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Le féminicide ou l’art de mal nommer

Natacha POLONY
Date publication : 25/09/2019

 

Natacha Polony                                                                         Le féminicide ou l’art de mal nommer

 

Nous reproduisons un article publié dans le numéro 1165 du magazine Marianne : « Et si on partait en France ! », avec l’aimable autorisation de l’auteur, directrice de la rédaction.     

Partons d’un préalable : le fait que 130 femmes meurent chaque année en France sous les coups de leur compagnon ou ex-compagnon est une abomination. Et la détresse de toutes celles qui restent auprès de leur mari violent, parce qu’elles n’ont ni les moyens financiers, ni encore la force de partir, mérite mieux qu’une minute de silence et des déclarations solennelles. Dans des drames de cet ordre, c’est essentiellement la certitude de pouvoir être entendue et aidée qui pousse une femme à franchir le pas et porter plainte. C’est donc de moyens – de moyens importants et rapides – dont ont besoin les associations pour créer des foyers d’accueil, et de formation dont ont besoin les policiers et les magistrats qui mettront en place les procédures propres à les protéger et à leur permettre de s’en sortir, de s’émanciper, si tant est que l’on puisse encore faire comprendre ce terme en un temps où il importe davantage de trier bourreaux et victimes que de bâtir une société d’êtres humains libres

Cela posé, est-il possible de récuser l’usage du terme « féminicide », qui s’est imposé en quelques mois dans l’espace politico-médiatique, sans être accusé, contre toute vérité, de « minimiser » le calvaire de ces femmes, ou même d’être quasi-complice de leur mari violent ? Marlène Schiappa, interrogée sur France Inter lundi 8 juillet, se réjouissait que le terme soit désormais répandu. Un terme utilisé par les représentantes du féminisme contemporain pour signifier non seulement que les femmes sont les premières victimes de violences conjugales, mais encore qu’elles sont tuées « parce que femmes », voire « en tant que femmes ». On trouve même parmi les revendications des quelques groupes militants qui ont préempté le féminisme l’idée de l’ajouter au code pénal comme circonstance aggravante.

Ainsi donc, la justice devrait considérer qu’il est plus grave de tuer une femme qu’un homme ? Qui ne sent que nous glissons là sur des pentes dangereuses ? La justesse de la cause, le fait de mettre fin à une insupportable hécatombe, rend-elle acceptable la constitution d’une inégalité majeure ? C’est bien le problème avec nos aimables néo féministes : elles estiment que la fin justifie les moyens, sans comprendre que les moyens qu’on emploie peuvent parfois modifier le sens même de la cause. En l’occurrence, si l’on considère qu’il est plus grave de tuer une femme, on ne défend plus les femmes, on combat les hommes et l’on détruit l’universalisme, qui est la plus belle conquête des Lumières. 

« Féminicide » est le type même de néologisme forgé comme un slogan pour effacer la complexité du réel. Il existe, certes, une propension de certains hommes à considérer que leur femme leur appartient et que son émancipation doit être empêchée par tous les moyens. Mais admettons que l’éducation fait son œuvre et que les jeunes gens sont moins enclins à reproduire ce schéma. Et quand Marlène Schiappa, pour illustrer son propos, cite le triste cas d’Alexia Daval, on comprend toute l’ambiguïté de ce concept de « féminicide ». Voilà donc un homme, Jonathann Daval, qui, selon les premiers éléments de l’enquête, n’avait strictement rien de l’homme qui se défoule quotidiennement sur sa femme, au point de devoir essuyer des qualificatifs humiliants comme celui d’ « impuissant ». On fait mieux comme prototype de domination patriarcale. Mais, peu importe, il est un homme, elle est une femme, c’est donc un « féminicide ».

Rappelons aux idéologues patentées que le couple et la famille sont par essence générateurs de violencepuisqu’ils sont le premier lieu de la confrontation à l’autre, dans des relations qui peuvent tenir davantage de la dépendance affective, du narcissisme ou de la perversité que de l’amour de conte de fées, et que ce qui se noue au sein d’un couple est plus complexe qu’une relation entre une gentille et un méchant, entre une femme forcément victime et un homme forcément bourreau. Le passage à l’acte violent est le plus souvent le fait de l’homme, pour des raisons physiques évidentes et non parce qu’on apprendrait dès le plus jeune âge aux petits garçons qu’ils peuvent cogner les filles. Mais une étude menée entre 2014 et 2015 montrait que 12 % des femmes et 10 % des hommes se disaient victimes de violences psychologiques (isolement, menaces, injures…) au sein de leur couple. Ce qui n’empêcha pas la presse de titrer sur « une femme sur huit victime de violences psychologiques dans son couple. »

Le terme « féminicide » masque le fait que l’homme qui tue sa conjointe ne le fait pas parce qu’elle est une femme mais parce qu’elle est sa femme et que leurs relations sont pathologiques. « Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde », disait Camus. Hélas, entrer dans la complexité sur ce sujet – comme sur beaucoup d’autres – semble désormais interdit. La guerre idéologique contre l’universalisme, relais supposé de la domination masculine, se joue d’abord dans la langue, à coups d’expressions et de concepts que les médias reprennent sans aucun recul, parce que le recul ne saurait avoir cours dans un combat pour le bien. Et c’est ainsi que, pour la bonne cause, les Lumières s’éteignent.

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