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À propos de la réédition de Ernest Jones

CHASSAING Jean-Louis
Date publication : 09/04/2019

 

Ernest Jones
(Réédition actuelle)

Théorie et pratique de la PSYCHANALYSE
Désir/Payot
Collection dirigée par Juan David Nasio
(2019)

Jean-Louis Chassaing

Qui lit encore Freud ? Et qui lit Ernest Jones ?
Trop vite réduit à un, voire « au » fidèle suiveur de Freud son maître, à son serviteur sans originalité autre que celle du « béni oui oui », Ernest Jones a pâti de cette accusation ironique si ce n’est méprisante. As-t-on lu sa biographie de Freud ? Les propos sont certes moins acerbes, moins percutants, parfois sans doute moins perspicaces que ceux d’autres auteurs « biographes » importants, tels Fritz Wittels ou Siegfried Bernfeld. Pourtant en relisant son « épisode cocaïne » dans cette biographie les mots sont justes, inventifs, éclairants sur la personnalité de Freud et sur l’engagement du maitre, sur ses études. Le propos n’est pas sans critique ou sans jugement. Il est le plus souvent élogieux, et ces répétitions d’éloges peuvent irriter, mais il y a une observation relativement distante et un jugement qui tente de s’éloigner de la seule admiration.

Mais ici il ne s’agit pas du biographe mais de la réédition des textes d’Ernest Jones, dans la collection dirigée par Juan David Nasio chez Payot (Désir/Payot). Papers on Psycho-Analysis, textes de 1948 pour la Cinquième édition, édités chez Baillière, Thindall & Co, Ltd., Londres, jusque là introuvables bien qu’édités en 1969 et 1997 aux éditions Payot/Rivages. Dans sa préface de la Cinquième édition, septembre 1948, Jones précise que depuis la première parution trente cinq ans auparavant, et depuis la précédente, la Quatrième donc, 14 articles ont été supprimés et remplacés par 9 autres plus récents. Ainsi nous nous trouvons devant un travail de 27 chapitres. Notamment devant le fameux article La théorie du symbolisme rédigé le 29 janvier 1916, article qui inspira à Lacan son célèbre texte publié dans les « Ecrits » (1966) : A la mémoire d’Ernest Jones. Sur sa théorie du symbolisme (mars 1959).


Toutefois grâce à la collection « Psychanalyse » dirigée par Jacques Sédat nous pouvions lire certains des autres textes d’Ernest Jones. Lacan dans le séminaire 1965-1966 « L’objet de la psychanalyse » notamment rend hommage à « un des plus grands », « un des meilleurs » (leçon du 20 avril), et s’appuie sur ses textes pour une étude sur la féminité. En effet la réédition dans la collection citée plus haut de la revue « La Psychanalyse. Structure et enseignement freudiens de la Société française de Psychanalyse » permet dans son numéro 7 la Sexualité féminine de lire les textes dont parle Lacan à son séminaire.  La phase précoce du développement de la sexualité féminine (1927), La phase phallique (1932), ainsi que l’article de Joan Rivière cité par Lacan La féminité en tant que mascarade (1929).

La lecture de ces trois textes, et celle à leur sujet de Lacan permettent de constater les bases, et les progrès. Dans les articles de Jones et de Rivière par exemple on peut relever l’appui de la théorie essentiellement sur l’organe. Il est question, largement, du pénis, du vagin (un peu), malgré des précautions dénonçant le phallocentrisme en début de textes ! Déjà on peut rendre grâce à Lacan d’avoir recentré les « choses » sur le langage, d’avoir décollé globalement du « petit pipi »… Dans ces textes des « anciens » la référence explicite au langage manque, peut-on dire aujourd’hui. Ce qui donne cette impression vieillie, datée dont les détracteurs de la psychanalyse usent et abusent sans pour autant avoir pénétré les pertinences et les hésitations, les hypothèses courageuses, cliniques de cette « nouvelle science ». Cliniques car ces essais s’appuient sur la clinique : cinq cas d’homosexualité féminine pour Jones, un cas notamment, intéressant, développé par Joan Rivière.


Ces hypothèses théoriques, datées mais donnant des appuis, hypothèses reprises par Lacan, sont manifestement dans des registres imaginaires et réels. De même les mots frustration, privation, castration sont amenés, sans précisions bien sûr. La question du phallus n’apparaît pas même s’il est sans doute sous-jacent. Il s’agit du pénis et du père, et la relation de la petite fille à la mère est peu évoquée également, sauf par Joan Rivière de façon plus marquée. Bref des bases sont posées, dans la continuité de Freud, qui est peu cité, les auteurs faisant référence à des analystes femmes, Karen Horney, Hélène Deutsch et Mélanie Klein. Ainsi dans ce texte Jones avance des hypothèses nouvelles, et sa fidèle admiration pour Freud n’apparaît pas d’évidence, seule la référence au fondateur est évoquée.


En lisant ces textes, Ernest Jones et Joan Rivière se citent l’un l’autre dans un travail quasi commun, on ne peut également que penser aux textes de Freud sur la féminité. Textes tardifs, 1931 et 1933, dans lesquels Freud développe plus précisément une pensée, plus claire, mais on peut se demander s’il n’a pas lu ses élèves et collègues. L’importance qu’il donne ici à la relation de la petite fille avec sa mère est plus largement développée, mais certains traits semblent en germe dans les textes de Jones et de Rivière. Lacan dit d’ailleurs que Jones approche des choses très justes mais qu’il n’a pas les moyens, les outils notamment celui de la structure pour les aligner explicitement.
Ainsi Jones avance des hypothèses, et des mots. Il interroge le complexe de castration et la peur qu’il provoque, chez le garçon, et se demande quel en est le correspondant chez la fille. Une remarque très juste approche la question : de quoi aurait-elle peur si (puisque) elle se trouve déjà castrée ? Mais il part dans des considérations plus psychologiques, et il va cependant amener son concept-« mot grec » d’aphanisis. Aphanisis de quoi ? Jones énonce que chez le névrosé la castration, « qui n’est que partielle », est assimilée à la perte totale, l’extinction globale, générale de… l’envie de plaisir. « Extinction totale et permanente de l’aptitude au plaisir sexuel… et même l’absence de toute occasion à éprouver ce plaisir… ». La traduction, de l’anglais, de la réédition actuelle par Annette Stronk est la suivante : « …l’abolition totale et donc permanente de la capacité (et de l’occasion) de jouir ». Lacan reprend Muriel Drazien qui présente ce texte au séminaire et qui traduit par perte, aphanisis du désir. Il interroge aussi sur le mot privation, d’importance dans les textes. Il reprend l’anglais wish, qui n’est pas désir mais vœu, et même demande ce qui est intéressant. L’usage de ce mot désir est par trop galvaudé sauf à le rapporter à l’inconscient et non comme le dit Lacan au vœu, à la demande… Equivoques trop fréquentes… De même il corrige : « perdre la capacité de… sexual enjoyment.. » Jouissance, « à combiner avec Lust » qui semble meilleur…

Lacan connaît les classiques. Il s’y réfère. Il est toujours intéressant voire important de pouvoir s’y reporter et la réédition des textes de Jones apporte des éclairages sur la constitution de cette praxis qu’est la psychanalyse. Cela ne concerne pas seulement l’Histoire, mais celle des concepts également ce qui permet de mieux en intégrer ....les sens.

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