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SÉMINAIRE DE PRÉPARATION AU SÉMINAIRE D'ÉTÉ 2019 – LA RELATION D'OBJET (1956-1957) – LEÇON 6

MAUCADE Julien
Date publication : 12/04/2019

 

Séminaire de Préparation – Mardi 20 novembre 2018

La relation d’objet et les structures freudiennes.

Leçon 6 Julien Maucade – Discutant – Bernard Vandermersch.

Julien Maucade – Juste pour introduire la leçon VI, je vais évoquer le cas de « Un enfant est battu » et après juste évoquer un signifiant, un mot et l’étymologie et après j’aborderai la question de la jeune homosexuelle. Dans cette leçon, il me semble dans ma lecture, Lacan fait référence au schéma L, à RSI la relation entre réel, symbolique et imaginaire et même au stade du miroir, il faudrait au moins trois heures pour l’expliciter. « Un enfant est battu », Lacan dit que « pour Freud il s’agit d’une idée, d’une scène ou une pensée inconsciente » et Lacan rectifie : « c’est une parole inconsciente, qu’on le veuille ou pas on pense avec des mots. » « C’est une parole inconsciente qui fait apparaître un rapport de l’inconscient avec le signifiant où l’autre celui qui bat l’enfant que je hais pour me montrer qu’il m’aime a largement sa part mais qui n’arrive au conscient que désubjectivé et si l’on peut dire à l’état des signifiants objectivés. » C’est une remise en question de la formulation par Freud de « la perversion comme négation de la névrose. » Ce que Lacan amène qui est à travailler c’est le rapprochement entre le fantasme « On bat un enfant » et le fétiche. En tant que l’un comme l’autre se fixe sur le modèle du souvenir écran déjà mentionné à la leçon V. Là où la chaîne de la mémoire s’arrête, c’est le même principe dans le fétichisme. Jean-Paul Beaumont a bien parlé de cet arrêt dans l’histoire du pervers. « Le souvenir écran conduit le sujet là où la mémoration, où l’historisation s’arrêtent au bord de la robe. Là on rencontre la chaussure et c’est bien pourquoi, celle-ci peut dans certains cas particuliers mais exemplaires prendre la fonction de substitut, de ce qui n’est pas vu mais qui est articulé comme étant vraiment pour le sujet ce que la mère possède, à savoir le phallus-imaginaire sans doute mais essentiel à sa fondation symbolique comme mère phallique. » Lacan fait référence au stade du miroir sans l’expliciter. Cela renvoie à ce qui n’est pas vu dans l’image, un imaginaire non spéculaire implicite dans ce rapport établi, mis en place entre le souvenir écran et le fétichisme, ce qui situe toujours le phallus derrière un voile. Le fétiche alors n’est pas seulement le substitut du phallus en tant que son absence chez la mère, il est assimilé dans l’imaginaire comme castration mais aussi le symbole d’un phallus que le sujet pose comme étant ailleurs, un ailleurs qui n’est pas  un locus où on peut mettre la main sur l’objet mais qui est la forme même de l’absence. Avant de passer au cas de la jeune homosexuelle et pour introduire par ma pratique, il me semble qu’on peut suivre le cas de la jeune homosexuelle en suivant l’étymologie du mot défier ou fier. Avec les déclinaisons comme signifiant : défiance, confiance, méfiance jusqu’au mot craindre. Défi était utilisé au XVIIIème siècle comme avoir peur de quelque chose, une crainte. Défier vient de fier avoir foi en quelqu’un, en l’autre, défier c’est retirer cette foi. On peut défier quelqu’un que l’on craint et pour dépasser cette crainte. Je ne sais comment on dit défier ou fier en allemand. Craindre a la même étymologie que trembler, on défie quelqu’un qu’on conçoit représenter comme une menace, cela n’empêche qu’on tremble lorsqu’on lance le défi de la personne. Défier c’est retirer la foi que l’on avait en quelqu’un tout en souhaitant qu’il soit fier, une sorte de reconnaissance. Défier c’est être tout contre quelqu’un. Les éléments de structure ne se limitent pas à la seule phrase « je te défie, je te lance un défi pour prouver que je n’ai pas peur de toi, tu ne me fais pas peur, je ne te crains pas. » Il y a plusieurs phrases inconscientes comme celles-là qui sont des paroles inconscientes qui permettent d’éclairer une sorte de compréhension de la position du sujet au moment où nous repérons l’objet visé par le défi, lancé par la défiance, la méfiance et la phrase inconsciente. À qui s’adresse ce défi ? « Tu m’as trahi dans le passé, poignardé dans le dos », cela peut aller jusque là, « ça fait mal, j’en souffre mais je vais tenir une position pour que cela n’arrive plus. » Dans la leçon VI, Lacan cite l’article sur « L’organisation génitale infantile » de 1923 dans « La vie sexuelle », article écrit après le Moi et le ça. À l’époque, dans son auditoire, il y a une discussion avec Dolto, celle-ci insiste sur les stades (oral de la naissance à 12-18 mois, selon Freud, anal de 18mois à 3 ou 4 ans, phallique vers 4 ou 5 ans). En 1923, date de l’article, la seconde topique est mise en place, cet article Freud l’insère dans la théorie de la sexualité. Freud parle de phases et non de stades. La première caractéristique de la phase phallique est que « pour les deux sexes un organe génital, le masculin joue un rôle. Il n’existe donc pas un primat génital mais un primat du phallus. Jusque là Freud utilisait beaucoup le terme pénis et pas phallus et c’est à partir de 1923 on trouve plus une référence à phallus que pénis. Là Freud parle de phallus et non de pénis ce qui donne une valeur symbolique plutôt qu’une référence à l’organe anatomique. Il s’exprime ainsi « L’intelligence des processus correspondants chez la petite fille nous manque » et ça c’est l’introduction de Lacan par rapport à cette leçon. Tout ce que dit Lacan il le trouve dans Freud. Il s’appuie, sa référence c’est les articles. N’est-ce pas une amorce à son retour à Freud que Lacan fera plus tard ? « Ce n’est que lorsque l’enfant découvre que seules les femmes peuvent enfanter, que la mère subit elle aussi la perte du pénis. L’organisation génitale infantile s’achève sur une opposition organe génital masculin ou castré. L’être femme se définit alors comme manque de pénis et le vagin prend valeur de gîte, en allemand c’est Herberge, hébergement du pénis. [Alors ma prononciation en allemand… approximative.] C’est une métaphorisation du vagin c’est-à-dire ce n’est pas une privation pure. » Pour Freud le fétiche est un substitut du pénis. Il utilise pénis mais il ajoute tout de suite après « le fétiche est le substitut du phallus de la femme auquel a cru le petit enfant et auquel nous savons pourquoi il ne veut pas renoncer. » Aussi il dit que le pénis est doté d’une part de narcissisme. Ce processus est, encore en allemand, Verleugnung, terme différent de leugnen que Freud utilise pour dire le refus de croire à la perception. Verleugnung c’est le déni, démenti, désaveu. Lacan reprend tout cela pour dire que le principe de prime de l’assomption phallique qui, dans l’aboutissement dans la phase infantile de la sexualité, est une phase typique pour le garçon comme pour la fille. L’organisation génitale est atteinte pour l’un comme pour l’autre mais sur un type qui fait de la possession ou de la non possession du phallus l’élément génital des sexes. À ce niveau-là, l’organisation génitale des sexes s’oppose. Il n’y a pas à ce moment selon Freud de réalisation du mâle et de la femelle mais de ce qui est pourvu de l’attribut phallique. Ce qui en est dépourvu est considéré comme équivalent à châtrer. Lacan reprend la référence à l’article de 1931 où Freud reprend la signification de pisser sur le feu : qu’est-ce que représente le feu ? Etc. Le feu représente le phallus et éteindre le feu c’est éteindre le phallus mais bon c’est un raccourci…L’entrée de la fille dans l’Œdipe, là j’aborde la question de la jeune homosexuelle, Lacan reprend ce cas et il insiste beaucoup sur le fait qu’elle était rentrée dans l’Œdipe, mais quelque chose va se passer, ce sur quoi Lacan va beaucoup insisté pour dire ce qui fait qu’elle fait marche arrière, dans une sorte de régression. La jeune fille rentre dans l’Œdipe, quelque chose va se passer, elle va revenir en arrière c’est la déception de ne pas avoir un enfant du père. C’est pour cela que la frustration situe l’objet comme réel et l’agent comme symbolique. Je vous conseille l’article de Marc Darmon dans son livre Essais de topologie lacanienne, au chapitre le schéma L, la jeune homosexuelle et Dora.

C’est ma référence. Dans la frustration, l’objet est réel. Dans cette expérience, par cette rencontre l’enfant fait l’expérience de l’opposition de l’absence et de la présence, non pas en fonction de la satisfaction d’un besoin par cet objet réel – le sein par exemple – la mère devient un agent symbolique du fait de décider de répondre ou non à l’appel. La non réponse de la mère fait qu’elle devient, elle choit de sa position symbolique, elle tombe du statut d’agent symbolique présent/absent (vous entendez le Fort-Da) pour devenir réelle. Lacan parle de puissance réelle qui ne répond plus sinon selon son gré. La jeune homosexuelle considère la naissance d’un enfant réel que le père donne non pas à sa fille, à elle, la jeune homosexuelle, mais à la mère. Dans ma pratique, cette déception peut venir de la mère ça aussi, cette déception, c’est pas juste la fille est déçue par le père, mais elle peut être déçue par la mère qui détourne ce « je veux avoir un enfant du père ». Cela constitue la frustration et Lacan insiste beaucoup sur la frustration et le rôle de la frustration qui fait basculer la structure puisque comme Freud l’a aussi remarqué, la jeune homosexuelle qui était dans l’Œdipe (elle s’occupait de cet enfant qui est arrivé), mais à un moment quelque chose se passe et c’est la frustration qui fait que la jeune fille régresse, fait basculer la structure. La phase inconsciente à l’entrée dans l’Œdipe est d’avoir un enfant du père et à ce moment-là c’est une relation symbolique où le sujet se situe comme mère imaginaire en relation avec un père symbolique. Il est celui qui donne le phallus imaginaire. L’enfant pour la jeune fille est réel, elle s’en occupe mais il représente (cf. le schéma dans le livre de Marc Darmon). À ce moment de tentative de rentrer dans l’Œdipe, le schéma L devient comme une forme de z avec une ligne continue, il n’y a plus de pointillés. À la place du sujet, à ce moment là où la fille pense avoir un enfant du père, il y a à la place du sujet, la mère imaginaire, à la place de a’ il y a un enfant réel, à la place de l’autre il y a un pénis imaginaire et à la place du grand Autre le père symbolique. Le père symbolique garde sa place tant que la fille pense qu’elle a un enfant du père. Que l’enfant qui est arrivé c’est pour elle, c’est un don du père. On va voir comment le schéma va se modifier encore après la frustration. C’est encore une relation symbolique où le sujet se situe encore comme mère imaginaire en relation avec un père symbolique. Le père donne le phallus imaginaire. L’enfant pour la jeune fille est réel, elle s’en occupe. Il représente en même temps le substitut phallique imaginaire qui est don du père. Il y a un basculement au niveau de la structure quand l’enfant est donné à la mère. Ça c’est intéressant parce que dans la pratique c’est quelque chose d’étonnant. La relation imaginaire à cet enfant n’est plus soutenable. Elle se dissipe. La jeune homosexuelle est frustrée de cet enfant réel. Dans l’imaginaire, j’imagine comme une fumée qui disparaît. L’agent de cette frustration est le père symbolique au niveau de l’inconscient. À partir de cette frustration, la parole inconsciente devient : « Moi jeune fille, je vais vous montrer comment on fait un enfant, comment on donne un enfant à une femme, je vais vous montrer comment on fait un vrai père, un vrai homme » (dans la pratique, il y a de plus en plus de jeunes filles qui manifestent leur homosexualité), il y a une identification au père. À partir de la frustration la structure s’inverse avec passage d’une relation symbolique au père à une relation qui s’inscrit dans un imaginaire. La parole inconsciente se projette dans un axe imaginaire a’-a où s’organise la relation perverse entre le moi identifié à un père imaginaire et la dame. Le père symbolique passe sous la barre, dans l’imaginaire comme père défaillant et même parfois comme, j’utilise le mot : « impuissanté ». 

Le sujet s’habille de la fonction du père comme elle devrait l’être cette fonction selon elle et le pénis qui se situait au niveau imaginaire passe au niveau du pénis symbolique et par conséquent constitue cet au-delà de l’amour. Et là, c’est dans la leçon, je pense que c’est la dernière phrase : « ce qui est dans l’amour à son point le plus élaboré, ce qui est au-delà du sujet c’est littéralement ce qu’il n’a pas, c’est en tant précisément que la dame n’a pas le pénis symbolique mais elle a tout pour l’avoir car elle est l’objet de toutes les adorations pour le sujet dont elle est aimée. » Et là aussi, alors encore justement, il y a une modification puisque le sujet à partir de ce qui s’inverse dans la structure, reprend sa place c’est-à-dire il n’est plus à la place de la mère imaginaire ; le Z d’un trait continu, il n’y a plus de pointillés, l’axe symbolique en pointillés disparaît, c’est un Z en ligne continue, le sujet reprend sa place, à la place de a’ il y a la dame, le père prend la place de a, de l’autre, père imaginaire et à la place du grand Autre, c’est le pénis symbolique. Vous trouverez tout ça dans Essais sur la topologie lacanienne de Marc Darmon. Freud souligne cette position virile dans son article, il a remarqué aussi la position virile de cette jeune fille dans son amour homosexuel. Elle montre de la façon la plus éclatante à son père ce qu’est un véritable amour dans le sens d’un don de ce qu’on n’a pas. Alors, c’est ce que je viens de dire, il y a une modification du schéma L, ça devient un tracé d’une ligne continue, pas de pointillés qui disparaissent et se rigidifient. Alors, j’ai trouvé sur Google, la jeune homosexuelle a été retrouvée, elle s’appelle Sidonie Csilagg, si je ne me trompe pas.

Valentin Nusinovici – C’est un pseudo.

Julien Maucade – C’est un pseudo ?

Valentin Nusinovici – J’ai cru comprendre ça.

Julien Maucade – Ah bon. Et la dame, c’est la baronne Léonie von Puttkamer. C’est aussi un pseudo ?

Valentin Nusinovici – Bien nommée

Julien Maucade – Parce que ?

Valentin Nusinovici – Parce que… vu sa réputation.

Julien Maucade – Oui mais alors j’ai cherché putt, ça ne veut pas dire pute.

Valentin Nusinovici – Je sais, mais on a le droit de faire des équivoques translinguistiques.

Bernard Vandermersch – C’est un joycien. (Rires)

Julien Maucade – C’est un jungien alors. Le livre, si cela vous intéresse, je ne l’ai pas lu, c’est Sidonie Csillag, homosexuelle chez Freud, lesbienne dans le siècle publié en 2003. (Inès Rieder et Diana Voigt, EPEL). Elle a vécu jusqu’à 99 ans et elles l’ont retrouvée dans une maison de retraite. Il y a deux femmes qui l’ont interviewée, ce qui les intéressait c’est plutôt son homosexualité et pas la question psychanalytique. C’était juste en quoi elle était homosexuelle, c’est une sorte de voyeurisme, je pense.

Valentin Nusinovici – Elles étaient praticiennes aussi, elles.

Julien Maucade – Ah oui ?

Valentin Nusinovici – De l’homosexualité.

Julien Maucade – Alors ce qui se passe après le regard, pour laisser le temps à la discussion, ce qui se passe après le regard furieux, foudroyant, objurgateur, désapprobateur, on peut mettre tous les synonymes du regard du père sur la jeune fille dans sa signification et après que la dame lui demande de la quitter sur le champ. Dans la biographie, ce qui se dit c’est que au moment où la jeune fille voit ce regard du père poser sur elle, furieux, elle va s’enfuir, elle va courir, elle va partir, puis elle va revenir et dire à la dame : là-bas, c’était mon père et la dame lui répond : dans ce cas il vaut mieux qu’on ne se voit plus. Alors c’est cette phrase plus le regard qui va faire basculer la jeune fille dans un autre monde que je décris comme ça : ce qui fait, à mon avis, dissiper la relation imaginaire sur laquelle la jeune fille s’appuyait où le symbolique reste représenté quand même dans cette relation imaginaire-symbolique puisque le pénis prend cette position puisque la dame peut donner ce pénis qu’elle n’a pas. Alors le sujet se retrouve livré au réel, à la situation de sa condition de sujet réel, c’est-à-dire cet amour le plus idéalisé est ce qui était cherché dans la femme comme objet central de toute l’économie libidinale, le phallus. Le phallus comme définition est support – alors ce moment m’a évoqué les contes d’Hoffman – le phallus comme définition est support du manque à être, ce support symbolique reste un manque à être. Le niederkommen, venir vers le bas, se laisser tomber, est un acte symbolique, elle renaît, il y a une renaissance avec toute la valeur signifiante du terme en allemand qui indique une sorte d’accouchement symbolique dans un mouvement symbolique réflexif, elle s’accouche elle-même, elle se fait elle-même cet enfant qu’elle n’a pas, en se détruisant. Ce qui laisse apparaître en arrière-plan la figure paternelle dans un rapport à une constante dans l’inconscient de cet amour pour ce père qui constitue le véritable ressort de cette perversion. Merci.

Bernard Vandermersch – Est-ce que c’est Lacan qui dit la fin, l’histoire de quand elle bascule sur le chemin de fer de ceinture, cette histoire de niederkommen, d’un geste symbolique par lequel elle s’auto engendre, ou est-ce qu’il s’agit tout simplement d’une éjection du monde symbolique, c’est-à-dire un passage à l’acte ? Est-ce qu’il faut y chercher ? Freud insiste aussi sur le niederkommen qui veut dire aussi accoucher,  enfin accoucher en mourant, elle aurait pu crever, elle se jette, c’est une tentative de suicide et c’est un suicide compulsif,  la dame lui dit : allez c’est fini. Je ne vois pas du tout ça comme une réalisation symbolique d’un auto-engendrement. Je ne vois pas l’intérêt de sauver les meubles, là. À mon avis, l’issue est une sortie de la scène.

Marc Darmon – Le passage à l’acte répond à une logique du signifiant.

Bernard Vandermersch – Il répond à une logique du signifiant.

Marc Darmon – Oui mais comment si c’est niederkommen ?

Bernard Vandermersch – Oui mais enfin, d’abord qui dit niederkommen ?

Marc Darmon – C’est Freud

Bernard Vandermersch – Oui, Freud dit elle est tombée par dessus, elle s’est jetée. D’ailleurs je ne sais pas si se jeter du pont, on dirait une niederkommen.

Marc Darmon – C’est mettre bas.

Bernard Vandermersch – C’est mettre bas, oui mais

Julien Maucade – C’est accoucher.

Marc Darmon – C’est aussi tomber.

Julien Maucade – Dans le passage à l’acte des adolescents, on trouve toujours une dimension symbolique, il n’y a pas une exclusion du symbolique. Lacan renvoie ça aussi à la mauvaise interprétation de Freud, du cas. Il dit qu’il s’est trompé.

Bernard Vandermersch – C’est à propos du rêve qu’il s’est trompé.

Julien Maucade – Oui, mais il ramène tout à lui. Je termine. Quand la relation à la dame disparaît avec le regard furieux du père qui la rejette aussi, c’est un parlêtre cette jeune fille, donc elle s’accroche à une parole mais dans un passage à l’acte. C’est pour ça que je garde la dimension symbolique.

Pierre-Henri Cathelineau – La dimension symbolique, Lacan y insiste à la fin. Il dit : «  Ce qui est à proprement parler désiré chez elle, c’est justement ce qui lui manque, et ce qui lui manque dans cette occasion c’est le retour à l’objet primordial dont le sujet allait trouver l’équivalent, le substitut imaginaire, dans l’enfant. C’est précisément le phallus. Ce qui – à l’extrême, dans l’amour le plus idéalisé – est cherché dans la femme […] » Donc la dimension symbolique elle est …

Bernard Vandermersch – Elle est là bien avant, elle est là tout à fait avant. Il est clair que la situation est symboliquement structurée. Ce défi à l’égard du père qui est en même temps un appel à l’amour du père, il y a un transfert sur le père, c’est clair.

Julien Maucade – Juste ce que je dis, c’est que dans le suicide il y a un appel au père aussi.

Valentin Nusinovici – Ça dépend des suicides.

Bernard Vandermersch – Pas tous les suicides.

Julien Maucade – Tentative de suicide. Non, dans ce cas.

Bernard Vandermersch – Oui, mais là il est clair que ce n’est pas un suicide ruminé, préparé, c’est quelque chose qui se fait dans le passage à l’acte et qui est manifestement lié à la dame. Un des éléments du tripode cède là. Allez, on arrête ça, et alors tout d’un coup toute sa position de défi à l’égard du père ne tient plus. Pourquoi pas niederkommen et s’auto engendrer, mais ça resterait à ce moment-là complètement opaque à la patiente.

Julien Maucade – Mais ça peut être hors langage ?

Bernard Vandermersch – Mais le suicide c’est une éjection de la scène. Quand tu as un truc comme ça, un raptus, il y a quelque chose qui tenait le sujet évidemment dans le champ du signifiant, et qui vient à disparaître. Il lui manque quelque chose, il n’y a plus de soutien. Je ne sais pas comment dire. Je n’ai rien contre le fait qu’on associe niederkommen à l’accouchement mais je ne vois pas qui accouche là-dedans.

Pierre-Henri Cathelineau – Non mais la structure symbolique est sous-jacente à l’opération, tu l’as dit toi-même. Donc la dimension d’éjection est tempérée par l’idée d’une dimension symbolique sur laquelle insiste Lacan en conclusion.

Valentin Nusinovici – Ce que tu veux dire, Bernard, c’est qu’il n’y a aucun progrès symbolique dans l’affaire ? Bien sûr que le signifiant s’éjecte du signifiant mais quand elle s’éjecte dans le réel, il n’y a aucun progrès symbolique.

Bernard Vandermersch – Et après je ne sais même pas, d’ailleurs je ne sais pas si Freud a repris le signifiant avec elle dans la cure, je ne me souviens pas qu’il en dit quoique ce soit, mais je ne vois pas en quoi ça fait un progrès symbolique de dire que vous êtes auto engendrée.

Julien Maucade – Ce que je discute, c’est comment dans le passage à l’acte, tu peux dire que le symbolique est complètement exclu ? Il n’y a pas un passage à l’acte pur.

Bernard Vandermersch – Le passage à l’acte c’est l’exclusion du symbolique et c’est à partir d’une structure symbolique, on est des êtres humains, parlants, il est clair que pour se tenir, il faut être soutenu par un signifiant qui me représente auprès d’un autre signifiant, et là on est dans une position hautement symbolique. Elle est en train de se balader sous les fenêtres des bureaux du père, alors elle ne s’attendait peut-être pas à le trouver dans la rue, le père est là.

Julien Maucade – Elle le cherchait quand même, elle l’a trouvé.

Bernard Vandermersch – Comme on dit, elle l’a cherché, ce qui ne veut pas dire qu’elle l’a cherché vraiment, enfin elle le cherchait comme ça, ça arrive.

Julien Maucade – Ça, c’est la question du hasard qui n’est pas un hasard.

Bernard Vandermersch – Et à propos de défi ce que tu rapportais et que je ne savais pas, c’est qu’un premier temps aurait été qu’elle se sauve ?

Julien Maucade – Oui, elle est partie,

Bernard Vandermersch – Elle a fui.

Julien Maucade – Juste après le regard du père.

Bernard Vandermersch – L’histoire du défi, c’est un défi précaire. Parce que ce n’était pas le moment de se débiner, c’était là l’occasion de montrer qu’on était vraiment dans le défi. Là, elle cède quelque chose, elle revient.

Julien Maucade – Elle revient à la dame.

Bernard Vandermersch – Non, mais premièrement, elle cède sur sa position de défi, elle ne peut pas la soutenir ; deuxièmement, elle revient et il reste la dame  et l’autre lui dit : ça va, on arrête là. Le tripode s’effondre complètement.

Julien Maucade – J’ai une autre lecture. Pourquoi pas, c’est un point de vue. Mon point de vue, c’est que dans sa fuite, elle garde le défi au père. Elle aurait mieux fait de continuer à fuir. Seulement son retour à la dame…

Bernard Vandermersch – Dans un défi tu ne fuis pas, un défi, ça ne consiste pas à se débiner.

Julien Maucade – Dans la fuite, elle garde une relation entre elles et le père c’est-à-dire qu’il y a ce regard furieux. Le fait de revenir à la dame qui lui dit, alors dégage, je ne veux plus te voir, c’est ça où le défi tombe. Parce que tant qu’elle était avec la dame, c’était une défiance envers le père, voilà, c’est comme ça que je lis l’histoire. Mais le fait de revenir à la dame et la dame lui dit : il ne faut plus qu’on se voit, il n’y a plus de défiance au père et même le père disparaît. Mais je peux être d’accord avec toi, c’est qu’il y a certains suicides, dans certains cas, effectivement le symbolique n’y est pas du tout.

Bernard Vandermersch – Là, c’est un passage à l’acte qui vient après un acting out. Lacan a bien montré que toute la conduite de cette fille demande à être interprétée. Et l’interprétation qui lui vient c’est qu’il déclenche le passage à l’acte. Ça a manqué de mots, ça a manqué de laïus à ce moment-là, entre le père et la fille. Et ce qui est formidable chez Lacan c’est de bien montrer toute la dimension de donner ce qu’on n’a pas.

Julien Maucade – Ce n’est pas le manque de l’objet, c’est le manque qui est important.

Marc Darmon – Elle est l’objet.

Bernard Vandermersch – Elle est l’objet, quand elle se jette, oui. Le problème, c’est qu’à ce moment-là Lacan n’a pas assez spécifié l’objet a.

Julien Maucade – Il n’est pas encore là.

Marc Darmon – Il faut lire ça…

Bernard Vandermersch – On peut le lire comme ça bien sûr, on le lit comme ça. Ça manque un peu, on voit bien qu’il a été obligé de théoriser, le a-a’ a été obligé de changer…

Julien Maucade – On n’est pas autorisé à parler d’objet a encore.

Texte relu par l’auteur.

Transcripteurs : Dominique Foisnet Latour, Érika Croisé Uhl, Dalila Bouamrirene, Inès Segré.

Relecteurs : Dominique Foisnet Latour, Érika Croisé Uhl

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