Accueil

 

Il faut relire La peste...

BON Norbert
Date publication : 16/04/2020

 

Il faut relire La peste...
 
En ces temps de confinement où d’aucuns relisent La recherche..., d’autres La critique..., ou Les métamorphoses..., Il faut relire La Peste, surtout si on ne l’a pas lu ! Dans ce roman paru en 19471 et qui fut un succès d’édition international dès sa sortie, Camus rapporte un épisode de peste fictif2 survenu à Oran dans les années quarante. On ne peut manquer d’y voir une analogie avec l’actuelle épidémie de covid 19. Oran y est décrit comme une ville tranquille, voire ennuyeuse. Le printemps s’annonce comme à l’habitude lorsqu’un rat mort est trouvé dans l’escalier d’un immeuble, à la grande colère du concierge qui y voit une main mal intentionnée... Puis deux, puis trois, puis des dizaines, des centaines... il faut se rendre à l’évidence : les rats quittent les égouts. Et puis un malade, brusque fièvre, ganglions, tâches noirâtres, et mort en 48 heures. Une fièvre assurément, mais une épidémie, sans doute pas, il était de constitution fragile... Le docteur Rieux prescrit des analyses et en attend les résultats, son confrère Castel n’a pas besoin d’analyses : « j’ai fait une partie de ma carrière en Chine, et j’ai vu quelques cas à Paris, il y a une vingtaine d’années. Seulement, on n’a pas osé leur donner un nom, sur le moment. L’opinion publique, c’est sacré : pas d’affolement, surtout pas d’affolement. » (p. 31) Il faut, en effet, l’admettre : un mort, puis deux, puis dix... Mais le préfet alerté hésite, tergiverse, s’en remet à ses supérieurs : alerter oui, mais sans créer la panique... Et puis, il faudra bien se résoudre à mettre un nom sur la maladie, prendre des mesures, isoler les malades, tout en continuant à aller au café pour discuter des évènements et au cinéma pour les oublier.... Enfin, la ville sera fermée, les entrées et sorties défendues par des soldats. Il faut enterrer les morts, le cercueils viennent à manquer, on les réutilise plusieurs fois et on finit par brûler les cadavres. Le préfet se félicite de l’organisation bien supérieure à ce que l’on peut lire dans les anciennes chroniques. « Oui, dit Rieux, c’est le même enterrement, mais nous, nous faisons des fiches. Le progrès est incontestable. » (p. 141). Plus tard, devant les fiches des morts de la nuit, Tarrou, un autre protagoniste conclura, épuisé : « La seule chose qui nous reste, c’est la comptabilité . » (p. 164).
 
Dans ces circonstances, Camus campe des personnages réagissant de diverses manières à l’adversité : le docteur Rieux, médecin humaniste, qui lutte dès le début et jusqu’au bout contre la peste. Il ne prétend pas être un saint, juste un homme : « Je dis seulement qu’il y a sur cette terre des fléaux et des victimes, et qu’il faut, autant qu’il est possible, refuser d’être avec le fléau. » (p. 203) Il est rejoint par son confrère Castel qui tente de fabriquer un vaccin, puis par Tarrou, étranger à la ville qui se rallie à Rieux pour organiser des groupes de bénévoles, ainsi que le juge Othon, plus tardivement, après la mort d’un proche. Tandis que d’autres, c’est inévitable... Cottard qui, après avoir tenté de se suicider, profite de la situation, le journaliste Rambert qui tente de fuir par une filière de soldats soudoyés pour retrouver sa femme, avant d’y renoncer pour rejoindre Rieux... L’amour aussi... Et l’inévitable père Paneloux et son prêche vengeur : « Mes frères, vous êtes dans le malheur, mes frères vous l’avez mérité. [...] Depuis le début de toute l’histoire, le fléau de Dieu met à ses pieds les orgueilleux et les aveugles. méditez cela et tombez à genoux. » (p.77)
Mais lisez-vous mêmes. Vous y trouverez un style admirable -presque chaque phrase pourrait faire l’objet d’une citation ou d’une maxime- et un auteur d’une grande valeur éthique dont il fit preuve dès le front populaire en se battant pour l’égalité des kabyles et des arabes3, puis pendant la résistance et encore dans les prémices de la guerre d’Algérie en dénonçant et les attentats aveugles du FLN et la répression brutale du gouvernement français, au point de subir l’ostracisme de la gauche française, du parti communiste4 et des compagnons de route, nommément la vindicte de Sartre et Beauvoir, qui ne lui avaient pas pardonné sa dénonciation du goulag et des crimes staliniens dès L’homme révolté5 en 1952.
On a pu dire que ce roman de Camus était à entendre comme une allégorie du nazisme, la peste brune, avec ses résistants de la première et de la dernière heure, ses collabos, ses trafiquants, ses victimes... Et, sans doute à juste titre, si l’on en croît la phrase de Robinson Crusoé mise en incipit du roman par Camus : « Il est aussi raisonnable de représenter une espèce d’emprisonnement par une autre que de représenter n’importe quelle chose qui existe par quelque chose qui n’existe pas. » Et si l’on y ajoute la réponse par lettre ouverte faite par Camus à Roland Barthes qui ne voyait dans cette interprétation qu’un malentendu : « La Peste, dont j’ai voulu qu’elle se lise sur plusieurs portées, a cependant comme contenu évident la lutte de la résistance européenne contre le nazisme. La preuve en est que cet ennemi qui n’est pas nommé, tout le monde l’a reconnu, et dans tous les pays d’Europe. Ajoutons qu'un long passage de La Peste a été publié sous l'Occupation dans un recueil de Combat et que cette circonstance à elle seule justifierait la transposition que j'ai opérée. La Peste, dans un sens, est plus qu’une chronique de la résistance. Mais assurément, elle n’est pas moins. »6
 
Et elle va même bien au-delà, si l’on en croit la réserve de Rieux devant les cris d’allégresse qui montent de la ville, à la fin du roman, car s’il a appris « au milieu des fléaux, qu’il y a dans les hommes plus de choses à admirer que de choses à mépriser », il sait aussi « ce que cette foule en joie ignorait , et qu’on peut lire dans les livres, que le bacille de la peste ne meurt ni ne disparaît jamais... » (p. 247).
Assurément, c’est l’ensemble de la vie et de l’œuvre d’Albert Camus qui mérite d’être redécouvert en cette année du soixantième anniversaire de sa mort accidentelle, absurde. 7
 
Nancy, 15 avril 2020.
Norbert Bon
 

 
1 Albert Camus, 1947, La Peste, Le livre de poche/Gallimard, 1966.
2 Il y a bien eu une petite épidémie de peste bubonique, à Oran en 1945, après une plus sérieuse qui avait eu lieu à Alger en 1944, mais le projet de Camus est déjà présent en avril 1941, comme en témoignent ses Carnets.
3 Notamment en apportant son soutien au projet Blum-Violette qui allait, partiellement, dans ce sens mais fut retiré, sans même être soumis au parlement, sous la pression des élus français d’Algérie.
4 Camus avait déjà rompu avec le parti communiste algérien dès 1937, en désaccord avec le changement de ligne du parti par rapport à la politique d’assimilation de l’Algérie à la France à laquelle il était favorable dans une totale égalité de citoyenneté. Cf., le reportage "Misère de la Kabylie", qu’il a effectué pour le quotidien algérois, Alger Républicain entre le 5 et le 15 juin 1939 : https://www.liberte-algerie.com/culture/misere-de-la-kabylie-dalbert-camus-27171
5 Albert Camus, 1951, L’homme révolté, Gallimard. C’est à la critique assassine de ce livre par Francis Jeanson, dans Les temps modernes, vraisemblablement commanditée par Sartre, que Camus doit sa réputation de « philosophe pour classes terminales ».
6 Albert Camus, « Lettre ouverte à Roland Barthes », https://etlettera.wordpress.com/2015/01/15/1s-es-l-lettre-
dalbert-camus-a-roland-barthes-sur-la-peste-janvier-1955.
7 On en aura un aperçu dans le documentaire que lui a consacré Georges Benhamou, « Les vies d’Albert Camus », diffusé sur France 3, le 22 janvier 2020.

Espace personnel