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Un mythe des Temps Modernes ?

À propos de « l‘inflammation du verbe vivre » de Wajdi Mouawad
DELANNOY Annie
Date publication : 25/06/2019

 

Un mythe des Temps Modernes ?

À propos de « l‘inflammation du verbe vivre » Wajdi Mouawad

Wajdi Mouawad est un virtuose de Sophocle. Depuis 2011, il monte les sept pièces du dramaturge en trois Opus : « Des femmes » (Les Trachiniennes, Antigone, Électre) ; « Des héros » (Ajax un cabaret et Œdipe roi) ;  « des Mourants » (Philoctète et Œdipe à colonne). Ce sont ces spectacles qui me l’on fait découvrir. 

Et d’autres aussi, notamment son cycle « domestiques » dont certaines pièces sont encore à venir.

Wajdi Mouawad est à mes yeux un formidable dramaturge de notre temps que les passions humaines interrogent et fascinent (mais n’est-ce pas là un pléonasme !). Son écriture fouille les recoins de l’intime voire les recoins de son intime mais si d’aucun pourrait décrier cette pièce comme étant sa pièce, celle de son intime,  je leur dirai que sa force nous emmène aux confins de l’énigme de tout parlêtre. C’est là son art. Car il est vrai que la pièce s‘ouvre sur des évènements réels tant le concernant dans sa vie que des évènements réels nous concernant tous dans le social : crise économique de la Grèce, pollution et envahissement par les déchets. Simplement point d’appui de la création de l’artiste.

En voici un aperçu….

Wahid, metteur en scène doit monter « Philoctète » mais Robert Davreu, son ami le poète et traducteur meurt. Alors que le travail est engagé,. la pièce commandée, financée et donc attendue, Wahid se retrouve devant un impossible à écrire, à monter et débuter les répétitions. Il est à prêt renoncer, Wahid, ne trouve plus de sens ni la ressource nécessaire, il  veut annuler en proie à un grand désarroi. Pire à quoi bon continuer. À quoi bon vivre ? Que faire ?  Il n’y a plus qu’à partir. Partir pour trouver la solution ;  interroger les morts  pour tenter de résoudre l’énigme de la vie quand son sens échappe… et donc interroger Philoctète là où il se trouve… En Grèce.

Je dirais qu’il s’agit d’une invitation au voyage… Voyage à la fin incertaine… Voyage dans un lieu insolite : celui de l’entre-deux-morts. À ce titre la pièce est fidèle à Sophocle pour qui la question de l’entre-deux-morts est centrale néanmoins rien là de la détermination d’Antigone à aller jusqu’au bout de son désir ; rien non plus de la quête de vérité d’Œdipe qui lui aussi ira jusqu’au bout de son désir de savoir… Mais ici, il s’agit d’un homme, en quête de savoir lui aussi, certes, voulant toucher à sa vérité, à la vérité du sens de la vie qu’il va chercher auprès des morts. Un homme, toujours pris dans l’ambivalence de les rejoindre définitivement ou de revenir vers la vie.

On pourrait y voir une odyssée, à moins qu’il ne faille deviner une errance moderne ? Peut-être pas. 

Cette invitation au voyage prend à mon sens valeur de mythe moderne.

C’est un mythe en effet au sens où Lacan le souligne comme « la façon de faire face à une situation impossible,  par l’articulation successive  de toutes les formes d’impossibilité de la solution  c’est en cela si on peut dire que la création mythique répond à une question, c’est de parcourir si on peut dire le cercle complet  de ce qui à la fois se présente  comme ouverture possible et comme ouverture impossible à prendre, le circuit étant accompli, quelque chose est réalisé  qui signifie que le sujet s’est mis au niveau de la question. » (Jacques Lacan séminaire IV- Leçon du 15 mai 57)

C’est bien ce qui arrive à Wahid.  Il s’agit d’interroger le sens de la vie en allant de l’autre côté, en franchissant la limite mortelle pour qu’elle réponde du goût de la vie. Une question donc intemporelle, d’où je viens ? Où vais-je ? quel sens à la vie ? Qu’est-ce qui peut me faire supporter la douleur d’exister ?... Mais une question qui s’articule dans son époque.  C’est la mort qui fait point de butée. C’est avec elle qu’il faut flirter pour savoir si la vie vaut d’être vécue. Aller interroger la mort pour trouver la vérité sur la vie trouver le sens de la vie quand tout s’effondre. 

 Finalement c’est au trajet singulier d’un homme qui perd le sens – dépression contemporaine où le réel de la mort est venu recouvrir toute possibilité de représentation d’un futur à écrire, figeant alors  le sujet dans l’inhibition, rendant impossible l’efficace du nouage imaginaire et symbolique par le réel. Notre héros des temps modernes est frappé par l’impossibilité de retrouver la voie de son désir d’écrire et de poursuivre son œuvre, alors que la mort a frappé autour de lui.

 On peut dire que cette pièce constitue un mythe moderne qui prend fonction pour son personnage et prétend valoir pour son spectateur (les spectateurs sont invités non sans humour à peupler le royaume des morts, donc à faire ce trajet en compagnie de Wahid). Mythe parce qu’il se présente comme quête d’une vérité par l’exploration successive de possibles mis en impasse et relançant la question.   Pourtant il s’agit d’une exploration qui met en jeu le corps plus que le texte  tant pour le personnage de la pièce que pour le spectateur. Ce voyage il faut le faire réellement, l’invention d’un récit signifiant n’y suffit pas à lui seul.

Alors nous nous retrouvons avec Wahid au royaume des morts. Il quête,   guidé par son chauffeur  de taxi – figure du psychanalyste – dont la fonction est toujours de lui renvoyer sa question tout en acceptant de le conduire là où celle-ci le mène.   Wahid interroge, pourtant point de réponse chez quiconque,  même chez les dieux désuets de l’antiquité dont tout le monde se moque aujourd’hui (ils le sont copieusement dans la pièce non sans humour puisqu’ils sont représentés tous comme pervertis par l’économie libérale et la prolifération des objets !)  Alors où se trouve la réponse ? Qu’est-ce qui va permettre à notre héros de finalement décider de retourner à la vie ? Eh bien à défaut que Philoctète lui fournisse une quelconque réponse, c’est cette rencontre d’un trou dans le savoir, de l’absence d’un qui saurait, qui l’amène peu à peu à rencontrer le « reflet de son âme. » C’est l’image du chien qui vient là métaphoriser l’âme humaine (thème cher à Wajdi Mouawad, notamment dans son dernier roman « Anima »). Que lui dit le chien ? Que peut-être il ne faut pas grand-chose voire qu’il suffirait « d’une petite chose »….. Et cette petite chose qu’elle va-t-elle être ? Eh bien la poésie… L’art de la création du mot, du mot nouveau qui s’invente de ce trou….

Et Wahid renait, littéralement, d’entre les morts… Pour reprendre le chemin de son désir, là où il l’avait abandonné avec l’annonce de la mort de son ami traducteur. Le circuit se boucle là où le sujet s’est mis au niveau de la question, c’est-à-dire là où il y a quelque chose qui manque pour reprendre les termes de Lacan. La solution est donc dans ce que l’homme est parlêtre, soumis à l’ordre du signifiant qui « est là et beaucoup plus pour compléter les béances d’une signification qui ne signifie rien » En somme là où la signification est perdue, les signifiants qui arrivent, surgissent pour combler ce vide.

Formidable spectacle donc qui réussit la catharsis grecque mais à la façon XXIesiècle ! C’est l’image qui permet au symbolique d’opérer sa fonction…

Annie Delannoy, 16 juin 2019, à l’issue de la disputatio au TNP, Villeurbanne

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