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Rendre à César...

LANDMAN Claude
Date publication : 10/04/2019

 

                                  

                                                           Rendre à César…

 

 

                                                            Claude Landman

 

 

                                                 20 janvier 2019

 

 

        Il était beau, il s’appelait Jules

        Il n’avait pas encore fauté

        Quand certain soir au crépuscule

        Par le désir il fut hanté

        Juste à ce moment une brunette

        Qui descendait de l’autobus

        Lui dit « Viens-tu dans ma chambrette ?

        J’habite au quartier Picpus… »

 

        Refrain

        Amour ! Amour ! Tu fais faire des folies

        Amour ! Amour ! Tu nous fait bien du mal

        Il soupira. « Si je faute ma mie

        M’épouseras-tu ? « Oui » - C’était fatal !

 

        Mais quand il s’eût donné bêtement

        Elle lui dit : « Maintenant va-t-en ! »

        Et le jeta dehors de sa maison

        Sans lui rendre son pantalon.

        C’est alors qu’il comprit

        Sa honte et sa misère.

        Un malaise le prit :

        Jules était fils père

 

        Afin d’dissimuler sa faute

        Il prit d’affreuses précautions

        Il serra ses entrecôtes

        Et fit élargir ses caleçons

        Mais un jour il perdit sa place

        Le patron l’ayant fait appeler

        « T’as fauté, je te chasse :

        Faut pas d’fils-père à l’atelier »

 

        Refrain

        Amour ! Amour ! Tu fais faire des folies

        Amour ! Amour ! Tu nous fait bien du mal !

        Pour oublier, il sombra dans l’orgie

        Il but du cidre et de l’Urodonal.

 

        Alors à Montmartre là-haut

        On l’vit rouler dans le ruisseau

        Tandis que d’joyeux noctambules

        Venaient tirer l’oreille à Jules.
        Et de son pauvre corps

        Les filles abusèrent :

        On n’est pas respecté

        Quand on est fils-père.

 

        Un soir dans une louche officine

        Il entra décidé à tout

        Et vit une femme, une gourgandine,

        Qui s’appelait madame Guettautrou.

        Pour faire disparaître les traces

        De la faute du pauvre gueux

        Elle lui charcuta la carcasse

        En se servant d’une pelle à feu.

 

        Refrain

        Amour ! Amour ! Tu fais faire des folies

        Amour ! Amour ! Tu nous fait bien du mal !

        Le pauvre gars faillit perdre la vie

        Hier il est sorti de l’hôpital.

 

        Et maintenant pâle et flétri

        Le ventre et les seins plein de plis

        Sur le Sébasto on peut le voir

        Il est devenu fils du trottoir !

        Mariez-vous jeunes gens

        Avant d’vous laisser faire

        Ne faites pas comme Jules

        Le malheureux fils-père…

 

  Je suis fils-père, telle est la position fantasmatique que Lacan attribue à Ferenczi, en référence à la chanson de Georgius dont je viens de vous lire les paroles, et qu’il considère comme sa contribution au ressort du transfert où quelque chose de son désir est parfaitement lisible. Comment interpréter cette remarque de Lacan ?

Il est certain qu’à lire certains articles de Ferenczi et tout particulièrement son Journal clinique écrit en 1932, un an avant sa mort et commencé dans les semaines qui ont suivi un échange de lettres décisif avec Freud dans lequel ce dernier, selon ses propres termes, lui administre une brutale admonition provenant du père à propos de la technique du baiser, deux remarques s’imposent.

La première est l’obstination avec laquelle le Cher fils, puisque c’est ainsi que Freud l’appelait, le cher fils-père, tente de trouver ce qui serait la voie d’une résolution du transfert qui a fait défaut pour lui, je dirais, par tous les moyens et au prix de tous les forçages et de toutes les errances techniques que nous connaissons, de l’élasticité à la technique active, puis à la passivité totale, jusqu’à l’analyse mutuelle où analyste et analysant échangent leur place un jour sur deux, sans compter la technique du baiser que je viens d’évoquer. Dans Confusion de langue entre l’adulte et l’enfant, il avance ceci :

Les parents et les adultes devraient apprendre à reconnaître, derrière l’amour de transfert, soumission ou adoration de nos enfants, patients, élèves, le désir nostalgique de se libérer de cet amour opprimant. Si on aide l’enfant, le patient ou l’élève, à abandonner cette identification, et à se défendre de ce transfert pesant, on peut dire que l’on a réussi à faire accéder la personnalité à un niveau plus élevé.

Notons que cette proposition se retourne d’une manière symétrique, lorsque c’est l’agressivité qui se manifeste dans le transfert. Ainsi dans le cas de la patiente qu’il appelle B. dans son Journal clinique, qui présentait la particularité, du fait d’un jeu d’identifications, lorsqu’elle devenait la mère vociférante et que Ferenczi se contentait de lui répondre de manière stéréotypée : Qu’est-ce qui vous vient à l’esprit ? elle présentait donc cette particularité de devenir littéralement enragée et de réclamer à cor et à cri : Mais, bon Dieu, faites quelque chose, agissez, sinon nous n’avancerons pas d’un pas !

Dans ce cas, nous dit Ferenczi :

On en vint à se demander comment cela se passerait si soudain nous inversions les rôles, à savoir si je m’allongeais sur le divan et qu’elle s’installât confortablement dans mon fauteuil. Je voulais juste lui montrer ce qu’était l’association libre, et qu’elle me montre comment serait un comportement correct de l’analyste. Je me réjouis de ma liberté retrouvée et de la licence qui m’était autorisée. En contraste avec les vociférations et insultes, j’exigeai de la tendresse, de la gentillesse (je lui demandai de me caresser la tête, je souhaitai être récompensé de tous mes efforts par de l’affection, de la tendresse, des étreintes et des baisers), mais je reconnaissais ainsi à quel point c’était contre mon gré que je restais dans l’autre situation, où il ne m’était permis que d’endurer et à peine de demander quelque chose en échange. Voilà ce qui caractérise typiquement l’attitude quelque peu enfantine de l’homme à l’égard d’une femme. Non moins caractéristique, cependant, fut la réaction de la pseudo-analyste ; elle était disposée, sans façons, à se plier à tous mes désirs, elle dut même reconnaître que le sentiment de la pudeur et de la retenue lui était presque étranger ; elle eut un peu peur, mais pas trop, à l’idée : « Comment pourrais-je être analyste, si je cède si facilement aux désirs de mes clients ? »

La seconde remarque qu’appelle le repérage par Lacan de la position de fils-père chez Ferenczi dans le transfert, est la perception par ce dernier que l’amour, l’amour de transfert poussé à son terme aboutit à réduire l’analyste, paré au départ de toutes les brillances, à la position d’un objet rejeté, délaissé, déchu. Mais loin que cette perception soit structurale, c’est la position de la victime qui est privilégiée, position qui là encore est susceptible de se retourner en celle du bourreau. Alternance repérable dans l’attitude qui fut celle de Ferenczi à l’endroit de Freud, comme à l’endroit de certains de ses patientes et patients et qui profile la dimension de la perversion à son horizon. On se souvient à ce propos du reproche permanent adressé à Freud, d’avoir été successivement trop gentil et trop sévère avec lui et de l’avoir, si je puis dire, engrossé et abandonné comme le pauvre Jules de la chanson. Mais l’on se souvient également de l’insistance que mit Ferenczi, dans les dernières années de sa vie, à traquer les moindres défauts de Freud et à déformer systématiquement son œuvre. Ce qu’il n’est pas impossible d’interpréter comme une provocation afin de faire avouer à Freud sa souffrance, position qu’il refusa d’endosser, restant, mais c’est là aussi un problème, à la place d’un père ferme et serein.

Au point où j’en suis de mon exposé, il paraît clair que l’ensemble des difficultés et des impasses rencontrées, en particulier par Ferenczi, mais également à certains égards par Freud, tiennent au défaut de l’appui qu’ils auraient pu prendre sur l’écriture par Lacan de l’objet petit a. Mais sommes-nous nous-mêmes, toujours en mesure de faire fonctionner cette écriture dans la pratique de nos cures et notamment dans les cas qui relèvent de la nouvelle économie psychique ?

Pour tenter, non pas de répondre à cette question, mais d’éclairer cette fonction de l’objet a, je me référerai au séminaire de 1968-69 D’un Autre à L’autre, dans lequel Lacan introduit pour la première fois ce qu’il appelle, en référence à Marx, au marché et à la plus-value, la fonction du plus-de-jouir, dont je vous rappelle qu’il correspond à une place dans la structure du discours, ainsi qu’il sera établi l’année suivante, place que l’objet petit a pourra venir occuper dans le discours du Maître ou le discours capitaliste, mais pas dans les autres discours.

Il reprend également dans ce séminaire et à nouveaux frais la question de la perversion, d’où mon choix, à partir d’une définition de l’objet petit a situé comme effet du Symbolique dans l’Imaginaire. Imaginaire dont Lacan avance qu’il n’est pas substantiel mais qu’il ne tient sa consistance que d’un trou. Ce qui implique, outre la non-reprise du fétichisme et des homosexualités, une nouvelle présentation du stade du miroir et de ce que s’y trouve mis en jeu. En 1966, dans De nos antécédents, nous pouvons lire que :

Ce qui se manipule dans le triomphe de l’assomption de l’image du corps au miroir, c’est cet objet le plus évanouissant à n’y apparaître qu’en marge : l’échange des regards, manifeste à ce que l’enfant se retourne vers celui qui de quelque façon l’assiste, fût-ce seulement de ce qu’il assiste à son jeu.

L’enjeu, et c’est ce qui est nouveau, n’est pas la maîtrise par la vision, mais l’objet scopique comme objet pouvant manquer au champ de l’Autre. Ce manque dans l’Autre n’est pas le manque symbolique, S de A barré, mais un manque dans l’imaginaire : - phi. C’est en ce lieu vide que peut se poser l’objet a, le regard. Le virement du symbolique à l’imaginaire qui se produit dans ce séminaire, de S de grand a barré à – phi, est indiqué dans son titre D’un Autre avec un grand A, à L’autre, écrit avec un petit a.

 Et plus loin, Lacan ajoute :

Ajoutons-y ce qu’un jour un film, pris tout à fait hors de notre propos, montra aux nôtres, d’une petite fille se confrontant nue au miroir : sa main en éclair croisant, d’un travers gauche, le manque phallique.

Il convient de saisir ici avec Lacan, que c’est le croisement des regards qui vient recouvrir le manque phallique, croisement ponctuel puisqu’il n’atteint que l’objet le plus évanescent qui soit : l’objet de la pulsion scopique.

Mais revenons maintenant à la définition de l’objet petit a comme effet du symbolique dans l’imaginaire :

Pour qu’il y ait du symbolique, il faut que se compte au moins 1, nous dit Lacan. Et il ajoute :

ce comptage, quel qu’il soit, à quelque niveau de structure que nous le placions dans le symbolique, a cet effet dans l’imaginaire, d’y faire apparaître l’objet petit a.

Mais comme nous venons de le voir, c’est cet objet petit a qui fait tenir l’image spéculaire qui est au principe du narcissisme.

Un détour paraît ici nécessaire. Le trou dans l’imaginaire que constitue le manque phallique, - phi, n’est pas à entendre comme ce qui vient se produire sur une surface déjà constituée comme totalité. Au contraire, ce trou, par sa structure de bord, engendre cette figure, comme le zéro ou plus exactement l’ensemble vide, engendre la suite des nombres naturels ou encore la répétition des signifiants dans l’Autre, S1, S2, S3… selon la structure minimale de la paire ordonnée.

        C’est en tant que les différents objets petit a relèvent de cette structure de bord qu’ils peuvent venir boucher le manque dans l’Autre dont nous avons vu qu’il était un manque dans l’imaginaire.

        C’est à partir de ce constat que Lacan avance que le pervers est celui qui se consacre à boucher le trou dans l’Autre, le manque dans l’imaginaire, le – phi. Et dans la mesure où comme nous l’avons vu, l’objet petit a est un effet du symbolique, du un comptable, il tente de rendre à César ce qui appartient à César, c’est-à-dire que sa visée est de constituer un Autre non barré. En ce sens, on pourrait dire que le pervers est impérial dans sa perversion puisqu’à l’instar des empires, il méconnaît que le fantasme du Un totalisant repose sur l’existence du un comptable et que ce que l’on a appelé les empires ne devaient leur existence qu’aux emporions, aux magasins où tout est bien rangé, classé, numéroté, répertorié.

        C’est ainsi que l’on peut entendre la réponse du Christ aux pharisiens qui lui demandaient, non sans arrière-pensées politiques, s’il fallait payer l’impôt, le tribut à César. En leur enjoignant de lui montrer un denier à l’effigie de César, il leur montrait peut-être que l’empire ne tenait sa puissance que du fiduciaire, du numéraire, du un comptable.

À cet égard, l’outil informatique, la puissance du numérique est susceptible de nourrir bien des rêves totalisants, déjà en partie réalisés par big data, voire totalitaires en utilisant l’instrument numérique au service de la politique.

        Dans la clinique, et je terminerai cursivement sur ce point, c’est dans la position dite anaclitique où le réel du corps dépend du symbolique, du grand Autre, maternel le plus souvent, qui y inscrit un signifiant insu du sujet, que la perversion est à situer.

        Il y a cette fameuse observation d’Hélène Deutsch sur un de ses patients homosexuels qui présentait une phobie des poules, que Lacan évoque dans D’un Autre à l’autre, et dans laquelle il est clairement repérable que le signifiant poule se trouve inscrit chez ce sujet par la mère. Ils allaient en effet chercher des œufs ensemble et lorsqu’elle lui donnait le bain, elle le palpait comme on palpe une poule qui va pondre. Jusqu’au moment, moment logique et non pas chronologique, où cette position anaclitique, être la poule de luxe de la mère, entre en conflit avec la position narcissique dans laquelle le sujet entre en rivalité virile avec son grand frère qui l’attrape par derrière et le maîtrise en le traitant de poule, venant faire résonner ainsi le signifiant qui était insu de lui-même. Moment dramatique et conflictuel pour le sujet qui ne se résout momentanément que grâce à l’apparition d’une phobie des poules.

         Cette position anaclitique entre donc en conflit avec la position narcissique, dans la mesure où la fente phallique ne peut jamais y être complètement et durablement recouverte par l’objet petit a, ainsi que nous l’avons vu dans la reprise par Lacan du stade du miroir.


 

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