quand on est venu me les demander, Catherine est venue me les demander pour publication, je ne pouvais pas les lui donner puisque j’avais été aussi incorrect, j’avais pas pensé que ça pouvait servir à les publier…

   Je vais dire quelques mots sur un phénomène qui continue de me surprendre et qui vraisemblablement ne vous étonne pas moins.

   L’Autre, le grand Autre, c’est l’élément essentiel de la division subjective que S2 représente – S2 n’est pas l’Autre, il le représente. S2 n’est pas dans l’Autre, S2 est ce qui vient dans le champ des représentations, représenter l’Autre. Mais puisque ce que ce qui le constitue c’est la lettre, comment la chute d’un phonème devient-elle écriture ? Puisque pour l’Autre chaque lettre est supposée représentative du phonème originel.

  Comment est-ce possible, ça ? Ça a son intérêt puisque c’est depuis l’Autre que nous sommes commandés ! C’est depuis l’Autre que nous recevons notre propre message, c’est dans l’Autre que s’exerce notre pensée, c’est l’Autre qui est le lieu de recel de l’objet cause de notre désir. Or dans l’Autre c’est écrit. Comment ? Dans le champ des représentations, je parle, mais quand ça sort de l’Autre c’est écrit. Mais comment ? D’où ça sort ? Comment ça se fait cet écrit ? Parce que la lettre qui vient dans l’Autre ne conserve absolument pas le son du phonème que je vais lui attribuer. D’autre part comment imaginer qu’un alphabet se serait ainsi spontanément organisé dans le champ de l’Autre ? Qu’est-ce que c’est que cette blague ?  Vous vous rendez compte ?  L’inconscient créateur d’un alphabet, d’une écriture, chacun la sienne !

   Donc comment penser la matérialité de ce grand Autre, de cet Autre si ce n’est – voilà quelques propositions que je vais rapidement vous faire – si ce n’est que la chute du phonème, de passer dans le Réel, aboutit à une trace, une trace sans autre forme que celle d’une trace. Cette trace est donc absolument sans commune mesure avec la sonorisation que je pourrais lui donner. La preuve – et c’est pourquoi Lacan parle aussi souvent du chinois, de la langue chinoise dont il a appris tant de choses – c’est que cette trace pourra être lue de façon très différente, c’est-à-dire phonématisée de façon très différente. Mais phonématisée par quel processus ?

   Évidemment – et c’est là que Lacan pratique un coup de force que nous n’entendons plus, que nous n’apprécions plus tellement – je dirais par l’emprunt d’un alphabet étranger existant, où justement des lettres écrites viennent représenter des sons. On va, de façon extrêmement approximative, faire supporter à ces lettres les phonèmes de la langue effectivement parlée. Ça ne peut constituer qu’une approximation et comme on le sait d’ailleurs la prononciation d’une même écriture dans un même pays pourra être différente, selon l’origine du locuteur, selon la référence, la tradition, etc.

   Pourquoi je raconte tout ça ? Pour revenir à nos affaires…

   Mais alors cette lettre qu’est-ce qu’elle représente ? Elle représente forcément du fait de la sexualisation, elle représente ce qu’il ne faut pas. Ce dont… la circulation la met en souffrance et fait donc qu’elle a à revenir là d’où elle sort, c’est-à-dire à la poubelle. La lettre dans l’inconscient, c’est en tant que représentante de ce qu’il ne faut pas.

   Et la grammaire, là je franchis un petit pas personnel et qui mériterait d’être vérifié, la grammaire est constituée comme une sorte de défense grâce à la virtualité menaçante de la faute, une résurgence de la lettre qu’il ne faudrait pas qui sera immédiatement déchiffrée comme il faut. Sauf – c’est là qu’on voit le péché de l’ignorance – que si vous ne savez pas correctement écrire vous ne savez même plus ce qu’il en est de votre inconscient.

   Lorsque Lacan nous donne l’un de ses propres lapsus, formidable, tellement simple, exact, il n’est pas constitué par une lettre en trop mais par une lettre en moins : « la femme que j’ai aimé » (sans e). Autrement dit ce que j’ai jamais aimé dans le réel, ça n’est que sa virilité, la similitude. C’est-à-dire le désir (on va dire de tout bonhomme, mais ce serait court) culturel, c’est que l’autre soit égal, la revendication à l’égalité. Dès qu’on soustrait ses origines purement politiques et datées, la revendication à l’égalité n’a pas d’autre support que d’être cette revendication ancestrale que la femme ne soit pas l’Autre mais qu’elle soit un autre.

   Ce ne serait pas non plus vous faire violence de vous rappeler que c’est un mode très ordinaire des couples. Que la virilité soit déléguée à celle qui vraiment a envie de la supporter alors que lui en est un peu fatigué, hum ! ça ne lui dit plus grand chose, et puis il n’est jamais à la hauteur comme on vient de le voir. Alors qu’une femme, elle, a l’avantage d’être sans limite avec son statut dans l’Autre, sans limite. Alors heureusement que nous commençons à avoir des femmes au gouvernement, ça change tout parce qu’elles au moins, elles n’ont pas froid aux yeux. Tranquilles, elles !

   Une dernière remarque, si tant est que je vous raconte quelque chose que vous ne sachiez déjà – je n’en suis pas sûr, enfin si vous ne le savez pas ça peut vous donner envie de le discuter, tant mieux. C’est que cette division du sujet implique évidemment une bisexualité fondamentale. Avec la question de savoir si la sexualité qu’il assumera dans le champ des représentations ne peut dépendre que de la nomination qu’il acceptera de supporter, ou pas. Avec ce complément qui n’est pas négligeable que j’évoquais rapidement tout à l’heure, c’est que ce qu’on appelle la sensibilité, la sensorialité, c’est depuis l’Autre qu’elle s’exerce. Parce que du côté du maître la sensorialité n’a aucun intérêt il n’y a rien à découvrir, tout est déjà su, est déjà connu, c’est mort. Tant que la sensorialité est en mesure de s’exercer, d’être intéressée puisque c’est du champ de l’Autre qu’elle est animée, je suis sensible aux parfums, à la douceur du soir, à la caresse d’une main. À part ça …

   La pensée. Essayez de penser volontairement. Je me mets devant mon papier, je suis bien décidé à penser. Comme le fait remarquer Lacan, la pensée ne vient qu’une plume à la main, un papier, pas devant un écran. Il est certain que en préparant des notes pour vous parler je me suis précisé à moi-même et je devais sûrement en avoir besoin un certain nombre de notions de mots démonétisés. La pensée c’est de l’Autre qu’elle me vient. La pensée, la sensorialité, le lieu de recel de l’objet du désir, autrement dit, c’est cette partie de moi-même qui est mon environnement. Ce qu’on appelle environnement ce n’est rien que la projection de moi-même. Ça paraît si peu dicible et inconséquent qu’on n’aurait pas besoin d’en parler… si ce n’est que ça a des conséquences que vient illustrer ce que Lacan a dessiné pour nous et qui est le huit intérieur, l’alvéole interne.

   Ce rappel a peut-être l’avantage d’être discordant avec l’ennui que nous subissons d’une série de revendications sociales lourdes de conséquences complètement égarées ; et qui cependant animent des existences qui ne doivent sûrement pas manquer de capacités, d’intelligence. Revendications qui n’existent dans leur capacité d’égarement et leurs conséquences funestes, qu’à cause de l’exclusion non pas interne mais externe dans laquelle la psychanalyse a été mise par les maîtres de la culture, aujourd’hui complètement ratatinés. Exclusion au profit de quoi ? Au profit de ce qu’il faut appeler la mort de l’Autre.

   J’entendais ce matin une prof de lycée qui enseigne la philosophie des femmes et qui se lamentait sur le fait que « ce sont des jeunes, mais ils n’ont pas de pensée ! » Ils ont ce qu’ils peuvent. Il est vrai que s’ils sont élevés dans un système où le refoulement ne relève plus que de l’interdit social, que de la censure sociale, du même coup l’interdit social ce n’est pas le refoulement. Simplement, ce que à tel moment je ne peux pas dire ou je ne peux pas faire, ça ne fait pas refoulement, c’est simplement mise à l’écart.

   Eh bien, élevés sans refoulement, ils sont, chose horrible à dire, ils n’ont pas d’inconscient c’est-à-dire qu’ils sont entièrement offerts, ouverts aux messages de ce que maintenant ils reçoivent de ce qui fonctionne comme extérieur, d’où leur vient leur message – autre forme d’aliénation fort bien agencée –, d’ailleurs. Je suppose que je ne suis pas seul à recevoir sur le divan des jeunes aujourd’hui de ce type et dont il est légitime que ça fasse un citoyen nouveau, sympathique en diable et qui serait bien en peine de savoir ce qu’il peut vouloir, à part ce que la mode lui donne à titre d’inspiration.

   J’ai encore deux leçons si j’ose exprimer cela comme ça mais je les appellerai comme ça, sur le thème de la clinique psychanalytique. Après cette mise en bouche, la fois prochaine elle concernera les grandes névroses à la lumière des repères qui nous sont familiers, la phobie, la perversion. Et puis la dernière sera consacrée à un sujet qu’on ne traite pas tellement et qui sera le statut des femmes et de l’enfant aujourd’hui.

   Voilà j’espère que je ne vous ai pas fatigués, déprimés. Je vous assure que cette humeur n’est en rien active dans le propos que je viens de vous tenir. Il s’agit plutôt de ranimer, de remettre en vie, de sortir de l’empétrification un certain nombre d’instruments dont nous nous servons et que nous laissons un peu de côté.

   Disons que cette première conférence est à mettre sous le signe du dérouillage.

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