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LES VOIX SOURDES- TRANSCRIPTION DE LA CONFÉRENCE DU GRAND SÉMINAIRE DE L'ALI PAR JEAN-MARIE FORGET-11 DECEMBRE 2018

FORGET Jean-Marie
Date publication : 10/05/2019

 

Grand séminaire de l’ALI

                   Jean-Marie Forget, le 11 décembre 2018 : Les voix sourdes.

Marc Darmon :  Nous allons entendre ce soir Jean-Marie Forget et je suis heureux de l’écouter parce que nous nous connaissons depuis les premières années de psychiatrie où nous avons partagé les mêmes services, les mêmes malades, où tu as fait ta thèse de médecine, tu as été félicité par Mises ?

Jean-Marie Forget : Oui, j’ai eu un prix de Spécia à l’époque, oui.

M.D. : Bon avant de passer la parole à Jean-Marie Forget je voudrais vous dire que le prochain intervenant sera Jean-Pierre Lebrun et ensuite ce sera Christiane Lacôte- Destribats.

Claude Landman : Peut-être avant de donner la parole à Jean-Marie que nous sommes  heureux d’accueillir, rappeler qu’il vient de publier un livre fort intéressant et fort courageux : « La transmission maternelle, à quelles conditions ?».

J.M.F. : Bien, je vous remercie de pouvoir partager avec vous quelques réflexions ce soir. Ce qui me semblait important de partager c’est ce qui insiste dans la clinique, notamment ce qui insiste dans la clinique quand un psychanalyste reçoit des enfants et des adolescents, ce qui ne veut pas dire que c’est un psychanalyste spécialisé pour des enfants et des adolescents mais c’est la position d’analyste vis à vis des manifestations cliniques des enfants et des adolescents qui permet de repérer un certain nombre de choses. Et le titre que j’avais proposé : « Les voix sourdes », semble assez bien résumer ce qui se joue, c’est-à-dire comment les appels des jeunes, et des moins jeunes d’ailleurs, en quête d’identité. Ils rencontrent d’emblée, savent qu’ils vont rencontrer la surdité de ceux à qui ils s’adressent. Si vous rapportez ça à ce qui se met en jeu dans la pulsion d’invocation, c’est comme si un élan est déjà désamorcé de la crainte ou de l’anticipation qu’il n’y aurait pas de répondant.

C’est un élément important, et le fil de mes propos est de mettre en évidence une clinique où il n’y a pas de recours à la parole. Le sujet n’a pas de recours à la parole. C’est pas qu’il serait pas compris, il n’a pas de recours à la parole et je vais essayer de vous développer ça.

            Freud avait découvert l’inconscient dans un temps où la sexualité était taboue et où les manifestations symptômatiques révélaient le refoulement du sexuel. La psychanalyse est alors amenée à quêter les manifestations de ces éléments refoulés, dans les rêves, les actes manqués, les lapsus.

La société actuelle a intégré les éléments de la découverte freudienne, elles imprègnent la vie sociale, tout lapsus d’un homme politique révèle ses pensées, ses arrières pensées. Ca met en cause d’emblée la sincérité de ses propos. (Un téléphone sonne) : c’est un appel d’un homme politique certainement !

            La société occidentale est différente de la société du temps de la découverte de la psychanalyse. La sexualité est exposée sur la place publique sous bien des formes, dans les médias, les réseaux sociaux, au point que les parents commencent à s’alarmer de ce qui est régulièrement proposé à leurs enfants, voire à ce qui leur est directement adressé.

            Actuellement, les manifestations symptômatiques se présentent sous forme des repères des névroses que nous connaissons bien, ou elles peuvent prendre un certain nombre de formes qui nous déconcertent par leur côté inattendu. C’est là-dessus que j’insisterai tout à l’heure.

            Les premières donc, sont les névroses classiques qui témoignent des contradictions vécues par le sujet entre ses élans singuliers pour affirmer son identité dans la vie sociale et les freins qu’il rencontre dans une telle démarche. Il y a un point de contradiction dans le symptôme à proprement parler. Dans l’hystérie cette contradiction se vit dans le corps. Elle peut se déplacer sur un objet dans le cas de la phobie, ou bien elle peut se manifester dans une quête incessante de rigueur, dans le cas de la névrose obsessionnelle chez un sujet qui va récuser en même temps le fondement structurel de la rigueur qu’il recherche.

            Ce sont là des manifestations de souffrance qui correspondent à un discours structuré auquel se confronte le sujet dans les tâtonnements de sa propre parole, de son propre désir.

            Chez les enfants, ces manifestations peuvent être soumises à un certain nombre de variantes. Soit elles correspondent déjà à une véritable structuration névrotique du sujet, soit elles ne sont que symptomatiques d’un aménagement psychique temporaire, et elles sont susceptibles d’être réaménagées, soit elles vont pouvoir s’assouplir ou bien au contraire elles vont s’exacerber, à l’adolescence par exemple.

            Parallèlement à celles-ci, les manifestations qui viennent sur le devant de la scène sont caractérisées parce qu’elles ne sont pas structurées du fait qu’elles se développent en regard d’un discours social qui lui-même n’est pas structuré, c’est-à-dire ne tenant pas compte de la restriction de jouissance nécessaire à chacun pour permettre la vie sociale. Je vous rappelle que la suite structurée d’un discours conséquent, entraine la perte d’un élément, comme Lacan l’a mis en évidence dans son travail sur « La lettre volée ». La structure d’un discours génère automatiquement la perte logique d’un élément qui ne peut pas y apparaitre.

            Le discours capitaliste qui est un pseudo-discours vise à alimenter une jouissance sans limite. C’est-à-dire que ce n’est pas simplement qu’il incite à une jouissance de consommation à laquelle la subjectivité peut apporter un frein, c’est surtout qu’il désamorce ou qu’il fait disparaître l’évidement de la place de l’objet perdu, et c’est cet évidement de la place de l’objet perdu qui est constitutif de la position subjective, de la structure du sujet parlant. L’enfant ne trouve donc pas dans les propos d’un discours inconséquent, d’un discours capitaliste, il ne trouve pas dans les propos qui le concernent, la référence à une perte langagière, comme la marque d’une ignorance sur lui qui l’inciterait à la parole ; il se trouve privé de l’outil même de la parole. Ce n’est donc pas comme dans la névrose où le sujet est mal compris dans les propos dont il est le destinataire , dans les propos qu’il échange avec les autres ; c’est le recours à la parole, c’est l’outil de la parole qui fait défaut.

            Je vous donne un exemple illustrant un défaut de recours à la parole, parce que c’est difficile d’expliciter ceci puisqu’on introduit la parole là où il n’y en a pas jusqu’alors; c’est compliqué de se représenter ce défaut de recours à la parole et de garder le fil de cette représentation. C’est un enfant de parents séparés qui est gardé par un de ses parents.  Le parent fait brutalement une crise d’épilepsie. L’enfant est seul avec lui et donc il est désemparé, il n’a pas de recours à la parole puisque l’interlocuteur qu’il devrait avoir en face de lui tombe, il disparaît, il y a plus d’interlocuteur, il est dans une perte de vigilance, il est inanimé ; et dans un second temps, son corps est animé de mouvements qui sont incoordonnés, qu’il ne maitrise pas, d’une amplitude qui est celle d’un corps d’adulte ; l’enfant se trouve privé dans ce moment du recours à la parole, on voit bien pourquoi ; dans le moment suivant il sera aussi privé du recours à la parole parce qu’ il n’arrive pas à formuler, du fait de ce vécu sans filtre, ce qui a le plus joué dans la chute de l’interlocuteur qui devait lui servir de référence. Dans les deux temps cet enfant est privé de parole ; il n’a comme seul recours pour témoigner de son désarroi ou de son désespoir que de mettre en scène le bouleversement du corps et de l’identité de l’adulte dont il a été témoin. Ce sont des manifestations du corps, une excitation du corps qui témoignent de quelque chose dont il ne peut pas rendre compte par la parole.

            Cet exemple illustre un défaut de recours à la parole pour un sujet. Une telle conséquence peut se rapporter aux effets du discours capitaliste ou de l’inconséquence du discours actuel sur un enfant. Si l’enfant est confronté, dans le monde actuel, à un pseudo-discours qui est le discours capitaliste, il est privé du recours à un discours conséquent chez les adultes auprès desquels il cherche un répondant. La particularité du discours structurant, je vous l’ai déjà dit, c’est qu’il fait référence à une perte langagière et, ce qui est le plus important, c’est qu’il entretient la représentation de cette perte qui se révèle par un manque qui anime le lien du couple des parents de l’enfant, comme représentation de la perte dans le discours. Cette représentation est l’indice de la sexualité du couple des parents, de la différence sexuée ; l’enfant qui nait ou qui survient du fait de ce lien, se situe au lieu même de ce manque qui représente la perte de la structure de leur discours. C’est de cette place que ses balbutiements, ses ébauches de mouvement, ses initiatives trouvent un sens pour les parents qui y reconnaissent, qui y découvrent l’émergence d’une différence, d’une subjectivité, d’une identité. Ils font l’hypothèse de la subjectivité de l’enfant qui les réjouit par les potentialités qu’il présente.

            Un pseudo-discours élude la référence à la perte. Le discours capitaliste se révèle comme un discours où y a pas de contradiction, un discours qui est inconséquent. Il entretient l’illusion d’une jouissance sans limite et ce qui est important, il est sans représentation de la perte. Il est sans représentation de la perte, sans représentation du réel. De ce fait, l’enfant ne peut y faire reconnaître l’émergence de sa différence, l’émergence de ses initiatives qui sont tout à fait inattendues. Il n’y a pas de représentation pour rendre compte de ce qui est inattendu, de la différence qui surgit.

L’enfant est donc radicalement exclu de ce pseudo-discours puisqu’il « présentifie » la différence que ce discours élude. Bien au contraire il est incité à participer à cette économie de jouissance sans limite au prix d’y perdre sa singularité, la singularité de se initiatives.

            Sur le plan clinique l’enfant, qui se trouve confronté à un discours qui ne ménage pas de place, puisqu’il n’y a pas de représentation du manque, de la perte, va se manifester de diverses manières :

Soit l’enfant ne supporte pas l’adhésion à laquelle l’incite ce discours inconséquent, et il est un enfant agité ; il est sur des charbons ardents, il n’arrive pas à se placer, il n’arrive pas à consentir à cette place, et il va la chercher en se cognant aux autres et à tout ce qui l’entoure, que ce soit les autres ou que ce soit les objets, il a du mal à naviguer entre les objets ; il cherche des limites qui lui offriraient une place assignée. Il est dans une excitation tous azimuts, si vous voulez. C’est ce qu’on a appelé « les enfants à instabilité psychomotrice », Jean Bergès les appelait « les enfants hyperkinétiques », « les enfants insupportables » - comme on a pu les désigner dans l’ouvrage qu’on a publié -, « Les enfants hyperactifs », les enfants qu’on appelle maintenant dans la nosographie « TDAH ».  Je vous rappelle l’ouvrage qu’on a fait et qui garde sa pertinence dans la manière dont on a pu cerner cette question.

            Ce qui est particulier c’est que cette manifestation ne peut pas être considérée comme un symptôme en ce qu’elle révèlerait une contradiction. Le symptôme qui est le siège d’une contradiction entre l’hyperactivité réelle de l ‘enfant - je vous ai expliqué qu’il va tous azimuts parce qu’il ne peut pas supporter la place qu’on lui propose et qui est inconcevable- entre l’hyperactivité réelle de l’enfant qui se débat dans tous les sens, et l’inactivité symbolique de l’autorité des adultes qui l’entourent. La manifestation symptomatique, la contradiction, siège entre ces mouvements de l’enfant dans le réel et l’inactivité symbolique des adultes qui l’entourent ; la dimension du symptôme siège donc dans l’entre-deux, entre la manifestation et le discours où elle surgit.

            Je vais prendre un exemple. Une petite fille scandalise ses parents et les adultes de l’école par son agitation, ses agressions à l’égard des autres enfants, et par des mouvements impulsifs à tonalité sexuelle. Elle se précipite sur ses camarades pour les enlacer passionnément, pour les embrasser. Les parents ont des difficultés à poser des limites à leur fille qu’ils considèrent comme une princesse délicieuse à ses moments. Ils ne prêtent pas attention aux conséquences sur leur enfant des propos orduriers du père, car les déceptions qu’il rencontre dans l’éducation de sa fille la lui fait traiter de « salope », de  « merde ». Il emploie d’ailleurs les mêmes mots, les mêmes propos crus vis à vis de sa femme, avec une tonalité un peu différente mais ce sont les mêmes mots.

            La fille se trouve ainsi privée depuis longtemps d’une restriction de jouissance qui serait assumée par le père dans son discours. De la même manière elle est privée de pouvoir manier, en son temps, à son propre compte, les mots scatologiques qui lui permettraient d’évoquer de son propre chef, les fonctions d’excrétions, les enjeux sexuels, le mouvement où elle découvre son corps. Il y a ces deux versants. Comme conséquence de ce manque de rigueur de la parole, elle provoque régulièrement ses parents dans des touchers intimes de leurs corps ; ou elle a parfois un mouvement qui est absolument démonstratif si vous le rapportez au champ pulsionnel, elle se précipite à venir lécher l’oreille de son père. Ca surprend les parents, ça les choque, mais ça montre l’avidité de cette petite fille, l’avidité orale d’une parole rigoureuse, qui puisse lui servir d’intermédiaire et de filtre dans le rapport à son père et à l’objet. Elle vient provoquer l’organe de l’ouïe du père, et elle va y chercher un « je » qui puisse servir d’adresse à sa pulsion d’invocation. « La voix sourde » illustre très bien ce raccourci, si vous le rapportez à un mouvement pulsionnel ; il n’y a pas de bouclage possible autour d’un vide de l’objet dans le discours et la fille va le chercher dans une provocation, dans un toucher du corps du père. Elle cherche l’interdit qui ménagerait une restriction de jouissance dans les propos des parents. C’est une scène qui me semble bien illustrer la voix sourde que je mentionnais en introduisant ces remarques.

            Bien entendu, la particularité de la crudité de ces propos, et cette situation particulière, est un exemple de l’incidence du discours capitaliste, d’un discours inconséquent dans la logique de propos familiaux où les parents se trouvent complices de ce ton partagé, parce que si la mère intervenait un peu fermement, ne supportait pas cette même adresse de mots orduriers, les choses se modifieraient ; ils sont partenaires, ils sont complices à leur insu d’un discours inconséquent. Une enfant agitée, un enfant hyperactif, un TDHA correspond à une manifestation en regard d’un discours inconséquent.

            Un autre exemple, c’est l’enfant précoce ou l’enfant surdoué dont on parle beaucoup. Il a une fluidité d’esprit incontestable, mais différente de celle d’autres enfants dont la rapidité intellectuelle n’a pas la même origine. Cette soi-disant précocité de l’enfant est une conséquence du discours inconséquent des adultes auquel il se confronte, marqué par un déni de la perte ; il peut sembler en savoir plus long que les adultes sur la perte, puisque lui, il présentifie la perte ; il est donc chargé d’un  savoir en tant qu’il est le fruit du sexuel de ses parents ; peut-être que ça peut se modifier s’il devient un enfant du laboratoire. Toujours est-il que pour l’instant c’est comme ça que se posent les choses. Les parents dénient la perte structurelle d’un discours par leurs propos inconséquents et comme lui il présentifie cette perte, il en sait plus qu’eux dans ce domaine. Il use alors de la rapidité de sa pensée et d’un savoir accumulatif pour se situer à parité avec les adultes. Et les parents sont étonnés parce que dans les réunions de famille, c’est un enfant qui va préférer les échanges avec les adultes plutôt que les jeux avec les autres enfants. Mais son corps s‘accommode mal de cette aisance de l’agilité de l’esprit parce qu’elle est déconnectée de l’immaturité physiologique de son corps. Souvent il est maladroit, il est gauche, parfois les fonctions physiologiques posent problème, il peut être énurétique, encoprétique et on ne va pas bien comprendre pourquoi, à la surprise de tous. Là encore, ce ne sont pas des manifestations qui constituent un symptôme ; le symptôme siège entre le discours inconséquent qui concerne l’enfant, le discours privé de la représentation de la perte et de la différence, et la perte que présentifie l’enfant, qu’il soit ou non surdoué. Bien entendu, il s’agit de différencier les enfants qui peuvent être agiles d’esprit, vifs, intelligents, etc. d’un certain nombre d’enfants qui sont coincés dans ce discours inconséquent et dont l’agilité mentale est très particulière.

            Un exemple. Un enfant travaille mal à l’école à cinq, six ans, il s’ennuie à l’école. La maîtresse lui propose, comme c’est le cas maintenant, de lui faire passer des tests psychologiques. Il est incontestablement intelligent. Donc, on conclut de l’association - mauvais travail scolaire, ennui, intelligence - que c’est un enfant surdoué. On lui fait sauter une classe pour le booster dans ses apprentissages. Il s’y montre en difficulté, on ne voit pas là une contradiction. On va y associer, on va joindre des cours particuliers. Et puis on découvre qu’il est un peu lent dans son écriture, puisque l’exercice de son corps est un exercice où il est malhabile. On propose de ménager un temps supplémentaire pour les examens, pour les épreuves. Et les choses se poursuivent ainsi, cette lenteur à mobiliser son corps n’est jamais mise en regard de la subtilité de son esprit, pas du tout, on n’en tient pas compte.

            Au début de l’adolescence, vers douze, treize ans, là ses parents s’inquiètent parce que ce garçon de douze ans, il veut sortir avec des jeunes de dix-sept, dix-huit ans et on craint à ce moment-là qu’il se mette en danger. L’enfant se révolte, il dit : « Enfin, j’ai treize ans ».

            En fait cet enfant ne fait que s’inscrire dans le fil de la précocité qui a été entretenue par le désir des parents jusqu’à ce que le réel du sexuel alerte sur l’inconséquence de leur discours, le réel du corps de la sexualité réintroduit la référence à la perte dont la représentation est jusqu’alors exclue de leur propos. Il faut amener des nuances, il faut tempérer cet exemple ; il ne s’agit pas de stigmatiser les parents, ils sont eux-mêmes préoccupés par le parcours de santé d’un autre enfant de la famille qui a accaparé l’essentiel de leur attention et qui fait qu’ils n’ont pas pu prêter suffisamment d’attention à ce dernier ; il est resté freiné dans ses initiatives pour ne pas venir gêner l’ensemble de la vie familiale, mais la manière dont les manifestations se présentent illustre l’inconséquence du discours.

            Les troubles du comportement sont du même ordre, si on a toujours à l’esprit ce fil d’un discours où il y a pas de représentation de la perte, pas de représentation de la différence, l’enfant ne peut que faire effraction dans ce pseudo-discours par ses initiatives, quel que soit le type d’initiative ; l’initiative c’est la différence, la différence qui n’a pas de représentation ; c’est incontournable donc que l’enfant bouscule la logique des proches, des parents, et qu’il suscite des crises. A l’occasion de ces crises les parents consultent, ils passent par un moment de deuil à l’égard de leur enfant à réaliser que l’enfant n’est pas comme ils l’imaginaient. Ils tiennent un peu compte de la différence qui se révèle par cette manifestation ; les choses s’amendent, et ils arrêtent donc de consulter puisque les choses vont bien ; jusqu’à une nouvelle crise et l’enfant va passer ainsi de crise en crise, jusqu’à l’adolescence où  l’émergence du sexuel suscite une crise d’une tonalité un peu plus forte et nouvelle.

            On constate dans cette clinique  qu’il y a une disparition de ce qu’on entendait par la phase de latence, par la période de latence, qui correspondait à un temps d ‘apaisement des élans pulsionnels de l’enfant. Pour que la période de latence ait lieu il faut que l’enfant se confronte à une restriction de jouissance dans le discours qui le concerne, à laquelle il finisse par consentir et qu’il puisse prendre appui en lui sur une prise en compte de la perte langagière dans l’inscription grammaticale d’un fantasme. Il s’appuie alors sur un fantasme qui est la prise en compte d’une perte langagière dans le discours structuré qui le concerne ; il s’apaise et diffère ses satisfactions sexuelles à plus tard en s’appuyant sur son fantasme.

            Si ce n’est pas le cas, l’enfant met en scène la quête d’une restriction de jouissance qu’il ne peut dire ni revendiquer, puisqu’il n’est pas en position d’autorité pour cela et que le recours à l’autorité de la parole de l’adulte est impossible   

            L’ensemble des troubles du comportement sont dans ce champ-là. Si l’enfant ne trouve pas dans le symbolique du discours la restriction de jouissance qui le conduit à l’inscription grammaticale d’un fantasme, à la prise en compte en lui d’une perte, il recherche la référence à une telle perte dans la structure langagière mais dans le champ pulsionnel ; il cherche cette perte dans le champ pulsionnel, soit dans l’imaginaire des acting-out ou bien dans le réel des passages à l’acte. Il cherche dans l’imaginaire ou dans le réel ce qu’il ne trouve pas dans le symbolique. Je ne veux pas trop m’attarder là-dessus mais le passage à l’acte introduit un écart dans le réel en s’éjectant d’un lieu à un autre, et par cet écart il fait allusion à une place évidée sur laquelle il ne peut pas compter.

            Le travail d’élaboration que j’ai pu faire autour de l’hyperactivité de l’enfant, qui est secondaire à l’inconséquence du discours, a permis de mettre en évidence - dans la suite de ce que Jean Bergès avait amené, et qui est repris dans le regroupement de ses travaux par Marika - de pouvoir identifier la pulsion motrice comme une pulsion avec les trois temps de la pulsion et avec un objet petit a spécifique qui est « l’équilibre ». C’est une représentation qui permet de repérer comment le passage à l’acte est la manière dont un sujet se précipite dans le réel pour quêter l’évidement d’un objet qui lui permet de tenir son équilibre. C’est intéressant d’identifier cette pulsion. Il y a là tout un travail à déployer autour des différents types de pulsions qui sont multiples et dont on rencontre la mise en jeu dans le rapport aux enfants. Il y en a d’autres, par exemple le travail récent de Marie Couvert au niveau du toucher. Ca me semble intéressant de repérer que l’identification de la pulsion motrice éclaire ce qui se joue dans l’hyperactivité de l’enfant, des enfants agités, comme dans les mises en acte, dans les passages à l’acte dans les manières dont se structurent les manifestations cliniques et dont s’articulent la lettre et l’objet.

            Un exemple : un enfant dont les parents sont séparés. Il vit majoritairement avec sa mère au début de leur séparation. Il ne passe avec son père qu’une journée le week-end parce que son père n’a pas un logement suffisamment correct ; puis ce père acquiert un logement confortable, et pour répondre aux attentes du garçon qui veut des contacts fréquents avec lui, il est convenu entre les parents, avec les parents, qu’il puisse désormais passer un week-end entier sur deux chez son père. Quelque temps après cet aménagement, ce garçon se montre insupportable en classe comme à la maison. Il dégrade des objets dans sa chambre, des objets auxquels il tenait. Sa mère ne comprend pas, elle consulte là-dessus. Lors de l’entretien, le fils est assez tendu, il menace de quitter mon bureau si j’insiste dans mes questions. Donc je n’insiste pas et les échanges avec la mère me permettent de repérer que si ce garçon attendait avec avidité les rencontres avec son père, il a rencontré l’alcoolisme de celui-ci et sa violence. Il s’est trouvé ainsi dans l’impossibilité de dire son désarroi d’une telle déconvenue, et dans l’impossibilité aussi de faire part de l’alcoolisme comme de la violence de son interlocuteur ; au risque de le désavouer et de se priver de sa présence.

             Voilà encore une conjonction où il y a un défaut de recours à la parole. Alors bien entendu, c’est une forme d’acting-out – qui peut être réduit à un trouble du comportement – qui témoigne de ce que l’enfant n’arrive pas à formuler en paroles ; il met en scène dans une monstration marquée d’un déni – puisqu’il se montre dans l’impossibilité d’en parler initialement, comme nous l’avons vu, - ce qu’il ne peut pas dire.

            Ces configurations symptômatiques ne sauraient correspondre à une spécificité contemporaine, mais c’est la fréquence dans la clinique actuelle qui justifie l’intérêt de notre attention. Ce n’est pas qu’on est dans une clinique qui est strictement nouvelle,  c’est la fréquence de cette clinique qui nous alerte et nous oblige à essayer de trouver les outils pour y répondre. Les hyperactifs étaient déjà identifiés chez les Dogons. Celui qui était identifié comme tel, on lui mettait une pierre au cou, puis on cachait la pierre trois fois autour du village ; s’il arrivait à retrouver la pierre, on estimait qu’il avait une intuition et on en faisait le second du sorcier. Il y a quelque chose de tout à fait spécifique et intéressant dans cette approche déjà ancienne. Il y a une multitude de manifestations cliniques qui sont anciennes mais c’est leur fréquence et leur insistance actuelle qui est préoccupante.

            L’enjeu que représentent ces manifestations cliniques montre l’avidité symbolique de l’enfant à l’égard de la structure langagière et de la parole de l’adulte dont il dépend. Il met à l’épreuve cette structure de parole, de langage, pour prendre en compte lui-même la perte inhérente au fait de parler, puisqu’il va quêter tous azimuts un évidement pour pouvoir se ménager une place et pouvoir parler. L’inconséquence de ce discours prive l’enfant d’un tel appui.

            Je vous ai montré dans des exemples ce que peuvent générer ces inconséquences. L’insistance, la fréquence et l’extension de  ces manifestations, et quand même, elles ont une extension, fait qu’on en parle beaucoup dans la vie sociale ; ça donne lieu à des enquêtes ; il y a eu le rapport de l’INSERM sur les troubles des comportements et des conduites, il y a quelques années, sur lequel on avait pris position assez rapidement et avant même que « pas de zéro de conduite » se développe. Ces manifestations laissent les adultes démunis pour les comprendre et pour savoir comment les aborder.

            La particularité d’un discours conséquent, de propos conséquent est qu’on ne peut pas dire n’importe quoi et qu’on réserve la place de l’autre comme interlocuteur. On tient compte d’une perte qui est la conséquence de la suite des termes, de la rigueur de la suite des termes, comme je vous l’ai dit. Si les propos sont inconséquents, il y a pas de représentation de la perte, de la différence, et donc ces éléments font irruption, suscitent des crises, comme on a pu le voir.

            Ce qui est spécifique de ce pseudo-discours, c’est qu’à la fois il n’est pas ponctué par des réserves qui témoignent d’une perte, mais qu’il est ponctué de mots fétichisés. Le fétiche, je vous le rappelle c’est un attribut physiologique accordé par l’enfant à la représentation maternelle - qui peut perdurer dans les structures perverses - alors qu’il est en difficulté pour appréhender ce qu’il en est de la différence des parents dans leurs manières distinctes de manier le manque qui les animent dans leur position d’homme et de femme. Il accorde à la mère un attribut pour tenir compte d’un manque qu’il a du mal à se représenter. Le fétiche opère ainsi une tentative de déni du manque en même temps qu’il manifeste paradoxalement la présence de ce manque ; car s’il est là c’est donc qu’il y a quelque chose à cacher. La fétichisation se joue autrement pour la fille mais je ne veux pas aborder ça maintenant. Dans le discours inconséquent, les mots fétichisés ont cette même portée ; ils tentent d’obturer la perte nécessaire à la structure du discours conséquent.  Ce ne sont pas des mots qui jouent dans des sens opposés comme dans la névrose obsessionnelle, où se manifeste le sens opposé des mots ; ce sont des mots qui désignent en même temps un sens et l’inverse de ce même sens. On le constate quand des parents vous disent qu’ils sont séparés, alors que les rencontres régulières entre eux, les liens passionnés qu’ils entretiennent, les fêtes qu’ils font ensemble parfois en dépit de la distance entre eux, témoignent qu’ils ne sont pas séparés. « Séparés », veut dire en même temps « pas séparés », « non séparés » ; le terme veut dire à la fois ce qu’il signifie et l’envers de ce qu’il signifie. C’est analogue, si vous voulez à ce qu’on pourrait faire entendre en affirmant « je préfère le rouge » ; en considérant « je préfère le rouge » comme une affirmation, j’exclue de ce fait toutes les autres couleurs comme préférées. Si en disant « je préfère le rouge », je laisse entendre que je préfère en même temps toutes les autres couleurs, il y a une inconséquence qui est absolument flagrante. Si « séparé »  est utilisé par ses proches comme un mot fétichisé, l’enfant est privé de mots fiables et de repères pour faire le deuil du lien du couple des parents.

            Quand le clinicien est amené à pointer qu’il y a une contradiction, il rencontre quelques difficultés parce que pour faire référence à une rigueur dans le langage des parents ou de l’enfant, pour introduire la référence à la structure d’un discours, alors qu’ils le récusent, qu’ils le dénient, il faut prendre le temps que les parents ou l’enfant puissent faire confiance aux remarques du consultant pour pouvoir consentir à cette contradiction, qu’ils puissent l’assumer et en tenir compte. Autrement, ce qui est ainsi pointé génère une grande violence en retour, parce qu’on dénonce alors un déni. Ce n’est pas simplement faire remarquer une contradiction à quelqu’un qui est dans le registre du refoulement, c’est quelque chose de désagréable, mais sans plus ; ici la violence suscitée en retour est liée au déni qui est dénoncé. Ce rapport au déni suscite une violence qui est considérable, et il faut donc vraiment apprivoiser l’interlocuteur avant de lui faire repérer ce genre de choses.

            Qu’un mot puisse désigner un sens et en même temps l’envers de ce sens affirmé ne doit pas se confondre pour nous avec les caractéristiques du signifiant. Le signifiant est différent de lui-même, soit, mais cette vertu du signifiant d’être différent de lui-même nécessite d’être inscrit dans un discours, ce qui n’est pas le cas. Donc c’est le préalable, c’est celui d’un discours donc, «  mon grand- père est mon grand-père », ne veut pas dire que mon grand-père, en même temps, n’est pas mon grand-père. Alors que dans cet exemple, séparés veut dire en même temps non séparés.

            Un autre exemple d’inconséquence. Un enfant me qui dit qu’il n’a pas d’amis et quelques instants après me dit qu’il va fêter son anniversaire avec ses amis.

            Dans la logique sociale les mots fétichisés correspondent non pas à des signifiants mais à des slogans qui ont un effet fédérateur pour un groupe, ce qui a comme effet d’effacer le défaut de restriction de jouissance qu’on constate dans la vie sociale, ils ne peuvent pas être discutés. C’est l’exemple de la parentalité où les lois de la famille éludent la place du père et de la mère. Ce sont des places qui ont chacune leur valeur de référence, aussi importante l’une que l’autre et qui ont le privilège de pointer des différences qui ne sont pas hiérarchisées.

            Vous avez aussi la laïcité dans la vie sociale, c’est un autre exemple, qui se confond souvent avec l’illusion de pouvoir évacuer toute référence à la religion alors que dans notre vie sociale notre langue est imprégnée par la religion de manière subtile et ce terme est vidé de son but, il s’agit plutôt d’une liberté qui peut être accordée à des exercices religieux différents, comme à l’absence d’exercice religieux.

            Quant au travail du psychanalyste, on est confronté à des difficultés pour rendre compte de ces manifestations qui tiennent à plusieurs raisons conjointes. La première c’est ce que je vous évoquais déjà tout à l’heure, c’est-à-dire qu’il est difficile par la parole de rendre compte d’une manifestation qui relève d’un défaut de recours à la parole, comme les exemples vous l’ont montré. Ce qui génère un paradoxe : si on commente après-coup une telle manifestation, on risque de donner l’illusion que les mots employés et la dialectique pour en rendre compte étaient déjà là ; c’est une vraie difficulté.

            Une autre difficulté correspond à la nécessité pour le clinicien, de pouvoir identifier et manier des signes pour identifier une manifestation comme un symptôme – pour identifier, comme je le soulignais tout à l’heure, où se situe la contradiction - pour pouvoir regrouper ces signes en syndromes dans la nécessité d’approfondir soigneusement, précautionneusement, pourrait-on dire, les hypothèses psychopathologiques que nous proposons. Sans se précipiter dans la conclusion d’une étiologie avérée si elle est structuralement incertaine car on est dans une telle difficulté pour identifier ces manifestations qu’on a envie de se précipiter sur une cause première ; sans se précipiter non plus dans une classification nosographique inappropriée quand elle s’avère stigmatisante comme on le voit avec les enfants agités taxés de TDAH.  On se rend compte de la difficulté à utiliser une dénomination commune quand on échange avec des collègues ; il faut bien utiliser des mots ; si on commence à utiliser un mot comme « l’enfant hyperactif », il y a un collègue qui nous reprend en disant : « Mais attendez, ça n’existe pas pour moi l’hyperactivité ». Il y a quelque chose de très compliqué pour convenir de dénominations dans les élaborations théoriques qui puissent être partagées, ce qui montre bien que comme clinicien, nous sommes nous-mêmes pris dans l’inconséquence du discours, si on n’y prend pas garde.

            D’autre part, cette difficulté nécessite de  la prudence dans la manière dont on peut mettre à l’épreuve nos intuitions et celles des autres pour ne pas les considérer trop vite, les nôtres en tous cas, et celles des autres aussi, comme univoques, quand nous sommes mus par un souci de compréhension. Car l’intuition correspond souvent pour nous à un moment clé d’une levée du refoulement, alors que la conclusion que nous en tirons risque toujours d’étouffer le surgissement de la vérité qui est lié à cette levée du refoulement. De même les outils dont nous disposons comme psychanalystes nécessitent d’être soigneusement mis à notre main pour rendre compte de manifestations cliniques qui ne relèvent pas directement de la dialectique de la névrose pour laquelle ces outils se sont révélés appropriés. J’ai rencontré cette difficulté quand j’ai travaillé sur les mises en acte, à d’essayer de rechercher des points de structure, car quand Lacan parlait d’acting out, de passage à l’acte, c’était lié à des défaillances du psychanalyste, donc hors du champ de la séance et de la cure à proprement parler ; c’était nécessaire mais vraiment une difficulté d’aborder les choses latéralement.

            Devant ces manifestations qui sont les conséquences d’un discours inconséquent, le travail du psychanalyste vise à veiller à la structuration du discours qui concerne l’enfant comme on le rencontre dans la clinique adulte. Si nous reprenons les termes que Lacan a proposés au niveau du temps logique, l’entretien se situe à l’instant de voir pour mettre en place le temps pour comprendre et pour amener le sujet au moment de conclure, où il puisse s’approprier ses contradictions propres, structurer son propre symptôme. Il s’agit de donner la voix à une voix sourde, de préciser où situer la contradiction éludée dans la manifestation symptomatique qui n’est pas un symptôme constitué, pour permettre de mettre à jour des conflictualités qui sont éludées.

            Pour le psychanalyste il s’agit de faire attention aux ratages du discours comme dans le cas de la névrose mais pas trop vite dans ce cas-là ; mais plutôt de faire attention à la non prise en compte des contradictions dans le discours, - comme je vous le disais tout à l’heure, avec un certain nombre de précautions parce qu’on ne peut pas les pointer trop vite- ; à l’absence de conflictualité apparente, par exemple ; à la particularité soulignée précédemment qui fait que la contradiction d’un symptôme siège dans le rapport entre la manifestation et le discours.

             Chez ces sujets ou chez ces enfants on constate qu’il va chercher dans l’autre, dans l’interlocuteur la contradiction qu’il n’a pas fait sienne jusqu’alors. Il va chercher chez l’autre un frein auquel il n’a pas consenti. Ce qui fait que le transfert dans un premier temps du travail est souvent un transfert sauvage ; celui qui est sollicité ainsi est du même coup chargé de la souffrance que le sujet ne consent pas à endosser. Car s’approprier un symptôme est s’approprier une contradiction, s’approprier une souffrance, pour pouvoir en venir à demander de l’aide. Ici, c’est quelque chose de tout à fait différent, c’est celui à qui s’adresse la manifestation ou qui va la prendre en compte, qui va se trouver chargé de cette souffrance. Il s’agit de permettre de déplacer la responsabilité pour que le sujet puisse se réapproprier cette souffrance et surtout la contradiction.

             C’est pour ce type de manifestations que j’avais proposé le terme de symptôme-out. Ces manifestations sont adressées à l’autre, ce sont des monstrations, associées à un déni sur le même mode que se structure un acting-out ; à la différence près que dans l’acting-out c’est un objet qui est souvent mis en scène avec un déni ; ici c’est plutôt un trait imaginaire ou un trait symbolique qui témoigne que le sujet a déjà amorcé une sorte de structuration ou d’ébauche de sa contradiction qu’il tarde à s’approprier. Il charge en tous cas l’interlocuteur de terminer le travail qu’il a amorcé. C’est ce qui fait d’ailleurs, ce qu’on évoque souvent, que les entretiens préalables durent un certain temps, le temps que le sujet structure un symptôme. C’est quelque chose de fréquent dans la clinique.

            Une particularité que rencontre le psychanalyste quand il reçoit des enfants ou des adolescents, c’est de se confronter dans la constitution de ces manifestations à la participation et à la présence des adultes qui ont une responsabilité à l’égard du jeune. Ce qui est en jeu pour le jeune c’est le rapport entre l’autre réel, l’autre imaginaire et l’autre symbolique, c’est là quelque chose de tout à fait particulier et qui rend l’abord de ces manifestations extrêmement délicat. Ce qui explique sans doute que certaines manifestations névrotiques symptomatiques des enfants ou des adolescents – que je mentionnais initialement – sont susceptibles d’une plus grande mobilisation que dans la clinique adulte ; en tous cas dans ces manifestations, cette triade de registres favorise souvent chez le jeune l’amorce ou la modification d’un nouage entre elles, nouage auquel participe le clinicien et qui met en évidence la vacuité de l’objet perdu, de l’objet a.

            J’avais montré un temps, dans un des séminaires de Marc Darmon comment au niveau d’un acting-out, le symbolique et le réel se trouvant distincts, le savoir-faire de l’analyste permet de faire développer, de faire émerger la portée structurelle de l’imaginaire et de faire un nœud à quatre qui témoigne d’une vacuité, à partir de la manifestation ; je trouve ça relativement intéressant comme illustration d’un nouage qui met en évidence la vacuité de l’objet.

            Le transfert s’amorce souvent dans un temps préalable qu’il s’agit de ménager avec prudence, pour veiller à la décomplétude du discours qui concerne l’enfant et pour pouvoir accompagner ses proches. Les exigences qui se présentent pour eux vont se répéter au fur et à mesure que l’enfant avance. C’est-à-dire que si l’incidence du  discours inconséquent est là, il s’agit en permanence de le désamorcer, il faut que l’enfant puisse percevoir qu’il y a du répondant ou qu’il y a une ouverture du côté de ses proches pour pouvoir aller de l’avant. D’un point de vue technique il y a des choses relativement simples, il suffit parfois d’aménager des entretiens communs, même à distance, simplement répétés, que les parents consentent à un entretien de temps en temps avec un psychanalyste, ce qui introduit un tiers dans leur discours et ce qui décomplète le discours. C’est très étonnant, il n’y a pas besoin de faire une thérapie familiale, enfin, on peut le faire si vous voulez, mais c’est pas de l’ordre d’une thérapie familiale, c’est simplement du côté du discours la possibilité d’un tiers et d’une décomplétude du discours dans lequel l’enfant se précipite. On peut être très modeste et très pertinent aussi dans nos initiatives.

            Il s’agit de ménager pour chacun un véritable sur-mesure Cette attention sur-mesure elle peut porter aussi par le psychanalyste sur la reconnaissance des initiatives du sujet qui surviennent de manière inopinée pour permettre de soutenir l’énonciation de l’enfant ou de l’adolescent. Par exemple un enfant qui se trouve coincé par les projets des parents qu’il fasse des études brillantes déclare : « Je veux être barman ». Là il s’agit de distinguer soigneusement l’émergence de l’énonciation à soutenir, du contenu de l’énoncé, qui doit rester secondaire, qu’il ne s’agit pas de dénier non plus mais qui doit rester secondaire. Mais comment soutenir l’énonciation de l’enfant, ne pas prendre au pied de la lettre l’énoncé et rendre possible que les proches reconnaissent cette énonciation et poursuivent ce fil-là, c’est quelque chose d’extrêmement délicat et en même temps de très précieux et de juste, qu’on peut constater en entretien direct ou bien qu’on peut constater dans ce que les parents rapportent.

            Mais dès qu’il y a un mouvement analogue, un enfant qui se suicidait habituellement et qui dit à un moment : « Je veux être barman », on saute sur l’occasion de son élan singulier pour l’accompagner et veiller soigneusement à ce que cet élan, il puisse y prendre appui.

            Dans ce sens, il y a aussi un élément à relever qu’on constate chez les adolescents mais aussi chez certains adultes, il y a des demandes qui surgissent concernant l’aménagement du cadre, concernant les horaires, le rythme des séances ; elles correspondent pour le sujet, à un temps d’élaboration d’une demande, et il s’agit de les accompagner, de reconnaître l’élaboration de cette demande, de respecter et de la suivre avec précaution ; on est dans l’instant du voir, au temps de comprendre, on n’est pas à l’instant de conclure, on n’ est pas au moment où le sujet élabore une demande par laquelle il tente de se dégager de son assujettissement à l’Autre, on n’en est pas encore au moment de conclure où il s’agira à ce moment-là pour le psychanalyste, de ne pas répondre à la demande pour permettre au sujet de découvrir l’arrière-plan de son désir. On n’est pas dans le même temps et c’est important d’avoir ça à l’esprit.

            Il s’agit que le sujet prenne appui sur la rigueur d’une parole pour que sa voix ne soit plus sourde mais entendue et légitimée par une écoute et ce n’est possible que parce que le psychanalyste offre au sujet la structure de sa propre parole comme témoignage de sa référence à l’impossible, pour que l’enfant puisse y prendre appui pour son propre élan. Ça exige de ne pas rester silencieux. Les questions que l’analyste peut poser à un enfant, à un adolescent ou à un sujet, témoignent de l’intérêt qu’il lui porte et de l’ignorance dans laquelle il est de ce qui lui arrive ; il manifeste son propre rapport à l’impossible puisque la curiosité qu’il exerce là prend ses racines dans le fait que l’analyste tient compte de son rapport à l’impossible au même titre que Freud disait dans « les théories sexuelles infantiles », que notre intérêt, notre curiosité tient compte de ça, de notre rapport à l’impossible. Donc c’est pas du tout un interrogatoire policier mais c’est beaucoup plus un témoignage de notre propre rapport à l’impossible qu’on offre comme adresse à l’enfant. Et  on peut susciter des demandes, des interrogations de la part de l’enfant.

            Je terminerai par les remarques de Jean Bergès que j’avais trouvées très éclairantes dans la manière dont j’essayais de trouver ma place dans ce type de consultation. C’est un petit texte qui est très simple, dont le titre est : « Adolescents, impasses », c’est un tout petit texte de quatre ou cinq pages : « C’est du vide de leur parole que les adolescents » (et je propose même : et les sujets contemporains) « c’est du vide de leur parole que les adolescents (et les sujets) demandent et méritent réponse. Ce n’est pas que l’adolescent (ou le sujet contemporain) fasse sien le signifiant adressé à lui par l’analyste », ce n’est pas qu’un psychanalyste viendrait plaquer son imaginaire sur le sujet, « c’est que l’analyste répond par un signifiant à ce vide qui dès lors devient langage. » C’est-à-dire que l’analyste répond par un signifiant à ce vide de la parole de l ‘enfant qui dès lors devient langage. Ce qui pourrait se dire : je continue la remarque de Bergès, c’est une manière de déjouer une critique qui serait dogmatique -  « Ce qui pourrait se dire dans un esprit critique : « dans la cure il faut parler à leur place », ça pourrait se dire, si Lacan ne nous avait montré depuis longtemps que l’émetteur reçoit du récepteur son propre message inversé. » C’est bien cette adresse qui est possible et donc c’est à une prise de parole, à une émergence d’une énonciation qu’on assiste où l’écoute stricte repère les signifiants qui l’ont rendue possible. Il s’agit de deux temps différents. Ces propos de Bergès m’ont toujours semblé très importants et je les reprend souvent parce que vraiment, ils sont d’une simplicité et d’une clarté étonnantes.

            Voilà les éléments que je voulais vous présenter, qui insistent dans la clinique des enfants. Il y a un certain nombre de singularités, de cas familiaux, pour être explicite, qui témoignent de l’incidence dans ces familles du discours capitaliste puisque la consommation sans limite partagée entre les parents fait d’eux des partenaires de consommation, c’est ce que Melman avait avancé dans « L’homme sans gravité », ça m’avait amené à repérer justement cette coupure radicale, cet écart entre le discours inconséquent et l’enfant ; l’inconséquence désamorce la différence sexuée entre eux, et prive l’enfant de répondant dans sa quête, le laissant sans voix et donc dans ce que j’évoquais comme une voix sourde. Voilà ce que je voulais vous proposer.

            Discussion.

           

  1. M. D. : Merci Jean-Marie pour cet exposé qui a l’intérêt, je trouve, d’articuler particulièrement la clinique et la théorie. Il y a peu de mots théoriques dans cet exposé mais on pourrait le mettre en marge des mathèmes de Lacan pour montrer comment cette théorie est vécue. Alors je me suis demandé en t’écoutant comment cette position de l’enfant, de la parole de l’enfant, sourde, la surdité étant le fait du discours parental que tu mets en relation avec le discours capitaliste, si ce dispositif n’illustrait pas notre parole qui est devenue sourde par rapport au social, c’est-à-dire qu’on ne trouve pas le creux où se loger.

            J.M.F. : Oui, sur le social, d’une manière globale, je ne sais pas comment dire. Pour le numéro de la revue lacanienne sur les adolescents, comme titre, j’avais été proposé :  « entre avidité et désespoir », entre avidité et désespoir, est-ce qu’il y a un fossé ou un creux ? Ce désespoir on l’a perçu dans le social au niveau de « pas de 0 de conduite ». Quand il y a eu, après le rapport de l’INSERM, la prise en compte par les adultes qui dans leurs responsabilités s’occupaient d’enfants et d’adolescents dans la vie sociale, l’intuition qu’ils allaient devoir dénoncer les troubles du comportement des enfants de trois ans comme de la prédiction de délinquance, là ils se sont sentis pris entre le marteau et l’enclume. Et là il y a eu un mouvement d’espoir et d’avidité qui se manifestait dans les lieux de soin, des lieux d’aide à des enfants et des adolescents. Mais dans la vie sociale globale, non, on voit la loi du marché, le discours capitaliste qui ne laisse pas beaucoup de marge. Le réel revient de la même manière, dans les catastrophes, dans le terrorisme, dans la mort, et ce sont ces moments qui réintroduisent un élément qui est exclu de l’affaire. Le réel, j’ai dit pas de référence au réel, pas de représentation du réel, et c’est ça le problème, le réel est exclu et puis il ressurgit brutalement et à ce moment-là il y a une crise et on se dit « Ah tiens ! On pourrait peut-être faire quelque chose ». Mais en tous cas ça passe dans une autre régulation sociale, c’est pas sûr que le discours analytique y trouve non plus sa place, il y a vraiment différents niveaux. Déjà l’introduction du réel pour décompléter une avidité incessante, une jouissance incessante, il faudrait que ça se calme un peu pour pouvoir traiter les choses du côté analytique.

             On repère souvent deux temps nécessaires, ce qu’on constate  pour les enfants agités. Marie-Christine (Laznik) a des remarques là-dessus très intéressantes. Elle nous fait remarquer que quand un enfant naît, on calme le jeu, on fait le calme pour que le niveau d’énergie soit acceptable pour l’enfant. On peut reprendre L’Esquisse ; quand  Freud dit que dans le psychisme, le symbolique joue sur des petites quantités d’énergie. Il faut qu’on soit dans un contexte où il y a des petites quantités d’énergie pour que le psychisme puisse fonctionner. Quand c’est l’excitation ça ne marche pas ; avec les enfants agités, on travaille avec les parents pour calmer le jeu dans la famille. Soit on y arrive, soit on peut supposer que, dans des situations extrêmes, par exemple un traitement de Ritaline, un traitement sédatif, ça puisse calmer le jeu le temps de travailler les choses. Mais ça nécessite là aussi deux temps différents, il y a un temps où il faut freiner les choses et sortir de la guerre, et être en paix ; une fois qu’on est en paix, on peut traiter les choses. C’est vraiment trois temps différents.

            M.D. : Ce que tu viens de dire ça m’a fait penser à une phrase d’une analysante récemment qui m’a dit : « Le silence est un creux dans le vacarme ».

            J.M.F. : Oui, oui, oui, c’est frappant parce que, quand les chose sont en paix, … C’est un peu ce qu’on retrouve dans la levée du symptôme. Quand un symptôme est levé, que quelqu’un n’est plus à se bagarrer pour lutter contre son symptôme, il y a un moment de saisissement, mais qu’est-ce qui se passe ? C’est ce temps-là qui est un temps préalable à pouvoir introduire son initiative et sa propre singularité. C’est ces trois temps-là qui me semblent importants, de calmer le jeu. Une fois qu’on calme le jeu, à quoi tient-on ?

            Julien Maucade : C’est pas vraiment une paix c’est une accalmie dans…

            J.M.F. : Oui, oui, bien entendu. Une accalmie, ça fait du bien, dans une tempête une accalmie, c’est toujours ça.

            C.L. : Merci Jean-Marie, merci beaucoup, je suis frappé par ceci que tes propos rejoignent ce soir ceux qui ont déjà été évoqués lors de trois premières séances de ce Grand Séminaire, consacré à l’éthique et à la clinique dans la psychanalyse aujourd’hui, ce que tu appelles discours capitaliste, discours inconséquent, pseudo-discours. Melman, dans la conférence inaugurale avait évoqué la puissance et les effets du numérique dont on peut dire d’ailleurs que le numérique c’est dans le prolongement du discours capitaliste. Ça le sert, ou il s’en sert. Ce que tu évoques concerne les enfants et les adolescents, mais pas seulement, tu l’as dit, aussi le sujet contemporain.

            J’ai été frappé parce que ce soir, je me suis retrouvé avec ma voiture à la fourrière, ça arrive, c’est la première fois que ça m’arrive. Alors je suis allé là-bas où il y avait beaucoup d’autres qui étaient comme moi, à venir payer l’amende pour récupérer son véhicule et les gens se parlaient entre eux de plein pied, de plein pied, voilà, ça circulait. Et ce qui m’a frappé c’était le caractère transitif des énoncés, c’est-a-dire les gens se parlaient entre eux sur un mode transitif avec un éclatement, une disparition de la dimension de la grammaire. Et ça m’a évoqué ce que Lacan évoque dans son séminaire « Le désir et son interprétation », c’est que ce qui permet un écart entre la ligne de l’énoncé et la ligne de l’énonciation, c’est toute la grammaire. C’est-a-dire qu’il y a quelque chose du côté du grammatical sur lequel Melman a beaucoup insisté dans sa conférence inaugurale et que tu reprends d’une certaine façon, à propos de la parole qui ne peut pas advenir.

            Tu fais une hypothèse, je crois qu’il faut la souligner parce qu’elle est importante sur le plan éthique. L’hypothèse que tu fais c’est qu’il y a chez ces enfants et ces adolescents une recherche, une appétence, pour retrouver l’évidement de la place de l’objet perdu, comme s’il y avait à retrouver la place de l’objet perdu. C’est-à-dire que l’hypothèse fait que nous n’avons pas là à faire à des structures psychotiques. Parce que si le discours capitaliste …., est-ce qu’on peut pas trancher que c’est un artéfact ? Est-ce qu’il touche au refoulement primordial ? Parce que lorsque tu évoques l’évidement de la place de l’objet perdu, on est dans la question du refoulement originaire, cette inscription première dans le langage. Est-ce que le discours capitaliste vient jusqu’à léser le refoulement originaire ? donc produire quelque chose qui serait de l’ordre de la psychose ?  Je pense que tu fais le pari, un autre pari que celui-là. Ton hypothèse, ton pari de clinicien, en fait ta manière de travailler en témoignent, c’est-à-dire que tu fais l’hypothèse que ces enfants-là sont en quête, sous forme de la recherche de la limite, par exemple, sont en quête de pouvoir réintégrer cette place dans le langage et donc utiliser ce que tu as appelé l’outil de la parole, la fonction de la parole dans le champ du langage, il y a quelque chose d’une avidité en effet, mais qui est aussi de cet ordre-là. Donc voilà quelques remarques que je voulais faire à la suite de ton exposé qui, encore une fois, va tout à fait dans le sens de ce qui a pu être dit antérieurement dans le cadre de ce Grand Séminaire, ce qui pour ma part m’encourage beaucoup pour la suite.

            J.M.F. : Tu as raison, cette avidité, il y a un élément que j’ai laissé de côté, mais qui est l’autre versant, c’est-à-dire que cette avidité nécessite de la part de l’interlocuteur une fiabilité, c’est la fiabilité de la parole, et d’une certaine manière, les deux sont corrélés, c’est-à-dire que l’hypothèse que je fais, c’est l’hypothèse que fait aussi l’enfant, il y a un croisement des hypothèses là-dessus, les textes de Bergès sont tout à fait justes, il y a ces hypothèses croisées.

            J’avais été étonné par un exemple que j’avais trouvé formidable, je l’avais rapporté dans les Journées sur les psychoses notamment. C’est un petit enfant qui est autiste, enfin qui présente des manifestations d’autisme, je ne suis pas très familier de ces choses-là mais on me l’envoie parce qu’il n’y a pas de place au CMP. Je le reçois, il arrive avec sa mère et la tante, la mère qui est soignante, et qui développe un discours tout-à-fait juste vis à vis de cet enfant. Elle m’explique qu’il y a eu sans doute des abandons etc. Elle a un discours tout à fait élaboré, très bien. Mais la mère reste en retrait, elle ne dit pas grand-chose. Je m’efforce pendant tout l’entretien de solliciter la mère. Elle me dit être terrorisée par son enfant dont le comportement lui fait peur. Dans le cours des échanges, ce garçon qui est difficilement abordable se déplace dans le cabinet pendant que nous parlons de lui, il trébuche sur mon tapis, tombe aux pieds de sa mère. Elle le saisit dans ses bras s’affranchissant de sa peur, et il s’y blottit sans aucune gêne. La précipitation de l’enfant aux pieds de sa mère, comme passage à l’acte incitait la mère à faire l’hypothèse de son attente de sujet, dans un entrecroisement d’initiatives. Et les manifestations de stéréotypies autistiques ont cessé dans les entretiens suivants.

           

C.L. : …. la rencontre s’est faite à ce moment-là, ça m’y fait vraiment penser et la gamine est sortie, elle est restée mongolienne bien sûr, mais elle est sortie de ses troubles autistiques.

            Alors attendez, on va passer le micro et puis on va voir s’il y a des questions de la province aussi parce que ce n’est pas la peine de faire toute une technique sophistiquée si on ne peut pas dialoguer.

            La vidéaste : Il y a vingt personnes qui sont connectées.

            C.L. : Combien ?

            Réponse ; Vingt.

            C.L. : Qui sont connectées, mais est-ce qu’il y a des questions ?

            Réponse : C’est par téléphone.

            C.L. : Bon. Julien ?

            Julien Maucade : Il y a quelque chose de commun dans ce que vous avez dit. La question, il me semble, de Marc Darmon et Claude Landman, l’exemple de la fille qui léchait l’oreille de son père et le social, il me semble que c’est une sorte d’introduction du signifiant, c’est-à-dire c’est pas parce qu’on parle qu’il y a du signifiant et il me semble que l’enfant essaie d’introduire du signifiant pour un refoulement là où (inaudible) …  Là aussi c’est une forme de question, il me semble que vous avez défini la nouvelle économie psychique dans votre exposé. C’est un peu ça puisque ça inclut les adultes, les adolescents et l’enfant. Ils sont pris tous dans cette économie psychique globalement.

 

            J.M.F. : Les cliniciens aussi.

            J.M. : Voilà, c’est pour ça, quand vous avez parlé du discours psychanalytique, je me demandais s’il n’y participait pas aussi quelque part.

            J.M.F. : Pas le discours, on s’en dégage un peu quand même.

            J.M. : Oui en tant que clinicien, mais le discours répandu il participe du social, c’est-à-dire, maintenant le lapsus, le refoulement, c’est repris par le social.

            J.M.F. : Oui, dans ce sens-là.

            J.M. : Alors j’avais une question par rapport aux manifestations des enfants, parce que vous avez utilisé l’évidement de la place de l’objet et l’évidement de l’objet indifféremment. Je me demandais s’il n’y a pas une nuance par rapport aux manifestations des enfants, c’est-à-dire dans la structure, quand l’enfant est dans un évidement de l’objet, c’est pas la même chose que l’évidement de la place de l’objet.

            J.M.F. : Non, j’ai utilisé l’évidement de l’objet, et l’évidement sur lequel compte l’enfant pour sa place de sujet, mais c’est l’évidement de l’objet que j’ai évoqué.

            Mais pour répondre à ce que tu as évoqué tout à l’heure ( J.M.F. se tourne vers C.L.) il me semble que ce à quoi on assiste maintenant c’est à ce que les enfants soient, je le disais tout à l ‘heure, à présentifier la différence ; si on prend ça au niveau de la métaphore, j’aime bien prendre ça au niveau de la métaphore parce qu’on se rend compte que pour que la métaphore fonctionne, enfin la métaphore classique, il faut qu’il y ait d’abord une décomplétude du discours de la mère, pour qu’il y ait une nomination ; mais il faut que cette décomplétude reste là en jeu. Le discours social vient boucher cette décomplétude. Il y a deux temps, il y a le temps du refoulement originaire qui fait référence à cette décomplétude du discours et à la nomination ; et il faut que cette décomplétude elle se maintienne, il faut avoir une perte, il faut entretenir une perte dans le discours pour avoir besoin de la sexualité, sans ça on n’en a pas besoin ; coucher ensemble, ça veut pas dire qu’il y a de la sexualité, ni des positions sexuées.

            Donc c’est cette décomplétude-là, il me semble, que notre travail d’analyste s’efforce de réitérer en insistant sur la structure du discours. Dans un avenir lointain on peut supposer que le refoulement originaire posera problème, bien entendu, ça c’est une autre inquiétude.

            C.L. : Mais ce qui permet de maintenir cette décomplétude que tu évoques, c’est l’inscription du fantasme. Si le fantasme s’inscrit il y a un écart pour le sujet. Est-ce que ce sont des enfants qui sont confrontés à la difficulté d’inscription du fantasme ?

            J.M.F. : Mais ils doivent tenir compte d’une perte pour inscrire un fantasme… Parce que le fantasme, c’est une inscription, comme tu dis, grammaticale, c’est-à-dire c’est reprendre à son compte, dans une inscription singulière, la perte langagière du discours. Mais il faut que le discours entretienne cette perte langagière, que le sujet s’y trouve confronté pour qu’il doive bricoler ça intimement. C’est cette difficulté là qu’on rencontre.

            C.L. : Oui, bon, Pascale voulait poser une question, faire une remarque.

            Pascale Belot-Fourcade : Faire une remarque, aller dans ce sens à propos du discours capitaliste. Thierry Roth et moi nous faisons cette année dans le département de travail social et l’AMC PSY un séminaire qui s’appelle « Prenons-nous encore le risque, le pari de la parole ? ». Oui j’ai joué sur le risque et la parole et le pari. J’ai introduit mon propos par quelque chose qui est passé assez inaperçu. En 1947, Winston Churchill - la guerre était gagnée - il a décidé une simplification de l’anglais, en particulier sur la question de la grammaire pour permettre un développement des échanges marchands plus faciles. C’est passé inaperçu mais c’est peut-être le premier appui de ce discours capitaliste en route, évidemment, cette appétence de transport, d’utilisation de l’objet marchand de consommation par rapport à l’objet perdu, s’est là trouvée tout à fait impulsée. Très souvent on ignore cette mesure qui a été décisive. On peut se poser la question, quand on veut en français simplifier la grammaire ou simplifier le français, de quoi il s ‘agit aussi.

            C.L. : Est-ce qu’il y a d’autres questions ou bien Jean-Marie ? Oui, Bernard ?

            Bernard Vandermersch : Merci beaucoup Jean-Marie pour ton travail, il y a beaucoup de choses qu’il faudrait reprendre et qui questionnent, c’est ton terme de restriction de jouissance. Parce que strignigere, constriction, je pense que tu serais d’accord pour dire que cette restriction de jouissance c’est pas par l’interdit, comment dire, réel, mais que c’est par la parole, dans les échanges entre la mère et l’enfant, que quelque chose de la jouissance partagée vient à se restreindre, en tous cas, à ne pas être totale et à laisser un manque pour la constitution de l’objet du désir parce que cette formule « restriction de jouissance », on pourrait penser qu’ autrefois c’était clair, on punissait l’enfant, on le laissait pas faire n’importe quoi. Je ne pense pas que ce soit ça que tu veux dire. C’est pas un appel à un peu de rigueur dans l’éducation, si, une certaine forme de rigueur, une rigueur …

            J.M.F. : Si, parfois quand même,

  1. B. V. : une parole conséquente, comme tu dis.

            J.M.F. : Oui c’est ça mais souvent on est amené à préciser, évidemment c’est pas pédagogique, mais on est amené à préciser en quoi une parole est conséquente et aider les parents qui sont là à s’injurier, que peut-être ils peuvent s’exprimer autrement pour désamorcer cette excitation, parce que c’est un peu compliqué. Ou alors de permettre aux parents de retrouver, d’être confiant dans l’assise de leur propre parole parce qu’ils sont piégés par tous les discours, pas forcément inconséquents mais psychologiques, éducatifs, etc. auxquels ils doivent se conformer ; ou bien en comparaison avec les autres familles. Ils ont du mal à poser les choses avec leur propre rigueur.

            B.V. : Evidemment, ça devient : qu’est-ce que parler veut dire ? Parce que si ça veut dire : s’engueuler en se traitant de tous les noms, c’est pas forcément la parole !

            Et il y aurait un autre aspect de ce que tu rapportes, c’est justement la question du discours conséquent, parce que ça pourrait être entendu, à tort, sur l’éloge de la paranoïa, c’est-à-dire où là tout est conséquent, là on est dans la rigueur, il y a pas de contradiction etc. etc. Alors comment préciser qu’une parole restant dans cette équivoque minimale … Quelle est la différence entre l’équivoque et ce que tu appelles toi, des contradictions ? Je crois qu’on ne peut pas en rester simplement à l’idée de propos contradictoires.

            J.M.F. : Oui tu as raison, il faut déplier les choses, mais je ne peux pas tout faire à la fois, c’est vrai il y a des tas de nuances, tout à fait.

            B.V. : C’est pas si simple, je crois qu’il y a une vraie question entre la question de la vérité et du réel, parce que si on en reste à la question des propos qui sont sans  contradiction, des propos vrais, on débouche sur la paranoïa. En quelque sorte une intervention analytique va pouvoir scinder quelque chose du réel de la vérité.

            J.M.F. : Oui, tout-à-fait, mais il y a des temps différents,

            B.V. : Dans un premier temps il faut y aller dans la vérité à la recherche …

            J.M.F. : Oui tout-à-fait. Merci.

            C.L. : Il y a la place encore pour au moins une question, est-ce qu’il y a des questions ? Non le téléphone ne sonne pas.

            La vidéaste ; On attend, j’ai mis le numéro en direct.

            J.M.F. : C’est des messages sur votre technique, c’est pas pour moi, «  ça s’est bien déroulé », «  on reçoit bien », des trucs comme ça que je vois, c’est pas pour moi ou alors ils sont ailleurs, ils vous font des compliments pour la technique.

            C.L. : Bon alors, on va peut-être en rester là alors, en remerciant beaucoup Jean-Marie Forget pour son travail.

Transcription de Dominique Dallemagne,  revue par Jean-Marie Forget.

           

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