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Brésil : métissage et/ou ségrégation ?

JESUINO Angela
Date publication : 20/02/2019

 

Brésil : métissage et/ou ségrégation ?

Angela Jesuino

 

Il s’agit donc de la séance d’ouverture du cycle de cette année et je vais pour ma part me contenter de tirer des fils qui puissent nous aider à penser cette question de la ségrégation aujourd’hui, en espérant que ces pistes de travail puissent trouver leurs développements tout au long de ce cycle.

Je dis que je vais me contenter de tirer des fils car les questions que je voulais amener dans la discussion et qui concernent le Brésil ont pris une gravité et une urgence qui ne rendent pas l’articulation aisée. En effet, nous vivons actuellement dans un contexte socio-politique désastreux où nous pouvons penser que les mécanismes de ségrégation et de fragmentation de la société y prennent une part importante. Je suppose que vous savez que nous voterons dimanche prochain pour le premier tour des élections présidentielles et ce n’est pas une mince affaire car nous sommes, et je ne suis pas la seule à le penser, dans l’imminence d’un retour de la dictature dans notre pays. Nous pourrons y revenir lors de la discussion.

Pour l’instant et pour palier à cet embarras et même à ce malaise, je vous propose de partir ce soir, des définitions du mot ségrégation car c’est toujours instructif et en ce qui concerne la situation brésilienne, très éclairant. Je vous propose donc de nous soutenir du signifiant.

Selon le Robert dictionnaire historique de la langue française : le mot ségrégation vient du latin classique segregare : séparer du troupeau, mettre à part, isoler, éloigner. En français contemporain le mot s’applique au domaine humain, désignant d’abord la pratique de l’isolement des habitations et des établissements des colonisateurs dans les pays colonisés…

C’est dire combien la ségrégation est constitutive de notre lien social qui est marqué comme chacun sait par la colonisation et par le fer rouge de l’esclavage.

Cette notion de ségrégation comme isolation dans l’espace est très lisible chez nous et détermine encore aujourd’hui l’architecture de nos maisons comme de nos villes. Casa grande e Senzala, écrivait déjà Gilberto Freire.

Donc ségrégation comme une donnée de départ, ce qu’il ne faut pas nier y compris si on tient compte de la question posée par ce cycle concernant la ségrégation comme un conflit de jouissances. Car là encore, quitte à me répéter, la dialectique hégélienne du Maitre et de l’esclave prend un coup sérieux avec la colonisation. Le Maître colonial ne renonce pas à la jouissance, bien au contraire, il s’agit plutôt pour lui de jouir de l’autre jusqu’à ce que mort s’en suive, mort de l’esclave bien sûr. Cette question, il faut le croire, reste toujours d’actualité même si elle prend aujourd’hui d’autres aléas.

Mais cette ségrégation inscrite au départ même dans la langue, ne viendrait-elle pas se renforcer à partir de ce qu’on pourrait appeler le mariage des effets de la colonisation avec ceux de l’économie de marché ?

Je m’explique.

En effet, comment une société née d’emblée sous le signe de la mondialisation, un pays baptisé du nom d’un objet marchand, qui naît avec les prémisses de l’économie de marché fondée y compris dans la marchandisation des hommes, peut-elle ne pas prendre de plein fouet les effets « de notre avenir de marchés communs - comme nous disait Lacan dans la Proposition de 67- qui trouvera sa balance d’une extension de plus en plus dure des procès de ségrégation ? »  Comment pourrions-nous résister si nous sommes nés dedans ?

Voilà un premier fil que je voudrais tirer pour un possible travail à l’avenir : Il y aurait un rapport, une affinité de structure entre l’écriture de la situation coloniale et le discours capitaliste ? Compte tenu que tous les deux produisent de la ségrégation ?

Je vous laisse ici pour mémoire ce que nous disait déjà Lacan à Milan en 1972 :

« ... la crise, non pas du discours du maître, mais du discours capitaliste, qui en est le substitut, est ouverte ». Clairvoyant, il nous met en garde : « Enfin, c’est après tout, ce qu’on a fait de plus astucieux comme discours. Ça n’en est pas moins voué à la crevaison. C’est que c’est intenable. C’est intenable...... une toute petite inversion simplement entre le S1 et \$ qui est le sujet ça suffit à ce que ça marche comme sur des roulettes, ça ne peut pas marcher mieux, mais justement ça marche trop vite, ça se consomme, ça se consomme si bien que ça se consume »

D’autre part, Charles Melman nous faisait remarquer récemment le paradoxe suivant : la société capitaliste n’a rien à faire des limitations qui pourraient être apportées par une référence à une instance spirituelle, alors que nous assistons actuellement à la résurgence d’un appel à une autorité ancestrale voire paternelle.  Mais l’appel ici est bien celui à une autorité totalitaire, à une résurgence de la figure du chef, à une autorité retranchée dans le réel.

Je vais m’appuyer sur ces remarques de Charles Melman pour suivre mon fils et  poser une autre question : L’Affinité viendrait-elle aussi de cette collusion entre cet appel à un Un réel totalitaire issu de la logique capitaliste et la figure du maître réel propre à la colonisation ?

Mais si cela peut nous mettre sur la piste de comment s’est fabriqué une ségrégation de départ à partir de la rencontre de la situation coloniale avec l’économie de marché naissante, comment lire la recrudescence de la ségrégation aujourd’hui au Brésil ? Et en quoi cela peut nous renseigner y compris sur ce qui est en marche aussi en Europe ?

Pour essayer de faire avancer cette question aigüe, je vais partir d’une autre définition du mot ségrégation qui peut également nous intéresser : le mot de ségrégation est passé dans le vocabulaire technique et scientifique (1927) pour désigner la séparation des phases d’un alliage, ou encore en biologie et en géologie, pour désigner la séparation en amas distincts d'un ensemble de corps différents préalablement mélangés. C’est à cela que nous assistons dans le lien social et ses déchirures actuelles ?  À la séparation en amas distincts de corps différents préalablement mélangés ?

Car si la société brésilienne a toujours été raciste et ségrégationniste elle était aussi traversée par le métissage et le syncrétisme qui fonctionnaient peut-être comme une tentative de tissage, un voile, une fiction voire un idéal qui rendait possible un vivre ensemble parfois envié. Aujourd’hui le voile s’est déchiré, l’idéal, le pacte social et politique soutenu par la gauche et incarnée par Lula ces dernières années, s’est cassé la figure.  Et on assiste à quoi ? À une déferlante de haine et une fragmentation importante de la société. Rencontre frontale cette fois-ci entre la tradition et la modernité ? Entre la tradition et la vague ultra libérale ?

C’est cette tresse du métissage et du syncrétisme, avec sa logique inclusive (ceci ET cela) qui nous protégeait, peut-être, des radicalisations, qui semble  se défaire. Aujourd’hui on est appelé à être ceci OU cela, à être dans un camp ou dans un autre, dans une logique exclusive, communautaire,  qui produit des effets dans la vie politique, sexuelle, sociale, avec une violence accrue dans les rapports, où la logique est celle de l’affrontement, sans dialectique possible, où le discours perd son latin et laisse place à la haine.

Comment la langue elle-même en est affectée ? Nous trouvons aujourd’hui dans les mails et dans les réseaux sociaux une nouvelle formule pour s’adresser à un groupe : AmigXs à la place de Amigos traduit facilement par amis.  Ce mot nouveau vient effacer la différence de sexes, refuser la règle qui impose le masculin dans l’adresse pluriel, comme en français, en faisant apparaitre un X, qui vient à l’encontre de la grammaire et de la musicalité de la langue (on peut le lire plus facilement que le dire).  Ce mot nouveau vient garantir que chacun peut venir se loger avec sa différence genrée dans une langue neutre, qui n’exclue personne et qui serait donc inclusive. Mais à quel prix ? Pour le moins de l’effacement de la différence dont la cicatrice c’est la lettre. Avec quelles conséquences ? Il va falloir attendre. Comme nous savons l’anatomie n’est plus le destin, le Réel bouge et donc Symbolique et Imaginaire se trouvent aussi déplacés.

Mais c’est également le modèle de l’anthropophagie qui semble aujourd’hui mis en question. C’est la logique de la pluralité des Uns ou d’un polythéisme du Un qui semble « évoluer » se transformer, sans l’assurance d’un progrès. D’une identité plurielle, mobile y compris sexuelle, qui étaient à « l’avant-garde », nous passons à un moment où la mobilité, les différents appuis pris par le sujet dans ces Uns divers, est remplacée par une rigidité, par l’émergence d’une revendication autour d’un UN totalisant dont on attend désormais une jouissance non moins totale.

La machine anthropophage de la relation à l’autre semble grippée. Encore une fois est-ce un progrès ? S’agit-il d’un passage obligé, comme pensent certains, cette revendication identitaire, genrée, communautaire, jusqu’ici l’apanage des pays développées ?

Avons-nous à faire à un changement de logique ? À un changement de type de nouage ? Voilà le deuxième fil à tirer.

Mais retournons à Lacan dans Télévision pour souligner un autre aspect qui peut éclairer la recrudescence de la ségrégation au Brésil.

Dans Télévision Lacan est interrogé : « D’où vous vient par ailleurs l’assurance de prophétiser la montée du racisme ? Et pourquoi diable le dire ? »

Lacan répond :

« Parce que ce ne me paraît pas drôle et pourtant, c’est vrai.

Dans l’égarement de notre jouissance il n’y a que l’Autre que la situe, mais c’est en tant que nous en sommes séparés. D’où des fantasmes, inédits quand on ne se mêlait pas.

Laisser cet Autre à son mode de jouissance, c’est ce qui ne se pourrait qu’à ne pas lui imposer le nôtre, à ne pas le tenir pour un sous-développé.

S’y ajoutant la précarité de notre mode, qui désormais ne se situe que du plus de jouir, qui même ne s’énonce plus autrement, comment espérer que se poursuive l’humanitairerie de commande dont s’habillent nos exactions ?

Dieu, à en reprendre de la force, finirait-il par ex-sister, ça ne présage rien de meilleur qu’un retour de son passé funeste »

Cela mérite commentaire. Au moins pour deux raisons :

La première est la référence faite par Lacan à l’Autre et à sa jouissance, dont il faut la respecter, à qui il ne faut imposer la nôtre mais à condition d’une part de s’en séparer et d’autre part de ne pas le prendre pour un sous-développé. C’est bien cela le problème, à vouloir imposer notre jouissance à l’Autre (il faut l’écrire comment ?) nous nous prenons pour qui ? Pour des colonisateurs ? La colonisation ne serait-elle pas bien cela : vouloir imposer son mode de castration, son mode de jouissance ?

La deuxième c’est la conséquence qu’il tire du fait que notre jouissance aujourd’hui ne se situe que du plus de jouir. Objet a amené à s’extérioriser, à ne plus être fixé par le fantasme. Dès lors Dieu risque d’en prendre de la force, risque d’ex-sister enfin et de revenir de son passé funeste.

Le problème est qu’au Brésil Dieu n’est jamais parti pour de vrai ! La religion est toujours très présente et très importante dans sa fonction de religare, de faire lien social. La différence étant qu’aujourd’hui nous avons à faire aux Églises évangélistes qui risquent de se trouver dans un horizon très proche (2035 selon le journal Le Monde) avec le même nombre de fidèles que l’Église catholique.

Où est le problème ? Je vous renvoie à la Troisième où Lacan fait la différence entre la vrai et les fausses religions et annonce qu’on va voir pulluler un tas de fausses…

Mais très concrètement, c’est le discours et les lois du langage qui prennent un coup avec les évangélistes qui occupent le devant de la scène religieuse, sociale et aussi politique actuellement.

Pourquoi ? Eliane Brum est très radicale à ce sujet et je me sers ici de ses arguments.

Parce que les églises évangélistes proposent une lecture littérale de la Bible, c’est-à-dire sans la possibilité d’avoir recours à l’usage des métaphores, métonymies, et d’autres figures et inventions du langage. Toujours selon elle c’est cette rhétorique supposée biblique qui vient servir d’éducation, de formation, des lunettes pour voir le monde pour une partie significative des brésiliens y compris les plus jeunes. Elle va jusqu’à dire à ce propos que nous vivons un moment de « religiosização” de la politique où c’est la foi et la croyance qui commande et non pas la rationalité.

C’est cette crise de la parole et ce défaut de tempérance à l’endroit des lois du langage qui servirait comme toile de fond pour l’ouverture des vannes de la haine qui, aujourd’hui, accompagne le retour de la ségrégation au Brésil dans ses formes les plus crues et violentes. La haine ici donc non seulement comme énergie pour la violence mais machine d’extermination symbolique comme dirait certains.

Face à cette situation quelle est le risque politique que nous encourons lors de ces élections ?

De voir élire par les urnes un candidat d’extrême droite qui viendrait répondre à quoi ? À un appel du retour d’une figure paternelle autoritaire, d’un Un totalitaire, « qui tient du réel » ?  Est-ce qu’ici le terme de retour serait opportun ? Parce que l’on pourrait penser que le Un totalitaire ne nous a jamais vraiment quitté non plus, qu’il soit incarné par le maître réel hors castration ou par une junte militaire.

Est-ce qu’il faut penser comme certains historiens pour qui les périodes de démocratie sont des heureuses parenthèses dans notre pays ? Ou encore comme le psychanalyste brésilien Tales Ab’Saber pour qui 30 ans de démocratie n’ont pas produit une élaboration symbolique profonde sur notre tradition autoritaire ?

A voir dimanche. Affaire à suivre donc.

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