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Ségrégation et auto-ségrégation

CHEMAMA Roland
Date publication : 20/02/2019

 

Ségrégation et auto-ségrégation

 

Roland Chemama

Je me suis proposé, aujourd’hui, de tenter de donner une première approche du thème de cette année, ce thème qui concerne, vous le savez, la question de la ségrégation. Ce sera donc une sorte d’introduction.

Dans l’argument que nous avons préparé pour ce cycle nous nous sommes référés au néo-libéralism, et nous l’avons fait en distinguant d’un côté ses effets inégalitaires, d’un autre côté ses effets ségrégatifs. Est-ce légitime ? Les effets inégalitaires ne constituent-ils pas, en quelque sorte, le véritable problème, dont les effets ségrégatifs ne feraient que participer ?

On pourrait estimer qu’en dernier ressort la cause ultime des maux de notre société tient à l’accroissement invraisemblable de la différence des revenus, accroissement des inégalités qui maintient dans la pauvreté une grande partie de la population. Si on prend les choses ainsi on a bien sûr en même temps une porte d’entrée dans la question de la ségrégation. On sait que quelque chose qui est à la fois évident et incontournable. La cherté des loyers dans les grandes villes chasse toujours plus loin les couches les plus défavorisées. C’est certainement la première cause de la ségrégation sociale, au sens, disons, d’une séparation physique, géographique, des milieux sociaux différents qui composent notre société.

Ainsi quand certains développent un discours inquiet ou méprisant sur les « banlieues » , comme il est convenu de les appeler, ils oublient seulement que ce n’est pas par choix que leurs habitants y résident, qu’il y a un véritable processus de ségrégation. Toutefois même si on prend les choses à partir de là on ne peut pas manquer de voir que cela nous introduit à des perspectives assez différentes., parce que les inégalités économiques elles-mêmes se relient à divers partages sociaux, dont certains sont hérités, par exemple, de la période coloniale. Ceux dont nous exploitons le travail en les reléguant dans des quartiers défavorisés sont souvent les enfants de ceux qui ont été exploités par le colonialisme.

Il ne faut donc pas – me semble-t-il – en rester à un point de vue étroitement économique. Et puisque je suis parti de l’argument, vous avez vu, en le lisant, qu’il se réfère à un tableau beaucoup plus complexe. D’abord nous commençons par une citation de Lacan qui semble expliquer les phénomènes ségrégatifs comme constituant l’envers de ce qu’il appelait, en  1967, notre avenir de marché commun. Ensuite, nous rappelons que dans un autre texte – intitulé Télévision -  Lacan affirme que ce que nous rejetons chez l’Autre c’est principalement son mode de jouissance. Et par ailleurs à la fin de l’argument nous prenons « ségrégation » dans un sens assez large, en parlant, par exemple, d’une sorte de ségrégation qui se met en place entre les sexes. Eh bien je vais reprendre aujourd’hui, pour les préciser, ces différents points.

Tout d’abord est-ce qu’on peut penser que la ségrégation vient en quelque sorte balancer, contrebalancer, ce qui pour Lacan constituait l’avenir de marchés communs, mais qui à présent constitue notre présent . Lacan désignait, me semble-t-il, de pseudos rapprochements entre peuples essentiellement tournés vers le développement économique. On croit se rapprocher de l’Autre parce qu’on fait du commerce avec lui, mais on sait bien à présent que l’adoption d’une monnaie unique ne suffit pas à permettre une circulation harmonieuse des personnes.

Elle ne garantit pas des échanges équitables, tant qu’elle ne remet rien en cause dans les disparités de systèmes sociaux. Pire encore très vite les différences économiques suscitent un discours à la limite du racisme, comme quand on s’est plaint de l’envahissement par le plombier polonais, qui n’étant pas couvert par la même législation sociale, pouvait faire une concurrence déloyale à l’artisan français.

Encore tout cela reste-t-il dans le champ européen, mais on sait que l’immigration venue d’autres parties du monde a suscité des formes d’hostilité encore plus vives, et c’est là qu’on peut en venir à la seconde référence à Lacan. Est-ce que, dans cette hostilité, nous ne percevons pas quelque chose qui l’aggrave, et qui est une sorte de phobie de la jouissance de l’Autre. Celle-ci entrait dans l’hostilité envers le plombier polonais, mais elle le fait encore davantage dans  certaines formes de l’islamophobie, islamophobie qui, il faut le reconnaître, va parfois bien au delà de la condamnation des attentats terroristes ou du rappel des lois républicaines.

C’est que depuis toujours le racisme  comporte une détestation d’autant plus forte de l’Autre qu’on suppose à cet Autre une jouissance (par exemple sexuelle)  tout à fait exceptionnelle. Vous voyez que j’en viens ici à la seconde référence que nous faisons à Lacan. Elle est extraite de Télévision. Lacan montre que nous ne situons notre jouissance qu’à partir de l’Autre mais en tant que nous en sommes séparés. D’où, ajoute-t-il, des fantasmes inédits quand on ne se mêlait pas

Eh bien une bonne part de la question de la ségrégation va tourner, paradoxalement, autour des conséquences d’une modernité où apparemment on se mêle davantage. C’est un paradoxe mais Vladimir Safatle, ce philosophe brésilien que nous avons invité l’an dernier, peut nous aider à le comprendre, ne serait-ce que dans un court article donné à la Folha de Sao Paulo. Cet article s’intitule « Descobrir outras formas de gozo pode quebrar nossos tabus e dogmas » (découvrir d’autres formes de jouissance peut briser nos tabous et nos dogmes).

On aimerait voir dans ce titre l’approbation tranquille du cosmopolitisme, cosmopolitisme que Francis Wolff présentait comme la seule forme d’utopie aujourd’hui admissible. Mais bien sûr Safatle écrit surtout son article pour montrer qu’accepter vraiment d’autres formes de jouissance que la nôtre ce n’est pas si évident. Il n’est pas évident de reconnaître que l’Autre, qui habite dans la même rue que nous, est réellement  proche de nous, parce que si on le fait - je cite Safatle en le traduisant- son contact peut nous changer, peut être contagieux, peut changer notre direction, peut produire en nous des métamorphoses. Et c’est pour cela que même si parfois l’Autre nous fascine nous préférons généralement le tenir à distance.

Nous le séparons de nous – ne serait-ce que dans le discours :  les – ceci ou cela – ils ne sont pas comme nous. Mais n’oublions pas que si nous excluons les autres, tels ou tels autres, c’est nous aussi que nous excluons de ce que ces autres pourraient nous apporter. Il me semble en ce sens que la ségrégation équivaut assez souvent à une auto-ségrégation. Bien sûr en forçant l’Autre à habiter dans d’autres quartiers nous l’exilons mais est-ce que nous ne nous exilons pas nous mêmes de ce qu’il pourrait nous apporter, disons de ces métamorphoses dont parle Safatle.

Eh bien cette dimension que je crois légèrement différente, la dimension de l’auto-ségrégation, c’est ce à quoi je veux à présent en arriver. La question de la ségrégation j’ai tendance à l’aborder, en ce qui me concerne, en tant qu’auto-ségrégation. Pourquoi cela ? Eh bien il me semble qu’une des formes les plus visibles de ségrégation, aujourd’hui, c’est le communautarisme, qu’on peut définir comme auto-ségrégation.

L’an dernier nous avons eu l’occasion de parler, ici même, de la guerre des identités, et nous l’avons fait à travers une lecture de Ernesto Laclau. Mais aujourd’hui je me servirai, au titre d’une sorte d’allégorie, de la lecture d’une œuvre littéraire récente qui s’appelle 7. Il s’agit d’un livre  de Tristan Garcia, 7 (le chiffre 7) c’est le titre et le livre indique : 7, romans (au pluriel). Ce sont donc si l’on veut sept romans, effectivement des histoires très différentes, même si la dernière permet de reprendre divers fils des histoires antérieures. Je ne parlerai d’ailleurs que de la sixième histoire, qui s’appelle hémisphères.

Dans un futur indéterminé, le monde a évolué vers un cloisonnement total de sa population, un communautarisme absolu qui repose sur la création de territoires en totale sécession. Chaque groupe qu'il soit religieux, philosophique, ethnique etc, a pu s'isoler totalement dans un « Hémisphère », c’est à dire un champ de force créant une bulle hermétique dans le paysage.

Tout cela, vous le voyez, suppose des dispositifs techniques complexes qui ne laissent rien passer du monde extérieur. Ces dispositifs sont en particulier imperméables à Internet Mais revenons à ces communautés que la technique ne fait qu’isoler. Chacune d’eux obéit à un Principe (avec majuscule) et ceux-ci peuvent être les plus divers. Dans le livre ça occupe deux pages qu’évidemment je ne vais pas citer in extenso : Il y a bien entendu toutes les variétés d’églises chrétiennes et musulmanes, mais aussi toutes les religions et toutes les sectes, des druidistes, des « païens nordiques qui rendent grâce à Odin » , mais aussi toutes les nuances du spectre politique, des spontanéistes maos aux ultra-libéraux, les sociétés exclusivement homosexuelles, hétérosexuelles, voire asexuelles, ou encore, en vrac, les défenseurs des droits des animaux, les fouriéristes, les esclavagistes, les nihilistes, les relativistes absolus… restons en là.

Les seules obligations de ces groupes sont d’être totalement autonomes et d’accepter qu'un contrôleur des Principes – un universaliste ne se revendiquant d'aucune communauté – puisse régulièrement avoir accès au sas qui existe à l'entrée de chaque Hémisphère pour vérifier la bonne application de ceux-ci et l'assignation non-contrainte de ses membres, tâche que d’ailleurs les « contrôleurs » remplissent avec de plus en plus de mal.

Pour que cette allégorie nous soit utile j’ai relevé divers points :

Premier point, mais ce n’est pas l’essentiel, le narrateur présente ce mouvement d’auto-enfermement, en passant, comme le « négatif » ou un produit de compensation par rapport à internet (entendons un monde censé sans limites).

Deuxième point, le plus important sans doute,  il y a un paragraphe qui nous permet peut-être de situer ce à quoi pourrait répondre, subjectivement, le goût de s’enfermer ainsi dans des univers clos où on reste entre soi : Dans ce monde clos, je cite, « soudain vous n’éprouvez plus l’envie de faire le moindre pas, de progresser. Pas besoin non plus de communiquer. Tout est là, fini, parfait, ça vous suffit. Chacun se sent bien où il est, dans son hémisphère ». Ne trouvez-vous pas que nous sommes ici aau plus près du principe de plaisir freudien comme principe de moindre tension ? Aller vers l’Autre cela fait sortir du principe de plaisir.

Troisième point,  paradoxalement ce sont les universalistes qui, à un moment donné se mettent à se déprimer. Même s’ils n’adhèrent pas aux théories parfois délirantes des habitants des Principes ils ressentent parfois que par rapport à l’implication de ces derniers eux-mêmes manquent de conviction

Quatrième point : à la fin de ce court roman l’inspecteur des Principes qui nous a servi de narrateur en vient, pour des raisons d’ailleurs cohérentes, à un  terrible doute. Est-ce que le monde des universalistes n’est pas lui aussi un monde constitué par un enfermement, moins visible que ceux qu’il connaît bien, un enfermement dans une autre bulle, seulement plus étendue, où la folie spécifique serait de s’imaginer qu’on est différent des autres alors qu’au fond on vit aussi dans une clôture.

Cela semble relever de la chute que doit comporter toute histoire drôle mais ceci peut aussi rappeler  que dans le monde politique l’idée d’une théorie universelle des droits de l’homme est parfois contestée comme étant un particularisme comme un autre.

Je pourrais m’arrêter sur ce point, qui dans la nouvelle représente l’équivalent de ce qu’est la « chute » dans une histoire drôle, mais il me semble qu’en tant que psychanalystes on peut privilégier un autre point. À un moment de ce court roman le narrateur, qui vit seul, se retrouve dans une ferme qui elle aussi fait partie du monde universaliste, hors bulle. La femme qui l’accueille, qui lui offre de l’eau parce qu’il a soif, a envie de parler, et au-delà de cela on sent naître en eux une sorte de désir, mais un désir très timide, très inhibé, et le narrateur lui-même fait alors une hypothèse, c’est que dans un univers où ce qui est privilégié ce sont les barrières mises entre soi et l’autre il devient très difficile, à un homme et à une femme, de franchir des barrières dans l’intimité d’une rencontre.

Eh bien prenons cela au sérieux , prenons le au sérieux à titre de métaphore. Dans l’argument nous évoquons, au titre d’une des formes de ségrégation sur lesquelles nous avons à nous interroger, une ségrégation sexuelle inimaginable il y a quelques décennies. Je me suis demandé, à un moment où nous avions déjà écrit l’argument, si cette ségrégation là nous pouvions la prendre comme une forme parmi d’autres, ou bien s’il ne faudrait pas plutôt penser que toutes les barrières que nous érigeons ne viendraient pas métaphoriser l’ordinaire des impasses les plus importantes pour nous, je veux dire l’ordinaire des impasses sexuelles, celles que la psychanalyse a exploré dès le début.

Et nous ne pourrions pas éviter alors une autre question. Est-ce que nous devons dire simplement qu’au départ il y a l’impasse sexuelle, et que celle-ci se répercute au niveau de nos diverses inhibitions ? Ou bien est-ce que ce qui se passe de nos jours, la tendance des divers groupes à s’isoler dans des communautarismes, ne vient pas elle même provoquer une impasse sexuelle nouvelle. C’est, je crois, ce que le roman de T. Garcia nous raconte à sa façon, et je ne suis pas loin de le penser aussi.

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