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Conférence inaugurale du Collège 2019-2020

MELMAN Charles
Date publication : 16/07/2019

 

Charles Melman

Le Désir et son interprétation

Conférence inaugurale du Collège 2019-2020

Lundi 1er octobre 2019

Je dois vous dire d’abord que je ne sais pas encore comment je peux vous être utile pour appréhender comme il convient ce séminaire dans la mesure où c’est un séminaire daté, il a soixante ans, qui prend place dans un mouvement culturel qui est la conséquence de la prise en compte des travaux de Saussure, et qui a engagé des philosophes dans ce qui serait la tentative de dégager une philosophie du langage, et où Lacan intervient dans une ligne qui est la sienne, parfaitement autonome mais qui correspond à ce moment culturel, afin de montrer que, plus que la philosophie et autrement qu’elle, la psychanalyse est parfaitement en mesure de montrer les conséquences qu’a pour l’animal parlant le fait d’être pris par le langage, d’être dénaturé par lui.

Dire le désir et son interprétation, c’est déjà souligner que le désir est une affaire de texte. C’est à un agencement textuel qu’est attaché le désir, et son déchiffrage est l’étape qui peut procéder éventuellement, si la cure y parvient, à son déplacement, s’il s’avère que ce désir ne convient pas, que ce soit pour des raisons personnelles ou pour des raisons sociales.

Il y a donc dans le titre une première provocation liée à ce terme d’interprétation. La seconde étant bien sûr que le désir, après tout, qui donc s’en occupe ? Qui donc, à part le moraliste pour tenter de le corriger, qui s’y intéresse ? alors qu’il est patent, ce qui semble négligé par les diverses approches scientifiques ou littéraires qui le concernent, que le désir est ce qui nous mène, et comme nous le savons depuis Freud, ce qui nous mène à notre insu.

La question qui est donc immédiatement présente avec ce titre est : quelle est la procédure du déchiffrage de ce qui a d’abord été codé par notre rapport au langage, qui organise ce dont notre vie durant nous sommes dépendants, dépendants à notre insu, et dépendants sans remède ?

Si vous avez feuilleté ce séminaire, vous avez pu y lire des graphes – le graphe est une figure mathématique et vous verrez comment Lacan à chaque fois essaie de s’appuyer sur la rigueur mathématique – graphe qui nous surprend par le fait que la boucle qui le constitue est rétrograde, elle s’en va de ce qui est un terme vers le commencement. Je ne vais pas longtemps m’amuser à épiloguer pour savoir s’il est légitime de gloser sur les conséquences d’une confusion entre terme et commencement, mais en tous cas il y a cette première remarque faite par Lacan : il n’est pas de phrase qui ne suppose que son terme était là présent avant même que j’aie commencé de l’articuler. Il est bien évident que si ce n’était pas le cas ma parole s’exposerait à une incertitude, à des divagations, et présenterait des caractéristiques de ce que peut être dans certains cas la parole psychotique, si la fin n’était déjà là présente avant même que je ne commence d’articuler ma phrase.

Si cela pouvait avoir pour nous un quelconque intérêt, je ferais remarquer que ceci n’est possible – mais ce ne sera pas développé dans le séminaire – que si l’on suppose que l’articulation à laquelle je procède est la lecture de ce qui est écrit à l’envers, sur l’autre côté d’une bande de Moebius. Ceci est une remarque parfaitement accessoire mais qui montre l’homogénéité des repères mathématiques que prend Lacan pour rendre compte de phénomènes qui spontanément sont aussi étranges que non expliqués.

Vous verrez aussi que dans ce graphe Lacan fait partir la parole d’un Δ, delta, supposé représenter le besoin. Il parle de ce qui est l’organique. Ce serait donc à partir du besoin du corps, l’appétit, que l’infans se risque dans la parole pour trouver – et je ne sais pas si la surprise ne mérite pas d’être soulignée – pour trouver à l’issue de la rencontre de la chaîne des signifiants, pour trouver au terme de la boucle, quoi donc ? Lacan écrit que ce qu’il trouve à l’issue, poussé par le besoin, dans sa rencontre avec le signifiant, c’est la coupure, la fente que laisse dans la chaîne l’insuffisance de l’objet demandé par le besoin à venir éteindre la demande. Cette fente, cette faille il y voit la place du sujet.

Le sujet, c’est tout un poème ! C’est un des termes qui nous est familier, dont nous revendiquons la qualité, voire la défense, l’aspect parfaitement personnel, intime, qu’il représenterait de notre personnalité. Sans davantage maintenant développer cette question fort importante, car après tout, faute de nous réclamer d’une filiation nous ne manquerons pas de nous réclamer d’être un sujet et d’autoriser notre parole sur ce qui serait notre subjectivité.

Or, il est clair que le sujet de l'inconscient, celui qui nous commande, ce sujet s’exprime à notre insu sans que nous puissions forcément nous y reconnaître. Jamais d’appropriation. Ça parle quand ça veut, et ça dit toujours la même chose, quoi que nous en pensions et quoi que nous en voulions, et si ça passe à l’acte, ce qui parle ainsi dans l’inconscient, ce sera sous une forme qui néglige complètement ma subjectivité puisque ce sera sous la forme de la pulsion.

Cet intermède sur la question de ce qui serait la première réponse donnée au petit locuteur qui s’engage dans la parole, c’est-à-dire que ce qu’il trouve à l’extrémité, c’est la fente qui sera à identifier comme étant celle d’un sujet, pour constater, dans les deuxième et troisième graphes que va nous proposer Lacan, que ce sujet, néanmoins, qui est l’effet de la fente, va être posé comme l’émetteur de l’énonciation qui va suivre, pour cette fois-ci trouver au bout de la boucle quoi donc ? Est-ce que cette fois-ci ce sera, non plus l’objet du besoin qui semble-t-il s’avère insuffisant, négligeable, dans la première demande, est-ce que ce sera, une fois que c’est le sujet barré qui se trouvera être l’émetteur, pour trouver l’objet du désir ? O surprise ! O étonnement ! O miracle ! Ce que le sujet trouve au bout de cette boucle c’est l’Idéal, grand I.

Je souligne ces points pour attirer votre attention car nous avons tendance à être un peu assoupis devant ce qui parfois est néanmoins un peu surprenant et pourrait mériter la révolte. Comment ? La procédure la plus étrange et la plus originale que l’on puisse imaginer de notre rapport au langage, et qui se poursuit, si vous continuez à déchiffrer les lieux de croisement des chaînes intéressées. Le premier de ces lieux de croisement étant représenté par ce que Lacan inscrit sous la lettre A, qui est donc, va-t-il dire dans un premier temps, le lieu du code. Autrement dit, notre façon ordinaire de venir désigner les objets et les personnes, le stylo, la table — on prend souvent la table comme exemple chez les philosophes, je ne sais pas pourquoi — ou le cendrier. Merleau-Ponty prend le cendrier dans La phénoménologie de la perception ­– on fumait à l’époque – on ne va pas faire des considérations sur le récipient du déchet de la combustion, on laisse ce genre de poésie de côté.

Mais ce A, il va d’abord l’appeler le lieu du code, c’est-à-dire nous inviter à postuler une correspondance, celle qu’il va dénoncer plus tard, celle des livres d’enfants, le cheval avec l’image du cheval, ou encore une interprétation de Saussure avec le dessin de l’arbre qui constitue le signifié du signifiant arbre, pour ensuite dire que le grand Autre c’est le trésor des signifiants, le trésor, Trésor des signifiants, indépendamment de leur indexation de tel ou tel objet.

Ce grand Autre que l’on va rencontrer à cet endroit, nous ne mesurons pas — nous qui sommes un peu fatigués — sa radicale originalité et ses conséquences, puisque l’autre évidemment est un semblable tout en étant différent sans pour autant être un étranger. Mais le grand Autre ne mérite d’abord ce nom que parce qu’il est pour chacun des parlêtres un interlocuteur. Il y a ce dialogue intérieur qui est familier à chacun, et la cure, par son dispositif simplissime mais efficace, donne la faculté à cette parole supposée librement associée de prendre pour interlocuteur ce grand Autre et de jouer la partie avec lui. La partie que Lacan viendra conclure autour de l’interrogation réciproque que j’échangerai avec lui : le che voi ?  Qu’est-ce que tu veux ? je voudrais bien vouloir ce que tu veux, mais qu’est-ce que tu veux ? et cette interrogation réciproque aboutit à cette conclusion que souhaitait Freud lorsqu’il promulguait la liquidation du transfert pour fin de cure : la vérification que ce trésor des signifiants que mon adresse a fait exister sous la forme de la figure supposée régir ce lieu et la constatation que ce grand Autre se résume effectivement à une accumulation de signifiants, qui fait trésor éventuellement, s’il est capable d’entretenir aussi bien l’amour que le désir.

Lorsque dans ce séminaire Lacan dit que c’est du grand Autre que je reçois mon message sous une forme inversée, avec cette inversion vous voyez déjà la mise en place de ce que j’évoquais au départ, de quelle façon la conclusion est là avant mon propre commencement. Ce dispositif souligne que l’aliénation, puisque le terme latin, alius en latin, l’Autre, l’aliénation nous est commune. Le parlêtre est un aliéné, dans la mesure où il est parlé depuis un lieu qu’il ne connait pas, qui –sauf cas de psychose — ne lui est pas étranger. Même l’obsessionnel reconnait comme siennes les injonctions injurieuses qui lui viennent, il les reconnait comme Autres. Ce n’est pas lui qui peut penser des choses pareilles ! Mais cependant elles ne sont pas hallucinatoires, ni étrangères, c’est à lui, ça lui appartient. Et l’intérêt de cette discipline qui nous réunit, qui nous rassemble, c’est non pas la levée de cette aliénation pas forcément possible, mais son déchiffrage qui sûrement l’est. A l’endroit de ce qui m’anime, je peux enfin être divisé et non possédé. On aime après tout être possédé par une révolte, une réclamation, une passion, une envie, un désaveu, être tout entier, et pourquoi ne pas le dire, le désir passe également par cet accomplissement d’une possession parfaite, faute de quoi sa réalisation peut être bancale. Si je me contemple en train de désirer, ça n’aide pas,  il vaut mieux que je sois possédé. Mais il faut reconnaître que cette relation de possession par le langage, dès lors qu’elle est non plus un moment, mais qu’elle est permanente, cette possession est ce qui caractérise la psychose.

L’intérêt de la petite excursion que je suis en train de faire est de montrer que la psychose, ce ne sont pas les murs de l’asile qui font sa ligne de démarcation d’avec les honnêtes gens, et que nous pouvons avoir tous, et c’est même dans certains cas souhaitable, avoir  des moments de possession, par une haine par exemple, y être tout entier, alors que, si ces moments réalisent la soudure du Réel et du Symbolique (ce n’est pas dans ce séminaire), c’est des moments possibles, alors que la structure du nœud borroméen suppose que leur caractère ternaire soit préservé. Ça, c’est pour nous amener à des séminaires postérieurs.

Nous en sommes à la rencontre du grand Autre. Est-ce qu’il ne m’est jamais arrivé, est-ce qu’il n’est jamais arrivé à un locuteur de rencontrer l’ensemble des signifiants ? Chacun de nous a pu s’amuser à perdre du temps dans les dictionnaires, à la recherche de quoi, d’ailleurs ? Mais personne ne peut dire que c’est une expérience que l’un de nous aurait jamais faite. En revanche — ce ne sera pas explicite dans ce séminaire — mais ce grand Autre avec lequel s’engagera notre dialogue est ordinairement incarné par la figure de ceux qui, enfant, nous protègent. Et le déchiffrage qui se fera en cette circonstance sera bien sûr de quoi ? De ce qui manque à celle, en général, voire à celui qui s’occupe de moi. Et il y a un certain nombre de raisons pour que ce soit de l’objet qui lui manque que mon propre manque vienne s’organiser.

On s’interroge souvent sur la question de la transmission, qu’est-ce qui se transmet ? Qu’est-ce que je transmets à mes enfants ? Qu’est-ce qu’on m’a transmis à moi-même ? La transmission tourne habituellement autour d’un nom, le patronyme, qui est chargé justement de cette dette qu’entretient une lignée, et donc chacun des héritiers aura à sa manière à tenter de régler le compte, voire de l’agrandir, de le délaisser pour en prendre un autre, ou de le trahir. Mais il est certain que ce qui pour nous fonctionne comme Autre est plus présent sous la forme du manque qui organise ce trésor et lui donne son sens.

Comme vous le savez cette affirmation très forte et essentielle de Lacan – Qui est Lacan ? Que veut Lacan ? Ça se résume en une phrase : Lacan est celui qui tente de démontrer la prévalence du langage dans la destinée du parlêtre, puisque le propre de notre espèce est toujours de chercher la cause des phénomènes, le comment, et la réponse la plus originale et sensationnelle est celle de Lacan, en particulier à propos de cet effet qui autrement est incompréhensible, que nous connaissons et qui s’appelle de ce nom étrange, la castration.

Chez Freud, l’angoisse de la castration est provoquée par la vue des organes génitaux de la petite fille, autrement dit, le fait que ça peut venir à manquer. C’est une conception réaliste de la castration, alors que — et c’est introduit dans ce séminaire que vous allez étudier — la castration relève avant tout d’une dimension symbolique et non pas réelle, et cela aussi bien pour le garçon que pour la petite fille. Une dimension qui veut que nous expulsions, que nous chassions des propos de nos relations sociales, privées, intellectuelles, que nous chassions ce qu’il en est du sexe, que nous le refoulions, de telle sorte que, comme nous le faisons comme d’habitude honnêtement ce soir, nous échangions des propos qui soient radicalement expurgés de tout ce qui serait mise dans le champ de la réalité, du sexuel. C’est ce dont nous parlons, c’est ce que le désir donnera à déchiffrer, mais à partir de ce statut du refoulement qui est le propre, qui marque nos échanges, notre organisation, voire notre travail intellectuel, quand ils ne sont pas parasités abusivement par des intrusions qui autrement seraient à chasser et à refouler.

Je m’étonne toujours que nous ne remarquions pas — je le remarque souvent parce que moi ça m’a épaté — que lorsque nous étudions Platon… Lisez Platon : les bonshommes qui sont là, il ne viendrait à l’idée de personne de refouler le sexuel ! Qu’est-ce que c’est que cette histoire, ils ne comprendraient absolument pas ! « Hein, mon cher, je vous ai vu hier soir avec le petit machin, ça avait l’air de marcher fort entre vous deux ! ». Il y a des dialogues qui commencent comme ça, et on commence à discuter philosophie en ayant pour ainsi dire mis les cartes sur la table. Le Banquet, c’est extraordinaire ! Les histoires entre Socrate et Alcibiade. Alcibiade : « Ce Socrate, vous vous rendez compte, j’étais là toute la nuit, collé contre lui, rien ! Quand même, quel type ! » C’est bien la question, parce que là aussi, comme j’aime à le raconter, Socrate n’était pas un marrant. Il ne baisait pas. D’ailleurs à un moment donné, on voit apparaître une fois Xanthippe, sa femme, absolument furieuse : « Celui-là, j’en ai marre, un type pareil ! ». Il ne fumait pas, il ne buvait pas. A la guerre, il était impeccable, il ne craignait pas la mort. La loi de la cité, il la respecte, alors que c’est une loi complètement zinzin, injuste : non, non, il veut pas s’évader. Qu’est-ce que c’est que ce bonhomme ?

Pourquoi je m’amuse avec ça si ce n’est pour montrer la spontanéité de ce qui était la spéculation psychique, la recherche de la castration qui serait la bonne, de la soustraction de jouissance qui serait la bonne. Les diverses écoles philosophiques se distinguaient par le fait que la part qu’elles venaient soustraire n’était pas la même. Mais les stoïciens, ils y allaient fort, puisque ce qu’ils venaient éliminer, c’était le corps. Vous vous rendez compte, l’insensibilité, l’apathie comme étant une règle morale, une règle de vie ? On voit Sénèque se trancher les veines, imperturbable, regardant le sang couler pendant que la vie s’en va. Il est là, tranquille apparemment, c’est ce qui est raconté. Néron avait dit : c’est terminé ! Il en avait marre, Néron, qu’on lui fasse la leçon, alors il a dit : Sénèque, c’est terminé, allez ! Eh bien, Sénèque, etc.

Pourquoi je m’arrête là-dessus ? Pour que vous puissiez éventuellement poser des questions ? Tout ceci est impensable, si ce qu’ils appelaient le logos n’exerçait son emprise et cet appel au sacrifice d’une part de jouissance. Sacrifice d’une part de jouissance. Il a fallu la religion pour que cette part de jouissance soit le sexe, et que dès lors nous soyons devenus des obsédés du sexe !

Ce qui est sous-jacent c’est la relation contemporaine à la figure paternelle, à laquelle est attribuée la castration, c’est-à-dire le fait de devoir renoncer à une part de jouissance, alors que la figure paternelle est celle qui sexualise cette part de jouissance soustraite, qui dit que cette part de jouissance soustraite est sexuelle. Elle n’est pas forcément sexuelle. Chez l’anorexique, elle n’est pas sexuelle, elle est orale. Vous me direz qu’il y a du sexe derrière. Mais il faut aller le chercher, puisque c’est justement ce qu’elle veut éliminer. Il est sûrement là, mais si vous lui en parlez, vous n’imaginez pas un seul instant qu’elle va absorber ça !

C’est donc la figure paternelle qui, avec la religion, est devenue gardienne d’une sexualité dont le cycle était jusqu’alors vécu dans l’angoisse, dans l’angoisse de savoir si après l’hiver le printemps reviendrait, ce dont on n’était jamais assuré. On n’était jamais sûr que c’était pérenne, la sexualité. 

Pérenne, père-haine, le mot convient parfaitement pour parler de l’Œdipe bien sûr, grâce à la religion. Sauf que, comme vous le savez, nous avons la chance de connaître une crise de la représentation paternelle incompréhensible, si vous ne prenez pas en compte ce que vous allez étudier, c’est-à-dire la façon dont nous sommes tributaires des lois du langage, et de comment nous cherchons à nous en débrouiller, bien ou mal, quitte à ce que la procédure de Lacan soit elle-même une tentative mégalomane de tenter de modifier ce qu’il en est de notre rapport traditionnel au langage.

En tous cas, bonne chance pour votre travail. J’espère que les responsables du Collège vous donneront envie d’y aller, malgré la difficulté de ce texte, la difficulté permanente, car Lacan, contrairement à ce qu’on croit ne cherche pas à séduire, bien au contraire.

Merci pour votre attention.

DISCUSSION

  1. C. Landman: Merci beaucoup, Charles, de nous avoir mis en appétit. Il y a tellement de points que vous avez soulevés… Mais il y en a un que j’ai envie de relever qui concerne le désir de Socrate, car on ne peut pas dire, malgré ce que vous avez relevé de sa position, on ne peut pas dire que Socrate était dans le refoulement du sexuel. Autrement dit, le désir de Socrate, d’une certaine façon, reste une énigme. Ce n’est pas par hasard que Lacan ait pu s’identifier, en tous cas, parler de lui en termes d’atopie, au même titre que fut l’atopie de Socrate. Est-ce que vous seriez d’accord pour dire que Socrate n’était pas celui qui avait initié le refoulement du sexuel, et qui pourtant sacrifiait, au nom de la rationalité du logos, en effet, le sexuel.

C.M. : Oui, vous avez raison.

C.L. : Qu’est-ce qu’il cherchait de plus ?

C.M. : Vous avez raison, ces philosophes remarquables ne connaissaient pas le refoulement. C’était le sacrifice réel. Les stoïciens, c’est vraiment le sacrifice du corps. Lorsque vous lisez, je crois que c’est dans L’Apologie de Socrate, vous lisez que pour l’exécuter, on attendait le retour du bateau que la cité avait envoyé à Delphes, avec à bord les plus beaux jeunes gens de la cité à faire périr, à sacrifier, au moment de ces élaborations tellement merveilleuses. La Cité, Athènes, la démocratie athénienne, envoie les douze plus beaux jeunes gens à je ne sais quel dieu à Delphes. Et il fallait attendre le retour du bateau pour zigouiller Socrate !

Il y a là, au moment même de ces élaborations, une manifestation que nous aurions à juste titre envie de qualifier de barbare, dans la mesure où l’on voit bien de quelle manière c’est l’ordre du symbolique qui leur fait défaut. Vous avez parfaitement raison de souligner que Socrate n’est pas tourmenté par le sexe tel que le refoulement l’aurait produit. Je crois qu’il est pépère ! Et comme vous le savez il y a des interprétations de théologiens pour faire de Socrate le modèle, le modèle de renoncement à une Jouissance.

C.L. Plutôt l’Agape que le désir !

C.M. Bravo ! L’Agape plutôt que l’Eros ! Tout à fait !

Stéphane Thibierge : Une remarque dans le fil de ce qui vient d’être échangé. Comme vous venez de le dire, Monsieur, il s’interrogeait beaucoup sur quel sacrifice appelait le logos. C’était vraiment sa question, et c’est ce qu’il allait chercher auprès de ses interlocuteurs. On comprend qu’on ait pu en faire le précurseur, car la religion va en faire une interprétation.

Ce que j’ai trouvé de très stimulant dans ce que vous nous avez apporté, c’est la façon dont vous avez souligné de diverses manières comment Le désir et son interprétation, le titre même de Lacan, vient réveiller, dans la façon dont a été recouvert pour nous ce champ de questions, vient réveiller pour nous ce champ. Quel sacrifice appelle le logos ? et les sacrifices ne s’équivalent pas tous. Quelle position allons-nous prendre ? C’est un séminaire extraordinaire dans l’ambiance qui est la nôtre.

C.L. : C’est la seule fois de l’année que nous aurons Charles Melman avec nous alors profitez-en, posez-lui vos questions.

  1. X. : Question sur la crise de la représentation paternelle ?

C.M. : Il y en a deux expressions éminemment contradictoires : la mort du père avec l’annulation de la référence à tout ce qui serait son ordre ou son autorité, après les travaux, entre autres, de Michel Foucault et le succès qu’ont eu ces travaux. Et dans la lignée de ce que pouvait souhaiter Freud comme fin de cure, l’abolition de la figure paternelle comme venant supporter l’amour. Et puis, en même temps, les effets manifestes dans l’organisation familiale actuelle, mais aussi bien dans la vie politique, où les figures d’autorité sont devenues absolument incertaines et inattendues.

Et en même temps, non pas de cet enterrement — ce qui est une façon de conserver — mais de cet effacement de la figure paternelle, vous avez le surgissement de passions collectives que l’on appelle nationalistes, qui sont tendues par la tentation de restaurer une figure de chef, dont les traits caractéristiques sont ceux du père traditionnel, sauf que celui-là n’est pas un père transcendant comme le père de la religion, mais un père immanent, un père qui est de plain-pied avec son peuple. Donc cet effet de crise se traduit par les déchirements aussi bien intra-personnels que dans les déchirements de la cité, sur ce que veulent les citoyens.

  1. X. : Y a-t-il un rapport avec Totem et Tabou et le père de la Horde ?

C.M. : Non, pas forcément. Plutôt avec La psychologie des masses. Freud n’a jamais bien vu le couple antagonique qu’il constituait entre ce qui était le vœu individuel d’Œdipe de tuer le père, et puis ce qu’il va découvrir plus tard comme étant la passion de venir restituer un père bien plus puissant que celui qu’il s’agissait d’abolir.

  1. Y. : Ce que vous venez de dire sur les deux expressions contradictoires, ça me fait penser à Hamlet. A la fin, Hamlet qui dit : « Enfin un vieil homme, quelqu’un de puissant ! »

C.M. : Tout à fait, nous sommes devenus tous Hamlétiques !

C.L. : C’est ce que Lacan nous dit dans ce séminaire.

C.M. : Je suis content d’être confirmé.

C.L. : Enfin, il ne le dit pas comme ça, mais il dit bien que c’est la tragédie du désir de l’homme moderne, Hamlet.

  1. M. Darmon: Ce séminaire nous éclaire sur le désir, sur sa source et ce à quoi nous avons à faire dans le désir, comment le langage était là tout à fait important, et que ses élaborations sur le désir étaient renversées dans ce séminaire. Lacan fait allusion à Spinoza, « le désir est l’essence de l’homme », comme quelqu’un qui était proche de ce qu’il avait avancé.

Mais ce qui m’a frappé dans le début de ce séminaire, c’est la référence à la poésie. La référence à la poésie qui anticipe sur le « Nous ne sommes pas poètes assez » de la fin. Il nous dit que, finalement ce désir, ce sont les poètes qui en parlent le mieux, certains poètes, ceux qui s’intéressent plutôt à la poésie comme discours sur le discours, parole qui se reprend elle-même, plutôt que poésie figurative, où l’on parle de l’objet, poésie qui est froide, dit-il, qui ne fait pas sentir ce que c’est que le désir. Alors que la poésie qui prend le langage lui-même pour son objet nous fait toucher du doigt, approcher le désir.

C.L. : Ça pose la question du statut de l’érotisme. C’est peut-être moins la peinture de la figure, la dimension de l’objet, que le jeu des signifiants qui fait émerger la dimension du désir. Ou même de l’érotisme, on peut aller jusque-là, puisque Charles nous a incités à ne pas trop expurger nos propos.

Mais c’est vrai tu as raison, c’est ce qu’il dit en effet à propos des poètes extatiques. C’est vrai que c’est renversant parce qu’on a plutôt tendance à penser que c’est la figure de l’objet imprégnée de l’Imaginaire qui susciterait le désir, alors qu’en réalité, c’est plutôt un rapport au manque d’objet qui susciterait le désir, au manque d’un objet figuré et pas… c’est assez étonnant ce qu’il dit, c’est complètement froid quand on parle de l’objet, ça ne passe pas. Merci de ta remarque.

M.D. : Je me demandais sur ce titre Le désir et son interprétation, il m’est arrivé de l’entendre est, e,s,t.

C.L. : Le désir est, e,s,t, son interprétation ?… Alors il y a aussi un point que vous avez soulevé qui est un point extrêmement important, la question du code. C’est-à-dire que, spontanément, on pourrait penser que le signifiant représente quelque chose pour un tiers, quelque chose pour, par exemple, le récepteur dans le cadre d’un dialogue. Lacan montre très vite que si le signifiant représente quelque chose, c’est quelque chose pour un autre signifiant. Il y a déjà là l’anticipation, dès la première leçon, de ce qu’il avancera : le signifiant qui représente pour un autre signifiant. On le voit dès que vous avez avancé le S barré. Ce n’est pas pour un tiers, ce n’est pas un code où on vous montre l’index, la chose, l’objet.

Alors, encore ? ou pas ? On va en rester là ce soir.

Transcription effectuée par Nathalie Delafond

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