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CO-VIDE : Chacun sa place

GENET Hélène
Date publication : 30/03/2020

 

CO-VIDE : Chacun sa place

 

            Comment penser ce qui nous arrive ? Comment le penser psychanalytiquement ? Dans une situation surmédiatisée, les sollicitations à en dire quelque chose ne manquent pas : informations, chiffres à la pelle, reportages, polémiques, consignes, assignations. Les discours enflent, les experts dissertent, chacun y allant de ses outils intellectuels. Tout cela pourtant est vain, excessif, je veux dire : en excès, en tendance hystérique (S2 en produit et plus de jouir), en évitement du réel (l’objet a dans les dessous). Comme le dit Pascal, « La raison a beau crier, elle ne peut mettre le prix aux choses ». C’est que le savoir s’enlève sur l’ignorance, dont il a la consistance passionnelle. En réalité, aucun de ces discours ne donne la mesure, aucun n’est adéquat : on est, on reste coi.

 

            Le psychanalyste est-il fondé à en dire quelque chose, de ce réel collectif de la pandémie et de son corollaire, le confinement ? Quoiqu’il y soit invité, voire pressé, ce n’est pas sûr.

 

            De quoi s’agit-il ? Une « guerre » dit improprement le politique, chargé de mobiliser un collectif passablement atomisé, et pourtant capable de solidarité et d’engagement. Evidemment les événements sont là aussi (et comme d’habitude) récupérés, recyclés dans la geste héroïque d’un pouvoir en mal d’autorité. Sans doute, il y a quelque chose d’un état de guerre à l’hôpital, dans l’urgence sanitaire et dans la confrontation à la mort, à des morts en série. Nos soignants sont réquisitionnés, nos capacités de soigner sont dépassées. Mais il faut rappeler que de ce point de vue, la guerre ne résulte pas que d’un virus : le feu couvait dans la destruction méthodique du service public, dans des coupes budgétaires insensées, dans l’exploitation cynique de la vocation soignante.

 

            Cependant à l’arrière le confinement orchestre un calme sépulcral. Là, il s’agit de cloisonner les corps, de construire des barrières d’étanchéité, de compartimenter un social déjà nettement divisé. Pour les laissés pour compte, ce n’est pas très nouveau, c’est juste pire, c’est-à-dire insoutenable. Pour une grande majorité, c’est une réclusion, qu’on croit compenser avec nos providentiels outils de communication modernes. On découvre bientôt que les écrans redoublent l’assignation : télétravail surveillé, frénésie médiatique, égarement sur les réseaux, intoxication vidéo. On voudrait se retrouver, partager, mais chacun chez soi, on fait surtout l’expérience du malentendu à grande échelle.

            Dans le silence consenti, on comprend alors que le réel n’est pas médiatisable : il est et reste celui de l’endroit où l’on se trouve, de ce que chacun a à expérimenter, à redouter et à inventer, là où il est. La situation de confinement constitue justement une expérience aigüe, un apprentissage forcé de ce réel du lieu. Il se détermine d’abord d’un ancrage géographique et professionnel, et puis d’un bâti, et de proches. Les proches ne sont pas les semblables, pour reprendre la distinction de Lacan dans l’Ethique, c’est une affaire de corps ; ce sont ceux qui se retrouvent là à côté de moi, ceux avec qui je suis enfermé, ou bien ceux que je soigne. Le réel c’est un mode de saisissement, ce qu’il y a à encaisser, comme tel inarticulable. « Sans fissure », dit Lacan, il est en deçà de toute représentation, de la possibilité même de dire : le réel que nous rencontrons ces temps-ci n’est donc pas dans les mots tels que Corona virus, pandémie, confinement, risque, guerre. Les reportages, articles, chiffres, en tentant de le cerner, l’ont déjà perdu, recouvert, récupéré. Il est devenu un ingrédient de production médiatique et fantasmatique. Le réel, lui, n’en finit pas de nous sauter à la figure.

 

            Est-il alors une expérience commune ? Ce que nous vivons pourrait, en termes de lieu, se ramener à trois situations : il y a les confinés ; il y a ceux qui sont sur le pont, c’est-à-dire à l’hôpital ; et il y a les passeurs, qui sont à leur poste de travail, qui s’exposent puis rentrent chez eux. Les premiers sont réduits à des petits riens, à la question oubliée de l’emploi du temps, à l’invention vitale de rituels : il s’agit de se raccorder, de s’accorder symboliquement. Les applaudissements tous les soirs à 20h. Mais pour certains une solitude accrue et peut-être mortelle ; pour d’autres des risques d’implosion familiale. Le confinement ravive la fantasmatique privée, les angoisses fondamentales de parricide et d’inceste. Les seconds sont au contraire dans un pur faire, sous tension permanente, épuisés, livrés à l’angoisse d’un réel dévorant car il a pris toute la place. Plus d’espace ni pour penser ni pour imaginer. Les troisièmes, essentiellement des femmes, sont dans un entredeux absurde : dispensés de confinement, c’est-à-dire soit disant dispensés du réel... celui de la pandémie soutenu par le décret présidentiel, soit la loi elle-même. Le risque est de clivage d’une part, de contamination de l’autre. Indispensables au fonctionnement du pays, ils sont en même temps des passeurs de choix pour la propagation du virus... Ils sont coincés, aussi bien que les autres, mais autrement : ils sont coincés dans le risque et dans la responsabilité, juste parce que c’est là qu’ils étaient.

            

            Pour tout le monde, c’est bien une expérience de re-localisation, de retour au réel d’une place qui conditionne toutes nos possibilités (et impossibilités) d’action. Il n’y a rien d’autre à faire que de tenir cette place. Mais à l’intérieur de chaque catégorie, le réel n’est pas le même, car il est articulé au fantasme de chacun. Il n’est pas là d’abord : il est en tant qu’il fait effraction, donc diversement selon la configuration subjective. Ce pourquoi chacun a besoin de parler « son » réel, ses angoisses, et que les psychanalystes doivent répondre présents, réinventer l’espace d’une parole confisquée, un cadre pour articuler ce réel. Pour tout le monde, la réduction est du même ordre, chacun se trouve acculé à l’inédit, ramené à un comment faire que rien ne vient encadrer. Avec la réduction géographique, une réduction temporelle : on est tout à coup dans l’imprévisible, nos capacités d’anticipation sont ruinées ; demain on verra. Alors on fait comme on peut, avec des bouts d’imaginaire, des bouts de raison, appuis ou justifications forcément dérisoires, et c’est cela même qu’il faut encaisser. La débâcle de nos repères et la révélation de leur caractère de semblant. Et on découvre avec stupéfaction qu’on ne maîtrise guère mieux que ne l’ont fait nos lointains ancêtres sous la peste ou le choléra. Toute la science ramenée à un bricolage, nos vies suspendues à des masques, dont on s’étonne qu’ils fassent défaut...

            

            Voilà peut-être ce que la psychanalyse peut rappeler. Elle ne saurait se prévaloir d’une pensée de la pandémie ou du confinement. C’est un coup de tonnerre (dans un ciel serein ?), soit très précisément ce qui est hétérogène à tout savoir. Ce que sait le psychanalyste, c’est qu’il n’est que supposé savoir : épreuve d’impuissance, on n’est pas là pour bavarder. Le seul savoir dont il puisse s’avancer, le seul qu’il puisse indiquer, à la rigueur indexer, c’est celui de l’inconscient : un savoir sans discours, qui s’éprouve sans se dire, un savoir y faire peut-être, avec le trou, avec le vide, qui aujourd’hui se rappelle douloureusement sous l’emblème d’un virus. La preuve, c’est en France le succès fulgurant de son acronyme anglais : Covid.

 

Hélène Genet, Rennes, 27 mars 2020

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