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Diversité des temps de l'interprétation -Transcription de la Conférence du Grand Séminaire de l'ALI par Christiane Lacôte-Destribats - 22 janvier 2019

LACÔTE-DESTRIBATS Christiane
Date publication : 02/04/2019

 

Diversité des temps de l’interprétation.

22 janvier 2019.

Ch. Lacôte-Destribats

Il faut du temps pour qu’une interprétation s’inscrive, même si elle est parfois reçue de manière fulgurante comme une trouvaille. Comment et selon quels temps cette inscription est-elle possible ?

 

Les questions que je me pose sur l’interprétation croisent celles que mes amis et collègues ont commencé à poser à propos de ce qui est actuellement possible ou quasi impossible ou encore difficile pour la psychanalyse aujourd’hui.

Je ne reviendrai pas sur leurs descriptions équilibrées d’ailleurs, nuancées aussi. Je pense ainsi au précédent exposé, celui de Jean-Pierre Lebrun, qui prenait appui sur la leçon inaugurale de Charles Melman, et qui montrait qu’il s’agissait moins de nouveauté que du fait que certains éléments qui étaient restés comme masqués venaient au jour de façon insistante et prenaient toute la place actuellement. Les proportions se sont déplacées et cela change la donne.

Je prendrais les questions qui se posent à propos de ce qui fait l’efficacité de cette opération qu’est l’interprétation dans une cure, sous l’angle du temps et de l’inscription possible de cette intervention pour un sujet. C’est à dessein que je saisis le mot d’opération qui suppose un processus, et donc une complexité temporelle.   

Ces questions ont été activées par la lecture du livre de Hartmut Rosa Aliénation et accélération(2010 en Allemagne) , par ce que dit Lacan sur l’effet réel de sens qui est requis pour une interprétation, enfin, par ce que j’ai pu entendre de mes patients.

Dans RSI[1]Lacan dit ceci : « Ce que j’essaie de faire ici…est tout de même destiné à changer la perspective sur ce qu’il en est de l’effet de sens. Je dirais que ça consiste cet effet de sens, à le serrer, à le serrer mais à condition que ce soit de la bonne façon, à savoir à le serrer d’un nœud, et pas n’importe lequel. Je suis très étonné de réussir à substituer, je le crois, cet effet de sens tel qu’il fasse nœud, et nœud de la bonne façon, à ce que j’appellerai ce qui se produit en un point parfaitement désignable, désignable sur ce nœud même, ceci dont je ne crois pas du tout participer, si ce n’est en ce point précis, et qui s’appelle l’effet de fascination. » 

Auparavant, dans ce même texte, il dit que « l’interprétation analytique implique tout à fait une bascule dans la portée de cet effet de sens. Il est certain qu’elle porte…d’une façon qui va plus loin que la parole. » Et encore : « L’effet de sens exigible du discours analytique n’est pas imaginaire, il n’est pas non plus symbolique, il faut qu’il soit réel ».

Dans les séminaires antérieurs, toute la réflexion se focalisait sur l’aspect imaginaire du sens qu’il fallait débouter en favorisant dans l’écoute ce qu’il y aurait de non-sens afin de dégager de possibles jeux de signifiants.

Ceci demeure précieux, à la condition de ne pas se fier à cet aspect « tuyau de poële » si justement décrié car il n’inscrit rien. Est-ce que la beauté d’une série de métaphores poétiques est un mode d’inscription ? A la suite du texte que je citais, Lacan déclare que ces effets de fascination sont proprement les ressources de l’art, mais que l’analyse se porte sur un autre registre.

Mais, direz-vous, il dit aussi, et avec force, qu’une interprétation ne peut être que poétique, et que nous ne sommes pas poètes assez. Ici, point de contradiction. En effet, ce qui compte pour l’analyste, dans une métaphore réussie, c’est qu’un sujet puisse y inscrire sa division, se déterminer dans l’erre de la métaphore, qui est la première lettre du mot Réel, et aussi ce réel du temps que prend toute opération. 

Que l’inscription d’un jeu de signifiants se conclue après-coup, et parfois sur le mode d’un futur antérieur, n’implique pas que l’on ne doive pas s’intéresser au fameux « temps pour comprendre » dont parle Lacan. Or ces temps sont divers et parcourent parfois des trajets qui se continuent selon différents moments d’une analyse et même selon les transferts entretenus avec différents analystes. Les trajets se font aussi, sur certains jeux de signifiants, selon l’imaginaire, le symbolique ou le réel. Lacan parle, à la suite des textes que j’ai cités, de l’impact esthétique provoqué par ce qu’il appelle avec humour une « ondulation imaginaire »[2] ! Ce n’est pas rien, et il ne faut pas la négliger, car elle tient en mémoire quelque chose qui est en suspens et qui peut se conclure peut-être. L’imaginaire est en effet le lieu du possible et cela peut rester une quasi éternité avant que tout d’un coup quelque chose de contingent vienne bousculer ce suspens.

Ce contingent, cela peut venir du transfert, avec cette personne tout de même réelle ! qu’est l’analyste, ou bien encore quelque événement qui surgit à l’horizon de la vie privée ou sociale de ce patient. Cela peut venir aussi d’une intervention imprévisible de l’analyste, à la manière du maître zen dont parle Lacan. De toutes les manières, il s’agit de l’incalculable qui vient heurter le calcul ondulant des possibles.

Je me souviens ainsi d’une patiente qui était d’une immobilité faite de toutes les endurances possibles, mais qui n’arrivait pas à des décisions de courage. Car l’endurance parfois est le contraire du courage. La mort de sa mère fut pour elle une souffrance de plus. Cependant, il y eut un événement au cours de ce deuil qui fut déterminant : l’absence hostile, totale et imprévue de sa parente la plus proche. C’était un coup terrible. Plus fort même que le deuil qui avait été longuement prévisible. A ce moment-là, le signifiant abandon tout d’un coup prend sens réel pour elle, non pas tant celui-là que d’autres, plus anciens, qui étaient restés comme dans un camp retranché, immobilisés. Pour cette patiente, l’adresse ultime avait été sa mère, elle le savait bien du reste. Mais la non réponse de cette parente très proche, à ce moment, lui fit re-parcourir les abandons successifs, dont le plus important avait été celui de son mari, et le mot abandon put reprendre un cours significatif, jusque dans le jeu de mots érotique qu’il fait entendre et permet de développer alors le thème de sa peur des hommes.  Pourquoi cela ? Pourquoi cela à ce moment et pas auparavant où ce mot avait pourtant « ondulé », de façon imaginaire sans doute, de multiples façons ? Pourquoi ce mot avait-il bloqué toute tentative de vie amoureuse nouvelle comme s’il avait été stocké dans une succession consciente de parcours sans issue ? Sans issue parce que cela était enclos dans le sac aussi imaginaire qu’immobile des possibles. 

La question plus générale est celle-ci : Comment faire une place au contingent dans l’interprétation ? Ce contingent qui marque la place du réel.

Mais quel est le lien entre cette place de la contingence et l’inscription du réel de l’effet de sens ?

Lacan dit lui-même dans la suite de ce texte qu’invoquer l’importance du transfert est juste mais n’éclaire rien.

Il faut en spécifier les ressorts. Et, comme dans la vie amoureuse ordinaire, ce que nous sommes pour nos patients nous échappe et leur attachement et leur confiance, qui donnent un certain poids parfois à nos paroles, sont liés à des hasards de rencontre, sur une attitude, une mimique, des habitudes qui leur rappellent des choses fort anciennes. Disons que l’abandon soudain de cette parente à la mort de sa mère n’avait laissé à cette patiente que la confiance qu’elle avait en moi mais aussi l’assurance que je lui faisais confiance à elle, dans cette solitude.

Ceci est fréquent dans l’analyse d’enfant. Je me souviens d’un petit garçon de cinq ans qui me raconte des « blagues » dit-il. Il s’agit que j’en rie avec lui, que je les apprécie. Il s’agit que s’il me raconte des fariboles et me dit « c’est une blague », que j’en rie et que je saisisse avec lui la différence entre vrai et faux et la fiction. Et que je trouve le plaisir de rire avec lui de quelque chose qui a fait sens sans que cela soit vrai ou faux.

Pour cette patiente dont je parlais tout à l’heure, la mort de sa mère et l’abandon de sa parente n’était plus du tout une « blague », c’était réel. Cela lui arrivait, comme on dit.

Auparavant, si cela arrivait, c’était un malheur général dans la famille, quasiment parfois un destin, elle devait endurer. Or, cette fois, l’inattendu lui arrivait, s’inscrivait en faux par rapport à la jouissance d’un drame continu et constitué en histoire, et elle me le disait.

Auparavant, ce qui arrivait était aboli dans sa succession, ce qui comptait, c’était l’addition comme dans un tout extensible imaginaire. Ce tout extensible comprenait la famille. Brusquement, il y eut une défection exceptionnelle réelle qui fit virer le tout imaginaire vers quelque chose de symbolique, le mot abandon, comme mot et non comme plainte répétitive, et qui fit apparaître les différents malheurs comme distincts.

Des rêves s’ensuivirent, dont l’un faisait apparaître, à côté de sa mère – et le rêve savait qu’elle n’était plus – son père, sous la forme d’un homme jeune.

Peut-on dire que l’analyste est celui qui peut saisir le contingent et s’en servir, et cela même s’il est imprévisible et surgit parfois, masqué souvent, dans une cure ? Il donne une dimension autre que les contradictions entre le possible et l’impossible et le nécessaire.   

Lacan : « Le réel c’est ce qui se détermine de ce que ne puisse pas d’aucune façon s’y écrire le rapport sexuel. Et c’est de là que résulte ce qu’il en est du dire vrai, tout au moins ce que nous démontre la pratique du discours analytique, c’est que c’est-à-dire vrai – c’est-à-dire des conneries, celles qui nous viennent, celles qui nous jutent comme ça – qu’on arrive à frayer la voie vers quelque chose dont ce n’est que tout à fait contingent que quelquefois et par erreur, ça cesse de ne pas s’écrire, comme je définis le contingent, à savoir que ça mène, entre deux sujets à établir quelque chose qui a l’air de s’écrire comme ça : d’où l’importance que je donne à ce que j’ai dit de la lettre d’(a)mur. » [3]

Nous avons là une définition du contingent et qui nous importe dans la mesure où une interprétation, contingent inclus, porte la chance d’une inscription du réel de l’effet de sens.

Prenons deux exemples.

L’un, rapporté par Lacan, ce qui est très rare d’ailleurs. « Un analysant dans cette position où pour lui le savoir de l’Autre se balade comme ça dans le réel, presse son analyste pour voir de quelle façon l’analyste va se manifester, d’où il parle, lui téléphone un jour pour presser un rendez-vous, pour voir la réaction, l’analyste répond : « S’il le fallait, nous nous verrions ». Le message, le signifié, n’a rien de très original, pourtant ce message fait effet d’interprétation radicale pour l’analysant, l’effet étant d’arriver à revéhiculer l’Autre dans son lieu symbolique, tout simplement à cause de l’articulation syntaxique qui a fait que l’analyste en trouvant la formule « s’il le fallait », par l’introduction du « il », s’assujettissant comme l’analysant à la dominance, à la prédominance du signifiant. »[4]S’il le fallait : supposition d’une nécessité, mais il ne le faut pas : distinction entre cette supposition et ce qu’il ne faut pas.

Nous : l’analysant comme l’analyste sont dans le même bateau  de cette fiction qui n’est pas vraie, donc,  la vérité y a sa place ainsi que le faux, mais ce qui compte c’est que cette supposition prend sens. Le « il », impersonnel marque bien ce qui soumet le sujet à une syntaxe signifiante. La modalité du conditionnel inscrit là quelque chose qui permet au sujet, comme le dit encore Lacan de se « défixer » de ce savoir de l’Autre qui se balade dans le réel. N’est-ce pas d’ailleurs là une figure du malaise contemporain ?

Un autre exemple, tiré d’un bel exposé que faisait récemment Nicolas Dissez en relevant les points vifs d’une présentation de malades faite par Marcel Czermak.  Je n’ai pas le mot à mot de cet entretien, mais l’un des points soulevés avec ce patient était celui-ci : Peut-on parler avec les morts ? Et d’ailleurs qu’est-ce qui prouve qu’on soit vivant ou mort ? Et Czermak répond qu’il arrive qu’il se pose cette question. Ce n’est pas seulement la prise au sérieux de la question de ce patient. Ce qui me semble important, c’est cette formule :il arrive queje me questionne. Il arrive que : d’où cela vient est aussi mystérieux que ce qui se passe pour ce patient, c’est la place du contingent qui est mise là comme point pivot de ce qui peut se dire.

 Nous le voyons, et c’est ce que j’essaie de montrer, il faut tout un trajet de temps pour qu’une interprétation s’inscrive, pour qu’elle « morde » sur le réel. S’il y a une occurrence où nous trouvons les difficultés de notre pratique dans le contexte contemporain, c’est bien celui de l’inscription.Internet bavarde et montre sans interruption ni sélection, les fake news produisent les rumeurs et ont une efficacité aussi grande que quelques vérités, tout est communication distordue et accélérée. Dans cette déstructuration menaçante, qu’est-ce qui peut s’inscrire ?

L’inscription que nous essayons de produire en lisant le texte d’un analysant, n’est en rien l’effet d’une persuasion. Or, malgré tout ce qu’a pu en critiquer la psychanalyse, la communication est le maître mot de notre culture actuelle. Et il s’agit, en l’expliquant, en la dépliant, de persuader.

Dans son livre percutant, Aliénation et accélération, Hartmut Rosa étudie les structures temporelles qui relient les niveaux microscopiques et macroscopiques de la société. Il dit ainsi : « les sociétés modernes sont à mon sens régulées, coordonnées et dominées par un régime temporel rigoureux et strict qui n’est pas articulé en termes éthiques. Les sujets modernes peuvent donc être décrits comme n’étant restreints qu’a minimapar des règles et des sanctions éthiques, et par conséquent comme étant « libres », alors qu’ils sont régentés, dominés et réprimés par un régime-temps en grande partie invisible, dépolitisé, indiscuté, sous-théorisé et inarticulé. Ce régime-temps peut en fait être analysé grâce à un concept unificateur : la logique de l’accélération sociale. »[5]

Ce qui est intéressant, c’est le lien entre cette observation et la question éthique que nous nous posons à propos de celle-ci.

Selon Hartmut Rosa, l’accélération temporelle de notre temps n’est pas uniquement liée aux avancées technologiques (transports et internet et puissance augmentée des ordinateurs), mais aussi à ce qui anime le tissu social : la compétition généralisée. Comme il le note avec humour en citant un proverbe populaire : « le concurrent ne dort jamais. »[6]Il montre aussi comment cette accélération vient remplacer de façon fonctionnelle il est vrai, la promesse ancienne et religieuse de vie éternelle. Il s’agit en effet de vivre plusieurs vies à la fois : « La promesse eudémoniste de l’accélération moderne réside par conséquent dans l’idée (tacite) que l’accélération du « rythme de vie » est notre réponse (c’est-à-dire celle de la modernité) au problème de la finitude et de la mort.[7]Ces deux éléments d’analyse font que la société dont la technologie pourrait permettre une libération du temps, le restreint au contraire. La promesse n’est donc pas tenue et une grande frustration en ressort.

Nous observons dans notre champ, non seulement que beaucoup de personnes veulent des thérapies courtes, mais que le temps long d’une psychanalyse avec sa temporalité complexe parfois réunie par un effet d’après-coup, ne suffit pas. Certains et certaines s’offrent de petits stages d’hypnose, de méditation, de moments consacrés au fameux « lâcher prise », sans parler de vacances autour de la possibilité d’une île…exotique, qui ne sont que des interruptions sur un rythme effréné. Mais, comme le remarque Hartmut Rosa ceci est vite piégé : « De telles formesaccélératoires de décélérationse manifestent quand, par exemple, des cadres ou des professeurs stressés effectuent des retraitesdans des monastères ou suivent des cours de yoga qui promettent « le repos à l’écart de la course » dans le seul but de permettre après-coup une participation plus efficace aux systèmes sociaux accélératoires. »[8]Sans parler de ces modes décéleratifs que peuvent être des moments dépressifs ou du fameux « burn out ».

L’horizon philosophique que critique notre auteur tout en s’en servant, me semble-t-il, est celui de Jürgen Habermas et celui d’Axel Honneth.

« Pour Jürgen Habermas, dans sa très importante Théorie de l’agir communicationnel, les pathologies sociales « émergent à partir  de distorsions systématiques des conditions de communication. » [9] Pour Axel Honneth, « notre capacité à mener une vie bonne est compromise par des distorsions des structures de la reconnaissance » résume Hermut Rosa qui, pour sa part, explore plutôt un dynamisme dont l’intensité et le foisonnement provoque un changement qualitatif au tissu social.

La psychanalyse ne peut être indifférente à ce renouveau théorique de la communication. Elle était déjà critiquée par Lacan lorsqu’il affirmait l’inversion du message. Nous nous retrouvons aujjourd’hui en face d’un nouveau consensus théorique avec ce que Habermas désigne comme distorsions de la communication. Nous avons, de la puissance de ce consensus, des exemples tous les jours dans le discours politique des gouvernants. S’il y a de la colère contre l’injustice ou la vie chère, on va penser que certains éléments des décisions gouvernementales ont été mal communiqués, mal compris : « On va vous expliquer » dit-on, et on essaie de présenter l’argumentation comme imparable. On le voit, il ne s’agit pas tant d’une arrogance, que des implications d’un soubassement philosophique qu’il s’agit d’entendre et qui fait singulièrement dissonnance avec la psychanalyse.

Car enfin, notre refoulement, que l’on dit trop facilement désuet ou inexistant aujourd’hui, mais qu’on peut trouver tout de même en le cherchant chez un sujet pourtant égaré parce que saturé d’informations, ce refoulement, c’est tout autre chose qu’une distorsion de la communication. En effet, il est créateur de sens, si on veut bien le lire et il pose la question de son inscription.

Certes, Hermut Rosa use lui aussi du terme de distorsion : « Le fait que le monde semble trop insaisissable non seulement pour être modelé politiquement de façon organisée mais aussi pour permettre sa reconstruction rationnelle et son appropriation épistémologique, n’est selon moi pas la cause, mais l’effet d’une aliénation dont le cœur est une distorsion (temporelle) poussée de la relation moi-monde. »[10]

Cette accélération, qu’il décrit, n’est pas une substance, mais un processus. La flexibilité généralisée et l’hyperpossibilité de choix, conduit, dit-il, à ce qu’aucun changement réel ne soit possible et à une sorte d’inertie culturelle liée au fait que les canaux de transmission soient brouillés. Il arrive même que « les arguments, ou le medium de la signification soient devenus trop lentspour la vitesse du monde de la modernité. »[11]

Cette déstabilisation qui touche la signification même des mots nous intéresse. Prendre les choses à partir de la complexité temporelle me semble pertinent depuis longtemps, même si la psychanalyse pose ses questions autrement. Ce qui rend urgent, dans ce maëlstrom rapide, de poser ces questions à partir de ce qui s’inscrit : lettre et signifiant, à partir du réel de l’effet de sens. Ce n’est ni désuet, ni démodé. C’est poser la question du dire, au-delà du bavardage ou de la communication.

Ce dire, il faut le chercher chez nos patients, il n’a pas disparu, mais il nous faut, pour y arriver, parcourir de nombreux trajets de l’imaginaire par exemple vers un croisement contingent qui va dégager l’effet de rencontre réel qui va faire sens et l’inscrire.

Ces trajets vont sans doute trancher dans ce qui foisonne, mais qui foisonne dans cette paralysie culturelle dont parle Hermut Rosa. Car il nous faut entendre ce que disent les autres dans des théorisations qui ne nous conviennent peut-être pas, mais qui tracent un état des lieux, et ici, une problématique originale à partir du temps, d’un temps qui rend toute inscription provisoire et quasi inutile.

Une cure psychanalytique est un temps long qui remanie, certes, ses interprétations. Il n’y en a pas d’absolue. Mais sa singularité est d’accueillir le contingent d’une autre manière que par son appropriation frénétique et nombreuse, et d’en permettre de lire et donc d’inscrire du même mouvement les trajets, certes incalculables, dans la création d’un effet de sens.

Si nous reprenons cette séquence de cure dont je parlais au début de ce texte, nous voyons que le mot « abandon » ne se charge de son équivoque désirante qu’au moment où un certain nombre de trajets ont été faits depuis les expériences réelles, les historisations qui le comprenait imaginairement comme dans un tout, ou les rationalisations symboliques sur une destinée collective, jusqu’à ce que quelque chose de contingent ne précipite – au sens quasi chimique du terme, comme les surréalistes le disaient déjà – l’effet réel de sens qui l’inscrit. Cette inscription de ce qui est alors devenu l’opération de l’interprétation, appartient à une tout autre problématique que celle de la communication. Cette inscription se fait sans doute, à la fin, selon un bouclage poétique qui a demandé tout un trajet. Elle est poétique parfois, mais peut s’inscrire, comme je l’ai montré avec cet exemple donné par Lacan selon une rigueur syntaxique qui pose les conditions mêmes qui donne chance à un mot de s’inscrire dans une chaîne signifiante. Cette rigueur se tient sur le risque encouru aux fondements du langage. Et ce qui est passé dans ces trajets, c’est le temps, une diversité de temps, et comme le disait Marc Darmon, à la suite de Lacan, le temps, parfois, comme objet a.

1]J. Lacan. RSI. 11 février 1975

[2]J. Lacan RSI. 11 février 1975

[3]Les non dupes errent. 12 février 1974

[4]J. LacanL’insu que sait de l’une bévue s’aile à mourre.8 février 1977

[5]Hartmut Rosa. Aliénation et accélération. Vers une théorie critique de la modernité tardive. Ed. La découverte. 2014

[6]Op.cité : p.8

[7]Op. cité :p.40

[8]Op. cité :p.48

[9]Op. cité.p.73

[10]Op. cité. P.139

[11]Op. cité :p. 76


Grand séminaire de l’ALI : le 22 janvier 2019

Christiane Lacôte-Destribats : Diversité des temps de l’interprétation.

Discussion.

Marc Darmon : Merci de ce travail très éclairant sur le plan clinique. Tu as parlé de beaucoup de choses concernant l’interprétation par rapport au temps et ça me fait penser à une formule de Lacan, en ce qui concerne cette dimension, c’est « L’interprétation doit être preste pour satisfaire à l’entreprêt. ». C’est une formulation de Télévision. C’est à dire qu’il y a un temps de l’interprétation qui ne doit pas être manqué, quand l’investissement inconscient lâche un peu, quelque chose apparaît et pour la sanctionner ?…….  

Il y a aussi autre chose, qui m’échappe là. Bon, il y a ce que tu viens de dire. J’avais effectivement utilisé cette indication de Lacan sur le temps comme objet petit a. Je crois qu’il y a l’histoire des prisonniers pour bien saisir ce que c’est que le temps, le temps comme objet petit a. Le temps nécessaire d’une analyse c’est autre chose peut-être. Mais au cours d’une analyse il y a l’instant de voir, le temps pour comprendre, et le moment de conclure.

Tu as parlé aussi de l’effet rétroactif du temps, et effectivement quand on fait une coupure, cela réordonne tout ce qui vient précéder cette coupure. Et puis sur l’effet de sens réel et l’effet de sens symbolique, il me semble que l’interprétation poétique a à voir avec l’effet de sens symbolique. C’est à dire, quelle est la différence entre une interprétation qui va glisser, qui va être non-efficace, et une interprétation  efficace ? C’est quand l’effet de sens va mordre sur le Réel. C’est tout à fait différent d’un simple jeu de mots, d’une simple combinaison littérale apparente. Donc il faut effectivement que ce soit préparé par tout un travail, et à ce moment-là l’effet de sens réel peut se produire. Dans le nœud borroméen, ce serait non pas  dans le cercle Imaginaire ou symbolique, celà, c’est l’effet de sens symbolique, mais faisant participer les trois dimensions.

Alors, on peut dire que dans l’interprétation symbolique qui fait jouer la métaphore poétique, le signifiant qui tombe de cette métaphore ne tombe pas dans le réel, il tombe dans le Symbolique, mais ça peut être retrouvé.  Quand on lit un poème, on a cet effet de signifiance qui se produit en faisant résonner les signifiants sur d’autres portées. Alors que dans l’interprétation où l’effet de sens est réel, le signifiant qui tombe est tombé dans le réel et il faut aller le repêcher.

Ch. Lacôte-Destribats : Oui mais c’est pour cela que j’ai parlé aussi de la façon dont nous pouvons saisir le contingent. Cela me semble important.

M. D. : Le contingent qui est la dimension de l’amour.

Ch. L-D : …oui…

M. D. : Qui a peut-être à voir avec le transfert ?

Ch. L-D. : Oui, mais alors là, Lacan ne nous éclaire pas du tout. D’ailleurs il dit qu’invoquer le transfert n’éclaire pas. Ce qui éclaire tout de même c’est la façon dont il dit que le contingent cesse de ne pas s’écrire.

M. D. : Oui.

Ch. L-D : Que c’est cette occasion-là qui surgit.

M. D. : Oui, le possible nécessaire, quelque chose qui effectivement était possible, une fois que le contingent est intervenu, ça fait changer le possible en nécessaire.

Ch. L-D : C’est ça !

M.D. : Ce qui ne cesse de ne pas s’écrire. Le réel, le réel comme ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire,

Ch L-D : Parce que Lacan le situe comme quelque chose qui est… qui est instable ; cesse de ne pas s’écrire, hein ?

Claude Landman : Merci beaucoup Christiane pour cet exposé remarquable, remarquable par son articulation dans la temporalité, qui est très sensible dans cet exposé au fait qu’il y a une congruence entre ce que tu dis et ce que tu articules dans le temps.

Alors tu as insisté, je pense à juste titre, à propos de la clinique dite actuelle, de certaines rencontres cliniques aujourd’hui, je crois que tu as eu raison d’insister sur la dimension de la contingence, càd de ce qui cesserait de ne pas s’écrire, qui du même coup pourrait s’inscrire. Il y a ce moment dans la rencontre avec ces patients aujourd’hui où ce qui va être inaugural dans un travail possible et une inscription possible relèverait de la contingence d’une rencontre avec l’analyste. Alors je te suis tout à fait sur l’insistance que tu as bien voulu mettre sur cette dimension de la contingence, et que tu as articulée avec la syntaxe dans une interprétation que tu as donnée, ou bien celle de Lacan : « s’il le fallait, nous nous verrions ». Mais c’est aussi bien dans la dimension de la grammaire qu’il convient de l’entendre. Ce n’est pas seulement un problème syntaxique, c’est un problème grammatical : « s’il le fallait » du côté du conditionnel et du falloir. Il y a cette articulation du grammatical et du syntaxique, et moi je dois dire que quand j’ai eu la chance d’aller écouter Lacan, c’est ce qui m’a accroché. Il avait un art de manier la syntaxe et la grammaire sur un mode que je n’avais jamais entendu jusque-là. Je n’avais entendu personne parler de cette façon-là. Je ne sais pas si tu as eu la même expérience mais aussi bien à ses présentations de malades qu’à son séminaire, c’était vraiment extraordinaire. Je me suis senti tout à coup complètement à poil ! je ne pouvais plus me… me couvrir, j’étais littéralement pris par la manière dont il savait manier la syntaxe et la grammaire, et sur un mode qui n’était aucunement pédant, aucunement d’un philologue ou d’un spécialiste. Comment dire ? du bon maniement de la langue, il faisait jouer, grincer la langue de telle sorte qu’en ce qui me concerne c’est ce qui m’a véritablement saisi, engagé dans l’analyse. Parce que moi, j’étais en analyse mais pas du tout à cette époque dans la perspective de devenir analyste. J’ai entendu là d’une manière contingente, dans la rencontre avec ce psychanalyste, j’ai entendu quelque chose de ce que tu as évoqué, de ce qui serait « au-delà de la parole », tu as parlé…

Ch. L-D : C’est Lacan qui disait cela.

Cl. L : Oui, bien entendu, mais cela ne va pas de soi, une interprétation qui va « plus loin que la parole ». Comment l’entendre, cette interprétation qui va « plus loin que la parole » ? Je n’irai pas plus loin là. Je ne sais pas si ce que je dis résonne avec le travail que tu as fait. Je te remercie encore d’avoir, dans la discussion de ce qui se poursuit depuis le début de ces séances du grand séminaire, d’avoir fait entrer la dimension de la contingence qui me parait essentielle à prendre en compte aujourd’hui sérieusement.

Ch. L-D : Ce que j’ai voulu dire est assez simple, c’est ceci : à partir de quoi et comment une interprétation fait-elle un effet de sens, est efficace ? Et aussi qu’il y faut du temps, et même des temps différents qui sont les temps de différents trajets, qui parcourent donc le Réel, le Symbolique et l’Imaginaire. J’ai voulu aussi montrer comment l’imaginaire, c’est-à-dire ce qui prend les malheurs dans une succession ou l’amalgame d’un destin, d’une famille, d’un peuple, les prend dans une clôture imaginée, même s’ils sont pensés. Or on constate que cela ne prend pas, cela ne fait pas un effet réel de sens. C’est ce parcours que j’essaie de montrer.

Cl. L : Il y faut peut-être aujourd’hui un premier accrochage, une première rencontre. Après tu as raison, il y a tout un développement dans la temporalité, mais c’est ce moment, ce moment où se produit de manière contingente une rencontre qui fait que quelque chose est possible entre un patient et un analyste. Je parle de la clinique d’aujourd’hui.

Ch. L-D : Parce que l’inscription est de plus en plus difficile aujourd’hui, c’est ce que…

Cl. L. C’est ça !

Ch. L-D : C’est ce que décrit l’auteur que j’ai cité, et son texte est tout à fait important. Alors est-ce qu’il y a des questions ?

Cl. L. : Il y en a deux : Bernard (Vandermersch) d’abord, et Roland (Chemama) ensuite.

Bernard Vandermersch : Christiane, merci beaucoup, c’est très, très bien. Tu as cité, à propos de la contingence, un développement de Lacan dans « l’Insu que c’est » je crois, où il dit « par erreur ». Est-ce que cela te semble quelque chose de nécessaire que quelque chose de contingent se produise « par erreur » ?

Ch. L-D : Ah !

BVDM : Est-ce que ce n’est pas pour faire pièce à la vérité ? à ce qui serait la vérité dans cette espèce de monde où le sujet se voit son destin toujours confirmé, confirmé, confirmé, et qu’à un moment il y a quelque chose qui fait erreur là-dedans.

Ch. L-D : C’est un petit peu ce que j’ai essayé d’illustrer avec le cas de cette patiente, par exemple.

BVDM : Oui. Une deuxième chose, ce que j’ai aussi apprécié, c’est que dans cette contingence, tout ne tient pas à l’analyste, il y a les événements de la vie, un certain nombre de choses qu’il faut, qu’il ne faut pas rater non plus.

Ch. L-D : Tout à fait.

BVDM : Tout ne relève pas non plus de l’art de l’analyste.

Ch. L-D : Exactement !

Roland Chemama : Merci Christiane, je m’associe à tout le monde pour te remercier de ce très bel exposé. La beauté ne suffit pas, mais elle est importante. Alors je vais te poser une question plus massive, sur la notion même de clinique actuelle ; puisqu’au fond, tu t’es appuyée paradoxalement sur l’exposé de Jean-Pierre Lebrun pour souligner que la clinique actuelle n’est pas du totalement inédit. Ce peut être ce qui était là et qui dans des conditions particulières se montre davantage. Je ne sais plus comment tu l’as dit exactement. Ceci dit, je trouve que comme souvent – souvent tu es un peu réservée sur l’approche d’une clinique dite actuelle - et en même temps tu donnes des éléments essentiels pour la penser. Tout ce que tu dis à partir de ce petit livre qui est magnifique apparemment, notamment sur la temporalité aujourd’hui, sur le rapport au temps, l’accélération, donne l’idée quand même que ce n’est pas une simple manifestation ou une nouvelle façon de se montrer de quelque chose qui était là, mais une sorte de mutation sur quelque chose d’aussi esssentiel, et là-dessus je te suis tout à fait.

Est-ce qu’on ne peut pas dire, simplement en suivant ce que tu as dit à partir de ce livre, qu’une des formes de mutation qui nous obligent à penser le sujet contemporain d’une manière très différente est précisément à penser à partir de son rapport au temps ? Tu vois, il me semble qu’il y a une sorte de petit contraste entre ce que tu dis au début et ce que tu dis à la fin de ton exposé. Je ne sais pas si tu serais d’accord ?

Ch. L-D : Ecoute, c’est formidable, cela voudrait dire que le texte que je dis marche, avance. Mais pas tant que cela, parce que ces questions sont difficiles ! Ce que dit Hartmut Rosa, et qui est très intéressant, c’est que l’accélération temporelle fait faire un saut qualitatif au tissu social.

BVDM : Oui mais le problème de l’accélération temporelle, qui fait penser à l’état maniaque, et qui est le temps roulant autour de l’objet a, c’est qu’il n’y a pas d’énonciation, il n’y a pas de prix à payer pour dire. Dans la communication, c’est un dire sans payer le prix, on balance. C’est pour cela que le mot d’accélération peut être juste mais plus phénoménologique que véritablement structural, parce que pour moi, la temporalité subjective, c’est cette rétroaction.

Ch. L-D : Tout à fait.

BVDM : Et non une simple accélération.

Ch. L-D : Bien sûr. Mais c’est notre difficulté d’analystes, nous sommes dans un temps rétroactif dans l’analyse, on travaille avec un bouclage après-coup. Tandis que le temps décrit dans le tissu social et contemporain n’est pas du tout de ce type-là, et c’est la difficulté.

Ce que je voulais dire aussi, c’est que nous baignons dans une philosophie de la communication qui a admis les accidents pathologiques comme distorsions, ce qui est une façon d’évacuer l’originalité du refoulement, le processus du refoulement, ce qui est quand même ce qui nous intéresse dans une cure.

Julien Maucade : Alors vous avez donné plusieurs variantes de l’interprétation comme l’exemple de l’analysant au téléphone qui demande à l’analyste si on peut se voir, et vous avez dit : ce que répond l’analyste ne dépend pas du signifiant, « s’il le fallait ». Vous avez aussi donné plusieurs définitions du temps, ce qui est dans les questions qui viennent de vous être  posées, le temps du deuil, le temps de l’analyse, le temps de l’interprétation. Ma question porte sur quelque chose qui traverse votre texte, qui est un rapport du temps au signifiant et vous avez terminé sur la question de la crise dans le langage, ce que Lacan dit après la crise dans le langage.

Est-ce que dans votre recherche, dans l’écriture de votre texte, vous avez pu repérer quelque chose de ce rapport entre le signifiant et le temps dans la clinique actuelle, voilà, c’est ça.

Ch. L-D : Il y a beaucoup de choses dans votre question. Je n’en retiendrai que ce que j’en saisis un petit peu. Effectivement tout mot n’est pas automatiquement un signifiant. Il y faut toute cette syntaxe préparatrice, j’allais dire, qui fait que tout d’un coup un mot avec un autre va jouer comme signifiant. Mais à la base, non, ce n’est pas forcément un signifiant, ce n’est pas forcément mis en chaîne métaphorique ou métonymique. Donc il y a tout un temps d’échange avec l’analyste qui permettra ces jeux de signifiant et aussi, c’est ce que j’ai trouvé génial dans le texte de Lacan, ces formules syntaxiques qui ménagent quelque chose de la supposition et qui mettent à l’écart le faux et le vrai, pour arriver peut-être un jour à un effet réel de sens. Voilà !

J.M. : Oui je suis d’accord. Ma question précise c’est quel rapport entretient le signifiant avec le temps ?

Ch. L-D : Ouh là là ! Cela, je ne peux pas vous le dire aussi massivement. Je n’en suis pas capable. Mais c’est une vraie question.

J.M. Mais il y a un rapport entre le signifiant et le temps.

Ch. L-D : Bien sûr !

Cl. L. Il fait le temps le signifiant. Il n’y a pas de temps sans signifiant.

M.D. : « Il faut le temps » !

Cl. L. : Comment peut-on penser le temps s’il n’y a pas la dimension du signifiant ? Sans la dimension du signifiant, il n’y a pas la dimension du temps.

BVDM : Mais alors comment il le structure ?

Cl. L. : C’est toute la question que Christiane a essayé de poser. Il y a plusieurs sortes…

BVDM : Tout le monde n’a pas la même temporalité.

Ch. L-D : Absolument !

Cl. L. : Oui c’est vrai, mais la temporalité de l’analyste, elle est tout à fait ancrée dans son maniement de la syntaxe et de la grammaire.

M.D. : C’est la grammaire et c’est l’équivoque. Lacan disait « Il faut le temps » avec le verbe falloir et le verbe faillir, qui tombe, et il y a le faux.

Cl. L. Oui, c’est aussi le temps de la phrase.

M.D. : Il y a aussi le temps de l’holophrase.

J.M. Dans notre temps, qu’est-ce qui a été altéré pour que notre rapport du signifiant au temps soit aussi…restructuré ? 

Cl. L. : déstructuré.

Ch. L-D : Ce que j’ai essayé de vous dire, c’est que nous sommes dans un flux de messages, d’informations sans qu’il soit facile de dégager une relation de signifiant à signifiant. 

M.D. On peut peut-être rappeler que Marx avait parlé de la force de travail mesurée par le temps. Il y a un lien entre la force de travail et la jouissance qui en résulte, qui se concrétise dans cet objectif qui est la plus-value. C’est quelque chose qui est de l’ordre du discours capitaliste qui ne doit pas être sans effet sur la subjectivité.

Ch. L-D : C’est ce dont parle Hartmut Rosa. Absolument.

Jean-Paul Beaumont : Je trouve très intéressant ce que Christiane a dit sur l’effet réel de sens. Je me demandais ce que c’était que l’effet réel de sens. Vous voulez en dire quelques mots ? sinon j’en dis un tout petit mot. Parce que vous avez évoqué l’effet « Tuyau de poêle »  (du nom d’un bouquin qui était paru contre Lacan, de François George) où on passe effectivement d’un signifiant à un autre,

Ch. L-D : Comme ça, c’est « l’ondulation imaginaire » dont parle Lacan.

JP. B. : C’est vraiment du côté du message, du message d’un signifiant à l’autre. Est-ce que l’interprétation, ce que vous appelez l’effet réel de sens, est-ce que ce n’est pas de faire valoir une lettre ?

Ch. L-D : Je n’ai pas voulu justement employer ce terme… 

JP. B. : Vous avez évité lettre, oui. Parce que dans l’idée de faire valoir une lettre, c’est d’avoir une interprétation qui serait pas-toute. Quand on dit « Faut le temps » on peut l’interpréter du côté de faillir ou du côté de falloir, comme le fait Lacan, on peut dire aussi que c’est une lettre parce que ce serait le temps qui serait fol, par exemple au sens de la folie. Alors là, il y a quelque chose qui se déploie comme une lettre, on n’est pas simplement dans un rapport de signifiant à signifiant ? Et ce que dit Lacan sur le poème, est-ce que ce n’est pas de faire valoir quelque chose qui serait de l’ordre de la lettre, qui dépasserait le jeu des signifiants ? puisque dans Lituraterre, il fait alors de l’inconscient un littoral, du côté d’un littoral, la lettre d’un littoral littéral si je puis dire. Est-ce que l’effet réel de sens n’est pas de faire valoir la lettre comme pas-toute interprétable? Je ne dis pas ça bien.

Ch. L-D : Si, si, vous le dites très bien. On peut tout à fait dire cela ainsi. 

BVDM : Toi, tu t’es contentée de dire : inscription.

Ch. L-D : Oui, moi, j’ai été… Inscription, parce que Lacan à un certain moment a corrigé ce qu’il avait dit précédemment dans Lituraterre. Il ne posait pas la question de la lettre de la même façon. Il ne la posait plus comme ravinement.

JP. B. : ……Lituraterre. Dans « abandon » par exemple, vous faites valoir un abandon et vous partez du côté d’un imaginaire du sens simplement : elle a été abandonnée, du côté d’un sentiment d’abandon.

Ch. L-D : Ce que j’ai voulu dire, c’est qu’elle avait vécu, elle avait enduré différents abandons, elle le savait, c’était pris dans une histoire, c’est-à-dire dans quelque chose tout de même d’imaginaire, n’est-ce pas ? Je ne peux pas aller plus loin dans le récit du cas. Elle savait très bien que cela avait été des abandons. Mais il avait fallu que, à ce moment critique d’un deuil d’une des personnes de sa parentèle, la personne la plus proche après sa mère, la laisse tomber, pour que tout d’un coup le mot abandon apparaisse comme signifiant avec son équivoque, parce qu’un signifiant est toujours quelque chose qui se manifeste par son équivoque,

JP. B. : Si c’est une équivoque…

Ch. L-D : C’est-à-dire que le réseau imaginaire, puisque Lacan définit aussi à un certain moment l’imaginaire comme l’ensemble des possibles, l’ensemble des possibles a été défait par quelque chose de … du réel.

JP. B. : Est-ce que dans ce cas-là, vous ne faites pas valoir quelque chose de la lettre de l’abandon ? Vous en faites valoir la valeur érotique du mot, abandon, vous empruntez bien quelque chose du côté de la lettre,

Ch. L-D :  Par l’orthographe, oui.

JP. B. : La lettre, Lacan dit que c’est le support matériel que le discours concret emprunte au langage, si je ne me trompe. Il y a bien quelque chose, qui n’est pas forcément une lettre écrite, mais qui est bien le côté matériel de ce qui est dit.

Ch. L-D : Nous sommes d’accord. C’est la lettre qui est discriminante dans l’équivoque.

M.D. : Le o et le a…

Cl. L. : Par rapport à ce qu’a dit Jean-Paul, est-ce que Christiane serait d’accord pour y situer ce que tu as dit reprenant Lacan comme l’interprétation qui va « au-delà de la parole » ? L’interprétation qui va au-delà de la parole, est-ce que ce n’est pas une interprétation comme ce que semble évoquer Jean-Paul ?

JP. B. : Qui serait basée sur une lettre, mais une lettre qui serait pas-toute. L’interprétation n’est jamais complète, elle est toujours incomplète. 

Cl. L. : C’est ça. 

R. CH. : J’avais envie qu’on revienne sur le rapport du temps non pas au signifiant mais à l’objet. Il y a un mot de Lacan qu’on n’a pas repris, quand il parle de l'objet h(a)té, et qui est très intéressant parce que par exemple en quoi cette hâte se distingue de l’accélération ? Cette hâte essentielle par exemple au moment où il ne faut pas laisser passer une interprétation. Alors, il y a une hypothèse, c’est que l’objet h(a)té, c’est l’objet absolument inattendu, la surprise, mais ça ne me paraît pas suffisant. Il faudrait aller un petit peu plus loin pour distinguer l’objet h(a)té de l’accélération. 

Ch. L-D : Ce n’est pas tout à fait pareil, parce que cet objet h(a)té, la hâte, c’est vers une conclusion que cela se dirige. L’accélération dont nous sommes les je-ne-sais-quoi, les victimes, ne va nulle part. C’est bien la grande déception par rapport aux promesses de la modernité.

Cl. L. : Est-ce qu’il y a des questions ? Il nous reste un peu de temps, nous sommes dans une hâte relative !

BVDM : Moi, j’ai une question, parce que Roland a repris la beauté. C’est quand même un problème : Est-ce que l’interprétation doit être belle ? Mais est-ce que si elle est belle, elle n’ est pas un peu ratée ?

Ch. L-D. : Oh oui ! Tout à fait.

BVDM :  Je crois quand même qu’il y a quelque chose d’antinomique. Même si après on est très content de son interprétation, dans quel sens peut-on dire qu’elle est belle ? Tu as bien distingué la question de la poésie qui vise à faire onduler le signifiant,

Ch L-D : Imaginaire !

BVDM : Et ce que Lacan appelle poète-assez, qui est assez…

Ch. L-D : Tout à fait.

BVDM : par exemple quand on lit « L’insu que c’est de l’une-bévue, c’est l’amour », c’est franchement moche !

Marie Jejcic : Oui, mais « s’il le fallait, nous nous verrions » c’est beau !

Ch. L-D : C’est génial ! Je ne sais pas si c’est beau mais c’est génial !

M. J. : C’est beau parce qu’il nous semble que c’est cet écho de la beauté, pas forcément une formule poétique.

Ch. L-D : je dirais autre chose pour trancher un peu. Ce n’est ni beau, ni peut-être génial, c’est rigoureux. C’est cela : c’est rigoureux ! Avec ce que tu disais Claude, c’est à dire qu’il y a quelque chose de décapant chez Lacan. « S’il le fallait nous nous verrions », il y a le nous entre l’analysant et l’analyste, le conditionnel, la supposition, l’évacuation de l’opposition entre le vrai et le faux, la question du sens. 

R. Ch. : Christiane, la rigueur, plus le rapport entre l’économie de moyens et l’importance de ce que cela produit, cela peut être une définition de la beauté. La beauté souvent tient à cela, à quelque chose qui est extrêmement rigoureux, avec un petit nombre de moyens, peu de contraste, un petit nombre de couleurs, et un effet absolument imprévu. 

En mathématiques, on parle d’élégance, on dit élégant.

Cl. L ; : Julien ? Encore une ? Attends le micro. 

J. M. : Juste une remarque. C’est un énoncé qui est subversif au regard de l’énonciation, ça donne un effet de subversion du sujet.

Ch. L-D : On peut l’interpréter comme cela, oui.

Cl. L. : Il y a une dimension d’énonciation, ça sûrement.

M. D. : Est-ce qu’il y a des questions des Ecoles régionales ?

(la vidéaste) nous avons onze connections.

Cl. L. : Alors il y aura beaucoup de podcasts ! On en reste là pour ce soir. Merci encore.

(applaudissements)  

 

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