Accueil

 

À propos de "L'économie de la jouissance"

MAGOUDI Ali
Date publication : 02/04/2019

 

À propos du livre de Pierre-Christophe Cathelineau, L’économie de la jouissance.
 
EME Editions, 255 pages. 
 
Dès l’ouverture de son propos, Pierre Christophe Cathelineau s’interroge sur les formes d’aliénation à une jouissance infinie qui prolifèrent dans notre société contemporaine. Celle que les croyants ont l’illusion de trouver dans l’au-delà et celle que les non croyants veulent trouver ici-bas dans les objets de consommation imposés par le capitalisme mondialisé, pour lesquels ils se passionnent sans en mesurer les risques. Que l’auteur nous dévoile. Cette jouissance à l’objet serait consubstantielle au déferlement de la haine du semblable, qui semble déployer à la surface de la terre un nouveau commandement : Et ton prochain tu haïras !
 
En d’autres termes, l’auteur se pose tout au long de cet ouvrage deux questions indissociables. D’une part, comment prendre ses distances avec la croyance que l’Autre aurait une quelconque puissance souveraine, et, d’autre part, comment couper court avec l’objet a, celui qui envahit le champ de la consommation de masse dans un plus-de-jouir sans limite. Où il s’agirait toujours et encore de jouir de l’objet et du semblable comme objet.
  Bref, comment faire barrage au nationalisme radical, au djihadisme meurtrier, aux jouissances pharmacologiques sans frein, au narcissisme généralisé, à la désubjectivation de l’autre, etc. ? 
 
Pour lire l’actualité Cathelineau nous éclaire de ses nombreuses lectures de philosophe et de psychanalyste. Parmi le parcours d’érudition qu’il nous propose de partager avec lui, citons deux exemples qui éclairent les ténèbres actuelles. L’auteur rappelle comment dans Français encore un effort pour être RépublicainSade inaugure un nouveau discours politique, qui propose de « jouir du corps d’autrui sans qu’autrui ne soit légitimé à opposer la moindre résistance à cet appel à la jouissance généralisée ».  Autre exemple : l’analyse de Freud sur l’Église et l’armée (le Christ dans l’église et le chef dans l’armée aime du même amour les individus composant la masse) qui permet à l‘auteur de démontrer pas à pas que « le radicalisme meurtrier est une pathologie ordinaire de toutes les religions. » 
 
Bref, la gestion politique de l’économie libidinale ne date pas d’hier, et ne concerne pas seulement la nouvelle économie psychique décrite par Charles Melman. 
 
Pour autant Cathelineau n’élude pas les problématiques contemporaines qu’il éclaire avant tout de l’expérience que chacun est susceptible de faire aujourd’hui dans une cure personnelle. Travail qui démontre que ce lieu de l’Autre « ne demande rien, ne veut rien, car il est à proprement parler vide ». Travail qui permet tout autant de mesurer l’aliénation pulsionnelle foncière du sujet à l’objet a. 
 
Question lancinante. Le savoir analytique, véritable expérience de pacification, issu d’une cure personnelle peut-il être transposé dans le social ? « Peut-il faire barrage à l’objectivation du sujet dans la haine ? »
 
 L’objectif premier de cet ouvrage est de susciter la réflexion sur les outils susceptibles de s’opposer à dissolution du lien social dans le monde, mais subsidiairement il vise aussi à améliorer le fonctionnement des institutions analytiques dans lesquelles la violence (attaque ad hominem, invective, calomnie, diffamation, exclusion, humiliation disqualification) n’a que trop tendance à se répandre.
Signalons ici que les néophytes en théorie lacanienne trouveront dans cet ouvrage un exposé remarquable de ce corpus structurel et qu’à ce seul titre il mériterait déjà de figurer dans toutes les bibliothèques universitaires. Il s’y impose bien sûr aussi de sa pertinence à lire le réel des crises d’aujourd’hui et de demain.
 
C’est ainsi que Cathelineau opère une reprise synthétique et lumineuse des quatre discours de Jacques Lacan pour montrer comment le discours capitaliste supprime l’impossible ente le S barré et le (petit) a, cet « impossible à rejoindre, à comprendre, à entendre » et comment ce changement structural éclaire le déni infini de l’impossible, de l’aspiration sans limites par l’objet a et donc d’une jouissance sans perte. Il explicite aussi comment, face à ce débordement de jouissance, fait retour avec fracas sur la scène politique le discours du maître sous forme de radicalisme national. Pour le dire autrement dans la structure « le déchainement de la jouissance liée à l’objet a… provoque le retour du Un, c’est-à-dire le retour automatique du bâton ». 
 
Cet ouvrage qui relève de la recherche psychanalytique la plus pointue se laisse pourtant lire avec facilité. Quand des pré requis théoriques sont nécessaires à son propos, Cathelineau rappelle à son lecteur les textes sur lesquels il s’appuie : d’Aristote à Pascal, de Marx à Stieg Dagerman en passant par Freud ou Lacan. Il les synthétise et les reformule dans un langage qui lui est personnel. 
 
Alors que l’abstraction inhérente à la topologie est souvent rebutante, le travail singulier de Cathelineau sur la langue lui permet de nous faire partager son intérêt pour cette chose lacanienne si peu usitée dans la clinique. Gageons que les exemples qu’il rapporte, réversibilité de l’engament des sujets dans le djihadisme, stabilisation des structures psychotiques dans le synthome renouvèleront l’intérêt que les praticiens porteront aux nœuds borroméens dans la pratique des cures. 
 
Pour autant, le structuraliste Cathelineau n’est pas dupe de la prétention scientifique de la théorie analytique, y compris de la topologie sur laquelle il a tant œuvré. Il rappelle, en effet, dans la fin de son opus qu’il « n’y a pas cette objectivité hors langage qui viendrait garantir le langage comme une théorie qui réfute une autre théorie ». Il affirme alors que « la topologie lacanienne, c’est de la poésie ». 
 
Et de conclure, avec Paul Celan que seule la poésie est susceptible d’appréhender le réel comme trauma. Poésie dont tout praticien de la talking cure devrait se saisir afin de mieux appréhender l’économie de la jouissance dans un monde qui connait des changements anthropologiques majeurs. 

Espace personnel