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Commentaire d'un article de Marcela Iacub par Muriel Thiaude

Date publication : 22/01/2019

 

A contre-sens du « A contre-sens » /  « Une date de péremption pour l’égalité » de Marcela Iacub 
Edition papier du 17-18/11/2018
 
Une demande inédite a été soumise à la justice néerlandaise afin qu’une date de naissance réelle soit remplacée par une nouvelle correspondant à l’âge ressenti du plaignant. 
 
Marcela Iacub semble, dans la même ligne que le plaignant M.Ratelband, penser que les discriminations sociales et personnelles liées à l’âge, renseigné sur les papiers d’identité, auraient à subir le même traitement que toutes celles concernant « la race », « la religion », « les statuts »…
Cette revendication lui semble légitime, quant au dénouement de ce combat, l’optimisme est de mise, n’a-t-il pas la force et la frappe égalitaire des précédents qui ont porté sur l’identité et l’orientation sexuelle ?
 
L’exigence exponentielle dans la société actuelle d’égalité et de toute-puissance fait écho à la célèbre formule de Dostoïevski qui veut qu’en l’absence de dieu, tout soit permis, mais à quel prix ? 
 
L’effacement du cadre phallique de la métaphore paternelle et les conséquences qui en émanent nous permettent d’émettre des objections consistantes au regard de ce genre de demande et de certaines victoires passées sur lesquelles la journaliste et le plaignant s’appuient pour justifier cette folle requête.
 
Il est dans l’air du temps de discuter l’exercice de toute autorité qu’elle soit normative, parentale, éducative, politique…avec plus ou moins de succès et de bénéfices.
Certaines mises à distance sont parfois salutaires et indispensables mais il se trouve que la libération des carcans religieux, culturel, corporel avec leurs lois plus ou moins intraitables, qui faisaient jusqu’alors office d’encadrement psychique, a aussi laissé place à un vide quelque peu angoissant et comblé, pour les plus fragiles d’entre ceux qui ont à se construire, par diverses addictions (alcool, drogues, jeux vidéo), de folles sauvageries (djihadiste, terrorisme) ou d’errances subjectives à la recherche(ou pas…) d’un « mode d’emploi » à la vie.
 
Cette perte des valeurs familiales et sociales traditionnelles implique un gain de liberté radical, intolérant et éclaté contrairement à la souplesse responsable, avertie qu’offre la liberté du « Ne pas céder sur son désir » lacanien auquel nous pouvons prétendre à l’issue d’une cure psychanalytique suffisamment bien menée.
 
L’exigence de jouissance, immanquablement renouvelée, qui caractérise notre société, peut paraître follement attractive en rapport au plaisir étriqué, limité par le réel du corps, la justice, la morale…
 
Les schémas traditionnels du genre, de la reproduction, devenues obsolètes sont remplacées et permettent une identité à la carte.
 
Si cette révolution va dans le sens de l’acceptation de la différence, représentant en cela un progrès sans conteste qui pourrait cependant être inculqué et traité autrement, dans cette multitude de modèles, qu’en est-il du processus d’identification toujours en vigueur pour la construction psychique de nos enfants et adolescents ?
 
L’entrée dans le sexuel s’est complexifiée, la difficulté classique des adolescents à se conformer aux attentes d’une vie sexuelle et sociale est aiguisée par la multiplication des possibles s’offrant à eux aujourd’hui. 
 
Plus l’éventail de choix est grand et plus, pour certains, le ressenti de genre et d’orientation sexuelle se floute.
Alors qu’en sera-t-il de leurs constructions lorsqu’ils ne pourront plus s’étayer aussi solidement sur les différences d’âge et de générations pour trouver leur place dans leur vie familiale ou sociale ?
 
C’est l’écart générationnel qui est, dans ce cas, éludé.
Comment ferait-on la différence entre un grand-père, un père et un fils si chacune de ces places sont révisables et comment se situer dans une chaîne générationnelle, qui offre déjà plus d’aléas et de chausse-trappes qu’il en faut, sans cette graduation, certes arbitraire, mais indispensable à l’autre et à soi-même.
 
Le démontage du modèle qui nous garantissait un réel pacifié, ordonné laisse libre cours aux demandes et conduites sans limites symboliques, à une réalité sans place prédestinée, ni abri subjectif, où tout est possible… non sans perplexité et angoisse.
Car un rapport au monde sur un mode psychotique ne peut que s’accompagner d’une dose supplémentaire de méfiance, d’agressivité paranoïaques, de conduites à risques, de déresponsabilisation et d’un manque de doute délétère.
La métaphore paternelle ayant perdu de sa superbe, reste-il à réinventer une métaphore capable de soutenir la nécessité pour tout à chacun de se situer sur les plans sexuel, familial, social ou cette nécessité serait-elle rendue caduque par l’évolution subjective actuelle qui tente de s’en passer ? 
 
Il apparaît, toutefois, que si la dimension Autre semble ignorée par les petits autres d’aujourd’hui, si elle manque de médiateur propre, remplacée par les médias d’internet et des réseaux sociaux, elle n’en reste pas moins nécessaire et inhérente à la condition humaine tant que cette dernière se soldera par la mort.
 
 
Muriel Thiaude 

 

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