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CONFÉRENCE PLÉNIÈRE DU 4 FÉVRIER 2019 - LEÇON 7 DU SÉMINAIRE VI DE JACQUES LACAN « LE DÉSIR ET SON INTERPRÉTATION »

Date publication : 26/03/2019

 

Le Désir et son interprétation,

Commentaire de la leçon 7 (7 janvier 1959)

Lundi 4 février 2019

— Flavia Goian : Je vais essayer de proposer une lecture de quelques points de cette leçon 7, qui est assez longue. J’ai essayé de suivre cette leçon, de coller au texte, de suivre le fil de Lacan et un des fils qui m’a paru important dans cette leçon c’est celui par lequel Lacan essaie d’articuler, mais aussi de distinguer le désir et la demande. Cela apparaît assez évident dans cette leçon, ce fil se trouve tiré par plusieurs biais. Il s’agit donc de faire une distinction essentielle entre le désir et la fonction de la demande dans la constitution, la manifestation et les contradictions de ce désir, nous dit Lacan. Je partirai peut-être de cette grande phrase tout en haut de la page 128, une longue phrase qui n’est pas très bien ponctuée dans la transcription, cette phrase avec ces « si » que je vais vous lire : 

« Il est tout à fait clair que si le symptôme n’est pas simplement quelque chose que nous devons considérer comme le legs d’une sorte de soustraction, de suspension, qui s’appelle frustration, si cela n’est pas simplement une sorte de déformation du sujet, de quelque façon qu’on l’envisage, sous l’effet de quelque chose qui se dose en fonction d’un certain rapport au réel, comme je l’ai dit une frustration imaginaire c’est toujours à quelque chose de réel qu’elle se rapporte, si ce n’est pas cela, si entre ce que nous découvrons effectivement dans l’analyse comme ses suites, ses séquences, ses effets, voire ses effets durables, ses impressions de frustration et le symptôme, il y a quelque chose d’autre d’une dialectique infiniment plus complexe et qui s’appelle le désir, si le désir est quelque chose qui ne peut se saisir et se comprendre comme nœud le plus étroit, non pas de quelque impression laissée par le réel, mais au point le plus étroit où se nouent ensemble réel, imaginaire et son sens symbolique, ce qui est précisément ce que j’ai essayé de démontrer, et c’est ce pourquoi le rapport du désir au fantasme s’exprime ici dans ce champ intermédiaire entre les deux lignes structurales de toute énonciation signifiante, et bien si le désir est bien là, si c’est de là que partent les phénomènes disons métaphoriques, c’est à dire l’interférence du signifiant refoulé sur un signifiant patent qui constitue le symptôme, il est clair que c’est tout manquer que de ne pas chercher à structurer, à organiser, à situer la place du désir » 

 

Voilà cette phrase où Lacan pose bien les choses, où Lacan affirme la nécessité de situer structurellement la place du désir, dès lors que ce désir est concevable pour nous en rapport, d’une part, avec le symptôme, d’autre part, avec le fantasme et qu’il participe d’une dialectique complexe qui noue réel, symbolique et imaginaire. Alors Lacan précise et situe le rapport du désir au fantasme sur le graphe, entre la ligne de l’énoncé et la ligne de l’énonciation, c’est à dire dans le champ qui sépare et structure toute énonciation signifiante. Il fait intervenir aussi, dans cette phrase, le terme de frustrationqu’il aborde à partir de la logique qu’il avait donnée dans le séminaire sur La Relation d’objet; et si vous vous souvenez, à partir du tableau du manque d’objet, la frustration ne porte pas sur l’objet du besoin tel que Lacan l’avait reformulé, elle ne porte pas sur un objet réel, mais sur le don, sur un objet symbolique, sur le don en tant qu’il peut être don d’amour. Et nous en trouvons d’ailleurs la définition, de cette frustration, page 129 tout en haut :

 « pour autant qu’à l’arrière fond de toute demande précise, de toute demande de satisfaction, le fait même du langage en symbolisant l’autre, l’autre comme présence et comme absence, comme pouvant être le sujet du don d’amour qu’il donne par sa présence et rien que par sa présence, je veux dire en tant qu’il ne donne rien d’autre, c’est à dire en tant que précisément ce qu’il donne est au-delà de tout ce qu’il peut donner, que ce qu’il donne est justement ce rien qui est tout, de la détermination présence absence… » 

On pourrait dire que nous avons là la définition exacte de la frustration telle que l’avait amenée Lacan et pour autant que cette demande n’est jamais demande de quelque chose, mais que ce qui se joue au-delà de toute demande, c’est précisément le don d’amour. Donc comme dans le tableau du manque d’objet, ici Lacan part de la mère symbolique, du grand Autre, de la mère qui se symbolise dans le réel par sa présence et par son absence, et qui dès lors qu’elle s’absente, qu’elle ne répond pas à l’appel, devient la mère réelle, toute puissante, dont dépend ce rien qui fait le tout du don d’amour. Le terme de symptômeapparaît aussi et des questions m’ont été transmises, des interrogations sur ce terme de symptôme, qui apparaît effectivement trois fois dans le premier paragraphe que je vous ai cité, p. 128, le symptôme étant bien évidemment ce qu’une analyse cherche à élucider et du même coup à lever. 

Lacan cherche à préciser ici que le symptôme ne se conçoit pas comme le résultat d’une frustration d’objet réel justement, donc d’un objet du besoin, comme soustraction, suspension de quelque chose, mais comme quelque chose qui est en rapport avec le désir et qui nous introduit à une dialectique infiniment plus complexe où se nouent les trois registres. Et donc si le désir est bien là dans son articulation au fantasme, c’est-à-dire dans ce champ intermédiaire du graphe, c’est également de là que partent les symptômes en tant que nous pourrions dire qu’ils sont des métaphores qui articulent un signifiant refoulé à un signifiant manifeste. C’est une proposition, mais je pense que je suis sur la trace de Lacan. Et nous nous souvenons de cet exemple de la jeune fille qui avait comme symptôme cette phobie d’entrer dans les magasins de vêtements, c’est un exemple que j’avais rappelé lors d’une séance passée pour rendre compte du déplacement de l’affect d’une représentation refoulée sur une représentation substitutive. Représentation substitutive donc, et si on prend toujours appui sur cet exemple, qui va se trouver à polariser le symptôme. 

Lacan revient dans cette leçon sur le rêve du père mort, dont on sait maintenant qu’il a été d’abord intégré dans l’article « Les deux principes de l’événement psychique ». On le trouve également traduit comme « Formulation sur les deux principes de l’advenir psychique », un article de 1911, qui a été par la suite intégré, et tardivement, dans la Traumdeutung, en 1930, dans un chapitre portant sur les rêves absurdes. J’ai comparé les deux versions. Il est intéressant de constater que dans la première version il est indiqué que c’est un rêve qui revient de façon répétée dans les mois qui suivirent le décès du père. Il est également question de la douleur extrême ressentie par le rêveur et qui fait partie du récit du rêve, dans cette version première. Mais ce sont des occurrences, ce sont des précisions qui manquent absolument dans la Traumdeutung. Nous ne trouvons ni la précision de la répétition du rêve, peu de temps après la disparition du père, ni la présence de la douleur. Lacan se serait donc de toute évidence orienté sur la première version. Cela a son intérêt. Et donc Lacan souligne à propos de ce rêve l’articulation fondamentalement double de toute demande, pour autant qu’elle n’est jamais demande de quelque chose mais demande d’amour, désir d’être aimé. Lacan semble même faire de toute demande une demande d’amour. Du 

fait que la demande se formule dans le langage, elle fait intervenir l’Autre du langage justement, et c’est de ce même coup qu’elle est double, duplice, déjà par structure, c’est-à-dire différence et opposition, on pourrait dire, présence et absence, vérité et mensonge. Et donc je disais qu’on trouvait ce propos effleuré dans cette phrase que j’ai lue qui est en haut de la page 129. On retrouve ce mouvement interne à la question de la frustration telle que je viens de la rappeler, où la mère : de symbolique, pouvant donner l’objet réel, devient mère réelle toute puissante, capable de donner ou pas le don d’amour. Et je ne sais pas comment le formuler, je le dis de cette façon : ce que l’on donne dans l’amour excède toujours le don qu’on en fait, en ceci qu’au-delà de ce qu’on peut donner, on donne ce que l’on n’a pas. Et c’est ce à quoi nous ramène la définition de Lacan sur l’amour : donner ce qu’on n’a pas surtout à quelqu’un qui n’en veut pas. Ce qui est peut-être à considérer à l’aide de cet autre aphorisme de Lacan : « Je te demande de refuser ce que je t’offre parce que ce n’est pas ça ». Ce sont là des choses que vous avez entendues souvent et qui mériteraient d’être dépliées pendant un séminaire. 

Lacan revient donc sur ce rêve du père mort et déplace, pousse plus loin sa compréhension par rapport à ce qu’il en avait fait deux leçons plus haut, par exemple, à propos du syntagme il ne savait pas. Il le situait donc dans la leçon 5 comme énoncé du rêve, quelque chose de factuel - sur le graphe : sur la ligne du bas, sur la ligne de l’énonciation. Là, il revient sur ce rêve et il en fait une référence essentiellement subjective, qui va au fond de la structure du sujet, quelque chose qui implique la dimension de la profondeur du sujet, dit Lacan, le sujet de l’inconscient. Le sujet de l’inconscient étant justement celui qui ne sait pas, qui dit « je ne sais pas ». C’est la « position subjective de l’être en défaut ». La question de « l’être mort », du parlêtre face à la mort, c’est aussi une question que Lacan avait abordée à l’enversdeux leçons plus haut, dans la leçon 5. A ce moment-là, Lacan révélait qu’on ne disait pas des animaux qu’ils étaient morts, que ce dire était propre au parlêtre. Ici, il souligne qu’en disant « il est mort », on l’immortalise, on le fait vivre pour toujours, on le conserve. « Pas d’être à l’être mort qui ne l’immortalise », dit Lacan, p. 130. Pouvoir du langage donc. Et c’est de cela qu’il s’agit dans le rêve. C’est ça le désir véhiculé, immortalisé justement, le désir véhiculé par le désir du rêve. Dans la leçon 5 déjà, Lacan avait souligné dans la distinction du je de l’énoncéet du je de l’énonciation, la dimension du « n’en rien savoir », qui implique un « n’en rien vouloir savoir ». Il nous disait à ce moment-là que ceci arrive sur le fond de cette relation à l’Autre, au grand Autre, qui implique que ses pensées sont structurellement et par nature constituées par ce discours de l’Autre, ce qui pendant longtemps lui donne le sentiment que l’autre connaît la moindre de ses pensées, connaît toutes ses pensées. Et donc la division opérée entre le je de l’énoncé et le je de l’énonciation affleure avec la découverte par le sujet qu’il n’en n’est rien, que l’autre ne connaît ni ne devine ses pensées, qu’il peut donc les lui dérober. D’où cette exigence contradictoire du non-dit, ainsi que l’exprime Lacan, le chemin difficile que le sujet aura à trouver et par où il aura à « effectuer ce non-dit dans son être, chemin par lequel il va devenir cette sorte d’être qu’est le sujet de l’inconscient » et qui vaut comme sujet en tant qu’il parle - contrairement à toute une tradition philosophique où ce sujet n’était que le corrélatif de l’objet dans le rapport de la connaissance. 

Or, c’est justement la considération du désir qui change complètement la nature des relations du sujet et de l’objet. Car le rapport du sujet à l’objet n’étant pas en effet un rapport de besoin, mais un rapport complexe, tendu et sous-tendu par le désir, le sujet du désir disparaît, s’efface, s’évanouit sous le signifiant qui vient le représenter - et qui est langage, c’est à dire qui se situe hors de lui. C’est bien là tout le drame, nous dit Lacan. C’est à dire que le sujet, pour faire valoir son existence au sens le plus radical, dépend de quelque chose et doit se rapporter à quelque chose qui se trouve hors de lui. C’est le langage. 

A propos de ce rêve qu’il reprend ici, Lacan pose aussi la question de ce qu’il est bon ou pas bon de faire savoir à quelqu’un, ce qui soulève toujours énormément de questions, et notamment pour l’analyse, notamment dans les cas où il y a des secrets importants qui arrivent à nos oreilles de façon tout à fait surprenante. C’est ce qui m’est arrivé par exemple avec une patiente qui s’est révélée avoir un secret de famille très important, et je suis entrée dans le partage de ce secret tout à fait accidentellement lorsque son compagnon m’a un jour appelée à la suite d’un conflit entre eux. Il a alors laissé échapper une confidence sur l’origine de cette patiente puisqu’il se trouve lui même dans le secret avec l’un de ses parents. Donc cela pose des questions difficiles, des questions d’éthique. Voilà à quoi cela m’a fait penser cette question pour ma part. Lacan se réfère ici au rêve de Trotski, emprunté à son journal. Vous connaissez le texte de ce rêve où on retrouve un humour tendre, cela m’a fait penser à l’autodérision juive ; enfin cela me paraît évident, un humour tendre se dégage de ce rêve et on pourrait peut-être l’entendre de la façon suivante : « Tu es bien placé, Lénine, pour me dire que je suis en pleine forme, toi qui es très très malade ». A propos de ce même rêve, il y a également la question de l’ignorance du sujet quant à la signification du rêve et à la nature de la douleur. C’est-à-dire qu’au centre du rêve se trouve la douleur d’exister dès lors que le désir n’est plus là, cette douleur qui regarde le père d’abord et qui regarde tout autant le sujet, le fils, et qui en prend la charge. Le sujet ne sait pas que ce qu’il assume en cette douleur, c’est ce en quoi la phrase « il ne savait pas » le regarde. En assumant la douleur de son père sans le savoir, l’accent est mis sur le maintien de cette ignorance absolument nécessaire pour vivre, ignorance portant sur le fait qu’il n’y a rien au terme de l’existence que la douleur d’exister, la visée étant celle de maintenir le voile sur la vanité d’être né. Donc c’est précisément cette douleur que le sujet assume en la motivant de l’ignorance de l’autre. Comme dans une crise d’hystérie où le sujet attribue la cause de la crise à un fait étranger à la cause véritable de la crise, on pourrait dire qu’ici le rêveur attribue la grande douleur qu’il ressent au non savoir de son père, alors qu’il s’agit de la douleur de vivre lorsqu’il n’y a plus le désir, à laquelle il est désormais le prochain à se confronter. Pour la castration, il est le prochain. 

Lacan souligne que la mort du père, chaque fois qu’elle se produit, entraîne chez le sujet la disparition du bouclier qui le protégeait de la mort, et que Lacan appelle à plusieurs reprises dans ce séminaire « le grand maître absolu ». Ce qui est intéressant ici c’est que Lacan souligne la nécessité de l’interposition d’un désir entre le sujet et l’existence, dès lors qu’il a été confronté à la douleur d’exister sans désir de son père ; et ce désir n’est pas n’importe lequel puisque c’est le désir de la mort du père justement, désir Œdipien ravivé, désir qui l’a dominé longtemps et qui l’a abattu maintenant qu’il s’est réalisé. Et donc on comprend dès lors l’enjeu de faire revivre imaginairement le père - et avec lui, dans cette rivalité, le désir. 

Lacan tente d’articuler sur le graphe la demande et le désir et à partir d’une référence au schéma L. Et puis, il en est question en bas de la p. 132 et en haut de la p. 133. C’est l’objet d’une question qui a été transmise par le groupe de Christine Robert sur l’objet de l’oblativité :

« Je veux dire qu’en tant que sujet dans le registre, dans la dimension de la parole, en tant qu’il s’y inscrit en tant que demandeur à approcher de ce quelque chose qui est l’objet le plus élaboré, le plus évolué, ce que plus ou moins adroitement la conception analytique nous présente comme l’objet de l’oblativité, cette notion je l’ai souvent soulignée, fait difficulté, c’est à celle-là que nous essayons nous aussi de nous confronter, que nous essayons de formuler d’une façon plus rigoureuse, le sujet pour autant que comme désir, c’est à dire dans la plénitude d’un destin humain qui est celui d’un sujet parlant à approcher cet objet, se trouve pris dans cette sorte d’impasse qui fait qu’il ne saura l’atteindre lui-même cet objet comme objet, qu’en quelque façon se trouvant lui comme sujet, sujet de la parole, ou dans cette élision qui le laisse dans la nuit du traumatisme, à proprement parler dans ce qui est au-delà de l’angoisse même, ou de se trouver de devoir prendre la place même, se substituer, se subsumer sous un certain signifiant qui se trouve (…) être le phallus ». 

 

C’est ainsi que j’ai entendu ici donc ce sujet en tant que, dans la dimension de la parole, il s’inscrit comme demandeur mais aussi comme désir, à approcher cet objet qui est le plus élaboré, le plus évolué et que Lacan ici évoque sous le terme de l’objet de l’oblativité (je pense qu’il se réfère à Bouvet) et derrière lequel on imagine, sinon reconnaît la Chose, l’Autre maternel primordial peut-être (je demanderais bien l’avis à mes collègues parce que c’est effectivement une question difficile), l’objet incestueux et interdit donc par la castration. Donc le sujet a approché l’objet le plus élaboré, le plus évolué, donc, l’Autre maternel primordial, et il se trouve pris dans une impasse qui est la suivante : soit il est englouti par cet Autre, détresse qui se situerait au-delà de l’angoisse même, parce que l’angoisse est une sorte d’avertissement (nous l’avons vu avec le petit Hans), soit il est protégé par le phallus qu’il aurait mis en place, par l’opération de la castration. 

Lacan relève ici la notion centrale du « phallus » comme signifiant du sujet, soustrait en tant que symbolique à la communauté imaginaire des fonctions corporelles et essaie d’éclairer notre lanterne à propos de quelques exemples d’holophrases en considérant la nécessité d’articuler le niveau quésitif, qui est celui de la demande, au niveau votif, celui du désir, comme la prise de plus en plus aboutie, filtrée, du besoin dans le langage. Dans le séminaire sur L’identification, cette articulation de la demande et du désir qui traverse la leçon, c’est quelque chose qui est plus élaboré : il y a une articulation plus aboutie avec le support de l’enlacement du tore du sujet et du tore de l’Autre. Il est question ici d’aborder les choses telles qu’elles sont au niveau de ce séminaire, donc cette articulation par laquelle la demande passe, est conduite dans le désir - et est modelée, transformée par le désir - est une articulation,précise Lacan, au second degré. C’est une articulation au second degré qui concerne également ce que nous faisons dans l’analyse. Il nous dit aussi que « toutes les possibilités de la demande seraient déjà contenues et prédéterminées dans le lieu du code, dans A, le lieu du code qui est le trésor des signifiants. Et qu’est-ce que nous faisons dans l’analyse ? Il y a un double mouvement, nous dit Lacan, dont il est important de tenir compte. D’une part, l’interprétation doit être infléchie selon la structuration orale, anale, etc. de la demande, pour confronter le patient à celle-ci. Cela, nous dit Lacan, va être prégnant et doit l’être dans le style de l’interprétation que l’analyste va adopter. Il dit « balancer, osciller, vaciller ». Marc Darmon en avait parlé dans le grand séminaire, dans sa conférence sur l’éthique, si je m’en souviens bien. Je ne sais plus s’il avait donné des exemples, moi j’en n’ai pas trouvé de suffisamment parlants. Je conçois plutôt cela comme une accentuation, une ponctuation tout à fait particulière de ces structurations-là, de ces aspects-là. Mais donc Lacan nous dit qu’il faut, d’une part, confronter le sujet avec sa demande, il faut le confronter à la structure de cette demande, mais d’autre part, prendre garde à ne pas le ramener sans cesse au niveau de la demande comme certaines techniques nommées « l’analyse des résistances » le véhiculent, pour ne pas réduire ce qu’il en est de son désir. Il y a un double mouvement, une articulation non pas paradoxale mais en tout cas un peu contradictoire là, effectivement : tout à la fois confronter le sujet à sa demande et prendre garde à ne pas le rabattre, le ramener sans cesse au niveau de la demande. Et il nous dit que ce qu’il faut avoir en vue dans la confrontation du sujet à la structure de sa demande, c’est la révélation d’un niveau supérieur, celui de ses vœux inconscients, qu’il faut donc l’amener à pouvoir reconnaître. Ce niveau supérieur, c’est aussi celui de son désir inconscient dans lequel il faut lui apprendre justement à se reconnaître. Sans quoi nous produisons l’effacement du sujet, le collapse, nous dit Lacan, dans la révélation de son inconscient. Quant à la place de la réponse, Lacan la situe du côté du manque dans l’Autre, du côté du trou, du S de grand A barré, soulignant que le grand Autre est lui-même barré par le langage, aboli dans le discours. Là encore, nous avons cette articulation de la demande et du désir. 

A un moment, p. 136-137, à la suite de cette articulation, Lacan passe par Jones pour parler des effets ravageants de l’attachement à une position incestueuse comme position de demande. Comment doit-on l’entendre ? Lacan nous dit même que le sujet aurait à choisir entre la demande et le désir. Pour ma part, je l’ai entendu toujours avec la problématique du Petit Hans, c’est à dire entre le fait de rester à l’égard de la mère dans une position d’objet, incestueuse, donc une position incestueuse d’attachement au phallus maternel, position passive, ou alors de prendre position active dans le désir, devenir sujet désirant, en héritant de la castration. 

Il est question aussi du fantasme « On bat un enfant » que Freud expose en 1910. À propos de « On bat un enfant », Lacan introduit le fantasme comme structure imaginaire du désir. Il insiste sur la nécessité du fantasme en tant que support du désir. Vous avez sans doute lu cet article de Freud qui porte sur quatre cas de filles et deux de garçons, mais Freud dit, par ailleurs, que ce fantasme, qui est en fait un fantasme d’onanisme, est très courant parmi ses analysants. Et il en décrit trois phases : 1) une première phase où l’énoncé du fantasme est difficilement avoué par le sujet. Son contenu est très imprécis, incertain quant à l’identité de l’adulte et de l’enfant. C’est l’intervention de l’analyste qui permet au sujet de reconnaître qu’il s’agit de son père, et là l’énoncé du fantasme devient : « Le père bat l’enfant que je hais ». 2) une deuxième phase qui serait complètement inconsciente - Lacan en parle - c’est une phase très refoulée dont le refoulement ne sera jamais levé ; elle n’apparaîtrait que dans les formations de l’inconscient. Lacan nous dit même plus : c’est une construction de l’analyse, mais elle n’est pas moins nécessitée logiquement pour autant. Son énoncé est : « Je suis battu par le père ». Je suis battu par le père, où le « je » a remplacé le pronom indéfini « on », et où le verbe devient réflexif et dénote une attitude de passivité, ce qui pose la question du masochisme primordial. 3) une troisième phase, où la phrase qui correspond dans le fantasme est sensiblement la même que dans la première phase, à savoir : « On bat un enfant ». Mais à ce niveau, l’objet est toujours un garçon et le sujet qui fantasme a une place de regardant. Pourquoi c’est toujours un garçon ? Si c’est le fantasme d’une fille, il s’agit d’une fille qui se sent mal-aimée de son père, donc elle voudrait être un garçon, donc l’enfant battu par le père est un garçon rival. Si c’est le fantasme d’un garçon, c’est la mère qui bat un enfant, c’est donc un autre garçon. 

Et Freud s’interroge sur le rôle de ce fantasme dans la genèse de la perversion. Il nous dit que ce fantasme apparait autour de la sixième année, il est donc en relation avec la fin du complexe d’Œdipe et, dans certains cas, le fantasme persiste après la destruction de l’Œdipe. Ce caractère de fantasme est singulièrement souligné dans cet article, l’expérience réelle de la fustigation soulevant chez l’enfant une aversion nous dit Freud, sinon une sensation d’insupportable. Freud remarque que, dans la phrase « Le père bat l’enfant que je hais », le sujet se trouve en rivalité avec l’enfant battu qui est d’habitude un frère rival ou une sœur puînée haïe et dont il vise directement ce qui est reçu par lui dans ce qui est demandé au-delà de toute demande. C’est une formulation assez compliquée, c’est-à-dire qu’il y a là la supposition que le frère ou la sœur haï(e) aurait reçu un amour - ce qui est demandé au-delà de toute demande -, un amour plus grand de la part du parent. A partir de là, l’injure narcissique est totale, elle vise la frustration absolue, la privation d’amour. J’ai su par Alexandra Lenormand que vous avez été quelque peu saisis par les propos de Lacan dans le paragraphe du milieu de la page 138. Qu’est-ce qui vous a choqué ? Serait-ce cette drôle de comparaison de Lacan semblant dire que l’enfant qui est battu tardivement alors qu’il n’en avait pas l’habitude a moins de chance que celui qui est battu dès le départ ? Ou alors, lorsqu’il parle de sévices, effectivement qu’il admette que certains seraient des plus justifiés ? Je me suis demandée moi-même. On me disait que c’était des gens qui avaient une certaine expérience en institution, des praticiens de structures spécialisées qui avaient affaire à des enfants battus. Peut-être des personnes pourraient témoigner de leur perplexité à propos de ce passage ?

— … c’est sur la rencontre entre la réalité de ces enfants et ce fantasme constitutif (inaudible). Sur la manière dont ils construisent… cette position masochiste qu’ils occupent réellement… Ça fait longtemps que j’ai travaillé dans une structure, mais ce qui me paraissait compliqué à l’époque c’était la manière dont ces enfants pouvaient se construire à partir non pas d’un fantasme mais d’une réalité. Dans ce cas-là leur articulation au fantasme… Quand le fantasme rencontre la réalité… c’est à dire dans une position masochiste qu’ils venaient occuper réellement et non pas seulement fantastiquement. 

— FG : Je ne saurais quoi vous répondre sur le champ. Le temps passe et il y a pas mal de choses à dire. Sur la question du masochisme primordial, c’est intéressant de considérer ce que Lacan nous dit : que c’est le moment où le sujet va chercher au plus près de sa réalisation à lui de sujet dans la dialectique signifiante ; et que l’essence du masochisme résiderait dans la possibilité de son abolition subjective… Il semblerait que c’est dans la possibilité de son abolition subjective que le sujet mesure sa subjectivité même en tant que désirant, en tant que sujet au désir. Il se retrouverait donc là dans son expérience à la limite de son existence de sujet: il est traité comme une chose, maltraité comme un chien. Peut-être pouvons-nous dire que le sujet apparaît dans le masochisme comme une sorte d’épure. Il y a une sorte d’épure du sujet, il nous apparaîttout nudans cette expérience du masochisme. 

J’avais abordé un petit peu la question du schéma optique que Lacan reprend pour définir la place du sujet dans le fantasme. 

Il est question également de la considération de la relation entre un homme et une femme, de la façon dont la question de la spécularité intervient dans la relation d’amour entre un homme et une femme, l’articulation de la question du phallus également. 

Je vais peut-être passer vite, passer directement à cette question. Il faut préciser peut-être que chacun des partenaires vaut pour l’autre à partir de son manque et qu’il ne peut venir représenter le phallus, qui est un signifiant, qu’à partir de là. Mais d’une façon dissymétrique. C’est à dire que Lacan prend ici l’exemple d’une relation idéale où se réaliserait une complémentarité dissymétrique, il me semble. « La femme symbolise - nous dit Lacan, c’est une lecture de ce passage que je vous propose - le phallus symbolique qu’il n’a pas – en tant qu’être parlant il est châtré – et cette aliénation de l’homme au phallus symbolique, véritable objet de son désir, réduit la femme à l’objet dans l’acte érotique où elle se révèle manquante… C’est-à-dire que c’est pour autant qu’elle donnece qu’elle n’a pasque la relation amoureuse est achevée, nous dit Lacan. A l’inverse, dans l’acte érotique, la femme trouve une satisfaction réelle de son désir dans le phallus réel de l’homme alors qu’elle aimera aussi chez lui au-delà du désir, ce qu’il n’a pas, ce phallus symbolique, l’être de l’homme en tant qu’il est châtré. C’est-à-dire que, sur le plan du réel, on pourrait dire que la femme est seule à donner ce qu’elle n’a pas, alors que l’homme donne le phallus réel - et on voit l’importance, je vais vite, de situer les choses dans le registre symbolique, plan sur lequel tous les deux sont manquants, cette fois-ci. Et il m’a paru que cette façon d’articuler les choses renverse nos logiques habituelles parce que cela laisse penser que l’amour d’un homme pour une femme ne se réalise véritablement que dans l’acte sexuel, où la femme en vient à donner véritablement ce qu’elle n’a pas, elle sedonne, alors qu’il serait possible pour une femme d’aimer un homme sans passer par l’étreinte amoureuse. Lacan souligne que pour la femme demeure… nous retrouvons chez elle une même ambiguïté, pas de monogamie, une même ambiguïté -qui, par contre, se joue tout à fait autrement dès lors que son désir se trouve satisfait sur le plan réel, en trouvant chez l’homme le phallus réel, mais qu’elle l’aime pour ce qu’il n’a pas, c’est à dire privé de son phallus symbolique. Et on retrouve cette question résumée autrement dans un texte contemporain du séminaire, dans « La signification du phallus », en 1958 ; Lacan nous y dit : « Il ne faut pas croire pour autant que la sorte d’infidélité qui apparaît là constitutive de la fonction masculine lui soit propre. Car si l’on y regarde de plus près le même dédoublement se retrouve chez la femme, à ceci près que l’Autre de l’Amour comme tel, c’est à dire en tant qu’il est privé de ce qu’il donne, s’aperçoit mal dans le recul où il se substitue à l’être du même homme dont elle chérit ici les attributs ». (p. 695) C’est difficile comme ça d’emblée de mesurer tous les infléchissements de cette phrase, mais voilà un peu ce que j’avais pu relever. Merci de votre attention. 

— Claude Landman : Merci beaucoup Flavia d’avoir réussi à faire ce commentaire à la fois précis et comme vous l’avez dit, à la lettre, de cette leçon difficile, longue, et avec des points qui restent sûrement à discuter. Je me permettais juste de faire une remarque simple, au début de votre intervention vous avez, ça correspondait au début de la leçon, vous avez évoqué la question du symptôme. Juste sur ce point, Lacan nous dit clairement que le symptôme est une métaphore. C’est-à-dire quand il articule la problématique métaphorique c’est qu’effectivement le symptôme est une métaphore, c’est à dire que se substitue au signifiant primordial traumatique que vous évoquiez à propos du cas célèbre de la jeune Emma, se substitue au signifiant traumatique primordial un signifiant qu’il appelle « patent ». Mais qu’est-ce que c’est que ce signifiant patent ? Par exemple dans le cas de la jeune Emma, elle n’était pas si petite au moment où elle avait sa phobie d’entrer dans les magasins. Est-ce-que tout le monde l’a en tête ce cas clinique ? Qu’est-ce qui est pris comme signifiant là, en l’occurrence à titre de symptôme ? Si c’est une substitution du symptôme, qu’est ce qui est pris ici dans le symptôme dans le signifiant patent pour cette jeune Emma ? Il est clair que ça concerne son corps. Il y a quelque chose qui va faire symptôme et qui est du registre du corps. Et plus précisément, nous dirons ici, non pas de la chair comme dans l’hystérie, c’est à dire le corps au sens où ça pourrait être, je ne sais pas, une paralysie, mais ce qui va être le signifiant patent, le symptôme qui se substitue métaphoriquement, c’est une métaphore ratée le symptôme, c’est une métaphore ratée, c’est une métaphore dans son mécanisme mais c’est une métaphore qui rate puisque ça vient se décliner sous la forme, là, on va dire, d’une inhibition de la fonction. C’est-à-dire que c’est quelque chose de la fonction du corps, la motricité, le fait qu’elle ne peut pas entrer dans un magasin. C’est quand même intéressant, parce qu’il faut quand même préciser, me semble-t-il, ce qu’il entend par signifiant patent qui vient se substituer au signifiant traumatique, au signifiant latent, comme vous l’avez énoncé, c’est à dire au signifiant inconscient primordialement refoulé. Dans le symptôme, c’est un signifiant patent mais on voit que c’est un élément du corps, où ici précisément dans le cas d’Emma, qui est une fonction qui vaut comme signifiant patent, comme symptôme, comme symptôme comme signifiant. C’est-à-dire que c’est une partie du corps ou une fonction du corps qui va être ce signifiant patent. Donc je voulais juste insister — parce que c’est quand même un grand classique chez Lacan, tout au moins le Lacan des années 50 — sur le fait que le symptôme est une métaphore. Il a même ajouté : « et ce n’est pas une métaphore que de le dire ». C’est-à-dire que pour lui le symptôme, c’est une métaphore, une métaphore c’est-à-dire effectivement en référence à la théorie linguistique de Jakobson, une substitution signifiante. Sauf que l’effet de sens du symptôme, contrairement à une métaphore poétique, reste énigmatique pour le sujet. 

Ça c’est un premier point rapide. Vous avez très bien parlé de cette complémentarité asymétrique entre l’homme et la femme, sauf que ce que dit Lacan et qui me paraît extrêmement intéressant c’est que l’homme désire au-delà de la demande, au-delà de la demande d’amour, et qu’une femme aime au-delà du désir. C’est une dissymétrie en réalité. C’est-à-dire que l’amour et le désir ne fonctionnent pas sur le même plan pour une femme et pour un homme, vous avez très bien expliqué la raison pour laquelle ça se passe comme ça, et vous avez noté quelque chose qui me paraît important. Bon alors après évidemment Lacan reviendra avec notamment la jouissance Autre qu’on retrouvera dans le séminaireEncoresur la question de la jouissance féminine, tout ne va plus pivoter seulement autour du signifiant du phallus, mais on voit bien quand même que ce que cherche après tout un homme. L’amour. Pourquoi l’amour ? Parce que effectivement une femme donne, elle représente le phallus symbolique en tant qu’elle donne ce qu’elle n’a pas, c’est à dire le phallus réel, mais ce que ça implique que dans le jeu érotique, c’est ce qu’il dit là : elle va redevenir objet imaginaire. Ce qui se traduira par la suite, à savoir que la véritable position fantasmatique serait celle de l’homme. C’est à dire qu’il va chercher chez la femme son objet. Il y a deux choses, la dimension de l’amour où elle représente le phallus symbolique, qui peut d’ailleurs avoir un effet inhibiteur sur le désir, ce qui est quand même assez courant dans la clinique, et en fait c’est là où c’est vraiment la malfaçon liée à notre dépendance à l’endroit du signifiant… c’est la malfaçon, c’est à dire entre le désir et l’amour et parce que effectivement pour avoir accès au fantasme, au désir, un homme doit… enfin « doit », il est dans la position où il a à bousculer cette dimension d’amour qu’une femme représente. Et réciproquement mais pas inversement. De manière asymétrique, une femme ne va pas pouvoir seulement se contenter de satisfaire son désir en ayant accès au phallus réel de l’homme, mais elle va être dédoublée, elle va chercher à l’aimer au-delà. Et à ce moment-là elle va l’aimer en tant qu’il est châtré. Tant qu’on en est là à pivoter autour de la question du phallus, disons que c’est acrobatique la relation amoureuse et érotique. C’est une relation vraiment acrobatique au sens pas trivial du terme si je puis dire. C’est vrai qu’avec le dédoublement de la jouissance qui viendra plus tard dans l’enseignement de Lacan, on pourra peut-être aborder les choses un peu différemment sur ce point. Voilà les deux petites remarques que je voulais faire. 

— Stéphane Thibierge : J’ai trouvé que vous aviez rendu compte de la leçon… c’est pas facile de suivre le fil d’une leçon dans le temps qui nous est imparti et vous avez essayé de le faire, c’était bien venu et bien posé. Ce que j’aurais envie d’ajouter, mais c’est une remarque comme ça, c’est que dans cette leçon qui est une manière un peu conclusive de venir ponctuer les sept premières leçons du séminaire sur la position, la mise en place de ce signifiant du désir, qui n’est vraiment pas facile à mettre en place. Nous l’avons éprouvé, cette difficulté, cette aridité quelque fois d’entendre ce que souhaite faire entendre Lacan. Je crois que la question pour lui c’est toujours, et il le ponctue assez bien dans cette leçon 7, c’est de trouver le point d’accommodation entre le registre symbolique et le registre imaginaire de cette relation du sujet à cet au-delà de la demande, où est à situer effectivement le désir, mais le désir comme pas du tout le désir de quelque chose mais le désir en suspens vraiment, à l’extrême de ce que le sujet éprouve, excéder la demande d’une certaine manière puisque effectivement… vous l’avez évoqué à un moment, Lacan l’évoque et ça faisait l’objet d’une question du groupe de Christine, il y a un passage qui n’est pas facile, ce passage où, de mémoire, Lacan évoque cet au-delà de la demande. Eh bien le sujet y trouve soit l’élision qui le laisse dans la nuit du traumatisme, c’est à dire dans quelque chose où il est morcelé pourrait-on dire, sous les signifiants de l’autre, et sans recours, d’une certaine façon autre que celui vain de la demande sans cesse répétée, ou bien alors qui le fait, ce sujet, prendre appui, je ne dirais pas s’identifier, mais il y a un peu de ça, prendre appui sur le phallus, le signifiant phallique. Mais prendre appui sur le signifiant phallique n’est pas du tout résoudre la question du désir puisque Lacan va montrer encore une fois, à la fin de cette leçon, que ça ne va pas empêcher le sujet d’avoir à accommoder… alors là Lacan est encore à chercher la formulation de ce rapport du sujet au désir à travers le fantasme, mais il s’aide du schéma optique, il rappelle les conditions du schéma optique mais on perçoit bien que pour lui c’est encore une question, même s’il a l’air d’être très averti de cette question et il en parle comme si elle était pour lui articulée, et elle l’est sans doute, mais ça ne veut pas dire que pour nous elle soit simple à entendre. Ce n’est certainement pas quelque chose en tout cas dont nous puissions rendre compte par un énoncé. Nous ne pouvons pas de ces leçons, et de cette leçon, produire un énoncé qui viendrait dire le sens que ça a. Ce n’est pas possible logiquement, structurellement, du fait même de notre rapport à ce désir. Ce n’est pas non plus surprenant que Lacan au début de la leçon situe de nouveau le désir comme il l’avait fait, si mon souvenir est bon, dans la toute première leçon du séminaire, il situe le désir très exactement à mi-chemin entre l’énonciation et l’énoncé, dans un suspens qui interdit toute positivation dans un énoncé. Et c’est pour ça qu’une nouvelle fois nous pouvons mesurer l’intérêt pratique, l’intérêt pour notre travail du graphe, puisque le graphe est un support qui justement ne donne pas du tout de privilège à un énoncé qui serait de nature à rendre compte de la question du désir, mais le graphe permet plusieurs points d’appui simultanés, concomitants, qui permettent d’attraper quelque chose de cette question. 

Il y a le fantasme « On bat un enfant » dont Lacan donne une lecture vraiment remarquable, vous vous y êtes arrêtée à juste titre. Sur ce que dit Lacan des enfants qui ne rencontrent pas cette occurrence d’être battu par le père, les enfants qui ne sont pas battus… D’abord il dit que pour les enfants qui sont battus, il souligne le caractère de déchéance subjective très radicale que comporte cette expérience de châtiment corporel chez l’enfant, mais il laisse entendre que le destin de celui ou de celle qui va passer par là va dépendre un peu de l’histoire de chacun en quelque sorte. Il dit : « le caractère de déchéance subjective qui est liée pour l’enfant à la rencontre avec la première punition corporelle laisse des traces diverses suivant le caractère diversement répété ». C’est à dire qu’au fond le destin de cette rencontre avec cette déchéance radicale imaginaire n’est pas du tout quelque chose dont on puisse préjuger de façon générale. Et ce qu’il dit ensuite, je trouve ça très intéressant, c’est que « pour l’enfant qui n’a jamais rencontré – et c’est très actuel dans la clinique – ce châtiment corporel, qui n’a jamais rencontré donc cette frappe disons paternelle pour faire simple, et bien le jour où les vicissitudes de la vie, les rencontres bonnes ou mauvaises, vont lui faire rencontrer effectivement quelques sévices, dit Lacan, justifiés ou pas, eh bien il évoque ce que ça peut avoir de prostrant, « les conséquences au moins sur l’instant prostrantes, dit Lacan, qu’a cette expérience pour l’enfant ». Autrement dit comme si à vouloir éviter cette rencontre avec la frappe, on disposait les sujets, et c’est très valable dans la clinique contemporaine, on disposait les sujets d’une façon qui ne leur rende pas l’accès au désir facile, peut-être, alors il vaudrait mieux travailler ça de plus près, mais peut-être justement parce qu’on ne leur donne pas accès à ce que Lacan appelle ici cette déchéance imaginaire radicale. Qui évidemment est ambiguë, je ne dis pas qu’il faut encourager d’être violent avec les enfants, mais il ne faut peut-être pas aussi leur épargner cette épreuve de rencontre avec cet au-delà de l’imaginaire. 

CL : Mais cette frappe n’est pas forcément réelle. Tu as raison d’évoquer la frappe venant du père, mais c’est la rencontre avec le signifiant, le signifiant maître, on va dire, dans le langage de Lacan. Le défaut de cette rencontre avec le signifiant maitre, cette frappe venant du père effectivement, lorsque dans la vie, comme tu l’as dit, la rencontre se produit, elle a des effets prostrant.

ST : Mais cette frappe elle n’est pas forcément réelle, mais elle a toujours un aspect réel, même si elle n’est pas une frappe réelle.

CL : Non, parce qu’il y a la voix, parce que il y a la colère du père… ce que Hans reprochait d’ailleurs à son père: « Est ce que tu vas faire un jour la grosse voix ? » Au point que dans la clinique il n’est pas rare qu’un garçon demande à son père de le battre, faute de pouvoir avoir eu du père cette marque que tu évoques. 

ST : En général ce ne sont d’ailleurs pas des situations très favorables. Des situations où un enfant demande à son père de le battre. 

CL : Oui, mais c’est une façon aussi pour le petit Hans de demander que quelque chose du registre de… que le père assume sa fonction. 

ST : Ce n’est pas toujours très simple pour l’enfant d’avoir à demander ça à son père. Et en général il est dans une difficulté assez grande. Je pense à certains cas tout à fait correspondant à ce que tu dis, où l’enfant manifeste par son comportement diversement erratique et désemparé cette demande à l’égard du père. Et le problème c’est que quand les choses sont menées jusqu’à ce point, le père n’est bien souvent pas en état de répondre, sauf s’il est aidé un tout petit peu par un analyste qui se trouve être dans les parages.

CL : C’est lui qui se retrouve dans une situation de prostration souvent.

ST : Un petit peu, c’est pour ça que je disais que ce n’était pas une situation très bien venue.

CL : Il y a un point qui me paraît important, qui est implicite dans cette leçon et qui renvoie à ce que disait Stéphane, c’est à dire la possibilité d’utiliser le graphe et les petites formules du graphe. Il le dit d’ailleurs, sans le dire explicitement, il dit : « mais au fond qu’est-ce que c’est que le névrosé ? C’est celui ou celle qui privilégie toujours la demande ».

ST : L’énoncé.

CL : Non, la demande.

ST : Oui, mais c’est l’énoncé en fait, il veut l’énoncé.

CL : C’est un peu plus que ça parce que c’est aussi la demande d’amour, ce qui veut dire quoi ? Si le fantasme dans le graphe S barré poinçon de petit a est le soutien du désir, désir de l’Autre, pour le névrosé, le désir de l’Autre c’est la demande de l’Autre. Autrement dit, le fantasme chez le névrosé c’est un fantasme tout à fait particulier qui privilégie la demande. C’est à dire qu’il y a quelque part dans un texte, je crois que c’est « Subversion du sujet », où il dit finalement le fantasme de névrosé, ce n’est plus S barré poinçon de a, mais S barré poinçon de grand D. 

ST : C’est ça.

CL : C’est-à-dire que le fantasme va se résumer à la pulsion, il dit que c’est même pour ça qu’on a pu, grâce au névrosé, justement, faire le catalogue des pulsions, orales, anales, etc. C’est pour ça qu’à partir du moment où c’est adressé à la demande de l’Autre, le fantasme n’est pas le désir de l’Autre pour le névrosé, c’est la demande de l’Autre. La demande de l’Autre, il va se défiler devant la demande de l’Autre, forcément, parce qu’il imagine que l’Autre veut sa castration, donc il va se défiler soit sur un mode obsessionnel en faisant en sorte de ne jamais disparaître comme sujet justement, de ne jamais s’élider, ou sur le mode hystérique dans l’intrigue en se proposant comme objet et immédiatement en se dérobant du petit a. Pour mettre en échec aussi ce qu’il suppose être la demande de l’Autre, alors que la question est celle du désir de l’Autre. Et c’est ça tout le travail d’une analyse, essayer de faire passer du registre de la demande au registre du désir. C’est pour ça que vous avez très bien fait en commençant par distinguer ce que Lacan distingue lui-même de la demande et du désir, où tout se joue concernant le désir et son interprétation. Et son interprétation. 

FG : Ce que vous dites là répond bien à la question qui s’est posée de ce choix qu’a à faire un sujet entre la demande et le désir, et effectivement, dans la névrose, on retrouve bien, comme vous le soulignez, peut-être cet… inaboutissement encore peut-être de ce rangement plein du côté du désir ; c’est effectivement un échec de la castration dont on sait bien qu’elle est toujours dans une certaine mesure incomplète et c’est peut-être pour cela que le sujet névrosé reste effectivement très accroché dans le fantasme à la demande, à la question de la demande. 

CL : En même temps c’est le moteur d’une analyse, du névrosé.

FG : Oui, tout à fait. 

CL : C’est bien parce qu’il ne cesse de demander que quelque chose permet à l’analyste d’intervenir, justement en travaillant sur l’interprétation et pas en le laissant dans l’analyse des résistances en disant ça c’est l’oralité… C’est pour ça qu’il dit, c’est une question en rapport avec les signifiants inconscients, ne pas méconnaitre la dimension orale ou anale de la demande mais de la faire résonner avec les signifiants inconscients. Je vois un exemple tout bête, très court, clinique, un patient qui rêve de riz, évidemment l’oralité, et comme c’était abondant dans son rêve, voilà, le riz c’était aussi la richesse et donc l’analité. Est-ce qu’il fallait intervenir sur ce plan ? Certainement pas. D’ailleurs, il avait lui-même tout de suite pensé à l’abondance. Ça jouait, compte tenu des déterminations de ce sujet. Mais ce qu’il fallait essayer de lui faire entendre c’est que ce signifiant « riz », il était inclus dans son prénom, dans ce prénom se posait la question du tiers, qui est absolument toute sa problématique. C’est-à-dire comment faire fonctionner un tiers et ne pas rester confronté à une rivalité en miroir avec un Eric ou un Rémi, mais étant donné que il se prénommait Thierry, que toute la problématique c’était d’introduire un tiers à l’endroit de l’Autre maternel. Toute sa névrose c’était ça. Alors je ne dis pas que c’est la bonne façon de faire, mais on a souhaité avoir des exemples cliniques et je crois qu’il faut les donner, en espérant qu’ils ne seront pas trop répétés. Mais on voit bien ce que Lacan nous apporte dans l’interprétation par rapport à l’analyse des résistances, on jouait de la frustration, n’est-ce pas… on s’attardait sur l’interprétation en termes d’oralité ou d’analité. Pour faire advenir comme le disait Bouvet, l’objet génital, pour sortir de la régression des objets prégénitaux, on écrasait tout effectivement, on collapsait comme dit Lacan. 

ST : Il est important de faire entendre au sujet, le moment venu, quelque fois ça prend beaucoup de temps avant qu’on puisse lui faire entendre quelque chose de ça, sans justement l’empêcher, si on ne veut pas faire comme tu dis, c’est-à-dire de pouvoir le faire travailler lui-même sur les tours et les tours de sa demande. Si on lui fait entendre trop tôt, ça collapse effectivement, ça écrase.

Dans la salle : — J’ai juste une question latérale, à propos de Emma vous avez employé je crois l’expression « inhibition de la fonction ». Est-ce que cette expression ne vaut pas particulièrement dans les cas de phobie ou est-ce que dans les cas de phobie il y a toujours une inhibition de la fonction ?

CL : Les phobiques, ils ont du mal à bouger.

— Si oui, est ce que ça peut être une des définitions, une des caractéristiques de la phobie ?

CL : Oui, je pense. La fonction locomotrice, oui. C’est assez paralysant, vous vous souvenez du petit Hans. Mais le cas de Emma ce n’est pas le cas du petit Hans. 

— Je vous remercie pour ce que vous avez apporté à propos du fantasme « On bat un enfant », parce qu’effectivement à l’heure actuelle on ne bat plus les enfants, sauf dans la manière dont vous l’avez évoqué, qui est de leur mettre des limites, de leur dire « non », d’élever la voix, etc. Mais alors moi il y a un élément que je trouve un peu violent dans le texte de Lacan, c’est la « déchéance subjective ». L’enfant confronté à « on bat un enfant », on parle de déchéance subjective. Est-ce que vous ne trouvez pas que c’est un signifiant un peu trop dur par rapport à ce que vous avez apporté ?

ST : C’est pour l’enfant battu ? 

— Oui, pour l’enfant battu, la déchéance subjective, c’est comme s’il n’y avait pas d’autre moyen d’intervenir, de mettre une limite, de dire un dire-que-non à un enfant, autrement qu’en carrément l’annihilant, le dégageant complètement…

ST : Vous avez raison d’être arrêtée par ce terme, mais je crois que, et c’est ce que j’ai essayé de dire tout à l’heure, cette déchéance subjective, c’est une expérience violente effectivement mais c’est une expérience qui doit s’entendre comme une déchéance notamment imaginaire. C’est à dire que c’est par rapport à l’Autre aimé que je suis déchu de toute position tenable. Et ça, cette espèce de radicale mise en question de l’imaginaire et aussi du sujet, par contrecoup, c’est une expérience qui n’est pas en elle-même négative, pas du tout.

CL : Oui. Parce que « déchéance subjective » on peut l’entendre aussi comme ce que Lacan évoque concernant l’élision du sujet, c’est-à-dire que ce n’est pas seulement une déchéance subjective au sens où on l’entendrait trivialement. C’est à dire que de cette position de sujet d’enfant roi, de sujet non barré, ou en tout cas qui a des difficultés à construire sa division, si j’ose dire, il est évident que la frappe venant de l’Autre peut faire déchoir le sujet d’une position toute puissante. Qui renvoie à la toute-puissance de la mère, par exemple, pour être encore plus précis sur le plan clinique.

Transcription de Véronique Audren de Kerdrel, corrigée par Laurent Buffet, relue par l’auteur.

 

Précisions sur le schéma optique, par Flavia Goian

Dans le schéma optique que Lacan reprend à partir du Séminaire I(en référence aux lentilles de Freud dans la Traumdeutung) vont se réunir et se croiser des éléments symboliques et imaginaires. Lacan parle d’une fleur cachée que l’expérience du SO va rendre visible, grâce à un éclairage approprié et à un miroir sphérique (et non pas parabolique). Ce dispositif va produire une image réelle de la fleur cachée dans les dessous, cette fleur venant intégrer/se poser dans le vase qui l’attend. Cette image réelle va être directement perçue par l’œil de l’expérimentateur à condition que l’observateur se place dans un certain champ de l’espace, à savoir un cône symbolique(les coordonnées symboliques du sujet dans le discours des parents, de sorte que l’enjeu sera d’être « dans le cône ») dont le bord est la circonférence du miroir sphérique. 

Mais, en fait, il n’y a pas de vision directe de l’image réelle de la fleur. Le Sujet S barré y a accès indirectement grâce au miroir plan maniée par l’Autre (ici, la mère symbolique). Ainsi, il pourra voir l’image réelle telle qu’elle se produit là où il ne peut pas la voir.

Dans cette leçon, quel est l’enjeu de cette reprise du schéma optique ? Lacan reprend cela pour définir la place du Sujet dans le fantasme.

L’enjeu de ce schéma optique, comme des lentilles auxquelles Freud se référait dans la Traumdeutung, c’est de mettre en évidence que le S barré doit absolument rejoindre sa place dans le symbolique– le miroir est donc symbolique et l’œil : métaphorique. 

Or cette place, dans le symbolique, est définie par I, ce que Lacan a amène avec les insignes de l’Autre maternelet qui deviendra plus tard l’Idéal du moiappuyant l’identification au père. 

  

Il faut remarquer que la ligne qui relie S barré à grand I passe au-delà du bord du miroir plan, donc ce grand I est invisible pour le sujet, càd que ce réglage de places dépend uniquement du Symbolique même, si ce qu’elle permet en fin de compte c’est un accès à l’Imaginaire.

Si Lacan tient autant à éclairer l’enjeu de cette relation spéculaire, c’est pour rendre compte comment le fantasme soutien le désiret notamment dans la relation érotique, amoureuse, entre un homme et une femme.

Ce qui se passe sur l’axe symbolique S barré–A est déterminant pour ce qui se passe sur l’axe imaginaire a-a’qu’il croise (tel qu’en rend compte le schéma L, à situer sur le graphe).

La présentation de Lacan du schéma optique nous permet de situer le stade du miroir, où le morcellement fait place à l’unité, dans un ensemble symbolique.

Espace personnel