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Un Œdipe réel ? A propos de la leçon XIII du séminaire Le Désir et son interprétation

ROTH Julie
Date publication : 04/06/2019
Dossier : Le collège de l'ALI

 

            Un Œdipe réel ?

A propos de la leçon XIII du séminaire Le Désir et son interprétation

Confronté à un impossible refoulement œdipien, peut-on dire qu’Hamlet vit un Œdipe « réel » ? Et dans ce cas, peut-on faire l’hypothèse que son destin le condamne à errer tel le fantôme du père, dont la mort inaugure celle du fils ?

Si l’on considère le refoulement comme ce qui vient organiser les pulsions, peut-on avancer que les mots du spectre du père à son fils lui interdisent le refoulement du fantasme parricide ? Peut-on supposer que l’injonction paternelle de le venger de la trahison fraternelle et incestueuse, œdipienne, vient empêcher tout rapport symbolique à la castration ? Peut-on dire qu’Hamlet ne peut ni accepter cette castration, ni même la redouter, ce qui l’aurait inscrit, a minima, dans un rapport à celle-ci, structurant, et, par conséquent, subjectivant ? En somme, peut-on dire que le spectre condamne Hamlet à être sans-abri, un sans « heim », au sens d’en être expulsé par la révélation de ce qui aurait dû être refoulé ?

Le spectre du père, en révélant à Hamlet ce qui aurait dû être à l’endroit du refoulement, le condamne à « être ou ne pas être » soit à errer hors castration puisque celle-ci ne peut, dès lors, mettre en place le savoir inconscient nécessaire pour ex-sister. Hamlet ne peut qu’in-sister tel son propre fantôme, prisonnier en dehors du refoulement ou enfermé dans un œdipe « réel ». Dans son article sur le réel dans le dictionnaire de la psychanalyse, Pierre-Christophe Cathelineau écrit : « Mais il (le réel) revient dans la réalité à une place où le sujet ne le rencontre pas, sinon sous la forme d’une rencontre qui réveille le sujet de son état ordinaire. Défini comme impossible, il est ce qui ne peut être complètement symbolisé dans la parole ou l’écriture et, par conséquent, ne cesse de ne pas s’écrire ». Pourrions-nous avancer qu’Hamlet, suite à cette rencontre avec le « réel œdipien », est condamné à « zoner » dans un impossible à symboliser, et que son désir ne cesserait de ne pas s’écrire ?

Nous pourrions avancer qu’Hamlet a été contraint de rejeter la castration. Les paroles du spectre, véritable injonction paternelle, anéantissent la possibilité d’une ouverture symbolique. Cette injonction viendrait réduire le mythe œdipien au traumatisme que son dévoilement implique. Cette exhibition du savoir inconscient œdipien précipite Hamlet dans un espace psychique où son désir ne peut advenir.  Hamlet est envahi par les mots du spectre paternel. Cette voix de l’Autre ne lui laisse aucun repos, ni lieu subjectif ; sinon celui de la procrastination, pathétique et maniaque, pour tenter de « ne pas savoir » l’extinction de son désir. Comme le rappelait Stéphane Thibierge en séance plénière, Lacan nous dit que chez Hamlet « les représentations inconscientes apparaissent par les actions d’inhibition », n’est-ce pas cela, précisément, la procrastination ?

Enfin, le père d’Hamlet, n’a-t-il pas été, lui-même, la première victime de cet « attentat » dont parle Lacan, que serait le réel de l’inceste qui cause sa mort ? « (…) Le suc maudit de l’hebenon »[1] n’est-il pas la fatale connaissance de la trahison incestueuse ? Et l’héritage d’Hamlet n’est-il pas d’être, comme son père, dans cet état d’avoir été attenté par le réel Œdipien par la connaissance de ce qui aurait dû demeurer refoulé ?

Julie Roth

Psychologue clinicienne, inscrite au Collège.

 

[1] William Shakespeare, Hamlet, éditions Gallimard, 1957, Paris.

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