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Conclusions

MELMAN Charles
Date publication : 20/02/2019

 

  1. Charles. Melman : Conclusions, le 20 janvier 2019

AmphiCharcot, séminaire d’hiver : La perversion fait-elle partie de notre norme ?

Je retiendrai des exposés fort documentés et parfois brillants que vous avez faits, je retiendrai de vos exposés deux formulations.

La première concerne la façon dont Lacan écrit perversion, avec ce tiret, père-version qui semble assimiler cette passion avec la relation au père. Comment pouvons-nous l’entendre ? Je dois dire que pour ma part, je l’entendrai comme le fait que le père, pas forcément celui qui pantoufle mais le père dans l’Autre, est forcément celui qui, en tant qu’Idéal, attend que nous repoussions les limites qui nous contraignent et en premier lieu celles de la Jouissance, puisque nous sommes définitivement des infirmes des handicapés eu égard à… à l’égard de cette figure paternelle dans l’Autre. Repousser les limites de la Jouissance, ce qui n’offre pas d’autre possibilité que de prendre comme objet de satisfaction celui-là même qui a été interdit et refoulé. Il n’y a pas d’autre façon de repousser les limites, et c’est ce que l’on appelle le progrès !

Du même coup une définition pourrait me semble-t-il se proposer de ce qu’est la perversion. J’aurais tendance à dire que c’est la volonté manifestée depuis l’objet interdit repérable dans le grand Autre, l’indication donnée que cet objet que les bonnes mœurs, le bien moral, a retranché, cet objet petit a justement, hé bien le grand Autre interviendrait ici nullement comme interdicteur mais comme venant inciter, prescrire à en jouir, et du même coup à tenir le sujet. Il le tient, puisqu’il tient les objets de sa jouissance, et il le libère de ce qui était là la trivialité des bonnes mœurs, et que donc, sans qu’il ait plus à prendre de risques, puisqu’il est invité à partager avec le grand Autre la Jouissance de l’objet auquel il aurait renoncé.

Si ce que je ramasse en quelque sorte en ces formules est exact, il est clair que le point d’interrogation qui fait partie de notre programme : La perversion fait-elle partie de notre norme ? peut être remplacé même pas par un point d’exclamation, mais par des points de suspension, une virgule, n’importe quoi, puisqu’après tout, c’est quand même étrange que nous ayons cette difficulté à le reconnaître, il est bien évident que la Jouissance sexuelle implique forcément ce à quoi il a été renoncé, sacrifié.

La question est donc bien celle de la père-version en tant que du fait du rapport au père elle constitue notre norme, et qui fait qu’au bien moral qui nous est prescrit – la castration donc – nous ne pouvons répondre que par le mal. Nous n’avons pas le choix, sauf… sauf je ne sais quoi puisque si nous renonçons, nous n’arrêtons pas d’être tourmentés par les objets cause du désir.

Il est clair – et je regrette que ce rond à trois que Thatyana avait très justement fait inscrire au tableau ait disparu – car il est bien évident que de façon bizarre, inattendue, le rond à trois, il n’y a pas de perversion bizarrement qui se soutienne du nœud à trois, et je soupçonne que notre propre réticence devant ce nœud est éventuellement liée à cette privation à laquelle il nous inviterait. Y compris le fait qui m’a toujours étonné, que lorsqu’on le regarde – et je vais un jour essayer d’interroger Marc Darmon sur cette question - dans la mesure où dans ce rond à trois Jouissance de l’Autre et Jouissance Phallique sont situées symétriquement par rapport à l’objet petit a , ce qui est structurellement impensable !...

Réfléchissons ! Est-ce que le nœud à quatre… évidemment, ils sont également placés symétriquement par rapport à l’objet petit a, mais le nœud à quatre vient inscrire justement ce qu’il en est de ce que Thatyana évoquait, càd le fétiche, le fétiche phallique venant se substituer aux divers objets que par ailleurs nous pouvons être amenés à retrancher. Donc cette interrogation : pourquoi Lacan ne s’est-il pas servi – ou a-t-il stoppé en cours de route ? – de cette possibilité d’évoquer un possible rapport sexuel, du fait de la symétrie de ces deux Jouissances, chacune venant supporter une identité sexuée, et en tant que c’est l’objet a qui leur serait commun, partagé. Et l’on pourrait rêver, fantasmer, déconner aussi bien, à ce que serait un rapport d’un homme et d’une femme, si l’objet ainsi à renoncer avait été le même.

Mais ceci est une disgression, une digression, et je voudrais prendre deux exemples, puisque nous n’avons pas beaucoup évoqué les cas cliniques, un peu mais pas tellement, encore que, comme nous le savons, le pervers n’est pas spécialement celui qui vient quêter je ne sais quoi sur le divan. Le pervers lequel ? le pervers explicite.

Mais je voudrais prendre deux exemples pour nous amener peut-être à enrichir notre tableau. Le premier à propos d’une mère qui selon un sort qui n’est pas exceptionnel a connu des grossesses successives pendant ses années de fécondité, autrement dit une douzaine d’enfants qui sont venus heureusement célébrer ce couple. Le nouveau-né avait droit à un lit privilégié dans cette maison, de telle sorte que l’avant-dernier arrivé se voyait sorti de ce lit privilégié pour faire place au nouveau. Ce n’est pas une situation exceptionnelle ce que je suis en train de vous dire. Mais qu’est-ce qui se passe pour celui, pour celle qui est devenue adulte dans ce dispositif ? Ce qui se passe, c’est que ce qui est venu donner une interprétation au manque inéliminable que rencontre quiconque, en particulier l’enfant, ce qui est venu en donner la cause, c’était le déficit traumatisant du sein maternel, avec ce que cela a pu entraîner chez elle comme pathologie que je ne développerai pas, sauf pour ce point qui nous concerne, le fait qu’elle est restée sa vie durant, bien qu’elle soit une personne plutôt agréable, seyante, de bonne compagnie, intelligente, qu’elle se soit systématiquement détournée des bonshommes, à partir du fait qu’il n’y avait rien à en attendre, si ce n’est le traumatisme qu’elle avait connu dans son enfance, et qu’elle est restée sa vie durant suspendue à la privation – c’est le terme très justement utilisé par Thatyana tout à l’heure – à la privation de ce sein maternel, avec les alternances classiques  qui concernent ce fort-da, cet objet perdu et retrouvé.

Je ne développe pas davantage si ce n’est pour faire valoir ici que l’on peut tenir la façon dont cette mère organise ainsi le statut de ses enfants à partir de la mise en place dans l’Autre de l’objet maternel qui leur fera définitivement défaut, on peut l’inscrire comme étant l’expression d’une perversion, et là je pensais illustrer ce qu’on a dit tout à l’heure,  une façon de tenir son produit, de tenir un parlêtre par la détention de l’objet supposé manquer, et que l’on fera jouer constamment contre son appétit en lui marquant que définitivement il n’est pas en sa possession mais qu’après tout, on ne sait jamais, peut-être que… etc, etc.

Il me semble que ce type de conduite vient s’inscrire typiquement dans une modalité de la perversion.

Le second exemple est sans doute plus difficile à traiter, mais j’essaierai néanmoins.

On sait la bisexualité propre à chacun des parlêtres, ce qui implique, dans l’assomption de son identité sexuée, le renoncement, le retranchement de cette part de lui-même dont il ne lui revient pas de jouir en venant cette part l’endosser, de venir jouir à partir de cette part. Ce fait n’empêche nullement que nous assistions à toutes les manifestations bien connues de ce que nous appellerons une homosexualité fondamentale chez l’homme, et chez la femme d’ailleurs pour sa part. Une homosexualité fondamentale, et dès lors, la perversion classique que nous connaissons, que connaissent fort bien les hommes et qui ne déplait pas à leurs compagnes féminines, c’est de faire valoir dans l’Autre ce phallus, cette… cette féminité  -  avec le renoncement au fait de prendre le  moins-phi comme objet du désir, puisqu’ils ont renoncé dans leur identité masculine à prendre le moins-phi comme objet du désir – hé bien le grand Autre peut parfaitement leur offrir, ce grand Autre venant commander leur désir et leur conduite et en quelque sorte les inviter à partager une Jouissance aussi bien phallique que pénienne. C‘est ce que Jean-Louis Chassaing avec les photos de Mapplethorpe, qui sont fort anciennes, qui faisaient scandale et qui donc maintenant font partie des musées, hé bien de quelle façon ces photos de Mapplethorpe illustraient brillamment avec talent.

Donc ce qui serait cette aspiration du bonhomme – est-ce que vous allez supporter cette formule ? J’espère que vous allez vous révolter et vous dire que vraiment il débloque ! –cette aspiration du bonhomme à se faire mettre !

            C’est un symptôme social, l’aspiration du bonhomme à se faire mettre, et là encore je dois vous dire, vous me permettrez ou vous ne me permettrez pas mais, comme un certain nombre de personnes qui ont une vague idée de la politique, je sais, comme ces personnes, ne serait-ce que pour venir ici,  ces braves gens qui manifestent, dans la joie de pouvoir rendre active une solidarité jusqu’ici oblitérée par l’hostilité sociale ordinaire, je sais combien ces braves gens, ce à quoi ils aspirent c’est à se faire mettre, et vous écrirez mettre comme vous voudrez.

            C’est de çà dont il est question, et si j’en parle c’est évidemment pour témoigner que ça ne peut pas nous laisser indifférents.

            Kant avec Sade. C’est un texte, et donc forcément j’ai essayé de le relire à l’occasion de ces Journées, je dis essayé car je n’ai pu que retrouver l’irritation la plus grande devant l’écriture absolument ésotérique de Lacan dans ce texte, ce qui fait que je serais curieux de connaître ceux qui seraient capables valablement d’en commenter chaque formulation. Je me demandais : mais quelle est la perversion de Lacan de venir nous tenir ou nous retenir par ce qui serait ce savoir qu’il détiendrait et qu’il fait miroiter sous nos yeux, c’est quasiment l’imperméable de l’exhibitionniste, ma parole ! Il fait miroiter comme çà sous nos yeux, et hop ! ça se referme aussitôt et on se dit : mais qu’est-ce que j’ai vu ? De quoi s’agit-il ? Comme il ne faisait pas les choses sans… en général, on peut le penser, il avait le droit bien sûr d’avoir ses propres inclinations, mais il avait aussi l’habitude de les analyser, lui, en permanence – contrairement je dois dire à sûrement un certain nombre parmi nous, il s’analysait constamment et il ne se trouvait pas beau, car c’est pas beau, l’inconscient puisque c’est le lieu de recel. Freud le signalait déjà. Mais c’est l’enfer ! puisque c’est le lieu de ce qui est rejeté et c’est cependant le lieu de ce qui nous mène.

            Il faut quand même être bizarrement fichu pour passer notre temps comme ça à ce genre d’affaire !

            Donc, Kant avec Sade, avec ce savoir qu’il fait miroiter sous nos yeux. Je dirais pour ma part, comme je l’ai dit, j’ai l’habitude de chercher la leçon voyez, peut-être qu’on n’en a pas besoin d’ailleurs. C’est parce que l’emblème fétiche du savoir, nous le connaissons, c’est le phallus. Lorsque cette référence nous manque, comme c’est d’ailleurs de plus en plus le cas chez beaucoup de jeunes, nous avons beaucoup de peine à acquérir un quelconque savoir, et en tous cas à part celui de l’Imaginaire où nous pouvons être perfectionniste, eh bien on ne sait pas grand-chose.

            Mais c’est à partir de cette mise en place du fétiche, du phallus, que bizarrement nous avons tout compris, nous savons tout, nous pouvons maintenant parler, nous avons des sentiments, nous pouvons faire des scènes, nous avons des revendications, des reproches, des joies, des dégoûts, nous avons un Idéal, bref, nous avons appris le rôle sans avoir rien appris. Il est là, il est inscrit, il est inscrit tout seul. Or le propre de ce fétiche c’est de commander un signifiant qui vous donne par sa clarté, son évidence, le sentiment d’une réconciliation parfaite avec ce savoir. Bref que la forme que vous avez elle est la bonne. Elle est bénie.

            Hé bien justement avec le texte Kant avec Sade ce n’est pas de ce fétiche-là qu’il est question. Il est question d’un savoir justement de ce qui se passe dans l’écriture, dans l’expression, dans la logique, dès lors que celui-là, tellement évident et qui fait que le texte est difficile à lire, celui-là, hé bien il a été soustrait.

            En tous cas dans Kant avec Sade : « Encore un effort si vous voulez… » càd qu’enfin la liberté d’exploiter son prochain est donnée à tous, c’est ça la démocratie ! Jusque- là, c’était le fait d’une aristocratie, les places étaient bien définies, bien tranchées. Heureusement c’est terminé. Maintenant j’ai le droit, et l’enseignement qu’on donne dans les écoles à nos enfants est bien destiné à les préparer à cette aventure, le droit m’est donné de jouir complètement de mon prochain, càd de l’exploiter, càd de jouir de cet objet que Lacan a écrit objet petit a. Et dans la mesure où l’égalité est enfin réalisée, la réciprocité est évidemment inscrite dans le tableau. Je peux vous dire que lorsque dans les illustrations ou dans les récits on voit la maîtresse par exemple sadique, manier son fouet avec ses bottes noires luisantes, hé bien la jouissance qu’elle peut bien y prendre comment peut-on l’expliquer ? elle se donne du mal, elle se fatigue, il faut avoir du souffle, hein ?  eh bien cela reste complètement énigmatique si l’on se distance de l’appareil métapsychologique dont nous nous servons et dont nous sommes encombrés.

            Autrement dit, c’est le fantasme qui fait de nous des pervers, et il suffira donc d’un tout petit quart de tour, que ce soit à partir de l’Autre – puisque ça a l’air de faire sa jouissance, qu’elle nous soit recommandée ! Quelle générosité ! Il n’est pas accapareur, il conçoit tout à fait que nous puissions partager avec lui la jouissance. He bien voilà de quelle façon nous aspirons à être eus. ça a des côtés parfois, je dois dire, un peu embêtants.

            Mais maintenant, puisque vous l’avez très légitimement abordé, pour le psychanalyste. J’ai passé un peu rapidement sur la question de  moins-phi. Pourquoi  moins-phi, ce n’est pas la même chose que l’objet petit a ? Lacan semble hésiter là-dessus. Si j’ai une réponse à évoquer à ce propos, c’est que moins-phi ne répond pas à un manque dans l’Autre, moins-phi répond à une instance Une dans l’Autre. moins-phi ne débouche pas sur le vide en tant que constitutif de l’objet. Il débouche sur l’au-moins-un, et donc l’investissement de moins-phi justement pour l’homosexualité n’est pas du même type que celui de l’objet petit a.

            Quoiqu’il en soit et pour conclure, ce qui manque aux psychanalystes, et Lacan l’a fait remarquer, c’est qu’ils n’ont pas inventé une nouvelle perversion. Autrement dit, ils n’ont pas le moyen de faire valoir une Jouissance qui leur serait spécifique. Et dans la mesure où ils sont supposés se référer à un grand Autre épuré de l’au-moins-un, puisque c’est ce que Freud appelait la liquidation du transfert, la liquidation de ce qui nous condamne à être des enfants à perpétuité. Quand cesserons-nous d’être des enfants, càd de demander l’autorisation ?

            Du fait d’être confronté ainsi à un grand Autre vide, hé bien cet affolement que j’ai vu si souvent – je ne parle pas de nous – que j’ai vu dans les sociétés que j’ai fréquentées, cet affolement et,  cela existait déjà à Vienne, que chacun puisse venir réparer cette brèche, ce manque, venir mettre un au-moins-un, celui de sa propre névrose, à la place de ce qui a à nous commander. Je crois que cela fait partie de la souffrance de l’analyste de ne pas avoir de perversion qui pourrait enfin fonder l’unité de ses membres.

            La question donc à l’occasion de ces Journées où je crois n’avoir fait que reprendre, je n’ai pas le sentiment d’avoir été spécialement audacieux, je crois n’avoir repris que ce qui a été par vous abordé, le fait qu’on est mal dans le bien moral, de cela on n’est pas sorti. Et je me permets encore de reprendre ceci, c’est que cette tentative que Lacan décrit avec les nœuds va radicalement à l’encontre de la perversion.

            Bon. Je crois que j’ai épuisé…Il est possible, compte tenu du texte - j’ai retrouvé avec Kant avec Sade une juvénile irritation – il est possible que j’en reprenne la lecture à l’ALI et donc je propose à ceux que cela amuse que l’on revoie ce texte dont l’actualité comme nous le voyons est toujours présente.

 

Transcription par Nathalie Delafond

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