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Les choses humaines

BON Norbert
Date publication : 07/05/2020

 

Les choses humaines
(Karine Tuil, Gallimard 2019)
 
Norbert Bon
 
En cette période de confinement, le #notbyme ayant implicitement supplanté le #metoo (ou, dans la version spéculaire française, le #balancetonco supplanté le #balancetonporc), la question du non rapport sexuel ne nous apparait plus guère qu’à travers ce qui sourd des familles confinées et fait grand fracas dans les media, les femmes battues. A quoi s’ajoute, du fait de la contrainte de revenir à ce métier pour beaucoup de parents largement externalisé, l’impossible d’éduquer ses enfants, dont on entend régulièrement les cris dans des avertissements radio ou télé entre deux « Restez chez vous !» A croire que dans chaque famille une femme et/ou un enfant sont battus. On en oublie l’offensive généralisée des mois pré covid contre la tyrannie du phallus dans les milieux des media, du cinéma et même de l’opéra... On en oublie aussi, et c’est dommage, quelques excellentes publications qui traitent de ces choses humaines avec une autre subtilité. C’est le cas de ce roman de Karine Tuil, paru en juin dernier à la nrf. : un couple de pouvoir, lui journaliste influent, elle féministe connue, un fils brillant étudiant dans une prestigieuse université américaine, la réussite, quoi ! Jusqu’au jour où une accusation de viol fait vaciller cette belle construction sociale.
 
Appuyée sur cette formule de Georges Bernanos que « Qui cherche la vérité de l’homme doit s’emparer de sa douleur », l’auteure y analyse très finement les rapports du sexe et du pouvoir, la sauvagerie de la pulsion et l’attrait du jeu de la séduction... et puis ce dérapage, qui blesse peut-être autant le narcissisme de la victime que son être, et qui met en marche une machine judiciaire, d’une autre logique, impitoyable : une victime, un coupable, pas de demi-mesure. Et des enquêtes, des investigations, des plaidoiries qui vont mettre à nu et à mal l’une et l’autre, quelle que soit l’issue du procès. En dire plus serait divulgâcher une histoire où Karine Tuil nous conduit avec talent à travers les contradictions et la complexité des rapports humains. Peut-on imaginer de les réduire à l’aide d’une application qui permettrait d’organiser des relations sexuelles contractuellement définies, mutuellement consenties et validées, épurées comme une cuisine américaine ? Ou faut-il se résoudre au cours invariable des choses humaines ?
 
Nancy, le 2 mai 2020.

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