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L’inconscient politique et la différence des sexes

Première séance du séminaire « Questions cliniques » (Roland Chemama, Christiane Lacôte, Bernard Vandermersch)
CHEMAMA Roland
Date publication : 10/12/2018

 

PREMIÈRE SÉANCE DU SÉMINAIRE « QUESTIONS CLINIQUES » (ROLAND CHEMAMA, CHRISTIANE LACÔTE, BERNARD VANDERMERSCH)
"L’inconscient politique et la différence des sexes", par Roland Chemama
 
Je vais partir d’une remarque que je crois avoir déjà faite dans notre première séance l’an dernier. Il me semble que je l’avais faite mais je n’en suis pas absolument certain. Ma remarque - je vais en tout cas la reprendre - témoignait du fait qu’il ne m’était pas forcément facile de caractériser le fait politique. Je vous avais en effet fait part d’une idée que je m’étais toujours faite de façon plus ou moins confuse, et dont j’avais pris conscience à propos du développement de ce que, depuis deux ou trois décennies, on appelle les « problèmes de société », ces problèmes qui concernent la famille, l’adoption, le pacs, le mariage homosexuel, etc.
Sur ces questions de société je n’avais pas forcément un avis tranché, mais surtout je me demandais pourquoi on qualifiait telle prise de position de progressiste, et telle autre de réactionnaire. En somme est-ce que telle ou telle orientation concernant ce type de questions pouvait être assimilée à une position politique précise, de droite ou de gauche ? Sans bien me le formuler il devait me sembler que « droite » ou « gauche » renvoyaient à des options qui concernaient avant tout le champ socio-économique, et je dirai alors qu’il m’a fallu du temps pour concevoir que la politique, ou le politique, cela concernait particulièrement l’inscription qui est la nôtre dans les divers discours qui organisent ces débats dits de société.
Alors je dirai que ma méconnaissance était pour le moins curieuse, d’autant qu’elle était démentie par les faits. On sait qu’en France, concrètement, les conflits entre droite et gauche se sont exacerbés autour des « problèmes de société » (mariage pour tous, procréation médicalement assistée pour les couples de femmes), et de fait ces questions, qui engagent la représentation que nous pouvons nous faire de ce qui doit organiser la famille, en tant qu’organisme social élémentaire, ont une dimension politique certaine.
Eh bien aujourd’hui le vais tourner autour d’une des questions qui a fait débat au niveau social durant les dernières années, celle des rapports entre hommes et femmes. Bien évidemment nous savons que cette question concerne les psychanalystes ; c’est même précisément de cela que nous parlent nos analysants, soit d’ailleurs qu’ils en parlent explicitement, soit qu’ils l’abordent à travers leurs lapsus ou leurs rêves, ou tout simplement à travers la polysémie de ce qu’ils disent. Ce n’est donc pas du tout quelque chose dont nous serions surpris de nous occuper. Mais par rapport au thème que nous traitons ici pour la deuxième année, il est sans doute important de souligner que si « l’inconscient c’est la politique » ce n’est pas seulement parce que dans l’inconscient il est question de notre rapport à la loi et au pouvoir, c’est aussi parce qu’il y est question du rapport entre hommes et femmes, rapport qui a bien sûr une dimension politique.
On pourrait partir, sur ce point, de ce qui a constitué notre actualité des toutes dernières années, le développement de mouvements forts contre le harcèlement sexuel (balance ton porc, #MeToo). Ces campagnes avaient bien sûr une légitimité, même si on peut regretter qu’elles aient donné lieu à des généralisations abusives et à quelques confusions. Contestant toutes les formes de la domination masculine, elles se sont inscrites dans l’histoire de la revendication d’égalité entre hommes et femmes, et cela suffit, bien sûr, à concevoir qu’elles ont, ou qu’elles prennent, une dimension politique. Cependant elles se sont accompagnées d’un discours qui n’était peut-être pas seulement celui de l’égalité mais aussi celui de l’indifférenciation, et cela, bien entendu, les analystes ne peuvent pas le négliger, parce que pour nous la différence des sexes n’a rien de négligeable.
Relevons par ailleurs que de nombreux auteurs, sociologues ou philosophes, ont tenté d’expliquer pourquoi les protestations contre le harcèlement sexuel masculin, harcèlement qui n’était pas nouveau, ont pris brusquement, à l’occasion de l’affaire Weinstein, une telle ampleur. Gilles Lipovetsky, dans un article intitulé « l’effet harcèlement sexuel », publié dans la revue Le débat, n° 200, mai-août 2018, envisage, concernant ce brusque accroissement, divers facteurs. Le principal cependant lui paraît tenir- je cite - « à l’avènement d’une nouvelle dynamique d’individuation, marquée par la formidable expansion des désirs de souveraineté personnelle ».
J’ajouterai que ce qui est perçu, aujourd’hui, comme l’obstacle le plus fort à la souveraineté, dans les rapports entre hommes et femmes, a été conçu de plus en plus, durant les dernières décennies, comme une inégalité qui commence avec le langage lui-même. À cet égard vous relèverez que j’ai préféré jusqu’à présent parler des rapports hommes-femmes plutôt que du rapport entre les sexes. C’est que l’usage même du terme « sexe » a été, vous le savez, critiqué durant les dernières décennies en tant qu’il renverrait, pense-t-on, à un ordre biologique trop lié à une organisation phallocentrique, qui organise la domination masculine. Et c’est pour rompre avec cela, je vais y venir dans un moment, qu’à la suite de Judith Butler on a mis en avant le concept de genre, concept supposé ne pas avoir les mêmes connotations, avec cependant, je vous le disais, un risque de tendre vers une indifférenciation.
C’est sur ce point que les psychanalystes peuvent se demander jusqu’où ils peuvent adhérer à ce qui, aujourd’hui, prend valeur de discours dominant. N’y a-t-il pas, dans ce qui détermine notre jugement d’analystes, une approche spécifique, qui nous permet de ne pas de nous contenter de suivre le discours ordinaire du « politiquement correct » ? C’est une question que j’aurai l’occasion de poser, à la fin de ce mois-ci, lors d’un congrès de la Fondation européenne pour la psychanalyse, à Florence, un congrès qui portera sur  La logique du sexe. Et mon titre, pour ce congrès, sera : Genre ou sexe, sur quoi ne pas céder ? Autrement dit : nous n’avons aucune raison de nous poser en suppôts de la domination masculine, et par ailleurs nous savons en tant que psychanalystes que ce n’est pas la biologie qui organise les rapports entre hommes et femmes, mais n’y a-t-il pas, par rapport à ce qui a été développé dans les recherches de genr(et je ne dis pas dans les théories du genre, qui n’existent pas), n’y a-t-il pas au moins un point sur lequel nous ne pouvons pas nous accorder ?
*
Afin d’adopter un point de départ commode, je remonterai donc, pour aborder cette question, à ce qui s’est organisé autour de la pensée de Judith Butler. On a souvent cru comprendre, concernant J. Butler, que le concept de genre, qu’elle n’a pas inventé mais auquel elle a donné une consistance particulière, permettait de désigner les différences non-biologiques entre les femmes et les hommes.
L’essentiel, en ce qui concerne les femmes et les hommes,ne serait pas à situer à partir de leur sexe anatomique. Il faudrait plutôt prendre en compte ce qu’on peut appeler leur genre – genre féminin ou genre masculin – qui ne serait pas donné mais construit.Ce concept permettrait notamment de ne pas s’enfermer dans une représentation d’une nature féminine qui serait d’autant plus définitive qu’elle serait fondée sur des données biologiques. Il a certainement été utile pour lutter contre une domination masculine prétendant s’appuyer sur des différences « naturelles ».
Et alors, comme je vous le disais il y a un instant, sur ce premier point les psychanalystes devraient assez facilement s’accorder avec les thèses de J. Butler. « Homme » et « femme » ne sont certainement pas des réalités naturelles, réductibles à un être biologique. J. Butler met d’ailleurs elle-même en valeur, dans son livre, « l’interprétation de Lacan selon laquelle rien n’est prédiscursif ». Vous noterez cependant que dès ce premier point les choses se révèlent assez complexes. Par exemple pour Butler ce qu’on appelle « le sexe » n’est pas plus « naturel » que le genre. Selon elle le discours a aussi un effet sur le sexe, non pas sans doute sur la réalité anatomique des organes, mais sur ce qui est plus important, la sexualité. On verra d’ailleurs que le fait que Butler n’oublie pas la dimension du sexuel peut nous intéresser particulièrement.
Restons-en cependant pour l’instant à la question du genre. Le « genre », pour Butler et les auteurs qui s’en inspirent, est d’origine sociale et culturelle. Il s’impose à travers une dimension performative, au sens de la linguistique, puisque les discours sur l’homme et sur la femme ont la capacité de produire ce qu’ils décrivent. Notons cependant que Butler semble avoir des difficultés à penser ce qui peut faire limite dans cette productivité. Faut-il considérer que le discours sur le genre est totalement contingent, au sens où il pourrait conduire, selon les époques et les locuteurs, aux conclusions les plus différentes ? C’est ce qu’en ont compris les milieux les plus conservateurs. Et ils se sont appuyés sur cette idée pour faire naître la crainte que ce qu’ils ont appelé les « théories du genre » n’ait pas d’autre but que de déconstruire les rapports traditionnels entre les sexes, cela afin d’aboutir à une interchangeabilité totale des hommes et des femmes, de leurs aspirations, de leur rôle, de leurs manières d’être et de faire. Alors Je ne pense pas devoir emboîter le pas à ces critiques, d’autant plus que la psychanalyse ne prétend pas être en mesure de dire ce qu’est un homme ou ce qu’est une femme.
Lorsque je préparais mon intervention pour Florence je me suis penché d’un peu plus près sur l’argument du colloque et je me suis aperçu, après coup, qu’il comportait une assez longue citation de Lacan concernent les hommes et les femmes. Citation extraite de quoi ? Eh bien de la leçon du séminaire du 10 mai 1967, c’est à dire précisément de la leçon où se trouve la phrase qui nous occupe depuis l’an dernier : l’inconscient c’est la politique.
Ne trouvez vous pas étonnant que nous n’ayons pas tenté jusqu’à aujourd’hui de faire un pont entre le lien entre politique et inconscient d’un côté, et de l’autre la nature des rapports entre hommes et femmes ? Alors je vais citer le paragraphe de Lacan que cite  Luigi Burzotta dans l’argument.
Tout tourne, dit Lacan, autour de la difficulté inhérente à l’acte sexuel… dans cette relation si distordue, cachée, exclue, mise à l’ombre, qu’est la relation entre deux êtres appartenant à deux classes, qui sont définitives pour l’état-civil et pour le conseil de révision, mais que précisément notre expérience nous a appris à voir pour n’être absolument plus évidentes pour la vie familiale par exemple et assez brouillées pour la vie secrète.
Eh bien essayons de commenter un peu ces quelques lignes. Comment Lacan en arrive-t-il à ce développement à partir de ce qu’il a dit au début de la leçon ? Vous vous souvenez sans doute qu’il était parti d’une lecture d’Edmond Bergler.  Celle-ci, outre le fait qu’il l’avait articulée avec sa thèse selon laquelle l’inconscient c’est la politique, lui avait fait aborder les préjugés des analystes, ceux par exemple qui leur feraient croire qu’il est toujours bon, pour un sujet, de ne pas être rejeté.
Vouloir être rejeté, pour certains analystes, c’est masochiste. Mais n’est-ce pas introduire ici une note péjorative qui risque de devenir  persécutrice ? Ce que dit Lacan concerne donc l’acte psychanalytique, mais il ne faut pas oublier que dans ce séminaire Lacan rapporte la question de l’acte psychanalytique à celle de l’acte en général, et aussi qu’il aborde celui-ci à travers l’acte sexuel. Or ce que dit Lacan, dans la même leçon (c’est à la p 364 de notre édition) c’est ceci : « si j’ai dit qu’il n’y a pas d’acte sexuel, c’est au sens où cet acte conjoindrait, sous une forme de répartition simple, celle qu’évoque dans la technique, par exemple dans les techniques usuelles, dans celle du serrurier, l’appellation de pièce mâle et de pièce femelle ; cette répartition simple constituant le pacte, si l’on peut dire, inaugural, par où la subjectivité s’engendrerait comme telle, mâle ou femelle ».
Eh bien puisque j’ajoute cette citation à celle qu’a faite Luigi Burzotta je vais commencer par elle. Tout d’abord vous voyez qu’on ne va pas de ce qui serait d’un côté un homme, de l’autre une femme, pour interroger la question du rapport sexuel. C’est le contraire. Pour pouvoir dire ce qu’il en est de la « subjectivité male » ou de la « subjectivité femelle » Pour pouvoir « engendrer » ces subjectivités il faudrait, si on suit là-dessus Lacan, voir d’abord comment elles  se rapportent l’une à l’autre. Y aurait-il une répartition simple, une répartition qui évoquerait - la comparaison est bien trouvée - le rapport d’emboîtement de deux pièces dans une machine ou une serrure, cet emboîtement faisant d’ailleurs parler de pièce mâle et de pièce femelle ?
Disons qu’on aimerait bien que les choses s’adaptent ainsi, que tout naturellement homme et femmes se correspondent comme se correspondent deux pièces fabriquées en vue de leur adaptation. Je dirai qu’une bonne partie de notre clinique, aujourd’hui, renvoie à cette question, parce que beaucoup d’hommes se plaignent du fait que ça ne s’adapte pas, notamment dans les relations intimes, moyennant quoi ils en accusent leur compagne, tandis que celle-ci, qui ne sait pas trop quoi en dire, semble souvent se décourager. Peu de chance donc de trouver, à la faveur d’une harmonie supposée, ce qu’il en serait d’un être femme et d’un être homme.
Mais venons en alors à l’autre citation, celle qui figure dans l’argument. Elle reprend à sa façon l’idée de l’absence de rapport sexuel, en évoquant, à propos de celui-ci, une relation distordue, et bien sûr elle met en rapport ce caractère distordu avec la difficulté à situer un « être homme » ou un « être femme ». Lacan parle ici de « deux classes ». On pourrait se demander en quel sens. S’agit-il vraiment de classer les hommes d’un côté, les femmes de l’autre ? Et en fonction de quoi ? La biologie suffirait-elle ?
Tout cela est si imprécis qu’on pourrait imaginer bien d’autres lectures, et pourquoi pas la classe au sens politique ? À ceci près que si hommes et femmes étaient des classes au sens directement politique, si les femmes s’opposaient aux hommes comme le prolétariat à la bourgeoisie, ce serait quand même inquiétant.
Alors bien sûr ce sont plutôt des classes au sens de la théorie des ensembles, et l’on sait que la collection que rassemble un ensemble n’a rien de naturel. S’agit-il donc de deux ensembles ? Évidemment c’est le mot classe qui est utilisé par Lacan
mais classe a pu être pris comme équivalent d’ensemble, même si certains paradoxes de la théorie des ensembles ont conduit à distinguer entre les deux termes. Ici je ne crois pas nécessaire d’opposer ici un terme et l’autre. Ces classes, en tout cas, il faut souligner que pour Lacan elles ne sont pas définitives, et c’est cela sans doute qui empêche d’en arriver à définir, au-delà des variations individuelles et historiques, un être homme et un être femme.
*
Faut-il donc renoncer à dire quelque chose sur ce sujet ? Le risque serait alors d’en venir à considérer que la détermination par le genre n’est pas spécialement pertinente quand il s’agit du sujet humain. Et de fait il y a par exemple des sujets bisexuels qui insistent sur le fait qu’homme ou femme, finalement, ce n’est pas vraiment différent. On peut relever cependant qu’il y a chez Judith Butler des remarques qui permettent de ne pas en rester là et il est intéressant qu’on puisse rencontrer ces remarques même chez Butler.
Celle-ci, dans son livre, en vient à parler des relations entre les « butch », lesbiennes à l’apparence androgyne, et les « fem », lesbiennes qui conservent un certain nombre de codes, vestimentaires par exemple, des femmes hétérosexuelles. Or ceci la conduit à une remarque intéressante. « Comme l’expliquait une lesbienne fem, - dit-elle - une fem qui aime les butchs, ce qu’elle aime, au fond, c’est que ses boys soient des girls, ce qui veut dire qu’ « être une girl » met en contexte et donne un autre sens à la « masculinité » de l’identité butch (…) de la personne qui la séduit.
C’est précisément - ajoute Butler - cette juxtaposition dissonante et la tension sexuelle que cette transgression génère qui constituent l’objet du désir ».
Eh bien ce que dit cette femme homosexuelle me paraît plus vrai que ce que peuvent dire, par exemple, des femmes bisexuelles qui prétendent qu’elles peuvent aimer exactement de la même manière des hommes et des femmes, parce que hommes et femmes, au fond, ne seraient pas différents. Cela me paraît plus vrai parce que ça renvoie à une idée essentielle pour nous, celle selon laquelle ce qui permet le désir, c’est la différence, Et c’est pour cela qu’il est important que nous autres, psychanalystes, nous ne nous associons pas à un discours qui glisse sans cesse de la question de l’égalité à celle de l’identité.
Le discours contemporain, parce qu’il veut situer à égalité, du point de vue du droit, les individus quelque soit leur sexe, accoutume chacun, me semble-t-il, à se méfier de toute différenciation implicite ou explicite. Mais est-ce que les psychanalystes doivent être conforme au politiquement correct ? Disons qu’à Florence, pour tenter de répondre à la question : genre et sexe, sur quoi ne pas céder, je dirai que même si nous ne savons pas ce qu’est un homme, ou ce qu’est une femme (nous ne pouvons nous satisfaire par exemple de situer l’un du côté de l’activité, l’autre du côté de la passivité), ce qui nous paraît important, c’est de maintenir qu’il y a une différence, serions-nous même totalement incapables de dire laquelle.
D’ailleurs, je le dis en passant mais c’est important, c’est souvent la tentative de forcer les choses dans le sens d’une totale identité qui conduit à un renforcement des ségrégations. Et il y aurait à se demander si les ségrégations entre hommes et femmes, d’une certaine façon, n’augmentent pas aujourd’hui. C’est une question importante que j’ai abordé mercredi dernier à la maison d’Amérique latine, qu’il faudrait traiter en détail, et sur laquelle je reviendrai rapidement à la fin à travers l’analyse d’un rêve.
Au point où j’en suis de cet exposé, un exposé que je ne veux pas faire trop long, plusieurs développements me seraient possibles mais je dois choisir. J’avais eu l’idée, dans un premier temps, qu’après avoir abordé, rapidement, la question de la différence, je reviendrai de façon plus directe à celle de la domination, et notamment à cette domination masculine qu’on veut combattre aujourd’hui
J’y viendrai la prochaine fois que j’interviendrai et d’ici là je vous suggère de lire un article de Marcel Gauchet, publié dans la revue Le débat, à nouveau le n° 200, article qui s’intitule « La fin de la domination masculine ». Nous verrons la prochaine fois ce que nous pouvons en faire.
En revanche je voudrai terminer sur deux points. Lorsque j’ai fait connaître mon titre à Bernard et à Christiane, Bernard m’a dit que celui-ci lui semblait être dans le bon fil. Lacan, ajoutait-il, dit que le sujet de l’inconscient « est le sujet qui évite le savoir du sexe ». Eh bien je te remercie, Bernard, pour ce rappel, rappel du séminaire Problèmes cruciaux pour la psychanalyse, leçon du 12 mai 65 ? Pourquoi est-ce que je te remercie ? J’ai évoqué il y a un instant le fait que nous ne savons pas ce que c’est qu’un homme, ce que c’est qu’une femme Eh bien à travers cette idée de Lacan nous sommes amenés à penser que notre non savoir sur ce qu’est l’homme ou ce qu’est la femme n’est pas du à quelque mystère originaire mais à un refoulement, et c’est en ce sens que la question du rapport hommes-femmes, question éminemment politique, est aussi une question constitutive de l’inconscient.
Je vais pour finir, comme nous le faisons souvent ici, évoquer un fragment de cas. C’est un rêve et j’appellerai Julien le rêveur, un homme d’une quarantaine d’années. Julien se plaint fréquemment d’avoir le plus grand mal à entrer en contact avec les femmes qui l’intéresseraient, et surtout à leur témoigner l’effet qu’elles font sur lui. C’est que, dit-il, il est souvent rebuté par ce qu’il éprouve, du côté féminin, comme relevant d’une froideur excessive. Toutes les femmes qu’il côtoie, pense-t-il, ne sont occupées que d’elles-mêmes. Elles sont fondamentalement narcissiques. Comme sa mère, en quelque sorte, qui dans son enfance, ne lui montrait guère l’affection qu’il aurait été en droit d’attendre.
Plusieurs questions cependant demeurent. Toutes les femmes sont elles comme cela ? Ou la difficulté de la rencontre ne lui serait-elle pas en partie imputable ? Durant assez longtemps donc Julien reste en panne. Il ne cesse de répéter ces questions qui ne l’avancent guère, et les quelques rêves qu’il peut faire semblent eux aussi très répétitifs. Ils sont peuplés de figures féminines dédaigneuses, méprisantes à son égard comme elles le seraient, pense-t-il, envers tout homme qui les approcherait.
Un jour cependant Julien arrive à sa séance avec un récit de rêve, qu’il trouve assez extraordinaire, et qui de fait a quelque chose d’assez particulier : c’est qu’à un moment du rêve c’est le rêveur lui-même qui interprète ce qu’il vient de rêver, et que cette interprétation n’est pas sans effet.
Voici le rêve Julien se trouve en présence d’une femme très coquette, qui est en train de se maquiller sans lui porter la moindre attention. Il se dit d’abord que cela n’est pas bien grave, puisque lui-même, de cette femme, il n’en a rien à faire. Mais il y a un second temps. Il adresse la parole à la femme du rêve et lui dit que ce qu’il faut entendre, c’est qu’ils sont en train de « maquiller le problème ». Le problème, dit-il alors, c’est celui de la difficulté où ils sont, l’un et l’autre, pour franchir la barrière inexplicable qui en fait deux étrangers,au sens le plus fort : comme s’ils venaient de deux planètes différentes, et n’avaient même pas idée de ce qui pourrait leur permettre de s’adresser l’un à l’autre.
Entendant cela, la femme vient vers lui, et sans rien dire elle l’embrasse sur la bouche. Julien, rapportant le rêve, affirme alors que la sensation du contact des deux langues était d’une douceur infinie. Cela s’arrête là, mais Julien est persuadé – et cela lui sera confirmé dans les semaines qui suivront – qu’un pas a été franchi qui le soulage un peu de son symptôme.
Est-ce qu’il faut commenter le rêve ? Sans doute pas pour ajouter une interprétation à celle que le rêveur s’est donné à lui-même. Mais pour tenter de rendre compte de l’efficacité de celle-ci. Sans doute est-elle efficace parce qu’elle est minimale, et qu’elle tourne tout entière autour d’une bascule de signifiant. « Maquiller », ce mot qui renvoie ordinairement à une pratique féminine banale, mais que lui-même inscrit du côté du narcissisme, peut brusquement être entendu autrement. Il ne désigne plus simplement, dans la seconde partie de son rêve, un trait féminin. il ouvre à la question d’un problème que les hommes et les femmes auraient à se poser ensemble. Et le rêve va plus loin, puisqu’il laisse entendre que ce pas pourrait ouvrir la voie au plus doux des rapprochements. Hommes et femmes auront trouvé une « langue commune », dans le temps même où l’analysant aura « pris langue » avec la femme de son rêve.
Il me semble alors qu’il y a dans ce rêve à la fois une perception de l’absence de rapport sexuel, cela dans une version que je dirais « actualisée », actualisée en fonction de la politique du sexe aujourd’hui, et une tentative pour surmonter cette impasse. Bon, on va en rester là.

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