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DÉFAILLANCE DU PÈRE, DÉFAILLANCE DE SA LOI

Patricia LANG
Date publication : 24/09/2019
Dossier : Le collège de l'ALI

 

DÉFAILLANCE DU PÈRE, DÉFAILLANCE DE SA LOI

Si le père d’Hamlet, triplement victime de Claudius[1], désormais condamné aux tourments de l’au-delà[2], peut susciter quelque compassion, il n’est pas pour autant exonéré de notre jugement critique. 

Quelle est la valeur juridique, politique, éthique, de l’exhortation qu’il adresse à son fils ? 

« Revenge his foul and most unnatural murther»[3](« Venge son meurtre infâme et contre nature »). 

Qu’est-ce que cet appel à la vengeance, sinon une exhortation à pratiquer la justice privée ? 

C’est du moins ainsi qu’Hamlet semble le comprendre[4], telle est l’interprétation sur laquelle se fondent aussi bien son désir d’exécuter l’ordre reçu que son incapacité à le faire.

 Justice privée que, dès l’Antiquité, le droit[5]eut pour finalité d’éradiquer pour lui substituer la justice des tribunaux, grand progrès dans l’histoire de la civilisation. 

Si, en 1597, Shakespeare, avec Roméo et Juliette, écrivit un réquisitoire contre la justice privée, simulacre de justice qui fit que dans la belle Vérone « le sang des citoyens 
[souilla] les mains des citoyens »[6]vendettaà laquelle seule la mort tragique des deux jeunes amants permit de mettre fin[7], était-ce, quatre années plus tard, pour permettre à son plus grand héros d’accomplir un acte de justice privée ? La réconciliation finale entre Hamlet et Laerte[8]dit, une fois encore, combien Shakespeare désavouait ce principe de justice privée. 

« Revenge his foul and most unnatural murther», voilà des considérations toute personnelles. 

Sont-elles dignes d’un roi qui, même devenu spectre, garda apparences et stature royales[9] ?

 Ce « royal Danois »[10], ce roi paré de toutes les vertus[11]n’eût-il pas dû avoir quelque souci de son royaume fragilisé par une usurpation ? N’eût-il pas dû s’émouvoir à la vue de cet État, au sein duquel « quelque chose [était] pourri »[12] ? La mission qu’il confia à son fils, n’eût-elle pas pu être, plutôt qu’une vengeance personnelle, le rétablissement d’un ordre légitime dans le royaume ? 

Il est vrai que la tradition associe fréquemment l’apparition d’un fantôme à la révélation d’une mort violente qui peut demander à être vengée. Mais en nommant le fantôme « Roi, père, royal Danois »[13], Hamlet lui restitue, avec son statut de vivant, l’obligation morale qui s’y attache.

Certes, l’exhortation que le spectre adresse à Hamlet constitue le moteur de l’intrigue, le fondement de la réflexion que Shakespeare souhaite engager. Une exhortation différente eût donné une autre pièce. 

Les propos ci-dessus ne visent qu’à souligner l’ambiguïté du père d’Hamlet. 

Shakespeare, qui témoignait d’un vif intérêt pour la question de la légitimité du pouvoir, n’a-t-il pas réservé, non à Claudius, mais au spectre, la première occurrence du verbe « usurper »[14]? Inversion de la situation factuelle, mise en abîme, ironie qui, à elle seule, renverse l’image par trop élogieuse que les discours officiels donnent du père d’Hamlet.

Difficile d’exécuter un ordre, lorsque l’autorité dont il émane présente une telle ambiguïté.

 

Patricia Lang
Agrégée d’anglais. Inscrite au Collège.

[1]Hamlet, I, 5, v75

Toutes les références à Hamletse rapportent au texte anglais, Gallimard, Folio Théâtre, édition bilingue.

[2]Hamlet, I, 5 v9-22

[3]Hamlet,I, 5, v25

[4]Hamlet, III,3 v73-75

[5]cf Boaz Cohen, « Self help » in  Jewish and Roman Law(New York, 1966).

[6]Roméo et Juliette, Prologue, v4. Traduction de François-Victor Hugo (1868).

[7]Roméo et Juliette, Prologue, v10-11

[8]Hamlet, V, 2, v303-306

[9]Hamlet, I,2 v199-202, et v227-228

[10]Hamlet, I,4 v45

[11]Hamlet,I,2 v186-188 et III,4 v55-63

[12]Hamlet, I,4 v90

[13]Hamlet, I,4 v45

[14]Hamlet, I,1 v46

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