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D'UN CERTAIN USAGE DE L'OBJET "a"

DUFOUR Alain
Date publication : 07/02/2019

 

D’un certain usage de l’objet « a »

Alain Dufour

 

            La seconde partie  du Côté de Guermantes [1]s’ouvre sur un chapitre illustre de La Recherche. Il y est relaté la mort de la Grand-mère du Narrateur. Cet épisode célèbre a donné lieu à de nombreux commentaires, ceux de Roland Barthes[2] par exemple ou bien encore du spécialiste Proustien, Antoine Compagnon.

Ni l’un ni l’autre n’ont insisté sur le rôle primordial qu’y joue un personnage anonyme et sans voix.

Ce personnage muet je l’ai cherché pour m’expliquer le recours régulier, voire systématique  de Philippe Lançon dans son remarquable récit « Le lambeau », recours donc à une lecture de cet épisode de la mort de la Grand’mère. Pourquoi donc cette relecture que Lançon qualifie de « prière propitiatoire ».

Aucune des explications livrées par l’auteur ne parvenait à me convaincre et les éclaircissements savants d’Antoine Compagnon pas plus[3]. C’est après une troisième lecture du chapitre que j’ai enfin découvert, ce que je présume être le motif dissimulé de cette répétition. Il ya de nombreux personnages qui peuplent, vont et viennent dans la maison où va s’éteindre la vieille dame. Le Narrateur plutôt sarcastique s’emploie à railler les ridicules tantôt du Duc de Guermantes tantôt ceux de Bergotte ou bien de Dieulafoy, le bien nommé, recommandé par les sommités de la vie parisienne. Mais quel est donc celui qui inspire de telle sorte Philippe Lançon au point de ne pas manquer sa retrouvaille sitôt qu’il doit descendre au bloc subir l’une des nombreuses interventions pour le réparer ? Le blessé (et non pas, le malade comme y insiste et l’auteur et ses médecins) est privé de la parole, soit par impossibilité mécanique soit parce que Sa chirurgienne le lui interdit afin de ne pas compromettre la cicatrisation. Que reste-t-il à Philippe lançon pour s’entretenir avec son entourage ? Bien sûr l’ardoise effaçable Valleda qui lui permet de s’exprimer … mais quel moyen plus direct, plus simple, plus intense, aussi disponible que la parole ? Pour lui qui se dit si bavard quel assistant trouver ? Quel personnage secourable, capable de le seconder dans ces semaines difficiles,  hante ces pages si précieuses  ?

             Le regard bien sûr ! Le regard [4]qui dans le chapitre consacré aux derniers jours, aux dernières heures  de la Grand’Mère, est omniprésent, prend toutes les formes, révèle, déforme, laisse espérer , intensifie, ruine les illusions ou les entretient, détourne, ou discret dit l’amour, le dépit, la haine etc…         

 

[1] Marcel Proust-Le côté de Guermantes- éd.Pierre Clara et André Ferré-Paris 1954 (La Pléiade)

[2] Roland Barthes,La Préparation du roman, cours au Collège de France 10 mars 1979

[3] https://www.franceculture.fr/emissions/repliques/la-mort-de-la-grand-mere-dans-la-recherche-du-temps-perdu

[4]   Par exemple  ce passage dans Le côté de Guermantes, éd.cit., p.309-310

 « …mais pas une fois elle ne leva les yeux et ne regarda le visage de la malade. Peut-être fût-ce pour que celle ci ne s’attristât pas en pensant que sa vue avait pu inquiéter sa fille. Peut être par crainte d’une douleur trop forte qu’elle n’osa pas affronter. Peut être par respect, parce qu’elle ne croyait pas qu’il lui fût permis sans impiété de constater la trace de quelque affaiblissement intellectuel dans le visage vénéré. Peut être pour mieux garder plus tard intacte l’image du vrai visage de sa mère, rayonnant d’esprit et de bonté. Ainsi montèrent-elles l’une à côté de l’autre, ma grand-mère à demi cachée dans sa mantille, ma mère détournant les yeux. »

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