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Du narcissisme à la ségrégation. Mutations du fantasme dans le lien social.

COSTA Anna
Date publication : 20/02/2019

 

Du narcissisme à la ségrégation. Mutations du fantasme dans le lien social.

                                                Ana Costa

Je propose dans ce travail une réflexion sur la contribution que la psychanalyse pourrait apporter au débat public contemporain, dans lequel les mouvements sociaux semblent avoir exclu la politique, stricto sensu, de son rôle dans la solution des conflits. Les mouvements de masse, dépourvus de programmes et de leader – Brésil 2013, France 2018, par exemple – dénoncent l’épuisement des formes traditionnelles de la politique, ce qui crée de la confusion dans les analyses conjoncturelles et empêche la réalisation de projections sur leur évolution. Cela a entraîné, lors d’élections récentes, la tentative de choisir quelque chose de nouveau, qui prolonge le paradoxe des politiciens qui récusent la politique, se plaçant plutôt du côté de l’administration financière, ou même de l’ordre militaire, tout en affirmant qu’il s’agit là d’autre chose que la politique. Le signifiant politique semble, ainsi, ne plus être à même de nommer ce qui se passe sur le plan de la politique.

​            Je transiterai, tout d’abord, par des références que la clinique psychanalytique a construites, afin de pouvoir dialoguer avec quelque chose qui, aujourd’hui, semble surprendre, comme s’il s’agissait d’un fait nouveau. Ce nouveau, cependant, possède des traits qui nous font penser à un retour. Je peux vous donner comme exemple ce qui se produit dans mon pays, le Brésil, où, depuis les mouvements de 2013, l’on a vu surgir une demande de retour des militaires au pouvoir. Qui aurait cru que cela arriverait ? Cependant, les élections de 2018 ont conduit des militaires, c’est-à-dire, des candidats qui portaient bien leurs insignes (le président élu se déclare capitaine) à occuper les plus hauts postes du gouvernement actuel. Que faut-il comprendre de ce retour? Et dans quelle mesure cela intéresse-t-il la psychanalyse? La psychanalyse pourrait-elle contribuer à ce débat?

Mon intervention a pour titre « du narcissisme à la ségrégation ». Je commencerai donc par présenter les fondements de cette réflexion. Il m’importe d’établir la différence entre ce que Freud a nommé “narcissisme des petites différences”, de l’expression de la ségrégation. Cela m’a interpellée car, bien souvent, ces éléments se confondent dans nombre d’analyses, et, à mon sens, il s’agit d’expressions dissymétriques, faisant état d’une discontinuité.

Quand Freud a superposé ce qu’il a appelé psychologie de masse à une analyse du moi, il a mis en évidence une continuité dans les termes. D’après ses propos, les masses présentent une unification qui se confond, dans son fonctionnement, avec l’unification du moi. En conséquence, il a utilisé le terme narcissisme pour rendre compte d’une différence d’identifications entre les groupes, génératrice d’agressivité.

La ségrégation ne possède pas le même statut, car elle ne concerne pas le moi. Elle est l’effet direct d’un trou du langage. En ce sens, nous avons d’un côté le thème des identifications, et, de l’autre, la question de la jouissance. Je développerai un peu ces thèmes, en reprenant des constructions bien connues et maintes fois rencontrées, mais qui m’aideront à situer des questions qui ne sont pas simples à analyser.

​            Je reprends donc le texte Psychologie de masse et analyse du moi. Freud s’y interroge sur les événements dans lesquels il y a dissolution du moi dans la masse, caractéristique des manifestations populaires. Il a transposé pour la constitution des masses, la fonction de l’identification dans la constitution du moi. Son raisonnement a été simple, le fonctionnement des masses serait un jeu d’identifications.

Ce modèle d’analyse a été appliqué à deux masses instituées, l’église et l’armée, et non pas aux masses sans référence à des institutions, ou même à un leader. Cette analyse n’est donc pas suffisante pour qu’on l’applique aux soulèvements, dans la mesure où ces derniers ne s’appuient pas sur des institutions ou des programmes, n’étant que des tentatives de rupture par rapport à des référents.

Il faut différencier ce qui répond à un idéal institué – comme l’église et l’armée – des événements qui produisent des ruptures, des révoltes. Dans de tels événements, il nous semble judicieux de reconnaître une jubilation, un fait, un instant hors du temps, propre à la liberté transitoire d’une rupture par rapport au cadre des demandes, le fondement même des institutions. Cela serait propre au passage à l’acte. Les masses organisées – celles des institutions – s’inscrivent dans ce que l’on pourrait appeler des acting-out, des répétitions et des symptômes. Le passage à l’acte comporte une rupture avec la répétition. On peut reconnaître l’importance des soulèvements lorsqu’ils tentent de rompre avec un ordre social d’oppression, et s´exposent a des conditions de risque. Mais il faut aussi s´interroger sur ses orientations et ses effets. Je reviendrai plus tard sur la question des soulèvements.     

Lorsque Freud propose l’idée du narcissisme des petites différences, il s’en tient au fonctionnement des groupes, dans lequel un trait de différence provoque de l’agressivité. Le thème de l’agressivité sera plus  longuement traité dans le texte Au-delà du principe de plaisir, dans lequel l’agressivité sera présentée comme un effet résultant de la pulsion de mort. Ajoutons à cela le fait qu’un trait qui apparaît comme différent au niveau de l’imaginaire met en question la sustentation de l’idéal de cohésion maintenu par un groupe. L’illusion d’identité existant dans le groupe y est mise en cause et l’agressivité répond à cette interpellation.

Nous pourrions aussi situer des moments d’indiscrimination entre identification et pulsion, comme il arrive dans l’hypnose. Dans celle-ci le trait de l’idéal du moi se colle à la voix et au regard de l’hypnotiseur. L’idée selon laquelle la voix et le regard sont des objets pulsionnels est élaborée par Lacan. Il nous faut ici ajouter les développements contenus dans le séminaire sur l’éthique de la psychanalyse, dans lequel il propose une première inscription comme étant de l’ordre du trait coupant un vide (das Ding), qui fonctionnera dès lors comme un intérieur exclu. Étant exclu, non-reconnu, c’est à cette place que le sujet situe les inexistants, comme ce qui serait une jouissance absolue, c'est-à-dire, il y situe ce qui n’a pas d’existence, comme dans la représentation d’une jouissance de Dieu. Ce vide de jouissance absolue, non réalisée, est notre extimité, que nous avons tendance à créer moyennant des projections sur l’autre.

Pour résumé: d’un côté, il y a la constitution des identifications qui compose l’unification de l’image, constituant la relation avec le semblable ; de l’autre côté, le trait fonctionnant comme un objet par lui-même, considérant l’autre comme le prochain, comme une jouissance qu’il faut éliminer. Dans cette condition, il n’y a pas d´entrecroisement de l’imaginaire spéculaire – disons que l’image est gelée – ce qui exclut la médiation de la relation à l’autre comme un semblable. Il s’agit là de formations commandées par un signe, tel qu’entrevu dans le collage signifiant/objet.

​Partant de ces présupposés, la distinction entre narcissisme et ségrégation prend une importance clinique inusitée. Ce qui nous semble si clair, associé depuis toujours à des moments historiques et sociaux distincts, assume, de nos jours, des traits spécifiques.

Je traiterai, en passant, certaines formations cliniques, en essayant de situer la proposition suivante: les mouvements de masse sont bien insérés dans une certaine logique du discours dont les effets se font sentir également dans la clinique. Ce sont des effets déjà observés dans la clinique psychanalytique depuis quelque temps, et qui posent problème à la constitution du transfert. Je montrerai quelques-uns de ces traits qui configurent certaines formations cliniques depuis quelques années.

​Tout d’abord, regardons ce qui s’est configuré comme une constante au niveau des demandes qui portent un caractère d’urgence, pressionnées par l’angoisse. Ces demandes s’expriment également par les coupures que s’infligent un grand nombre de jeunes – surtout des filles – comme une alternative pour soulager l’angoisse. J’en ai déjà parlé ici lors de la présentation d’un autre travail. Cela peut surprendre que j’aborde ces demandes à partir de la perspective de l’analyse de la ségrégation, mais j’espère réussir à préciser les liens existant, à mon sens, entre ces deux thèmes.

Il est certain que le fait de marquer son corps s’est produit – se produit encore – à tous les temps et dans toutes les cultures, mais, de nos jours, à mon sens, cela assume une spécificité que j’espère arriver à démontrer pendant le temps qui m’est ici imparti.

Ces efforts – qu’ils se situent du côté de l’esthétique ou qu’ils soient de celui de l’angoisse – annoncent quelque chose d’important. Je pense qu’ils ont trait à une question particulière. Il ne s’agit pas d’une quête narcissique, mais plutôt de celle de la “construction d’un corps”. Ce que je veux dire, c’est que l’enjeu ne serait pas une quête d’appartenance, mais qu´ils contiennent, dans leur fonctionnement, une condition mimétique. Les analyses, même en termes anthropologiques, ont toujours associé la production de marques sur le corps à des moments de passage, comme la quête d’appartenance à un groupe. Il ne s´agit pas, à mon sens, de cela. Dans notre lien discursif, ces marques-là reviennent d’une autre logique, celle de la consommation, fondée sur le rapport à des objets qui ne laissent pas de traces.

Ainsi, l’effacement de la marque/trait, dans nombre de demandes cliniques, exclut les identifications et le fonctionnement d’une dialectique. Comme l’on peut voir, ce qui se produit sur le plan social a des retombées au niveau de la clinique.

Les soulèvements d’aujourd’hui sont affectés par des questions qui se rapprochent de la problématique clinique que je viens de souligner: ils sont marqués par l’absence d’une réponse à un idéal du moi. Les facteurs d’union sont des traits épars, sans programmes très définis sans référents en commun. Cela me fait penser que ces mouvements-là sont en proie aux propositions qui se rapprochent le plus de la jouissance.

A partir de ces affirmations, j’aimerais étendre le concept de ségrégation. Il s’opère dans une logique différente, à mon sens, de l’exclusion. Je propose donc une différenciation entre exclusion et expulsion. L’exclusion ne met pas forcément l’accent sur la jouissance, il s’agit d’un mouvement que l’on peut situer du côté du narcissisme des petites différences, c'est-à-dire qu’il peut s’agir de disputes de fond narcissique qui provoquent de l’agressivité. Elles répondent à la dialectique classique du maître et de l’esclave, que Lacan a suffisamment travaillée dans la logique du fantasme, dans les mouvements d’aliénation au langage.

Le mécanisme de ségrégation comprend à son tour – tel que je cherche à le démontrer ici –, une logique de l’expulsion. Je prolongerai un peu cette réflexion, en rappelant quelque chose qui fait partie de cette logique : la production de l’injure. En 1893, Freud a défini l’injure comme étant un substitut du passage a l´acte, et, dans une certaine mesure, un fondateur de la civilisation. Nous reconnaissons un excès d’optimisme dans cette proposition freudienne, dans la mesure où l’injure est en elle-même de la violence et, en même temps, un facteur promoteur de violences. L’injurié pâtit d’un signe qui représente – collectivement – un trou du langage. Il incarne, dans un certain système de croyances et d’investitures phalliques, une représentation du mal. Il devient le nom de ce qui n’a pas de nom: la Chose – das Ding. Quand, dans nos relations, nous arrivons à la dissémination de l’injure, nous reconnaissons un pathos du langage, un pathos du nom propre et des identifications. Je reviendrais sur le thème du pathos du langage.

Rappelons ici quelques formules de Jair Bolsonaro :

Je ne te violerai jamais parce que tu ne mérites pas

90% de ces garçons adoptés [par un couple homosexuel] seront homosexuels et deviendront des garçons du programme avec certitude

La poubelle du monde arrive au Brésil comme si nous n'avions pas trop de problèmes à résoudre

Et reprenons. Les mouvements de ségrégation se nourrissent de l’injure et, dans ce sens, ils se trouvent au bord d’un abîme, témoignant que le langage ne fonctionne pas comme un lien social, qu’une jouissance indéfinissable s’est installée à cette place de l’Autre du discours. Ces mouvements obéissent à une logique primaire, définie comme expulsion. Cela rappelle une proposition freudienne, selon laquelle le sujet, dans sa constitution, part d’une oralité primitive, régulée par la construction : ceci, je le mangerai ; ceci, je le cracherai. Cette proposition se trouve dans le texte sur la négation, dans lequel Freud propose deux conditions pour le jugement : un jugement plus primitif, compris dans ce qu’il a défini comme le moi de plaisir et concernant la qualité des choses ; et un jugement secondaire, dans l’opération de négation, et concernant le jugement d’existence. Partons du thème de l’expulsion, concernant ce premier mouvement dans lequel Freud a situé un fonctionnement oral. On peut y reconnaître quelque chose que nous avons pris l’habitude de considérer comme un mécanisme de la psychose. Je ne pense pas, cependant, qu’il s’agisse d’une condition structurale, dans la mesure où, dans les cas cliniques mentionnés avant, il ne s’agit pas de la constitution d’une psychose. Il s’agit, plutôt, de l’échec de l’acte de production de la chute de l’objet. Les coupures sont une tentative de construction d’un dehors, avec sa constitution corrélative dans le champ de l’imaginaire. Voilà pourquoi j’ai décrit ces actes comme une tentative de faire un corps.

Je reprends une affirmation que j’ai faite auparavant, concernant la question de la consommation. Elle a une affinité avec la proposition sur le thème de l’expulsion. J’ajouterai ici quelque chose qui me semble important, parmi quelques propos de Lacan dans le séminaire sur les discours. Il y retourne à une affirmation très initiale dans son œuvre, mais qui l’a accompagné tout au long de ses élaborations.

Il affirme que, depuis la rupture produite par le discours de la science, un clivage savoir/vérité est constamment en opération, qui, à sa limite, produit des effets de forclusion. Dans ce séminaire, il attire l’attention sur une sorte de corruption qui est devenue la fonction du signifiant-maître, collée et clivée à la fois par rapport à la référence au savoir – ce qui constitue un paradoxe. Nous continuons, cependant, à très bien nous porter. Comment cela est-il possible? Cela est dû à la fonction qu’ont les lettres et les chiffres dans notre techno-science. Cette fonction devient indépendante de référents autres que son application opératoire.

Lacan insiste : le signifiant ne se représente pas par lui-même, il s’enchaîne à un autre signifiant et le sujet est la résultante de cet enchaînement. La lettre, par contre, peut être égale à elle-même. Il résulte, ainsi, de ces opérations du savoir – dans ce clivage savoir/vérité – des mondes et des objets qui, dès lors, occupent le même espace de notre corps – les lathouses, néologisme ironique inventé par Lacan, concernant notre rapport à la vérité, l’alèthée (vérité en grec). Ainsi, l’alétosphère – encore un néologisme dérivé d’alèthée – est l’espace dans lequel nous circulons, où nous ne nous séparons jamais de nos objets, les lathouses. Dans ce sens, les lathouses, sont notre vérité.

Nous connaissons bien la dépendance que les lathouses impriment chez nous, ces pseudopodes que nous ne séparons jamais de notre corps, ce qui relève d´un effet de forclusion qui nous touche tous. Nous ne nous séparons pas de notre objet a. Nous faisons des lathouses notre moyen de savoir (le langage binaire de l’ordinateur, par exemple). Nous avons développé une croyance en l’information, le News – je tiens à souligner le mot croyance, utilisé ici comme il arrive dans les religions. L’information nous semble réaliser un accouplement entre savoir et vérité qui bâtit notre réalité, comme s’il s’agissait du réel. Qu’arrive-t-il si nos lathouses nous mentent, comme dans le cas des Fake News? Notre monde s’écroule, nous n’avons plus aucune garantie de rien. Un génie malin a pris la place de notre dieu d’internet. Recherche des sources fiables, dit le dieu de l'internet. Qu’est-ce que cela, “sources fiables”? Nous avons perdu l’assurance que nous donnait notre imitation de pensée ! Ironiquement, nous sommes interprétés par cette place que nous avons construite pour cette fonction que nous appelons vérité. Notre dépendance du savoir, clivé de toute référence à une vérité non-toute – c'est-à-dire, à ce qui nous constitue en tant que parlants – exclut tout rapport aussi bien à l’Histoire, qu’à une référence structurale du mythe. Cette dépendance élimine également la contingence, elle rompt les rapports de filiation et aussi notre rapport au deuil – c’est ce que nous reconnaissons comme totalitaire dans le savoir. Nous dénonçons les “malins” qui ont repéré notre dépendance et qui en tirent profit. Je tiens à attirer l’attention sur les extrêmes auxquels nous pousse notre soumission au discours.

À la suite de ces questions, et comme conséquence, nous avons un rapport particulier à l’image, que je situe sur le plan de la pantomime. Au centre de la scène, nous avons la figure risible de la pantomime. La pantomime est utilisée au cinéma et au théâtre parce qu’elle produit une communication directe. Dans la lumière du public, la pantomime est soutenue par l’énoncé du refus : je sais, mais, tout de même... Elle peut mettre côte à côte des énoncés contradictoires, mais son effet d’image atteint son but – je me réfère à l’image et non pas à l’énoncé. Cette image est toute puissante et risible à la fois, comme si nulle menace ne s’y constituait. Elle devient très proche, pouvant être incarnée par quiconque, conviant au pire. Notre rapport au News, à une information sans le moindre rapport apparent avec une vérité, fonctionne de la même façon. Elle est totalement convergente avec la logique de l’expulsion, partie intégrante de la ségrégation car s’appuyant sur la dissémination de l’angoisse et de sensations d’invasion.

Je reprends maintenant une affirmation que j’ai faite auparavant sur un pathos du langage. Pour plus de précision, j’évoque des moments où cela se passe normalement: le passage adolescent et la constitution d’un travail de deuil. Je pourrais également faire référence au trauma, mais seulement dans les moments où il entraîne un trou d’un originaire, ce que Lacan a proposé dans le néologisme « troumatisme ». Ce sont des moments où – pour chaque sujet – le langage pâtit d’une insuffisance. Nul signifiant ne peut entraîner l’effet de la reconstitution d’un monde. Dans le séminaire Encore... Lacan affirme que la configuration d’un monde ne peut être conçue que dans le rapport au signifiant, qui détermine un centre, quel qu’il soit, comme forme imaginaire. Le centre fait que cela tourne, définissant un sens, un vecteur pour notre petit monde, établissant des limites à notre univers depuis nos conceptions de l’espace, des étoiles et des planètes, et ce jusqu’à notre vie familiale. Telle est la raison pour laquelle il différencie révolution et subversion. Il propose que la révolution est un retour, ce que nous connaissons en psychanalyse comme la répétition. D’autre part, il situe la subversion comme étant un mouvement de coupure, de chute. En ce qui concerne la subversion, ce que l’on dit est en rapport avec un “ça tombe”, instauré par le rapport à la lettre. Du côté de la révolution, donc, “ça tourne”, de celui de la subversion, “ça tombe”. Et nous d’ajouter: du côté du signifiant, “ça tourne”, du côté de la lettre, “ça tombe”. Il n’est cependant pas possible de penser à la subversion sans qu’elle soit précédée par des temps de révolution, les temps où “ça tourne”. Il faut tenir compte de la catégorie des temps logiques pour penser à la relation entre tour et chute. Nous savons bien, dans la clinique, que pour qu’il tombe quelque chose de l’objet, beaucoup de tours sont nécessaires. C’est à ce moment que Lacan prépare la relation au discours du capitaliste, ce qui nous mène à réfléchir aux effets des moments où le discours se bloque, c'est-à-dire, des moments où les tours ne se produisent plus.

Je voudrais ajouter quelques mots sur la relation entre l’expulsion et la haine. Des aspects que je tiens juste à signaler, dans la mesure où la parole dans la clinique fonctionne par l’établissement du transfert, ce qui concerne un enlacement entre supposition de savoir et amour/haine. Normalement, la plainte névrotique apporte le témoignage de sentiments d’exclusion, liés à des constructions œdipiennes qui parlent d’un tiers exclu. Le tiers est là, en puissance, justement par la condition énonciative du tiers exclu. Cependant, si la parole, ou les actes, témoignent d’un fonctionnement de l’expulsion, nous nous trouvons face a un mur – ce trou originaire – et nous reconnaissons que ce qui est en cause dans l’expulsion, c’est la violence d’une haine originaire, sans lien avec l´amour. Ce mur a pour coutume de produire des positions radicales opposées: ou bien l’apathie d’un enfermement dans un temps sans intervalles, ou bien la violence d’une figure de la haine. Je dis bien figure, parce que dans des agitations incarnées corporellement, c’est cet Autre d’une haine originaire qui s’impose, dans l’absence de toute liaison.

J’espère que ce texte n’est pas figé sur ce sentiment dont nous, brésiliens, pâtissons en ce moment, ce sentiment d’âme blessée par une catastrophe. En tout cas, il résulte de la tentative de prendre un temps pour comprendre, qui relève d´un travail en cours. Dans ce sens, je pourrais dire que les derniers événements s’insèrent dans des formations que la clinique annonce déjà depuis un certain temps. En ce qui concerne ces formations, le défi est d’essayer de produire un intervalle dans une interpellation à l’urgence. Défi toujours risqué, dans la mesure où le thème de l’expulsion entraîne une configuration de violence, dans une haine déliée de l’amour.

Pour cette raison aussi, il me semble important de faire cette distinction entre, d’une part, l’agressivité, répondant à des questions imaginaires; et la violence, liée à cette expulsion originaire.

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