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L’ENTRE-DEUX DU DÉSIR

Alice MASSAT
Date publication : 07/10/2019
Dossier : Le collège de l'ALI

 

L’ENTRE-DEUX DU DÉSIR

Notre lecture de l’année passée s’est interrompue sur la leçon du 11 mars 1959. Il s’agit de la leçon 14 sur les 27 au total qui constituent l’ensemble de ce séminaire sur le Désir et son interprétation. Avec cette leçon même, qui est donc centrale, Lacan insiste sur la composition du drame d’Hamlet. Cinq actes pour mettre en scène une action rendue impossible, et les voies de détour que son héros prendra pour y parvenir cependant.

Au cœur du drame, au troisième acte, se joue la ruse d’Hamlet : the play scene, le théâtre sur le théâtre. Appuyant sur la rime entre « la chose » et « le roi »[1], Hamlet décide de confronter le nouvel époux de sa mère à son crime : 

The play’s the thing

Wherein catch the conscience of the king[2].

Scène originaire pour Otto Rank, rencontre entre la chose et le roi, les interprétations sur les effets produits par cet artifice scénique du milieu de l’histoire n’ont pas manqué. Toutefois, l’importance de ce jeu sur lequel insiste Lacan, qu’il soit théâtral ou illusionniste, nous remémore un autre jeu, celui du pair et impair, situé lui aussi au cœur d’une autre fiction, La Lettre volée d’Edgar Poe. C’est à partir de ce petit amusement mimétique et enfantin, quelques années avant ce séminaire sur le désir, que Lacan démontre que « la vérité révèle son ordonnance de fiction »[3]. Aussi, pour en revenir aux effets de structure, nous voilà engagés à nous interroger sur la vérité qui nous est présentée ici, au bon milieu de notre lecture, par le biais de l’ordonnance de cette fiction devenue mythique du drame d’Hamlet.

Si Lacan nous a conduits peu à peu, d’abord avec le graphe et avec ses énigmes (Que veux-tu ? Quel est le message ? Il ne savait pas quoi ?  Quel est cet X qui s’écrira S(A) puis S(A barré) ?), s’il nous a menés pas à pas à envisager les importances topologiques du désir et du phallus par la distinction de leurs places, nous voilà désormais captivés par l’intrigue d’une béance essentielle que la tombe d’Ophélie va imaginariser à merveille à la toute fin du drame, qu’elle symbolisera aussi, et réalisera encore : celle du refoulement rendu possible. Dans le trou de la tombe où il la rejoint, après un autre jeu de double imaginaire dont Laërte est le support, il devient possible pour Hamlet de « ressaisir son désir »[4] et de clamer « je » : This is I, Hamlet the Dane[5].

Etre ou pas ? Le désir est. Le phallus est. Métonymies de l’être, du sujet, dans l’être, dans le sujet. Les deux énoncés en forme de définition quasiment symétriques qui nous ont retenus l’an dernier au moment de conclure la première leçon résonnent ici plus nettement :

— « Le désir est la métonymie de l’être dans le sujet ».

— « Le phallus est la métonymie du sujet dans l’être ».  

Désir, phallus, être et sujet, par le biais du glissement métonymique, dessinent les circuits continus ou discontinus que les tracés du graphe viennent inscrire et qui concernent le sujet : le fait que son désir soit à prendre à la lettre[6]. Alors ce mi-temps de notre lecture nous permet, au moment où la question pour Lacan consiste à situer le désir, de faire résonner l’être, l’autre et la lettre de manière signifiante[7], comme afin d’y saisir, par ce passage de l’être à la lettre par le biais de l’autre imaginaire, notre propre désir de nous laisser prendre au jeu de cette vérité.

 

Alice Massat

Psychanalyste, responsable de groupe au Collège.

 

Illustration : Ophelia (détail) de J. E. Millais


 

[1] Lacan souligne que ces deux rimes concluent une tirade en vers blancs, que nos traductions ne restituent pas.

[2] « Le théâtre — le jeu — sera la chose où je prendrai la conscience du roi ». (II,2.532)

[3] Lacan, « Le Séminaire sur  La lettre volée », 1956, in Ecrits, Seuil, 1966, p17.

[4] Lacan, Le Désir et son interprétation, 1958-1959, Leçon du 18 mars 1959, éditions ALI, 2010, p306.

[5] (V, 1. 239)

[6] Il faut prendre le désir à la lettre est le titre du dernier chapitre de « La Direction de la cure et les principes de son pouvoir », 1958, in Ecrits, Seuil, 1966.

[7] A la manière d’une dé-ontologie, comme le disait Claude Landman lors de notre séance plénière de rentrée.

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