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Hubris interruptus !

BON Norbert
Date publication : 23/03/2020

 

Hubris interruptus !

Norbert Bon

Alors voilà, fin de l’hứbris, fin de la pleonexia, 1 confinata la comedia ! Retour soudain et insidieux dans le réel de notre surdité à entendre les craquements et grincements conséquents de notre prétention à égaler les dieux et à obtenir chacun plus que sa part. Comment avons-nous pu penser - ou plutôt ne pas penser- que nous pouvions créer Un monde sans limitepour les marchands, les marchandises et les monnaies et pas pour le reste ? On peut toujours tenter d’endiguer les migrations provoquées par la dérégulation débridée des rapports sociaux, via les déstabilisations politiques, les guerres autour des ressources énergétiques et les modifications climatiques, on ne peut pas empêcher la diffusion d’un virus qui se propage par touche-touche 3, métonymiquement, horizontalement, sans respect pour les différences de classe, de sexes et même de génération : « Ils ne mourraient pas tous mais tous étaient frappés. ». Un immonde sans limite 4 est à l’œuvre, le Covid 19 en est, en partie, l’un des effets.

Que l’un des foyers français de l’épidémie semble être un rassemblement religieux en Alsace est sans doute propice à ce que certains voient là une punition divine ou, pour les athées chez qui Dieu est inconscient, une vengeance de notre mère Nature que nous avons cru pouvoir transformer profondément et impunément pour lui faire cracher toujours plus de fruits à partir de nos semences toujours plus puissantes. C’était oublier le respect du à Déméter en échange de sa grande générosité envers les humains. C’est sans doute pourquoi elle envoya la chauve-souris porteuse du coronavirus HKU9 au pangolin pour le modifier en covid 19 et le refiler aux humains via les marchés de Wuhan où l’on en est friand. L’hypothèse reste à conforter mais le mythe est vrai. 

Dans cette situation, les psychanalystes entendent, comme d’autres, des réactions diverses : anxiété diffuse, angoisse, crainte pour les proches, protection personnelle voire projections paranoïaques pour les uns (le porteur, c’est l’autre) ou dévouement altruiste pour les autres, en passant par débrouillardise et triche 5 chez ceux qui continuent à feindre de croire, après Mandeville, que les vices privés font la vertu publique et voient là une bonne occasion de « baiser leur prochain ». Et voici l’état contraint de remettre de la verticalité, sous forme d’allocutions solennelles du président, relayées par les avertissements punitifs du premier ministre et des policiers pour suppléer au défaut de surmoi chez ceux qui ont bénéficié de la « nouvelle économie psychique » 7. Au risque d’un appel au père providentiel et au retour des ilotiers et des milices. Fort heureusement, pour l’heure, la plupart de nos congénères se contentent de remplir leurs frigos et congélateurs et de faire provision de paracétamol là où les états-uniens se précipitent dans les armureries ! Quant à l’achat massif de papier hygiénique, l’analyse reste à faire mais il est probable qu’il tient plus à la préscience de l’objet-a qui est là en jeu qu’à une réelle nécessité hygiénique.

Mais le point que je souhaite relever particulièrement, c’est le retour dans les media middle class d’un appel à des augures confinés depuis quelques décennies sur France culture et réservés à une intelligentsia de contamination ancienne : les psychanalystes. Sans doute parce que chacun pressent que le mode d’incidence du virus, courant de l’un à l’autre tel le furet 7, relève d’un autre sujet que celui de la « psychologie positive », conscient et maître de lui-même : celui de l’inconscient, divisé. (Lequel s’écrit \\\\\\\\\\\\\\\$, S comme Syphilis, Sida, SRAS... Hasard ou jeu de la Lettre ?) Ainsi, tel chroniqueur relève le déni de beaucoup d’entre nous au début de l’épidémie, terme certes passé sous forme édulcorée dans l’usage courant, mais évoque aussi Freud et la notion de clivage du moi ; de nombreux autres animateurs de radio convoquent des psychanalystes pour éclairer les auditeurs sur les réactions de nos contemporains à la situation de claustration et notamment les questionnent sur leur savoir supposé à « gérer » les conflits de couples brutalement rapprochés et à s’occuper des enfants 24 heures sur 24 : jouer avec eux, les enseigner, leur faire à manger, toutes tâches largement « externalisées » depuis quelques décennies. Autrement dit, réapprendre à vivre comme une famille du siècle dernier ! 8 Celle qu’Engels considérait comme un des piliers du capitalisme traditionnel 10 et que la poussée du néolibéralisme a réduite en miettes. Celle aussi qui a produit les belles névroses à qui la psychanalyse doit son essor... 

C’est fort bien que l’on nous sorte du placard en ces temps où méditer ne suffit plus à calmer les angoisses et les persécutions, mais la crise une fois traversée, nos gouvernants seront-ils en mesure, comme l’a annoncé gravement le président de la république, d’en tirer les leçons pour repenser certains fondamentaux de la vie économique et sociale et remettre du tiers dans une verticalité bien tempérée ? Ou se contentera-t-on, comme dans le jugement de la fable 11 de crier « haro sur le baudet » ?

Nancy, le 21 mars 2020.


1 Sur ces notions, confer D-R. Dufour, 2015, Pleonexie, Le bord de l’eau, éditions du Mauss.
2 J-P. Lebrun, 2009, Un monde sans limite, érès.
3.Ch. Melman, 17 mars 2020, “Le pis de(ma)mie », freud-lacan.com.
4 J-P. Lebrun, 2020, Un immonde sans limite, érès.
5 N. Bon, 7 janvier 2019, « Triche and Co », freud-lacan.com.
6 Sur la fable des abeilles, confer D-R. Dufour, 2019, Baise ton prochain. Une histoire souterraine du capitalisme, Actes sud.
7 Ch. Melman, 2009, La nouvelle économie psychique, érès.
8 A cette différence près que, comme me le suggère Thierry Roth, les nouvelles technologies permettent à chaque membre de la famille d’entretenir des liens avec des personnes hors de l’espace confiné.
9 N. Bon, « Il court, il court le furet », Le Journal des psychologues, Martin media, 2015/5, p.69-74.
10 F. Engels, 1884, L'origine de la famille, de la propriété privée et de l'état, Editions sociales, 1975.
11 J. La Fontaine (de), 1678, « Les animaux malades de la peste », Fables, livre VII, fable 1, Le livre de poche, 1985, p. 376-379. 

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