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Une autre modalité de transfert-TRANSCRIPTION DE LA CONFÉRENCE DU GRAND SÉMINAIRE DE L'ALI PAR JEAN-PIERRE LEBRUN 08 JANVIER 2019

LEBRUN Jean-Pierre
Date publication : 05/03/2019

 

Grand séminaire de l’ALI : le 8 janvier 2019

 

Jean Pierre Lebrun : Une autre modalité de transfert

 

 

Jean Paul Beaumont : Je ne sais pas s’il faut vraiment présenter Jean Pierre Lebrun, belge, psychanalyste à Namur et à Bruxelles, qui a participé à L’Homme sans gravité et qui a publié de nombreux ouvrages dont La perversion ordinaire, et je mentionne particulièrement son dernier qu’il trouve lui-même très important : Les couleurs de l’inceste.

Jean Pierre Lebrun : Je remercie le bureau et les collègues de me donner l’occasion, non sans inquiétude, de pouvoir vous faire part de mes préoccupations et j’espère trouver votre aide pour mieux appréhender les changements cliniques auxquels nous sommes confrontés.

Je viens à mains nues, sans la prévalence des concepts, non que je les refuse, mais parce qu’il me semble que nous ne pouvons vraiment accueillir ce qui arrive qu’en l’écoutant, non pas avec nos repères habituels, mais en sachant construire les concepts à partir de la clinique elle-même. C’est d’ailleurs à mon avis toute la difficulté actuelle.Il y a quelque chose dans notre façon de nous référer aux concepts qui est peut-être quelque peu déplacé puisque le tout symbolique n’est plus à l’ordre du jour du tout et cela a des conséquences sur les concepts mêmes que nous utilisons. Alors comment fait-on ?

Donc il faut intégrer dans la donne cette forme de remise en question de l’appareil Symbolique, ce statut du Symbolique et notre façon d’organiser les concepts.

C’est peut-être important puisque je travaille à Namur, la capitale de la Belgique francophone, et puisque Bruxelles est la province de Paris, Namur est la province de la province, donc j’ai une  clinique beaucoup moins marquée par le travail de la culture que ce que j’entends dans les milieux parisiens, par la force du symbolique précisément.

J’ai été ravi de l’introduction de Melman à ce Grand séminaire puisqu’il a mis d’emblée son poids sur l’intérêt que nous pouvons trouver à « cet univers subjectif neuf », comme il l’a appelé. A propos de ce jeune qui se demandait « pourquoi il faudrait désirer les jeunes filles ».

Alors la thèse que je soutiens depuis La perversion ordinaire c’est que nous sommes confrontés aujourd’hui aux conséquences d’un raz-de-marée en profondeur qui s’est constitué à partir de l’estompement, voire de l’effacement de la négativité inscrite dans la condition de l’être parlant. Celle-ci était habituellement transmise de génération en génération depuis des lustres, par la loi du père. Ce père n’étant plus ce qu’il était, son « évaporation », terme de Lacan,  a entraîné – conformément à l’effet qu’on appelle domino, si pas même papillon - une série de conséquences autant sur l’architectonie du monde que sur les modalités de construction de l’appareil psychique. C’est même l’articulation du social et du singulier qui s’en trouve complètement modifiée.

Je renvoie simplement à l’extrait de cet article de Marcel Gauchet sur La fin de la domination masculine : L’idée de « Loi du père »(…)  il y a un demi-siècle était crédible, elle correspondait encore à un contenu socialement palpable, même si l’on pouvait discuter de sa lecture. Elle renvoyait à une dimension du fonctionnement collectif et partant, personnel, que l’erreur, on le discerne rétrospectivement, aura été d’hypostasier à la hauteur d’un invariant anthropologique, alors qu’elle ne relevait que d’un fait sociologique, certes historiquement enraciné, mais néanmoins révocable, et du reste, en pleine crise.(…)

 

Cependant l’humanisation des nouveaux venus continue de s’accomplir tant bien que mal et leur « accès au symbolique » de s’opérer. (…) C’est cette nouveauté qu’il conviendrait d’explorer, plutôt que de camper sur le constat d’une carence qui n’explique plus rien. (extrait de l’article du Débat n°200, mai-août 2018)

Il y avait en effet, dans le modèle ancien, une isomorphie entre le discours ou entre les lois du discours social et ce qui existe dans la construction de l’appareil psychique. D’ailleurs  Melman dans cette conférence inaugurale du grand séminaire rappelle que Lacan s’interroge autour du nœud à trois ou à quatre, toute cette série de choses que l’on a beaucoup travaillée à l’ALI.

Ma question est celle-ci : Est-ce que ce nœud à 3, s’il est quand même noué, c’est donc qu’il y a un élément qui intervient. Est-ce encore le père ? Est-ce indispensable que ce soit le père ? Il y a intérêt à mon avis à s’intéresser à cette question et à distinguer comme le fait Colette Soler, le Nom-du-Père du temps de la métaphore et celui du Sinthome. Cela m’a intéressé, car justement à trop maintenir ensemble le Nom-du -Père et le Phallus par exemple, on risque d’être coincé dans une lecture de la métaphore paternelle qui est précisément remise en cause. Colette Soler dit à ce propos que Lacan a substitué au père de la métaphore, le dire qui est père, doté du pouvoir de nomination borroméenne :

 C’est très différent de mettre le père en quatrième rond qui noue et de mettre n’importe quel dire qui noue borroméennement à cette place. En y metttant le père, on laisse la confusion se poursuivre car la suppléance borroméenne ne nécessite pas le Nom-du-Père (C.Soler, séminaire L’humanisation)

 

Ailleurs encore: Cette nomination n’est pas le privilège des pères, c’est le contraire, c’est la nomination qui est père. (…) La constitution subjective et l’économie sexuelle des jouissances, (je trouve cela très important) ces deux économies que l’oedipe cherchait à conjoindre, elles ne marchent pas du même pas et n’obéissent pas aux mêmes régulations. (C.Soler, Lacan, lecteur de Joyce)

Ceci me semble très important pour voir à quoi nous avons affaire aujourd’hui. Si je dis qu’il y avait dans le modèle ancien isomorphie entre les lois du discours social et ce qu’exige la construction de l’appareil psychique, c’est que chacun devait en passer d’abord par l’Autre, devait intégrer ses normes et, s’il travaillait à s’en séparer, il pouvait soutenir sa singularité. Aujourd’hui, ce n’est plus cela, c’est presque à l’inverse. Chacun est d’emblée reconnu comme individu prétendûment autonome et en plus légitimé par le droit, ce qui n’est pas rien dans l’affaire. Il se retrouve à vivre avec les autres, sans avoir nécessairement dû intégrer les règles et les lois que la condition d’être parlant lui prescrit. C’est pour moi quelque chose d’essentiel dans la question de l’éducation aujourd’hui.  

Le mode de transmission de la condition du symbolique a tout à fait changé. Le symbolique est toujours en usage, c’est toujours notre lot, c’est toujours notre condition, mais la façon dont cela se transmet n’est plus la même. A partir du moment où je mets l’individu au centre et non plus le social, il s’ensuit qu’au niveau collectif ne va plus de soi l’exigence d’un pacte symbolique, qui fait par exemple s’interpeller mutuellement gouvernants et gouvernés à partir d’une place qui est reconnue à la tiercéité.

Ce n’est pas de Belgique que je vais vous faire la leçon sur ce qui se passe aujourd’hui. Quand même c’est bien de celà qu’il s’agit, c’est qu’on dirait que le pacte symbolique ne fonctionne plus, et je suis d’ailleurs stupéfait de la position de certains collègues qui vont tout à fait dans le sens de la revendication – dont il ne faut pas par ailleurs nier la légitimité - mais je trouve qu’il y a quelque chose qui ne va pas si on doit contribuer à arroser les problèmes!  Ce que nous avons à tenir comme place dans le social, il me semble, c’est plus d’essayer de faire entendre la difficulté dans laquelle se trouvent aujourd’hui gouvernants et gouvernés. C’est beaucoup plus important et intéressant de ce côté -là.

Cette place laissée à la tiercéité est même inscrite dans la définition de la démocratie donnée par le dictionnaire “Le Robert”, ça m’a intéressé: Une doctrine politique d’après laquelle la souveraineté doit appartenir à l’ensemble des citoyens. Donc il y a une souveraineté, quelque chose qui nous dépasse tous, qui dépasse aussi bien les gouvernants que les gouvernés, c’est au-dessus. C’est cela qui fait qu’actuellement à partir du moment où chacun est de son côté légitimé dans sa propre position, le discours social n’est plus alors la cause mais il est devenu l’effet et les protagonistes n’ont plus qu’à trouver comment “vivre ensemble”. C’est intéressant cette expression: à partir de chacun d’entre vous, débrouillez-vous pour faire ensemble, vivre ensemble. Mais alors le risque est que le débat ne soit plus alors qu’un combat où chacun cherche à imposer l’efficacité de ses répliques. Celà me semble assez évident; aujourd’hui, il n’y a plus vraiment de débat.

C’est donc un déplacement du centre de gravité du citoyen auquel on assiste. Celà, je pense qu’il faudrait aussi le travailler plus, mieux, saisir comment le centre de gravité du citoyen, dans une société pyramidale n’est pas du tout le centre de gravité du citoyen dans une société horizontale. Pourquoi? Parce que dans une société pyramidale, il est en référence à l’autorité, à toute une série de choses,  tandis que dans l’autre cas, il est en référence justement à rien. Dans le modèle horizontal, pour aller vite, le gouvernant a une nouvelle tâche, il doit intégrer l’avis des gouvernés - c’est tout à fait nouveau, celà - et du côté des gouvernés, figurez-vous qu’il y a de nouvelles responsabilités qui sont en jeu, d’intégrer le point de vue collectif. Or, celà non plus, ce n’est plus tout à fait à l’ordre du jour. On voit bien la difficulté dans laquelle on est.

Faute de prendre cela en compte, hé bien je suis tombé récemment sur un petit ouvrage que je ne connaissais pas, la conférence que Soljenitsyne a donnée à Harvard en 1977 si je ne me trompe, et il nous prévient, de ce que le titre de cette conférence est “Le déclin du courage”. Je trouve que c’est une conférence è couper le souffle parce qu’il est extrêmement clair; il dénonce la suprématie du droit sur la morale. Donc, on l’a invité aux Etats-Unis à faire une conférence où l’on croyait qu’il allait critiquer l’union soviétique et en fait il n’a rien fait d’autre que de critiquer le modèle américain et européen. Il dénonce la suprématie du droit sur la morale, L’idéal de liberté qui dégénère en licence et en débridement des passions, les droits de l’individu qui bafoue ceux de la société, le pouvoir des médias aux mains de gens non-élus qui l’emportent sur les autres, l’accumulation des biens, la quête de confort, qui suscitent un amolissement des caractères et un déclin du courage peu propices à l’émergence de personnalités hors du commun!

 

Bon, nous sommes un peu là-dedans! Il s’ensuit au niveau de l’individu que le devoir phallique n’est plus à son programme et s’ouvre ainsi à une jouissance, si pas inédite, en tous cas à repérer autrement que la jouissance incestueuse oedipienne. Je parlerai donc volontiers dans ce cas-là d’une jouissance incestueuse non oedipienne. Qu’est-ce que je veux dire par là?

Je voudrais faire ici la différence entre le Trois dans l’Oedipe, où l’adresse est évidemment à l’égard de celui qui vient exiger la rupture de l’Un, de l’Un fait avec la mère, et la position actuelle, où ce n’est pas une adresse à l’égard de ce tiers, c’est un refus de le prendre en compte, un refus légitimé par le droit, ce qui est tout à fait différent. Ce n’est pas la même chose du tout, et à mon avis, on n’a pas assez fait cette distinction pourtant tout à fait opérante sur le plan clinique.

Il n’y a donc, sur le plan de cette jouissance incestueuse non oedipienne, il n’y a pas de Trois, il n’y a pas de prise du langage. On en reste à deux, et comme on en reste à deux sans passer par le Trois, on n’est que dans l’Unien, on est dans le deux qui se prend pour du Un. Le Trois n’a pas droit de cité, contrairement à la jouissance oedipienne où le Trois est d’emblée situé et conflictualisé avec la préséance du deux. C’est ce qui me fait dire que l’individuation est aujourd’hui aussi importante que l’Oedipe.

Certains à cet égard parlent de névrose actuelle, d’autres de névrose post-freudienne, d’autres encore de nouvelle économie psychique comme Melman, ou de psychose ordinaire, comme les copains de “L’école de la Cause”. J’ai moi-même déja évoqué une perversion ordinaire. Les “post-freudiens” quant à eux parlent de fonctionnement-limite, d’ouverture au corps et à l’infra-verbal.

Cette multiplicité d’appellations traduit notre difficulté en même temps que notre détermination à éclairer ce qui se passe. C’est comme si, entre les lois de la condition humaine et leur appropriation à laquelle chacun se trouve contraint, au travers de la subjectivation par la parole, s’était désormais ouvert une brèche qui ne fait que s’élargir. (sans doute aussi liée au déplacement du Réel lié au changement introduit à propos de la procréation. Je le lis comme cela. S’y loge désormais, dans cette brèche, un individu légitimé par le droit qui peut désormais prétendre à l’autonomie et donc peut “choisir” d’intégrer les lois de la condition humaine ou au contraire les récuser. Mais le mot récusation ne me va pas. Cette “récusation” met déjà une sorte d’engagement subjectif, d’opposition, tandis que ce n’est même pas les récuser - cela permet simplement de distinguer de la contestation - mais plutôt les considérer comme ne les concernant pas, ce qui est tout à fait autre chose. 

Autrement dit, la force de la contrainte qui hier ne laissait que peu de doute s’est à ce point affaiblie qu’elle laisse à l’enfant, dés le premier âge, la possibilité de ne pas se sentir concerné par la nécessité de s’approprier la condition de parlêtre. C’est alors l’existence d’une zone grise - que j’ai appelée une absence à soi-même - qui induit une autre articulation du singulier et du collectif que celle qui sévissait il y peu.

Je vous signale entre autres le film, dont Martine Lerude a fait la critique: Girl. C’est intéressant de voir que dans ce film, le cadre dans lequel on pose la question, c’est qu’on ne la pose pas! Il n’y a plus de place pour la question. Que quelqu’un veuille changer de sexe, cela ne me dérange pas, mais que le contexte sociétal soit déjà là de telle façon qu’on ne pose plus de question, qu’on ne puisse plus la poser, et que même il est extrêmement négatif de la poser, cela prend une tournure tout à fait particulière dont entre autres  les journalistes au niveau des médias  qui sont subtilement en train de paraître d’un accueil, d’une bienveillance à l’égard de toutes les nouveautés qui apparaissent, viennent véritablement avoir un effet d’incitation à ce que çà se passe. Donc nous en aurons de plus en plus, évidemment. C’est assez soufflant la position par exemple d’un journaliste belge qui se fait passer pour quelqu’un de très ouvert  à toutes ces nouveautés, et ce faisant introduit dans les ménages une sorte d’incitation comme  si on avait la possibilité de changer  un état de fait qui est celui qu’on reçoit à sa naissance, et que celà allait tout à fait de soi. Et pourquoi pas demander à changer de date de naissance ou d’autres choses du même genre!

Pour rendre compte de cette problématique à l’oeuvre de nos jours, j’évoquerai une rencontre clinique: Une jeune femme m’est envoyée pour décompensation hypomaniaque qui l’a amenée à une hospitalisation donnant à penser à un accés bipolaire. Dés la première séance, elle montre une grande fragilité et peu d’épaisseur psychique. Elle se dit elle-même hypersensible et j’entends que sa capacité de subjectivation face à tout ce qu’elle ressent est trés faible, voire quasi nulle. Je ne prends pas son hospitalisation au pied de la lettre lui imprimant un diagnostic dont elle ne devrait plus se défaire tant on lui a fait entendre qu’il s’agit bien d’une “maladie”, sous-entendu comme une autre et qu’elle ne peut qu’accepter sa dite “maladie”. Elle s’engage dans des études exigeantes. Après un premier échec, elle renonce à ses prétentions se rendant assez vite compte qu’elle n’est pas à la hauteur de faire de telles études et se rabat sur un enseignement moins difficile. Aprés une demi-année, elle commence en plus à douter de la relation qu’elle a avec son ami. Elle se sentait trop sollicitée par la famille de l’ami en question pour s’engager davantage et replonge dans un épisode hypomaniaque avec hospitalisation mais beaucoup moins sévère et moins conséquent que le précédent.

Elle reprend ses séances et à de nombreuses reprises, je suis amené à devoir lui expliquer des choses, très simplement : le rapport à la mère, aux parents, le fait qu’elle peut se donner du temps pour trouver sa voie, qu’elle n’est pas obligée de répondre tout de suite, qu’elle n’est pas obligée de se laisser aspirer par  ce que les autres veulent,  la perte qu’elle doit bien intégrer quand elle a fait un choix, le fait de devoir se confronter à de l’altérité et du conflit. Où est-ce que je vais là? Lui rappeler le basique du basique, quoi! Tout cela m’interroge beaucoup quand à ce que devient ma pratique de plus en plus éloignée du silence analytique et de l’interprétation judicieuse.

Pourtant, je perçois bien que grâce au transfert, mes interventions lui permettent de s’étoffer de plus en plus, de prendre une certaine assurance, de ne plus pleurer sans arrêt, bref, de paraitre de moins en moins n’être qu’un oiseau pour le chat. Elle finit par arrêter sa relation de son propre chef et consent même si c’est dificilement à en faire le deuil; en même temps, elle réussit certains examens, en rate d’autres, mais finit néanmoins par réussir son année. Elle s’interroge sur la pertinence de son choix d’étude, un deuxième choix, et finit par décider qu’elle va poursuivre pour au moins terminer ce cycle court qui lui permettra une qualification susceptible de l’aider à trouver du travail. Elle commence peu à peu à interroger les interventions de sa mère et se donne de plus en plus souvent le loisir de la remettre à sa place en ne la laissant pas “diriger sa vie” comme elle dit. Donc un cas banal.

Je pourrais parler de très nombreux cas: Celui de cette autre patiente, professeur de mathématiques, incapable de supporter que la demande qui lui est faite n’ait pas une réponse  adéquate. C’est bien pour cela qu’elle a choisit les mathémathiques.

Ou celui de cette patiente à qui un jour dans la suite du travail, j’ai dit: mais qui donc vous a laissé croire que, quelqu’un d’autre que vous allez (allait?) régler votre problème? Ceci a induit un changement conséquent. Ou encore cet homme qui n’a rien fait d’autre dans son travail “de cure” que de tolérer petit à petit qu’il y avait des questions sans réponse, ou encore celle de cette patiente psychologue, qui après plusieurs tranches d’analyse, reconnait à quel point, elle est tributaire de ma présence réelle. Chaque fois que je pars en vacances, le système s’effondre et elle se dit: est-ce que je vais quand même sortir de çà?

Tous ces patients laissent entendre que nous aurions accès avec leurs structures psychiques, à des choses plus originaires, qui avant avaient cédé le pas à la contrainte du symbolique soutenu par la loi du père. L’axe du sujet n’était plus le désir dans son organisation signifiante, mais la prise dans la jouissance dont il s’agit de s’extraire pour que du désir advienne. L’axe s’est déplacé. On est désormais bien plus sur un désir pris dans une jouissance qui a besoin de trouver sa voie. Ceci renverrait à ce que Jean Daniel Causse appelle la double kénose. A une première kénose, celle du vide, s’ajoute une seconde, celle du manque, J’avance que la seconde, celle du manque, ne s’appuie pas dans ces cas sur la première. Oui, il y a du manque, mais un manque qui ne s’inscrit pas dans une perte, qui n’est pas arrimé dans une perte.

Ma question en cette affaire n’est pas tant de l’opportunité d’intervenir de cette manière auprès de cette patiente, mais de me demander s’il s’agit encore de psychanalyse et s’il fallait encore un psychanalyste pour ce type de travail. A la réflexion, la réponse m’apparait oui clairement, à la condition que l’on repère quelle modalité du transfert est ici à l’oeuvre.Tout se passe comme si cette patiente, celle dont j’ai parlé, s’appuyait sur ce que je représentais pour elle pour pouvoir se re-confronter à ce à quoi elle semble avoir pu jusqu’ici échapper. Ma capacité d’être là pour remettre de l’ordre, pour “donner forme” avec elle à ce qui lui arrive, ne me donne pour autant bien sûr aucune légitimité pour lui dire ce qu’elle doit faire. Jamais je ne réponds pour elle et j’ai grand soin de laisser toujours l’inconnu avoir sa place dans son monde. Je dirais même volontiers que c’est la place de l’absence que je tiens pour elle, mais paradoxalement en lui donnant beaucoup de ma présence…trouée. Je lui témoigne que je la soutiens dans le fait qu’il est possible de se confronter à toutes ces inconnues et même d’en tirer parti. Je n’ai aucun doute sur le fait que c’est ma place d’analyste me référant à ce que parler implique qui me permet de soutenir cela pour elle. Cependant ma référence analytique, je l’utilise ici non pas comme dans une cure d’un névrosé classique, mais pour ce que j’appellerais volontiers un travail de re-confrontation au réel., de re-confrontation aux exigences réelles qu’impose l’usage du symbolique, auxquelles, vu les conditions sociétales, certaines personnes plus que d’autres ne seraient pas préparées. Je le fais d’autant plus qu’à entendre son trajet, j’ai toutes les raisons de penser qu’elle ne trouvera pas facilement de lieu identique à ce que je lui propose et où le risque serait alors qu’elle soit aussitôt rangée dans les cases ad hoc (trouble bipolaire par exemple) avec l’effet qui s’en suivrait immédiatement, d’entraîner la mise au silence de sa singularité.

Je peux prendre en compte sa fragilité sans la stigmatiser, mais je tiens plutôt à l’entendre comme un processus en cours qui n’a pas vraiment pu se constituer faute d’adresse. A cet endroit, entendre la constellation familiale dans laquelle elle s’est construite, a toujours son importance, bien sûr. Selon ses dires, père peu présent mais surtout n’intervenant que peu dans le lien qu’elle a avec sa mère. c’est en tout cas ce dont la jeune patiente témoigne. En somme, je consens à ce qu’elle m’utilise dans le transfert pour se re-confronter à ce à quoi, elle a pu se soustraire. Je dois grandir, dit elle régulièrement. C’est comme si j’étais une toute petite à l’intérieur de ma tête. Je me victimise dés que quelque chose ne va pas, ajoutera-t-elle encore.

Je lis cette clinique comme celle de quelqu’un qui n’a pas subjectivé car elle n’y a plus été contrainte, tant on lui a laissé le choix, choix en fin de compte bien encombrant, car il lui laisse croire qu’elle pouvait faire son marché là où il s’agissait de consentir à perdre, en acceptant de renoncer à ce qu’elle ne choisissait pas. Ceci n’empêchant pas d’avoir à se retrouver face aux données parentales, mais c’est comme si l’inconscient s’était ainsi constitué non plus à partir de l’Autre familial, mais à partir de l’Autre social au point même de ne plus exister comme tel.

Relater cette histoire n’a pour moi aujourd’hui plus rien d’extraordinaire tant un nombre de situations cliniques analogues m’ont fait me déplacer de la position que j’occupais en référence à la tradition.

D’où la question que je pose: Que s’est il passé pour que ce ne soit plus le conflit psychique qui modèle la séance, mais plutôt une façon de profiter du transfert pour réaborder ce qui a pu être évité. Je répondrai simplement à cela en avançant qu’il y va de la mutation sociétale sur la construction psychique. Dans le monde hétéronome d’hier, orienté par la loi du père, la contrainte de se soumettre cette loi à laquelle il donnait chair tenait lieu de structuration et il relevait pour chacun de devoir investir pour transgresser et faire advenir sa singularité. Dans le “nouveau monde” cette singularité est d’emblée reconnue au sujet et lui permet de faire l’économie de s’investir, voire même l’autorise à ne pas se sentir concerné. Sa singularité est alors apparemment acquise d’emblée, mais elle se retrouve sans fondement, sans assise, non arrimée dans la négativation et dès lors, incapable de faire face à ce que la vie va pourtant exiger d’elle.

Pour le dire en un mot, le modèle d’hier était contraignant, celui d’aujourd’hui donne le choix et le laisse même largement ouvert, mais à un moment où cela n’aide pas l’enfant à accepter de choisir, c’est à dire à renoncer à ce qu’il ne choisit pas. Ce point s’avère crucial pour la construction de l’appareil psychique et il peut s’ensuivre une succession de traits qui ne sont alors que des conséquences de la persistance d’une compétition entre une jouissance soumise aux lois du langage – dite phallique - et une autre, restée comme inentamée par ce qu’implique de parler, que Melman a qualifiée de jouissance organique, et une fois de jouissance anté-phallique, et que j’aurais tendance à appeller une”jouissance Unienne”.

C’est un peu ce dont parle Alexandre Beine, un collègue, dans un numéro de notre Revue, Le mal de la jeunesse, quand il évoque ces jeunes filles adolescentes – il travaille à l’hôpital psychiatrique -  Elles vivent dans une temporalité faite d’une succession d’instants présents, -avec une floraison de symptômes plus fous les uns que les autre comme avaler des lames de rasoir, des symptômes sidérants - Leur temporalité apparait comme l’allongement continu d’un présent sans fin. Elles vivent dans une réalité où la discontinuité et l’asymétrie semblent inconnues, où la perte n’est plus représentée.[1]

 

Au fond, Antériorité, Autorité, Altérité n’ont plus de place. C’est ce que j’appelle la loi des trois A.  Comment mieux dire ce qu’est une jouissance qui a échappé aux exigences de la prise dans la parole ? J’en suis arrivé à l’hypothèse de l’existence et surtout de la persistance de plus en plus fréquente d’une jouissance à ce point consistante que le sujet ne peut y renoncer tant l’exigence pulsionnelle refuse de consentir au remaniement, ce que Freud avait appelé le nécessaire sacrifice de la pulsion. C’est alors la pulsion qui, pour ces sujets, s’avère  paradoxalement tenir lieu de désir. Ce qui constitue une énorme question.

Alors je donne quatre petits points, pour essayer de les travailler, typiques de cette jouissance-là.

D’abord, la place de l’inconscient. J’ai trouvé intéressant un petit article à propos de ce que Lacan dit sur le « nommer à » :  Se substitue  au « Nom du père », à cette fonction, celle du « nommer à » , voilà ce qui pointe dans un ordre, à se substituer au Nom du père, à ceci près que la mère suffit généralement à elle seule à  faire le projet, à faire le trait sans en indiquer le chemin…Il est étrange que là, se réduit dans le social, à une prévalence de nœuds  qui fait la trame de l’existence pour qu’après tout s’en substitue un ordre qui est un ordre de fer.

C’est ce que nous éprouvons par exemple  devant l’affadissement, l’affaiblissement d’une prise de position singulière,  par exemple, d’un chef de service dans son service, qui se trouve de plus en plus écrasé, voire disparaît, et donc la dimension du  Nom du Père inscrit dans sa subjectivation, et que  viennent à la place tout un tas de règles et de programmes ; ce qui indique bien que lorsqu’on substitue le « nommer à » au « Nom du Père » s’évanouit la butée subjective qui peut encore faire objection au social.

Comme cette butée subjective n’a plus sa place, le social tel qu’il évolue alors devient de plus en plus fort. Il ne faut donc pas s’étonner qu’il devienne de plus en plus prégnant. Avant on craignait l’autorité, maintenant, on est contrôlé un peu partout. Il serait bien d’expliciter comment cette question est en train de nous travailler tous. Cette problématique pourrait très bien littéralement reconditionner l’appareil psychique et du coup avec un destin différent pour les gens qui viennent nous voir. Ils viendraient pour retrouver du désir, certes mais pas seulement, ils viendraient arrimer leur subjectivité. Cette question du « nommer à » mérite qu’on y réfléchisse, même si Lacan l’a peu évoqué…

Le deuxième point : Une poussée à l’endogamie, endogamie dans le sens où je disais précédemment dans mon propos que le Trois a une adresse non Oedipienne. Se mettre à l’abri de ce tiers, veut dire que cela induit un  pousse-à-l’endogamie. Cela referme de plus en plus. C’est un repli sur soi et nous pouvons tous être pris dans cette manœuvre.

Je vais donner un exemple : Un directeur d’institution s’interroge : Il a engagé une jeune femme comme éducatrice en la choisissant parce qu’elle avait fait part d’un parcours déterminé : elle avait entrepris de nombreuses activités aventureuses qu’elle avait mené à bien chaque fois. Fort de cela, le directeur avait cru avoir recruté quelqu’un de motivé, de prêt à soutenir les défis, et donc capable de s’engager dans son institution en y apportant le meilleur d’elle-même. Grande déception à la clé parce qu’après six mois de travail où effectivement, elle s’était montrée totalement à la hauteur, elle donne sa démission, laissant le directeur sidéré.

De quoi s’agit-il ? Peut-être simplement de ce que son engagement ne se référait pas vraiment au social, mais relevait surtout d’une réussite d’elle-même. Glissement du travail comme sublimatoire vers un travail au service de l’enrichissement de son parcours personnel. Ceci semble bien à l’oeuvre même dans les entreprises où on forme des gens qui ensuite partent.

Derrière cette apparente mutation, se cache le passage de l’exogamie à l’endogamie. Ce n’est plus pour la tâche comme telle liée à l’impératif social que le sujet s’investit mais pour ce que cela lui rapporte à lui. C’est qu’il se considère comme une start up entrepreneur d’elle-même, et à ce titre nullement prêt à intégrer l’absence de l’objet dans son parcours. Derrière l’apparence d’un désir déterminé, se cache dès lors une jouissance qui n’a rien cédé à l’Autre.

D’ailleurs pour revenir au film Girl, on peut et doit se poser la question : S’agit-il d’une jouissance ou d’un désir ?

Troisième point : Il me semble voir apparaître non plus le refoulement, le refoulement du sexuel, mais qu’il s’agit en ce cas plutôt de  haine du sexuel, un refus non du sexe, (le sexe, il y en a désormais partout !) mais du sexuel en tant qu’engagé dans le langage. Il y a là-dessus de très belles formules de Safouan dans son livre sur Le déclin de l’Œdipe.

Quatrième point : C’est une remarque importante. Il n’y a que la psychanalyse qui rende compte de ce que la destruction nous habite tous. On n’en parle pas beaucoup. C’est comme si la « destrudo » remplaçait la libido. Ce mot même d’inces-tueux ou d’inces-tueuse ! Il y a quelque chose dans l’incestueux ou l’incestuel justement dans cette modalité de jouissance non oedipienne, qui me semble particulièrement destructeur, et de ne pas le repérer…on devrait le travailler davantage pour savoir est-ce que çà nous habite ? est-ce que çà habite certains ? Je trouve que la destruction – vous vous souvenez de la fameuse phrase de Freud «  On ne sait pas qui va gagner de la pulsion de vie ou de mort. » qu’il avait ajoutée à la fin de Malaise dans la civilisation, dans sa deuxième édition, après qu’Hitler était arrivé au pouvoir. On ne sait pas si c’est lié à çà, mais enfin, il y a là quand même quelque chose d’important, parce qu’il me semble que les psychanalystes – Je ne veux pas dire que nous avons le monopole mais - il me semble que le psychanalyste sait quelque chose de pourquoi c’est toujours la destruction qui revient au programme. On en sait quelque chose de çà. Mais encore faudrait-il essayer de l’articuler.

C’est à cet endroit, et je termine par là, que la question se pose : quid du transfert dans une telle conjoncture ?  L’Autre du transfert n’est alors plus l’Autre du Sujet Supposé Savoir, mais plutôt d’un sujet supposé pouvoir y faire, ou savoir y faire. Le mode d’intervention de l’analyste n’est plus l’interprétation, mais la présence, à condition qu’elle soit truffée par l’absence. Présence sans doute comme indispensable signe de l’amour. C’est quelque chose qui me frappe beaucoup, à quel point ce type de patient a besoin qu’on le reconnaisse dans ce qu’il est vraiment. Il n’y a pas de condition à ce qu’il est ; il y a des conditions à ce qu’il va faire, mais il y a un minimum d’acceptation. Ils sont très sensibles si on les reconnaît dans ce qu’ils sont, comme ils sont.

Présence à interpréter comme l’indispensable signe de l’amour, et comme l’indiquait Lacan, « seul l’amour permet à la jouissance de condescendre au désir ». Fameuse formule qui est à la fin du Transfert, je crois, je ne sais plus. Présence devant nécessairement ouvrir et même aboutir à l’absence, rejouant ainsi la clinique du fort-da, ce que le sujet avait précisément évité dans son histoire du fait de la mutation de société évoquée.

Je vous remercie de votre attention.

Claude Landman : Merci Jean Pierre, pour ce long et bel exposé.

Nous avons fait l’hypothèse, c’est un pari, que dans ce Grand Séminaire il y aurait des points de recoupement, et donc ma question porte sur une question sur laquelle tu insistes toi-même et qui est celle du statut du transfert. Il est bien évident que les patients auxquels tu fais référence ont manifestement un transfert.

JPL : oui.

Cl.L : Ils ont un transfert, et d’emblée. Tu évoques cette différence entre un transfert à un sujet supposé savoir et un transfert sur un sujet supposé savoir y faire, que tu situes du côté de la présence réelle de l’analyste. Savoir y faire avec quoi ? Moi, il me semble, il me semble, parce que cela implique un engagement de l’analyste, que l’analyste, il convient qu’il parle et qu’il ne…Il convient qu’il parle et déjà Lacan l’avait souligné. Cela ne va pas nécessairement constituer le désir de l’analyste.

Mais alors, est-ce que l’on pourrait aller jusqu’à dire : sujet supposé savoir y faire avec la parole ?   Est-ce qu’il n’y a pas là quelque chose, les patients dont tu as parlé, à chaque fois que j’en reçois, il m’a semblé que je devais tenter de produire une énonciation, càd de leur faire entendre – tu as absolument raison, il ne s’agit pas de les diriger ni même de leur dire de faire ceci ou cela, mais de leur faire entendre qu’il existe une modalité de rapport à la parole qui est du registre de l’énonciation, dans un monde où nous sommes pratiquement envahis par des énoncés.

Cela implique que l’analyste serait repéré comme celui qui saurait y faire quand même quelque part avec son rapport au désir. Savoir y faire avec la parole. Parce qu’au fond pourquoi est-ce qu’ils viennent voir l’analyste ? Ils ne viennent pas systématiquement pour être soulagés d’un symptôme, et ce de moins en moins. Ils viennent nous dire, témoigner d’un certain nombre de choses auxquelles ils sont confrontés mais qui ne prennent pas nécessairement la forme d’un symptôme au sens classique.

Je réduis ici la focale et je te demande de préciser ce que tu entends, toi, par sujet supposé savoir y faire ?

J.P.L. :

Le « savoir y faire avec la parole », cela me convient bien, parce que l’hypothèse que je soutiendrai est qu’effectivement cette « évaporation » de la loi du père, cette disparition, nous a comme enlevé à tous le moyen habituel par lequel se transmettait ce qui était indispensable à la prise dans le langage, la prise signifiante. On a constaté qu’aujourd’hui il y a des gens qui se trouvent mis à mal dans leur rapport à la parole. Ils n’ont plus l’outillage, c’est une parole-communication, une parole-énoncé, ce n’est plus une véritable parole telle qu’elle exige un arrimage dans une énonciation justement.

Je serais assez d’accord avec çà, savoir y faire avec la parole, comme s’ils venaient s’informer, se renseigner, expérimenter aussi la possibilité d’une parole qui soit mieux orientée. Il y a un effet général qui pourrait très bien avoir lieu avec cette fin du modèle paternel qui nous a enlevé le moyen le plus habituel, le plus traditionnel d’accepter une limite, au sens où Lacan dit que toute formation humaine exige une perte de jouissance. Mais cela, c’était la modalité d’avant. Or, ils se trouvent dépourvus de cela sans même le savoir, et cela ouvre sur une quantité de grands désarrois. 

Cl.L. :

Je voudrais juste rebondir sur un point. Ce qui a été abordé dans ces séances c’est la question du désir de l’analyste. Quand j’entends pour ma part savoir y faire avec la parole, être capable de produire une énonciation, mais l’analyste devrait être capable de soutenir une énonciation sans que ce soit nécessairement en référence au Nom du Père. Une énonciation, si l’on devait reprendre la doxa lacanienne, une énonciation en rapport avec le Nom du père mais dont on pourrait se passer, « s’en servir pour pouvoir s’en passer ». Parce que si on produit un type d’énonciation classique, ça tombe à l’eau, à côté. Il s’agit de faire entendre que nous ne sommes pas strictement en référence au Nom du père au sens oedipien du terme.

C’est un type d’énonciation qui met à l’épreuve le désir de l’analyste d’une façon à laquelle on ne peut pas couper. On ne peut pas couper à ca que Lacan attendait d’une fin d’analyse et du passage à l’analyste. Autrement ça tombe à l’eau. Il y a là une question essentielle sur le désir de l’analyste.

J.P.L. : Le désir de l’analyste, oui cela va de pair, je suis d’accord.

Cl.L. : Alors comme Jean-Pierre a abordé beaucoup de points, je donne la parole à Roland. Je vais également te passer le micro de façon qu’on puisse entendre ta question.

Roland Chemama : Merci.

Je demande la parole tout de suite parce que cette question de l’analyste défini comme supposé savoir y faire, ensuite il a fallu compléter, m’a fait penser à quelque chose qui l’éclaire latéralement. Il y a un séminaire où Lacan pour parler de l’analyse et de ce qu’elle permet de réaliser, c’est au fond qu’elle permette à l’analysant, avec la cure, de « savoir y faire avec l’inconscient ». Et si ensuite l’on revient à ce que tu dis, c’est comme si dans la cure telle que tu la conçois et telle que nous la menons dans nombre de cas, l’analyste est lui-même obligé de se mettre en position d’analysant. Il ne dirige pas mais il associe, il dit ce qui lui vient à propos de tel ou tel énoncé et donc effectivement il est dans l’énonciation, et cela nous amène en effet à la question du désir de l’analyste, mais aussi à celle du transfert. Une remarque que Lacan faisait à la fin d’un autre séminaire : « il n’y a qu’un transfert, c’est le transfert de l’analyste ». je crois que nous découvrons un certain nombre de difficultés mais Lacan nous donnait déjà des éléments pour penser non pas toute pratique analytique mais la pratique analytique d’aujourd’hui, considérée avec les sujets contemporains.

J.P.L. Oui je suis assez d’accord avec ce que tu dis. J’ajouterai même un petit quelque chose. L’intérêt de cette nouvelle clinique, ce n’est pas qu’elle soit nouvelle, inédite mais qu’elle fait apparaître des choses qui étaient masquées, occultées. Çà fait émerger quelque chose de ce qui n’était pas bien appréhendé, en tous cas que le règlement par le symbolique semblait avoir régulé, mais en fait c’est beaucoup plus complexe que çà. C’est comme si on ouvrait la boite de Pandore. Il y a des choses qui émergent si on est à la hauteur d’entendre cela. C’est une richesse, et c’est un défi évidemment, il faut réussir à attraper quelque chose, mais c’est une richesse. Ce que je disais au début des concepts - les concepts sont très importants, c’est sûr - mais le réel clinique est toujours quelque chose qui fait sauter les concepts. Il y a quelque chose qui nous demande d’aller repérer ce qui est à l’œuvre, c’est l’intérêt de la clinique actuelle. Si on arrive à être à sa hauteur, elle va nous permettre de continuer l’orientation et de la tenir. Mais il faut qu’on fasse le travail et ne pas anticiper dans une lecture qui vienne fermer les choses et les obliger à rentrer dans le circuit.

Marc Darmon :

J’ai été très sensible à ta façon de d’ordonner un certain nombre d’idées concernant cette nouvelle clinique et notre pratique par rapport à cette nouvelle donnée. C’est très éclairant pour saisir les choses autrement. Sinon, on est assez égarés. Lacan d’ailleurs donne l’exemple d’un chercheur qui ne s’arrête jamais à ce que les concepts ont de définitif et de fixé.

Mais il y a un concept, une notion dont parle Lacan dans un de ses derniers séminaires, c’est « l’éthique du bien dire ». Savoir y faire avec la parole, c’est rejoindre cette expression.

Ce qui m’est apparu en vous écoutant tout à l’heure, c’est d’insister sur le dire.

J.P.L. acquiesce.

M.D.

Ce n’est pas l’éthique du bien dit, c’est l’éthique du bien dire, c’est très différent. Et donc il y a une énonciation qui intervient là et nous rappelle qu’il y a un sujet.

Une autre remarque, sur ce que disait Roland tout à l’heure. C’est sur le statut de l’inconscient et le rôle de l’analyste traditionnel comme interprétant l’inconscient. Est-ce qu’on n’aurait pas affaire à tout autre chose ?  Finalement est-ce que nous aurions affaire à du refoulé ? dans ce cas, il faudrait l’aider à mettre le joug (?). Ou est-ce que nous avons affaire à tout autre chose ?

J.P.L. :

Je ne sais pas répondre à cela, mais je ne pense pas qu’on ait affaire à du refoulé. Ou alors, c’est plutôt du côté de la remise du refoulement originaire, mais pas du refoulé au sens où on l’entend d’habitude. Il y a comme un enjeu, comme s’il fallait réinstaller l’inconscient, le remettre à sa place, plutôt que de le prendre comme un retour.

Parce que l’effet que cela va avoir, cette sorte de lissage des énonciations dans les énoncés multiples qui organisent l’existence pour le moment, c’est çà, une disparition de …

Il me semble que c’est un pas important que Lacan fait par rapport à Freud. Freud, quand il invente l’inconscient, qu’il le met en évidence, il est tributaire de l’acceptation du sujet. Si quelqu’un fait un lapsus et je lui dis : tu fais un lapsus, et qu’il me répond c’est uniquement un trouble ans mon cerveau, je ne peux plus rien dire, je suis lié à l’acceptation. Tandis que l’inconscient dans la lecture lacanienne est lié au fait de l’être parlant, que le sujet l’accepte ou pas, cela ne change rien à son statut.

Mais aujourd’hui, cette façon d’organiser les choses par le discours social, ça pourrait bien équivaloir à in estompement de l’inconscient. D’ailleurs il y a des gens qui disen cela : Il n’y a plus d’inconscient dans cette pathologie nouvelle. Alors comment faire avec cela ? Quel statut donner à cela ? je ne sais pas.

Mario Fleig :

J’ai une petite question. Je me demande, ce que Lacan a nommé « les désabonnés de l’inconscient », si c’est le cas dans cette nouvelle clinique, dans ces nouvelles difficultés dans la clinique?

J.P.L :

Oui, c’est une référence je crois, à propos de Joyce. Je ne connais pas assez pour répondre précisément, mais c’est une formule qui donne à entendre que oui, ce sont des sujets, on pourrait dire comme çà, désabonnés de l’inconscient. Enfin, pour être abonné, il faut risquer sa parole.

J.M. Forget : Je te remercie de ce que tu amènes ce soir. C’est tout à fait parlant. Je me demandais notamment quand tu évoques la façon de transmettre les choses, parler, le dire, à partir de la structure langagière, dire à partir de la structure langagière du sujet. Cela rejoint aussi quand on interroge un patient, notre interrogation part de notre intérêt pour leur manière de rendre compte de l’impossible, et on fait du sur mesure à partir de là.

J.P.L. oui.

J.M.F. Et tout ce que tu évoquais de cette clinique-là, c’est une clinique qui est familière à ceux qui s’occupent d’enfants ou d’adolescents. Vous parliez d’états maniaques, mais les hyperactivités, ça touche à la subjectivité et ça a une incidence sociale considérable.

J.P.L. Tou à fait d’accord.

On ne se rend pas assez compte que le discours courant aujourd’hui est un discours qui littéralement décroche le sujet de son arrimage. Il n’est plus arrimé à rien. Il a grandi comme çà, il est « cémondroit », il n’est plus arrimé dans un trou. Du coup, c’est assez curieux de le voir patauger dans le langage. On devrait donner plus de poids à entendre ça. C’est difficile pour nous, on n’a pas été formé comme ça, on est presque trop armé. Mais il y a des gens qui sont complètement paumés du fait que cet arrimage n’a pas été à l’œuvre, et ce que j’appelle le nouveau destin de la pulsion, c’est l’enkystement pulsionnel. La pulsion reste intacte, à l’abri de toute intervention extérieure et quand tout à coup, devant certains avatars, le deuil d’un parent par exemple – les choses qui nous arrivent à tous dans la vie finalement – on ne sait pas faire face à ça.

J’aime bien la façon dont Gaucher dit : le travail d’humanisation continue de s’accomplir tant bien que mal, on est bien obligé d’intégrer la condition symbolique, c’est un trait de l’espèce, c’est comme ça, mais on a perdu les outils qui l’ont transmis et cela pendant longtemps, sur deux ou trois générations. Moi, j’attribue de l’importance à ça. On est dans la troisième génération de ceux qui se sont libérés de l’asservissement à la loi du père, pour aller vite. Ce n’est pas sans incidence sur ce qui se passe, on voit émerger des sujets pour qui il n’y a plus ça au programme, et on ne se rend pas compte à quel point ça les met en grande difficulté pour affronter ce que c’est de vivre, tout simplement.

J.M.F. ça me fait penser au transfert sauvage. Et Melman a évoqué récemment qu’il y a un temps sauvage dans le transfert. Il me semble que cela illustre assez bien cette précipitation et la manière dont on y répond comme tu l’évoquais là dans un sur-mesure.

J.P.L. C’est marrant que tu me parles de transfert sauvage parce que j’ai reçu il y a une quinzaine de jours une psychologue qui se réfère à la psychanalyse mais qui venait en mal parce qu’elle travaille dans un centre et elle avait affaire à une jeune fille de 16, 17 ans qui avait estimé qu’elle devait se faire cajoler par la thérapeute. Là, vraiment transfert sauvage ! Cela avait paru tellement incongru dans ce centre universitaire, donc avec des gens plutôt bien outillés, ils avaient été tellement affolés qu’ils voulaient hospitaliser de force la fille en question. Elle a demandé l’autorisation de venir en parler en supervision avant de céder à cet emballement.  Et puis c’était très intéressant, elle parlait d’une fille pour qui il n’y avait rien, mais ça devait passer par là.

Alors moi je l’ai plutôt encouragée à accepter une série de choses, mais en même temps à exiger que ça se parle. Je ne sais pas ce que ça va donner, mais c’est tout à fait ça, on a affaire à un transfert sauvage dans ce cas.

Mais je pense aussi qu’il est important de ne pas laisser passer que l’analyse peut être une référence utile dans ces situations parce que si on ne fait pas ça, on va laisser la psychothérapie nous échapper complètement. Si on ne fait pas entendre que la psychothérapie pratiquée par un analyste, même si ce n’est que de la psychothérapie, c’est fondamental.

Et en plus de çà, vous rappelez bien que c’est des enfants et c’est juste, j’ai toujours été plus en phase avec les thérapeutes, les psychanalystes d’enfants qui entendaient plus les préoccupations qui étaient les miennes, peut-être à cause de ça, mais je trouve que c’est aussi important pour la psychiatrie. Si la psychiatrie, on ne lui donne pas des outils pour comprendre ça, qu’est-ce qu’ils vont faire ? A quoi est-ce qu’ils vont servir ? A mon avis, il y a un gros travail à faire pour rendre cette chose-là audible.

Cl.L. Jean-paul, est-ce que tu veux passer le micro à Nathanael ?

Nathanael Majster :

Merci beaucoup pour cet exposé.

J’ai ressenti un moment d’injustice lorsque vous avez dit que ces gens qui sont pris dans cette économie étaient animés dans leur vie professionnelle par un souci lié à l’argent, à la réussite personnelle, etc. Alors il me semble bien que ça…

J.P.L. je n’ai pas dit ça.

Mais je comprends ce que vous voulez dire. Votre question est pertinente par rapport à cette jeune femme qui avait des…

N.M. J’ai un moment d’incertitude, l’argent personnel, c’est phallique ?

J.P.L. Je n’en ai pas parlé mais quand même c’est intéressant votre question.

N.M. Chez moi, les jeunes que j’emploie, ce sont des jeunes talentueux avec des capacités en excès par rapport aux générations précédentes, des exploits techniques talentueux, pas du tout en recherche de réussite personnelle, et même indifférents à cela et encore plus à leur rémunération. Ce qui les intéresse c’est de s’amuser au travail ! Pour nous qui avons connu le travail contraint, c’est étonnant. C’est un plaisir de travailler. Ils deviennent enfants de leurs œuvres, de leur start up, de leur production. C’est mon œuvre qui va me produire comme sujet sur la scène du monde. Je vais naître avec mon œuvre.

Par ailleurs, quand on parle de cette volonté d’apprendre, de savoir, c’est là où la question du transfert, transfert à l’égard de quoi ? Je pense qu’il y a une rencontre possible entre la psychanalyse lacanienne grâce à sa formalisation sur la topologie. Seule la topologie permet de comprendre leur raisonnement. Il n’est pas exclu que ce qu’ils viennent chercher en analyse, ce sont les réponses que permet cette formalisation lacanienne qui anticipait cela.

J.P.L. Je veux bien vous croire mais je suis sceptique.

Mais je reviens à votre question sur l’argent. Est-ce phallique pour eux? Je ne suis pas sûr qu’il s’agisse d’un désir chez ces jeunes-là. Il n’est pas sûr que ce soit de l’ordre du désir, pas sûr du tout, mais je veux bien y réfléchir.

N.M. Vous l’avez dit, si cela ne leur convient pas, ils s’en vont. Ils exercent une certaine liberté avec leur choix.

J.P.L. : Je ne vois pas là l’indice d’un désir, s’il n’est pas articulé à l’Autre.

N.M. L’autre est présent chez eux.

  1. R. Chemama :

 Je souhaite revenir sur une modalité différente : Reprendre la verticalité et l’horizontalité. Tu dis dans un de tes textes qu’il faut travailler sur la dimension du discours qui ne soit pas dans le tout vertical, ni dans le tout horizontal. Ceci me paraît intéressant pour parler de ce qui se passe dans notre pratique. Sinon, on aura du mal à se faire entendre, je le crains, et que l’on ne puisse plus du tout parler autrement que ce que dit Soljenitsyne, car il s’agit d’un autre monde. Cela me paraît difficile de le citer en référence : C’est tellement extrême, une sorte de radicalité verticale, donc on se sent obligè de penser pas-tout l’un, pas-tout l’autre.

J.P.L.  Oui, je pense que la célèbre formule de Lacan, du pas-tout, s’exerce. Si on passe du tout vertical au tout horizontal, c’est l’impasse. Si on reste au tout vertical pour contrer le tout horizontal, c’est aussi une impasse. Une seule solution : Ne pas désolidariser les deux. C’est avec l’élaboration du pas-tout qu’il s’agit de frayer la voie.  On devrait en parler beaucoup plus.

Bernard Vandermersch :

Merci beaucoup Jean Pierre. Je reviens aux jeunes dont tu parles. C’est comme si on offrait aux jeunes une subjectivité sans le prix de cette subjectivité. Or jusque-là, c’était lié à la castration, un mot peu employé, on se demande pourquoi… Est-ce un concept qui a encore un sens ? Ou encore, comment passer de l’objet de la pulsion à la mise en place de l’objet cause du désir (a) alors que classiquement dans la doctrine, c’est la fonction phallique qui introduit cette négativation dans la castration. Nous savons y faire, nous espérons que l’autre pense que l’analyste sait y faire avec la parole, mais si lui, l’analyste, est d’une génération où pour lui, la castration a été introduite par la question phallique et celle du père, que faire ?

Dans l’avenir, une nouvelle génération d’analystes, n’étant plus élevée dans cette fonction paternelle, on peut se demander si la psychanalyse existe encore ? Et aussi, puisqu’il n’y a pas le prix de la subjectivité, quel que soit notre talent, que devient le sexuel ? Que devient un homme devant une femme ? La question se pose. Il n’y a pas tant d’échappatoire. Lacan a bien vu au cours de sa trajectoire une sorte d’évanouissement progressif du Phallus et l’objet (a) comme central avec Les noms du père (Les non-dupes errent ?).

As-tu une idée de comment on peut faire entendre à un analysant que toute parole se paiera du prix d’une énonciation, une énonciation non gratuite. Est-ce que cela peut se faire vraiment sans qu’il entende dans ma parole cette référence au « Nom du Père » qui pour moi analyste a fonctionné.

J.P.L. :

Je vais y réfléchir. Cette question est énorme, je n’ai pas de réponse.

Je vais repartir avec ta question, ce sera mon devoir !

Merci à tous de m’avoir écouté.

Transcription de la vidéo par Danièle Weiss le 30-01-19

Relecture : Nathalie Delafond et Jean-Pierre Lebrun.

 

[1] A. Beine, la clinique adolescente de l’indifférenciation. La Revue Lacanienne n° 18.

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