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La casse-pied... et quel pied!

LUSTEAU Julien
Date publication : 30/01/2020

 

La casse-pied... et quel pied!

« Je voudrais sans la nommer vous parler d’elle... »,
in Sans la nommer, Georges Moustaki

Il est une tendance, depuis sa création, qui consiste à critiquer, mais plus encore à considérer comme une hérésie, une tromperie, la discipline qu’est la psychanalyse.

Rien de nouveau sous le soleil me direz-vous, si ce n’est que ce mouvement est cyclique, son jusant laissant chaque fois apparaître les traces de diatribes renouvelées, quoique toujours un peu les mêmes. Du moins est-ce le sentiment que me laisse la lecture des dernières parutions portées par les têtes de proue de ce mouvement.

Une certaine bonne conscience intellectuelle aurait du m’obliger à éplucher la littérature par elles produites mais je crois que, comme elles, je me suis contenté de l’écume pour prendre la parole.

Cette écume nourrie de la blancheur immaculée qui drappe l’indignation face à ce scandale d’avoir apposé deux mots côte à côte: sexualité infantile. Quelle nouveauté!…

Quelle horreur! Comment ne pas être légitimement effaré? Comment ne pas dénoncer qu’une théorie du psychisme, et de l’articulation psyché-soma, une pratique qui plus est, s’appuie, voire même se revendique d’une quasi, enfin quasi.. n’ayons pas peur des mots! Elle se revendique d’une pédophilie intellectuelle! C’est proprement dégoûtant!... Et en plus il y en a qui prennent leur pied à colporter de telles inepties!

A ce point de notre écrit, et pour nous remettre d’un tel choc, je vous propose une petite digression: dans mes jeunes années étudiantes, j’ai eu la chance d’effectuer un stage dans une clinique psychiatrique qui accueillait ceux que l’on appelle communément des fous.

Un soir où je visitais l’un d’eux dans sa chambre pour lui remettre son traitement et alors qu’il est alité, je fais tomber par mégarde un cachet dans sa chaussure au bord de son lit. Je dois dire que j’étais un peu impressionné et que l’homme en question n’avait pas très bon caractère. Je me penche donc pour saisir la chaussure et la secouer un peu pour faire réapparaître le médicament, geste qui se trouve aussitôt ponctué d’un: « arrêtez de me casser les pieds! », qui n’appelait aucune contradiction!

Alors pourquoi ce détour? Et bien parce que cette petite anecdote me semble tout à fait illustrer l’usage qui peut être fait du langage dans certaines circonstances, et notamment dans son rapport au corps: quand ce monsieur me dit que je lui casse les pieds, suis-je en train de lui broyer les métatarsiens (rassurez-vous il ne s’agit que d’une question réthorique)? Ce monsieur est-il en train de produire un bon mot qui se ponctuerait d’un éclat de rire? Non et non.

Cet homme dit quelque chose de la littéralité de cette expression, littéralité à laquelle il est soumis et qui fait planer cet atmosphère de premier degré dans la façon dont il l’appréhende, atmosphère qui n’admet pas de jeu, pas d’écart.

Vous imaginez si le cachet était tombé sur un slip?! Mais chut!...

Et donc? Quel rapport avec Freud et sa notion de sexualité infantile? Ben voyez-vous, une question se pose à laquelle l’homme évoqué précédemment n’a manifestement qu’un accès restreint: souhaitons-nous vivre dans un monde où les mots ont certes un sens mais où un mot peut accepter des sens (sans mauvais jeu de mot bien sûr…)? Gage de jeu, de rire, d’irrévérence et de subversion aussi parfois, sans compter la création. Ou bien souhaitons-nous vivre dans un monde où à chaque mot est assigné un sens inamovible auquel il serait dangereux de déroger?

Évidemment, présenté comme ça...

Il appartiendra à chacun de considérer le concept de « sexualité infantile » dans l’une ou l’autre des perspectives, il appartiendra à chacun de se limiter à l’écume de quelques extraits ou bien d’avoir le courage d’arpenter une œuvre en prise avec son temps.

Mais dans le fond, est-ce bien de cela dont il s’agit? Sommes-nous réellement dans un débat d’idées?

Rien n’est moins sûr à considérer le fait qu’à tel article répond un autre contradictoire, à telle pétition répond une autre pétition et ainsi de suite.

En tant qu’analyste, il m’arrive de céder au fantasme qu’il serait de bon de clouer les égéries de la critique infondée, de la demande d’éradication de la psychanalyse, de les clouer au pilori, de leur clouer le bec, de les conduire au bûcher de la bêtise! Un article bien senti, qui démonte chaque critique point par point avec un peu de cynisme pour bien enfoncer la personne à qui est faite la réponse et hop! Chacun est remis à sa place! Enfin…

Et en même temps quelle pub!... et puis quoi de mieux pour nourrir la quérulence?... et puis après? La réponse, et pondre un nouvel article, un film, un livre? On fait témoigner les anciens, on crée un collectif d’artiste, une tribune d’intellectuel: voyez! la psychanalyse à toutes les cautions nécessaires à poursuivre son bail d’occupation du champ intellectuel, culturel et médico-social, à prouver sa légitimité!

Vraiment? Allons-nous continuer longtemps à faire la même erreur? Allons-nous vraiment continuer à prendre ces attaques à la lettre? Si les attaques personnelles sont évidemment inacceptables, cela doit-il nous empêcher d’entendre ce qui reste oublié derrière ce qui se dit? Allons-nous nous contenter d’un: « arrêtez de nous casser les pieds »? D’aucun dirait qu’il n’y a de résistance que de l’analyste...

Aussi, plutôt que de poursuivre l’anathème, nous tenons bien plutôt à remercier nos détracteurs: là où nous nous focalisons trop rapidement sur les critiques sans fondements et leurs effets - réels et supposés - nous leur rendons grâce de se faire à leur insu l’instrument, l’outil de cet électrochoc, d’être le défibrillateur d’une psychanalyse comateuse.

Pourquoi ne pas saisir leur invitation, plutôt que de s’échiner à clouer le bec à ceux qui nous taille un costume? Ils nous rappellent que la psychanalyse est un art de la découpe. En avons-nous encore l’étoffe?

Il est étonnant qu’il n’y ait pas plus de personnes pour se dire qu’un tel acharnement à l’endroit de cette discipline est la marque d’un amour; un peu contrarié peut-être... mais la psychanalyse et nous, psychanalystes, sommes-nous encore dignes de cet amour? Entendrons-nous l’appel?

La manœuvre est désespérée; sera t-elle salutaire?

Le cœur va t-il repartir? Est-ce la fin de la psychanalyse? D’une psychanalyse?

Les psychanalystes redeviendront-ils casse-pieds?...

Julien  Lusteau

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