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Séance inaugurale du GIP sur "Les formations de l’inconscient"

VANDERMERSCH Bernard
Date publication : 30/10/2020
Dossier : Le collège de l'ALI

 

Séance inaugurale du GIP
1er octobre 2020
 
Bernard Vandermersch

Nous allons cette année lire ensemble un séminaire de Lacan : Les formations de l’inconscient (1957-8). Il y a donc 62 ans.

Ce n’est pas le premier séminaire de Lacan et dans sa première leçon, il rappelle ce qu’il a exposé dans les séminaires précédents devant les psychanalystes rassemblés depuis 4 ans, 1953, dans une nouvelle association de psychanalystes, la Société Française de Psychanalyse. J’en dis un mot bref car c’est cet événement qui a décidé Lacan à tenir un séminaire hebdomadaire jusqu’en 1979. Et cette première scission dans le mouvement psychanalytique français a eu pour cause une divergence irréductible sur le mode d’enseignement de la psychanalyse et la formation des analystes.

La psychanalyse est reçue tardivement en France et il n’y avait jusqu’à cette époque qu’un seul groupe freudien dans le pays, la SPP, société parisienne de psychanalyse. À l’origine de la scission, il y a l’initiative de certains (autour de Sacha Nacht) de créer un institut de psychanalyse sur le modèle d’un enseignement universitaire très peu adapté à la transmission de la psychanalyse. De plus les statuts de ce projet mettaient les élèves dans une position de sujétion totale à l’égard de leurs maîtres-enseignants-analystes[1]. Il s’agissait enfin d’un coup de force qui déchargeait totalement la Société Psychanalytique de Paris de l’enseignement, de la formation et l’habilitation des psychanalystes au profit de l’Institut. Dans le même temps que Lacan était élu président de la SPP celle-ci se réduisait à une simple société savante. Aujourd’hui encore on utilise le mot « Institut » pour parler de la SPP. Il y eut alors une révolte des élèves contre les conditions qui leur étaient faites et Nacht en attribua la cause à Lacan…  Notons que cette scission a été plutôt subie que voulue par les démissionnaires.

Dix ans plus tard, ce nouveau groupe n’était toujours pas reconnu par l’IPA. C’est pour obtenir cette reconnaissance que les instances dirigeantes de la SFP acceptèrent ses exigences : exclure l’enseignement de Lacan et de Dolto de la formation des analystes…. La SFP fut dissoute et remplacée par l’APF toujours vivante et reconnue. Lacan fonda alors en 1964 l’EFP. Le séminaire en cours d’année sur Le nom du Père fut interrompu et après la fondation de l’EFP, Lacan ne le reprit pas. Il continua son enseignement devant un nouveau public avec  Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse. Nous avons pensé un moment le mettre à l’étude cette année.

Si nous avons choisi Les formations de l’inconscient, c’est dans le souci que le changement nécessité par de nouveaux arrivants au GIP maintienne une certaine continuité.

L’année dernière, en effet, nous avons lu un séminaire de Charles Melman intitulé Pour introduire à la psychanalyse aujourd’hui. Quoi de plus adapté pour notre GIP !

Cependant le rythme de nos rencontres ne permettait pas d’arriver au terme de la lecture de ce séminaire. Le reprendre à son début pour les nouveaux arrivants n’aurait sans doute pas satisfait les anciens. Le reprendre au point où on en était arrivé n’aurait pas convenu pour les nouveaux. Le titre du séminaire de Charles Melman reprenait celui des conférences prononcées par Freud en 1916, pendant la première guerre mondiale. Pour faire reconnaître l’existence de l’inconscient, Freud commençait par les actes manqués puis par le rêve. Et Melman l’avait suivi. Actes manqués et rêves sont des « formations de l’inconscient ». Freud a inauguré son premier grand travail psychanalytique avec La science des rêves (1900). Il a publié ensuite Psychopathologie de la vie quotidienne (1901) avec ses actes manqués, les lapsus, les oublis. Puis il a consacré un gros livre sur Le mot d’esprit et son rapport à l’inconscient (Der Witz und seine Beziehung zum Unbewussten)  (1905). Il s’agissait de montrer que l’inconscient n’est pas « l’apanage du névrosé » mais bien constitutif de l’être humain.

C’est par le mot d’esprit, hors toute idée de pathologie, que Lacan va suivre Freud pour introduire son auditoire à ce qu’on peut appeler sa topologie de l’inconscient. Car, s’il faut attendre le séminaire sur l’identification pour qu’il fasse appel ouvertement à la topologie, déjà dans le leçon IV par exemple des formations de l’inconscient,  IV Lacan parle de sa « logique en caoutchouc ». (Page 86).

La topologie est en effet la branche des mathématiques qui étudie les propriétés spatio-temporelles des objets géométriques indépendantes de toute mesure. Ce sont les propriétés qui résistent à une déformation continue aussi importante qu’on voudra. Continue, c’est-à-dire sans arracher un morceau ou à en recoller. Un topologue est quelqu’un qui ne sait pas faire la différence entre une tasse à café et un anneau de rideau ! Ces deux objets sont des tores pleins. Et on ne peut les faire passer par déformation continue à l’état de boule de billard.

Autrement dit c’est une géométrie sans « métrie », sans la mesure, une géométrie en caoutchouc. Sans mesure ne veut pas dire sans nombre. Car on peut définir des constantes numériques propres à chaque objet topologique.

C’est une science de la limite, de la continuité, du voisinage, de la coupure. Nous nous servons tous d’une topologie naïve (dedans-dehors, frontières, proximités) à l’image de notre corps. La dimension de l’inconscient découverte par Freud la met cependant en difficulté et nous oblige à faire appel à des espaces plus complexes.

Dans ce séminaire c’est la topologie des graphes. Le graphe de la page 19 reste le même si vous le chiffonnez ou allongez certains parcours entre deux points par rapport aux autres. La temporalité se réduit à la flèche du temps, c’est-à-dire à un ordre obligé dans la succession des étapes, avec les flèches qui indiquent le sens du cheminement dans le réseau. Un graphe simple est celui qui résout le problème qui consiste à  dessiner une enveloppe ouverte sans repasser deux fois par le même chemin C’est possible mais de quel point faut-il partir ?

Plus tard ce sera la topologie des surfaces et à la fin de son enseignement, la topologie des nœuds.

Le point de vue topologique en psychanalyse est un point de vue structural indépendant de l’étude des forces en jeu. Ce qui permet d’éviter d’avoir à se prononcer trop tôt sur la nature de ces forces et d’avoir à mesurer leur quantité.

Mot d’esprit est la traduction retenue pour Witz. Mais Witz veut dire à la fois esprit au sens de quelqu’un qui en a, de l’esprit, ce que n’admet pas le français. En revanche esprit en français désigne aussi le souffle, le saint Esprit et spirituel, à la mode aujourd’hui, désigne à la fois l’aptitude d’un  individu doué pour faire de l’esprit et l’aspiration à un certain niveau de l’être au-delà du matériel et de l’utile, pour éviter « religieux ».

Il est clair que ce qu’on appelle esprit ou Witz varie énormément selon les langues, les cultures, le milieu social et les individus. Mais il y a assez de proximité entre européens pour que l’esprit de Henri Heine ait été si apprécié par les français. Et beaucoup d’exemples cités dans le Der Witz und seine Beziehung zum Unbewußten sont tirés du français comme de l’allemand ou encore de la tradition juive. Le travail de Freud s’attache à montrer que le plaisir du Witz est dû à une épargne de la dépense que nous coûte la nécessité sociale d’inhiber certaines pensées. Mais ce qui fait la valeur de son travail pour Lacan c’est de s’être attaché à la technique, aux techniques du mot d’esprit.

Aussi, il est important que vous puissiez lire les premières pages du chapitre premier « Technique du mot d’esprit » qui commence par le mot qui sera repris par Lacan dans notre séminaire. 

Ce mot d’esprit aura beaucoup servi avant Freud et avec Freud pour essayer de comprendre ce qu’est le Witz. On peut dire que Freud est sans doute le premier à apporter sur le sujet quelque chose de décisif.

Ce mot d’esprit est tiré des Reisebilder, Tableaux de voyage II,  Italie, de Henri Heine, 2ème partie, Les bains de Lucques. Je dois dire que Freud et Lacan ont beaucoup fait pour me le rendre aujourd’hui difficilement supportable. Aussi bien je ne vous ferai pas le coup de vous le « divulgâcher »…  Comme ils l’avouent eux-mêmes sans détour, la décomposition aux fins d’analyse du sens et des mécanismes d’un mot d’esprit en détruit tout le sel. C’est d’ailleurs, dans cette obscurité le seul fait lumineux : prétendre dire le sens de ce que le mot d’esprit ne fait que faire entendre en ruine tout l’esprit. Il ne s’agit donc pas de révéler un sens caché. Lacan réfutera l’idée reçue du sens dans le non-sens au profit de ce terme équivoque : un « pas-de-sens ».

Lacan se sert de ce mot pour introduire à la structure de l’inconscient. Car c’est en retrouvant les mécanismes de condensation et de déplacement qu’il avait déjà trouvé dans la formation des rêves, que Freud peut affirmer que le Witz est une formation de l’inconscient. Lacan y reconnaît les deux grandes figures qui impliquent l’existence de deux axes dans le langage, synchronie et diachronie : métaphore (pour la condensation) et métonymie (pour le déplacement). C’est pourquoi il peut affirmer, contre ses collègues, que l’’inconscient freudien est structuré par le langage :

« …ce que Freud ne nous dit pas lorsqu’il nous parle de l’inconscient, que cet inconscient est structuré d’une certaine façon (il nous le dit cependant d’une certaine façon qui à la fois est discours et verbal, pour autant que les lois qu’il avance – les lois de composition, d’articulation de cet inconscient – reflètent, recoupent exactement certaines des lois de composition les plus fondamentales du discours) et que d’autre part… ». (p.76).

Freud nous force à mesurer « à quel point la structure des désirs est déterminée par autre chose que les besoins, combien les besoins ne nous parviennent en quelque sorte que réfractés, brisés, morcelés, structurés précisément par tous ces mécanismes qui s’appellent condensation, qui s’appellent déplacement […] où nous reconnaissons précisément un certain nombre de lois qui sont celles auxquelles nous allons aboutir après cette année de séminaire et que nous appellerons les lois du signifiant. » (p. 77).

Et pourquoi Freud ne nous le dit-il pas ? Parce que pour lui les mots sont « des moyens qui agissent d’abord et immédiatement sur le psychisme de l’être humain »[2]. Pour Lacan les mots, le langage, l’ordre symbolique n’est pas un moyen mais le matériau même, celui qui produit éventuellement un sujet désirant. Lacan va garder l’idée d’une structure tripartite entre réel, symbolique et imaginaire où chacun est le « moyen » des deux autres.

Ce séminaire nous montre une élaboration théorique in statu nascendi. Le graphe posé dans les premières leçons va se compléter, se complexifier et se présenter sous une forme achevée dans un article de 1960, Subversion du sujet et dialectique du désir.

Cette progression dans la construction est déroutante. Elle est néanmoins très instructive. La théorie ne tombe pas du ciel toute achevée. Mais quelle que soient les apports majeurs que Lacan continuera d’apporter à la théorie psychanalytique, le graphe, spécialement dans sa forme achevée est un outil essentiel pour le travail clinique.


[1]Pour info :

Frais d’inscription à l’Institut en 1953 : 15 000 frs soit l’équivalent de 300 euros 2018
Droits d’accès aux séminaires cliniques : 500 frs à 1000 frs (10 à 20 €) par séance selon les cycles.
Sachant qu’en 1953 le salaire moyen mensuel était environ pour un cadre supérieur de 13000 frs soit 1100 €, pour  un cadre moyen  de 7000 frs, soit 550 € et pour un employé  de 4400 frs, soit 370 €, les frais d’inscription représentaient plus d’un mois de salaire d’un cadre supérieur homme, deux mois de salaire d’un cadre moyen, plus de trois mois de salaire d’un employé, somme à laquelle il fallait ajouter les droits d’accès aux séminaires cliniques

[2]Psychische Behandlung (Seelenbehandlung), 1890

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