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"Qu'est-ce qu'un objet ?" par Charles Melman – Transcription

Conférence inaugurale du Collège de l'ALI – 19 septembre 2016
Date publication : 23/10/2018
Dossier : Le collège de l'ALI

 

La Relation d’objet et les structures freudiennes est à l’étude cette année à l’Association. Aussi, le Collège propose ici des enregistrements, commentaires ou transcriptions qui ont été produits durant ces deux dernières années de lecture suivie, 2016-2018, où ce séminaire fut travaillé. Les transcriptions des conférences ont été effectuées par le Collège. Ces documents seront mis en ligne au fur et à mesure.
 

CONFÉRENCE INAUGURALE DE CHARLES MELMAN SUR LE SÉMINAIRE DE LACAN LA RELATION D’OBJET ET LES STRUCTURES FREUDIENNES

19 septembre 2016


TRANSCRIPTION

La Relation d’objet et les structures freudiennes – Collège de l'ALI 2016-2018

Conférence inaugurale de Charles Melman – Lundi 19 septembre 2016

Charles Melman : Est-ce que l’un de vous veut bien avancer quelques propos sur ce que c’est qu’un objet ?

- Ce serait un objet… de jouissance ?

CM : Un objet de jouissance. C’est une définition intéressante, l’objet en tant que concerné par la jouissance. Et peut-être aussi concerné par le besoin. Peut-être aussi, quand on en fait collection, qu’il est concerné par on ne sait plus très bien quoi. Ça arrive qu’on fasse des collections d’objets, non ? Alors, qu’est ce qu’on peut dire encore, sur ce qui nous est, je ne sais pas, le plus familier ? On fréquente tous au moins un objet. Qu’est qu’on peut dire de plus ? Parce que les objets ne sont pas dans la nature. La nature n’a pas spécialement pensé à nous fournir des objets. Quand les populations vivaient, et ça arrive encore, de la cueillette, de la chasse, de la pêche, on ne va pas dire que ça avait été spécialement dans le programme du créateur, qu’il y avait l’idée comme ça, qu’il fallait leur fournir non pas des objets, de quoi simplement survivre. On ne va pas dire que ce sont des objets… Vous ne me donnez pas beaucoup de renseignements…

- L’objet d’amour ?

CM : L’objet d’amour ? C’est sympathique. Ça peut être un objet d’amour. Mais, dites-moi, ça peut de façon tout à fait équivalente être un objet de haine. Il semblerait même que ce soit plus facilement un objet de haine qu’un objet d’amour. Et dans le cas où on dit « objet d’amour », qu’est-ce qu’on veut dire par là ? Définir ce que c’est qu’un objet d’amour… C’est quoi un objet d’amour ? On va dire que c’est… pour satisfaire le besoin ? Non ! Pas pour le besoin. On va dire que c’est pour satisfaire la jouissance ? Pas forcément. Ça peut même être, alors c’est ça qui est formidable, l’objet qui va justifier qu’on se prive de la jouissance, qu’on la sacrifie pour l’objet d’amour. Parce que quand on aime, on vise l’amour lui-même. C’est de l’amour que l’on jouit. L’objet en est là le support, « l’objet » entre guillemets, puisqu’on ne sait pas encore ce que c’est. Vous êtes d’accord jusque-là avec ces propositions interactives ?

Mais alors il y a un autre terme que vous connaissez, celui-là vous le rencontrez du matin au soir, c’est superbe, et ça fait couple avec l’objet. C’est : « sujet ». Ça, « sujet », vous savez ce que c’est. Quel est celui, quelle est celle qui ne sait pas ce que c’est qu’un sujet ? Tout le monde sait ce qu’est un sujet. Mais c’est quoi un sujet ?

- Il pourrait, éventuellement, savoir parler un peu de lui-même.

CM : Il saurait parler de lui-même… Mais celui que vous me décrivez, il est drôlement égoïste, ce n’est pas un altruiste celui-là. Il n’est pas tellement branché sur l’objet, c’est surtout lui-même. Ce qui arrive, évidemment. Parce que ça voudrait dire qu’on peut être à soi-même son propre objet. Ah, je m’avance là… C’est le narcissisme…

Ce dont je souhaite vous témoigner, puisque vous allez rentrer dans l’étude d’un séminaire sur la relation d’objet, c’est comment nous nous servons de termes, de concepts usuels, sans avoir aucunement besoin de savoir ce dont il est question. Sujet, objet, par exemple. Sujet, subjectum, c’est ce qui est jeté dans les dessous. Objectum, c’est ce qui jeté devant. Est-ce que ça suffit, pour nous guider, de dire que le sujet c’est ce qui se trouve dans les dessous ? C’est la traduction d’un mot grec, Hypokeimenon (ὑποκείμενον) qui est chez Aristote. Est-ce que ça suffit de dire que l’objet c’est ce qui est jeté devant ? Ce qui est amusant, c’est que ce sont quand même des définitions topographiques. Mais ça ne nous mène pas loin. Alors, nous avons donc le sujet grammatical, celui que les linguistes appellent, en particulier Jakobson, appellent le shifter, c’est à dire ce qui dans une phrase désigne le locuteur. Et il est bien évident que la grammaire fait beaucoup pour nous impressionner quant à ce qu’il en serait du sujet et de l’objet, puisque les phrases élémentaires comportent sujet, verbe, complément. Le complément étant là, dans une relation d’objet à l’égard du sujet.

« Je mange des pommes », voilà un bel exemple supposé aussitôt nous témoigner combien finalement nous sommes satisfaits de parler sans savoir, sans savoir ce que nous disons. Et même sans savoir ce à quoi les termes répondent. Parce qu’on ne va pas dire que dans « je mange des pommes », que le « je » est susceptible de rendre compte de ma subjectivité, et puis que les pommes signifient forcément, malgré des antécédents illustres, mon premier objet d’amour, mon premier objet de prédilection.

J’ai l’air de plaisanter, mais il est fréquent que les philosophes démarrent comme ça, fassent évoluer leur réflexion en partant de formulations aussi évidentes, et en même temps aussi opaques. Et pour vous rendre sensibles, si c’est nécessaire, au fait que la psychanalyse n’a pas besoin d’autre démonstration que la vacuité de ce monde d’évidences. Et que nous sommes tout à fait satisfaits de fonctionner dans un monde de vacuité. Et que, en général, on ne nous demande pas d’en savoir beaucoup plus.

Comme le fait remarquer Lacan dans ce séminaire que vous allez étudier, Freud n’a pas spécialement parlé de la relation d’objet — pas spécialement. Il en a parlé, mais pas spécialement. Et si Lacan la prend comme thème de son séminaire, c’est parce que la psychanalyse, dans une conception bienveillante de son orientation, s’est voulue conseillère et corruptrice de relations d’objet qui auraient été insatisfaisantes — le propre du névrosé. Et donc, cette orientation donnée à la psychanalyse d’avoir à corriger, chez le patient, le mode défectueux de sa relation à l’objet. Entreprise qualifiée de charitable, classique, traditionnelle... Mais si l’on prend d’emblée ce qui est l’axe de la découverte freudienne, et qui est de montrer que c’est la sexualité qui régit nos conduites, nos pensées et nos relations, il est bien évident que cet objet dont nous avons à traiter, vis-à-vis duquel il y aurait une relation, une orthopédie, que cet objet serait primordialement sexuel.

Et tout de suite, en le posant comme cela apparaissent deux objections. En premier, c’est qu’il se trouve que ce qui est à la clé de l’organisation subjective pour Freud est donc le complexe d’Œdipe. C’est-à-dire la façon de montrer que ce qui est organisateur du développement psychique est l’acceptation par un sujet, on va mettre sujet entre guillemets, de renoncer à ce qui serait l’objet primordial et pleinement satisfaisant, c’est-à-dire la mère. Et que donc, l’état de l’adulte serait de consentir à ce renoncement, appelé aussi castration, pour accéder à une relation d’objet qui ne serait plus puérile, enfantine. Et donc, du même coup, susceptible d’être sexuelle. Autrement dit, il y a d’emblée cet apport majeur de la démarche freudienne, qui a témoigné que la relation d’objet est fondée sur une insatisfaction fondatrice. Et que donc les objets, toujours entre guillemets, dont nous aurions à nous satisfaire seraient des ersatz, des substituts, des semblants, des métaphores, des métonymies. Autrement dit, que l’état d’adulte se caractériserait par l’inaccessibilité de l’objet. Ça s’appelle l’interdiction de l’inceste. Et voilà donc, d’emblée introduite pour spécifier notre état adulte, ce qui serait la pathologie de notre relation à l’objet. Pathologie nécessaire, constitutive de la normalité, voire de la possibilité d’un exercice sexuel.

Ceci est un premier point. Un premier point parce qu’il est bien évident que les conseils qui peuvent être donnés en cette matière, les conseils viendront tous buter sur le fait que l’objet, entre guillemets toujours, propre à satisfaire, n’est pas celui que l’on désire.

Et lorsque c’est celui que l’on désire ? Lorsqu’il arrive que c’est celui que l’on désire — parce qu’il y a des cas d’inceste, évidemment, c’est bien connu, la psychanalyse a commencé avec ça. Elle a commencé avec ces patientes hystériques qui venaient raconter à Freud comment elles avaient été victimes d’un inceste familial — Freud n’osant pas trop dire que c’était le père qui était concerné dans l’affaire. Eh bien, quand il arrive donc que cet empêchement soit levé, ça ne va pas davantage. Ça ne va pas mieux. Ça ne guérit pas. C’est ça qui est formidable.

Donc on peut situer d’emblée que nous avons vis-à-vis de l’objet une relation compliquée, puisque le désir ne serait satisfait ni par son accomplissement réussi, ni par son accomplissement normativé : c’est-à-dire ayant à se satisfaire d’un semblant de l’objet désiré. Et parfois d’un ressemblant d’ailleurs, ce qui est banal.

Le second point de cette affaire c’est que : dire d’une femme qu’elle est un objet, puisque ça revient, dans ce cas de figure, à traiter la relation sexuelle dans ce mode de relation d’un sujet à un objet — ici l’objet propre à supporter son désir — dire d’une femme que c’est un objet pose d’autres problèmes. Parce qu’il n’y a de véritable objet qu’inerte. Même un animal familier n’est pas tout à fait un objet. Il peut être déplaisant, inadéquat, se sauver quand on l’appelle, faire des bêtises sur le tapis, etc. Et comme on le sait, dans la mesure où il faut espérer que cette femme n’a pas affaire à un tueur de dames, puisqu’il y en a eu, de célèbres, il y a des gens qui ne supportent pas que les femmes ne soient pas des objets, dans la mesure où elle est douée, dotée d’une existence, il est bien évident que les exigences propres à cette existence ne la rendent pas nécessairement propre à venir fonctionner comme un objet. Et comme on sait, il est banal que dans la relation conjugale, les conflits s’organisent autour de ce problème, alimentés par cette idée : c’est que l’objet, au fond, ne serait totalement satisfaisant que s’il était effectivement inerte et donc définitivement aux ordres. C’est bien au fond ce qu’on attend d’un objet : qu’il soit fiable et fidèle, sans surprises, qu’on n’ait pas besoin d’exiger le remboursement.

Dans quoi on est embarqué là ? On est embarqué, comme vous le voyez, tout de suite et très simplement, dans une série de questions fondamentales qui touchent évidemment au statut spécifique de la créature, de l’animal humain, qui est d’être dans une relation objectale, toujours entre guillemets, foncièrement insatisfaisante. Cette insatisfaction valant de part et d’autre, pour l’un comme pour l’autre. Et ceci est sûrement un argument susceptible de valider la thèse de Freud concernant la prévalence de la pulsion de mort sur Eros, parce que comme je l’évoquais tout à l’heure, il y a une exigence à ce que l’objet soit inerte, mort, comme si c’était la condition de la possibilité d’assurer une satisfaction parfaite.

Et nous débouchons sur cet autre aspect qui est que, pour satisfaire l’idéal, et puisqu’on a très justement évoqué tout à l’heure, grâce à notre interactivité, le problème de la jouissance, la seule façon d’assurer la jouissance de l’idéal, de mon idéal, eh bien c’est d’être mort par rapport aux injonctions qui me viennent de lui. C’est-à-dire d’obéir comme un cadavre, perinde ac cadaver. Il ne sera jamais aussi content que si je n’ai aucune objection à formuler à ce qui me vient de l’idéal, et si, donc, je meurs pour lui. Vous voyez bien qu’en vous disant ces formules, je touche évidemment à une actualité, à notre actualité, à prendre par les deux bouts.  C’est-à-dire d’un côté, l’exigence du droit à une satisfaction parfaite. Exigence moderne, entretenue pour des raisons que je ne vais pas évoquer, et qui fait évidemment le lit de la consommation de drogues. Consommation de drogue qui, lorsque vous avez affaire à ceux qui y sont exposés, ils vous demandent très simplement à quel titre vous intervenez pour les décourager dans ce qui est après tout une exigence bien compréhensible, celle d’une satisfaction hors-limites.

Donc nous avons ceci à une extrémité, et qui est une marque de notre contemporanéité. Et puis vous avez, à l’autre extrémité, cette exigence de pouvoir satisfaire parfaitement l’idéal, de veiller à sa jouissance à lui, à l’idéal, et donc de mourir pour lui, de venir à mourir pour lui, puisqu’il y a différentes façons de mourir pour lui. On peut mourir pour lui psychiquement, en se faisant le pur récitant — et j’utilise ce terme de façon tout à fait volontaire — en se faisant le pur récitant de son enseignement, autrement dit : « je n’ai rien d’autre à dire que ce qu’il dit ». Et puis, à partir de ce moment-là, la différence avec la mort physique n’est pas essentielle puisque je suis déjà mort. Si je suis déjà mort psychiquement, je ne vois pas pourquoi je ne le serais pas aussi bien réellement.

Vous voyez donc que cette question, que vous allez aborder dans le séminaire de Lacan, et qu’il abordait lui, à l’époque, dans les années 1956 1957, pour répondre à une tendance très moderne de la psychanalyse, c’est-à-dire le traitement des insatisfactions de la relation à l’objet, que cette question est restée centrale dans l’évolution de notre culture.

Est-ce qu’elle est restée centrale dans l’évolution de notre culture parce que finalement, justement, les termes de sujet et d’objet, malgré tous ces exemples que je viens de fournir, restent frappés d’un défaut quant à leur conceptualisation ? Qui est celui qui désire ainsi ? Et pour qu’il puisse dire « je » ? D’autre part, de quelle fabrication sort cet objet, s’il est vrai qu’il n’est pas dans la nature ? C’est donc un objet fabriqué mais fabriqué par quoi ? Parfois, évidemment, c’est une fabrication de la main de l’homme : tous ces objets qui nous servent dans notre usage quotidien, la bagnole, le téléphone, l’ordinateur, tout ce que l’on voudra. Mais est-ce que dès lors que nous passons dans le registre de la sexualité, est-ce que c’est toujours du même objet dont il est question ? Il y a là une généralisation qui vaut, entre la coke, la bagnole, internet, les jeux vidéo, une femme. Est-ce que c’est situé dans le même ensemble ?

Avant de vous proposer quelques remarques pour vous donner les justificatifs de votre engagement dans ce séminaire, je voudrais vous faire remarquer ceci, toujours à propos de la relation d’objet : c’est qu’il y a aujourd’hui une difficulté entre ce qui est de l’ordre du ludique, et ce qui est de l’ordre de la réalité. Ce n’est pas facile, il n’a jamais été facile de répondre à cette question. En particulier à celle de dire : qu’est-ce que c’est que le jeu ? Pas le je, le jeu J-E-U. C’est quoi le jeu ?

Alors, évidemment, on peut dire que le jeu c’est pour jouer, que ce n’est pas sérieux. Ce n’est pas vrai, puisqu’on peut très bien s’engager dans le jeu en mettant en jeu sa propre vie, sa fortune, sa famille, sa santé… Et il y a des jeux qui se terminent mal, qui sont très sérieux. Et avec cette chose admirable à laquelle on n’a toujours pas répondu : qu’est-ce qui fait qu’on peut devenir accro au jeu ? Parce que devenir accro à un produit quelconque, bon, il y a des effets pharmacodynamiques comme on dit, des accoutumances. Mais le jeu, ce n’est pas une molécule. Comment ça se fait qu’on peut en devenir dépendant ? Et alors ça va nous faire avancer encore un peu : quel est l’objet du jeu ?

Alors vous pensez au casino, à la roulette, etc. Ce n’est pas vrai non plus, on n’a jamais vu un joueur faire fortune, s’enrichir et surtout thésauriser l’argent qu’il aurait gagné. Non, il va se dépêcher de le remettre en jeu… Alors voilà quelque chose d’étrange, voilà une addiction à quelque chose qui s’appelle le jeu, et quel est l’objet de cette addiction ? Vous allez me dire : c’est le jeu lui-même. C’est une réponse un peu trop évidente. Il faut toujours se méfier, redouter ce qui est trop évident. Et vous avez aujourd’hui ce problème que vous connaissez, que vous êtes amenés à rencontrer : c’est l’addiction aux jeux vidéo. Combien vous voyez d’enfants, de familles catastrophées par le fait qu’il n’y a plus de repas pris ensemble parce que le jeune refuse de quitter son écran, et toute la soirée se passe avec des jeux vidéo. Et vous connaissez aussi sûrement des adultes qui sont devenus dépendants de ces jeux. A ce moment-là vous me direz : et alors, quelle est la distinction avec la réalité ? Est-ce que ces jeux ne deviennent pas la réalité ? Et comment faites-vous la distinction entre ce qui est joué… On va prendre un jeu apparemment honnête et, intelligent, le bridge ! le jeu d’échec ! Quel en est l’objet ?

- La mort, la pulsion de mort ?

CM : Je ne sais pas !

- Le calcul ?

CM : Peut-être, mais ça serait un drôle d’objet alors…

- Vaincre, la sensation de vaincre quelque chose ?

CM : La sensation de vaincre…

- Le défi ?

CM : Le défi, le défi de qui ?

- De vaincre le hasard ?

CM : Si je joue à la roulette qui est-ce que je défie ? En tout cas, il y a une question que, grâce à notre interactivité, vous allez pouvoir trancher ce soir, ça sera déjà un acquis, ça sera déjà quelque chose, sur la différence entre le jeu et la réalité. Et ça va nous introduire, en plus, dans une dimension lacanienne, et dont l’intervention est indispensable. Elle est déjà là chez Lacan, mais elle sera développée bien plus tard. Cette dimension, c’est que dans le jeu, l’objet, qui reste ignoré du joueur, cet enjeu est imaginaire. Ce qui fonde la réalité est organisé par l’intermédiaire d’un objet qui est toujours réel. Ce qui différencie le domaine du jeu du domaine de la réalité, c’est que, dans le jeu, l’objet est imaginaire. Dans la réalité, ce qui caractérise un objet, c’est toujours qu’il a un corps, qu’il est réel, que je peux l’attraper, que je peux le saisir, que je peux le tâter, que je peux le caresser, que je peux le battre. Parce que si nous suivons ce que j’ai introduit tout à l’heure, l’objet de ma satisfaction va donc être marqué par la déception qu’il engendre. Mais, néanmoins, il se prête à être saisi. C’est-à-dire qu’il comporte avec lui la dimension du réel.

De telle sorte que, sans en avoir l’air, et avec une grande habileté pédagogique, je vous ai introduits à la distinction des trois catégories qui vont vous guider, bien qu’elles ne soient pas explicites dans ce séminaire, pour entendre ce dont il est question : de parler de la question de l’imaginaire, de la dimension de l’imaginaire, de l’objet imaginaire. Et je vais le développer tout de suite pour vous montrer de quoi il est question.

L’objet réel, celui qui appartient à la réalité, je peux l’attraper, je peux l’emmagasiner, de peur qu’il ne vienne à manquer. Quand j’étais à l’hôpital psychiatrique, il y avait ce fait que le buveur avait toujours une réserve de bouteilles chez lui, sous son lit, si bien que quand il sortait de chez lui, le chemin était balisé par des étapes faites de bistrots, de bars où il savait que, c’est comme pour les stations d’essence, il allait pouvoir retrouver son truc, son objet. De façon étrange, mais intéressante, il n’en va pas de même pour le drogué. Le drogué n’a pas l’habitude de faire, même lorsqu’il est très fortuné, des réserves de drogue, mais ça c’est un autre aspect.

Quoiqu’il en soit, pour aborder l’objet, vous avez la dimension de l’imaginaire, vous avez la dimension du réel, et puis ce que j’ai évoqué tout à l’heure, cette très étrange loi qui veut que le bébé, que l’enfant, renonce à l’objet d’élection, à l’objet qui a été supposé originaire d’une relation parfaitement satisfaisante. Ce n’est pas toujours le cas évidemment. Et même, le plus souvent, ce n’est pas le cas. Mais en tout cas, cela reste dans le fantasme comme tel. Eh bien, dans ce qui constitue la perte, pour se servir des termes consacrés, la perte de l’objet primordial, l’ordre du langage, c’est-à-dire ce qui vient substituer un signifiant là où vous attendez un objet, et qui fait que cet objet ne prend son prix que d’être marqué par tel ou tel signifiant, et que le signifiant constitue justement le meurtre de la chose, et se trouve donc générateur de cette perte, qui n’a donc pas besoin du théâtre œdipien pour pouvoir être opératoire. Ordre du Symbolique, de l’Imaginaire, et du Réel.

Ce qui caractérise donc un objet, si nous voulons définir par là ce qui serait susceptible de répondre au désir, eh bien, c'est ce qui vient se prêter à être recouvert par ces trois dimensions. Du Symbolique d'abord, puisqu'il y a la perte de l'objet ; de l'Imaginaire, qui va donner à l'objet de substitution ce lustre, cet éclat, cet attrait, éphémère, le temps de la satisfaction ; et puis l'ordre du Réel, c'est-à-dire que cet objet n'appartient effectivement à la réalité que dans la mesure où, c'est ce qui est surprenant, ce n'est pas lui, mais je peux attraper le corps de l'objet de substitution. Il est aussi réel.

Alors, si on s'autorise une brève excursion sur ce qu’est cet objet imaginaire en cause dans le jeu… Quel est cet objet imaginaire ? C'est assurément, le plus souvent, une instance qui confèrerait l'omnipotence. Autrement dit, l'acquisition de cette instance qui permettrait de venir corriger ce défaut, cette injustice, ce déficit, cette castration, et qui fait que la réalisation de la jouissance est marquée par un déficit, et ne va pas jusqu'au bout.

Et l'idée qu'il serait possible, par une pure combinatoire, d'avoir la clé livrant la possession de cette instance : c'est ce qui vient ordonner ce type de conduite et qui explique pourquoi le joueur qui a gagné une fortune va la remettre forcément en jeu, parce que cette fortune ne lui assure en rien cette omnipotence qui était visée comme objet dans cette affaire. Cet objet étant purement imaginaire.

Alors d'où vient, pour chacun d'entre nous, ce sentiment qu'il y a eu néanmoins, dans l'enfance peut-être, un accès à ce qui était la satisfaction aboutie, et une nostalgie de ce qui naturellement vient lier le bébé à sa mère ? Comment se ferait-il que, à cette époque, ce ne serait pas la loi du signifiant qui viendrait régir cette relation ? La loi du signifiant, avec le type d'inconvénients qu'on a vus il y a un instant ? Eh bien, c'est pour une raison facile à évoquer : c'est que la relation primordiale de la mère à l'enfant se fait par l'intermédiaire non pas du signifiant, mais du signe. La mère, une mère, est en général — c'est ce qu'on appelle "les bonnes mères" — sensible aux signes qui viennent de cette petite créature infantile, ce qui veut dire qu'elle ne sait pas parler, qu'elle ne peut pas parler, infans, il n'est pas doué de parole. Et il est bien évident que le bébé va lui-même être sensible à ce que seront les signes, ce qu'il interprètera comme signes, qui lui viennent de sa mère.

Un système de communication organisé par le signe, le signe étant, comme Lacan en donnera la définition, ce qui représente quelque chose pour quelqu’un. Eh bien, le signe n'est inducteur d'aucun déficit. Les animaux, évidemment, ne savent pas ce que c'est que le déficit du sens, puisque leur existence, leur relation à l'environnement et aux autres sont placées sous le signe du signe. Quelque chose, le signe, représente quelque chose pour quelqu’un.

Le signifiant représente le manque de la chose pour un sujet, c’est-à-dire un locuteur, un parlêtre, qui voudrait être un. Mais il ne l'est pas. Un sujet c'est pluriel. Vous n'êtes pas le même toute la journée en tant que sujet, et selon les circonstances, selon les relations, selon la place dont vous êtes amené à parler. Sauf si vous êtes paranoïaque. Le paranoïaque est toujours identique à lui-même quelles que soient... Mais un sujet, normalement, il fluctue. Tantôt il est dominateur, tantôt il est soumis, tantôt il est gai, tantôt il est triste, tantôt il est incorrect, tantôt il est poli, tantôt il est conseilleur, tantôt il est conseillé... Et il n'est pas rare qu'il se sente coupable de ne pas parvenir à être un, c'est-à-dire à être conforme à l'idéal, c'est-à-dire à être mort, à parler comme l'idéal, ou ce qu'il prête à l'idéal, à ce qui constitue pour lui son idéal. D'où le vœu, pour ce sujet… heureusement qu'il y a l'imaginaire du moi, qui lui donne une forme. Mais s’il n'y avait pas cet imaginaire du moi, qui lui donne une forme, le sujet, c'est celui qui ne sait même pas à qui il a affaire vis-à-vis de lui-même. Est-ce qu'il est lâche ? Est-ce qu'il est courageux ? En telle circonstance, il a été courageux, en telle autre il a été lâche... Là il s'est obstiné, et puis là, il n'a rien fait etc. C'est ce que l'on appelle la vie, pas la mort.

Et donc vous voyez qu’à la différence du signe, et la façon dont je détourne la formule de Lacan qui dit qu'un signifiant, c'est ce qui représente un sujet pour un autre signifiant, ce que je vais développer en trois phrases pour conclure, je vous donne une autre formule, qui peut vous aider : le signifiant c'est ce qui représente l’achose  — c’est un terme de Lacan, l’achose, a privatif de chose — pour quelqu'un qui n'est pas un sujet. Pour quelqu’un qui n'est pas UN pour un sujet.

Alors votre objection légitime, et vous me la transmettez, puisque nous sommes dans l'interactif, votre objection légitime c'est : oui mais la formule de Lacan c'est : « un signifiant représente un sujet pour un autre signifiant », alors là on va savoir ce que c'est le sujet… Eh bien celui qui est représenté par un signifiant pour un autre signifiant, par un S1 pour un S2, ne sait pas ce qu'il veut. Il ne sait pas ce qu'il désire. Il peut désirer des semblants d'objet, mais l'objet qui est cause de son désir, il l'ignore. Cela s'appelle avoir un inconscient. Avoir un inconscient, c'est ne pas savoir ce qui vous fait parler, c'est ne pas savoir ce qui vous fait désirer, ce qui est le cas de tout le monde

Donc si le signifiant représente un sujet pour un autre signifiant, c'est un sujet qui est marqué par l’achose. C'est-à-dire qu'il ne sait pas quelle est sa chose. Est-ce qu'il veut savoir quelle est sa chose ? Est-ce qu’il veut savoir quel est le manque d'objet qui cause son désir ? Parce qu’il y a un manque d'objet qui est fondateur du désir, et le fait que, dès lors, les corps qu'il va étreindre ne seront pas ceux de l'objet cause de son désir, ce seront des corps de substitution.

Est-ce que ce sujet veut savoir quelle est la cause de son désir ? Ce n'est pas avéré. Et pour ceux d'entre vous qui sont engagés dans une analyse, vous pouvez éprouver que ce n'est jamais évident de vouloir savoir quel est le type de manque d'objet qui est cause de son désir.

Dans la salle : On y arrive ? Est-ce qu'on arriverait à localiser l'objet qui manque ?

CM : On en parlera à ce moment-là… (rires). Si la psychanalyse n'a pas forcement bonne presse, c'est parce qu'elle n'est pas venue résoudre cette question. Autrement dit : là où on a pu attendre avec Freud une thérapie massive de la satisfaction sexuelle, là où Freud lui-même a pu avancer le fait que la satisfaction légitime et la meilleure que le parlêtre pouvait attendre, c'était la satisfaction sexuelle. Et vous verrez de quelle manière Lacan est venu introduire-là des perspectives neuves pour la résolution desquelles il a consacré son travail et sa vie. Cela, en choisissant un objet qui était aussi bien égoïste qu'altruiste. Parce que c'était aussi bien pour lui-même en tant que vivant, que du même coup la nécessité que ce soit aussi celui de quelqu'un d'autre, parce que si c'est pour quelqu'un qui reste tout seul, il est bien évident qu'il ne pourra jamais se satisfaire que de lui-même. Et chez Lacan, ce n'était pas le cas, il ne se satisfaisait pas de lui-même.

Mais dans la lignée de Freud, qui a montré que le malaise dans la culture était lié à un défaut de satisfaction sexuelle, Freud l’attribuait à des exigences culturelles excessives, Lacan, lui, va montrer que ce défaut de satisfaction tient à notre dépendance à l’endroit du signifiant, que c’est lui qui nous régit, et que notre spécificité, c’est d’avoir un système de communication, non plus par signes mais par signifiants, qui nous dénature. Nous ne sommes plus des créatures naturelles, malgré le fait qu’aujourd’hui, de façon très amusante, on veut nous dire qu’il n’y a pas de démarcation entre l’homme et l’animal, et que donc bouffer de l’animal c’est du cannibalisme. C’est amusant comme tout car il est bien évident que si nous sommes à l’égal des animaux, il n’y a aucune raison pour que nous ne soyons pas traités comme des bêtes. Ça a des conséquences… Mais il se trouve que, du fait du système de communication, nous sommes des animaux dénaturés, mal foutus mais dénaturés…

Donc vous voyez tout ce qui s’ouvre à vous, le merveilleux jardin qui s’ouvre à vous, avec l’étude de ce séminaire. Et je suis sûr que vous pouvez y prendre beaucoup de plaisir. Ce qui serait déjà une tentative de corriger cette fameuse insatisfaction dont j’ai fait état. Voilà ce que j’avais à vous raconter. Est-ce que vous avez des questions, des remarques ? Même les objections sont acceptées.

- Je voudrais vous poser une question, parce que tout à l’heure vous parliez de la différence entre l’objet dans le jeu et dans la réalité, et vous disiez que, dans la réalité, il s’agissait d’un objet réel en tant qu’il avait un corps, qu’on pouvait l’attraper, etc. Or il y a des objets réels qu’on ne peut pas attraper…

CM : Par exemple ?

- Je pense aux quanta dans la physique quantique. Là, peut-être que la définition du réel comme, entre guillemets, simplement ayant des effets, c’est être dans la modernité, justement, puisque vous en parliez, c’est peut-être plus facile d’avoir cette idée et ces signifiants en tête pour parler du réel. Le fait que le réel est ce qui a un corps, m’a interrogée…

CM : J’aime beaucoup votre question, parce que, justement, les physiciens se posent des questions sur le réel, les quanta. Assurément ça existe, mais est-ce un corpuscule, est-ce une onde ? Il y en a qui disent qu’ils n’ont pas de corps, je ne sais pas ce que ça vaut, je ne suis pas physicien. Mais oui, c’est vrai : ça montre que c’est une problématique qui concerne notre relation au monde. C’est à dire : il y a des objets dont nous avons des traces, par les déplacements par exemple, et que nous ne pouvons pas saisir. Alors ça déjoue notre relation habituelle à l’objet, qui a pour propriété de se prêter à la saisie. Donc, votre remarque est légitime.

Est-ce que les nombres, on parle des « nombres réels », est-ce que les nombres sont réels ? Malgré le fait qu’il y a une caractérisation de nombres qui sont nommés réels, et qui sont justement les nombres dont on ne peut épuiser la somme… ? C’est amusant qu’on les appelle réels, n’est-ce pas ? D’ailleurs on peut en accumuler autant qu’on veut, on n’arrive jamais au bout, vous voyez.

- Alors qu’en psychanalyse le réel échappe ?

CM : Non, il n’échappe pas forcément. Vous verrez justement le travail de Lacan à ce sujet… Est-ce que vous avez encore une question ? Ou est-ce que vous êtes entièrement satisfaits ?

- Je veux vous poser une question sur la corrélation que vous avez établie entre l’idéal et la mort. On peut vérifier, quand même, que cette même organisation, dans certaines traditions, conduira à une célébration de la mort et, dans une autre, à une célébration de la vie, avec toujours pourtant la célébration d’un idéal. Qu’est ce qui ferait la distinction ?

CM : Là vous m’engagez dans une approche théologique tout à fait spécifique et qui n’empêche pas que, dans des traditions comme celles que vous évoquez, et qui se caractérisent par le fait que l’idéal, que ce que voudrait l’idéal, serait sans cesse à discuter et à évaluer, il y en a néanmoins, parmi ceux-là,  qui s’arrêtent à une position, estimant qu’ils ont la clé de ce qui réellement serait voulu par l’idéal, et qui se comportent comme des gens déjà morts, puisqu’ils ne sont pas capables de dire quoi que ce soit qui puisse venir se montrer marginal par rapport à un idéal. Donc je crois que c’est le propre de toutes les religions d’avoir une branche intégriste. De même qu’il n’y a pas de religion qui ne puisse connaître de schisme, de même, on peut dire que dans toutes les religions, il y a une vocation intégriste. Ça peut s’observer à Paris même, où il y a des lieux spécifiquement intégristes…

Et puis il y a des pauvres gosses, dont il se trouve que, pour des raisons historiques et politiques, ils sont privés de tout idéal, c’est-à-dire qu’ils sont accablés par leur liberté, ils n’ont aucun référent et qui, donc, vont être happés par le premier idéal qu’on va leur proposer. Happés, captifs, fascinés, pris, et tout de suite morts…

Ceci pour vous signaler que bien que ce séminaire ait soixante ans d’âge, ce que vous allez étudier est toujours au cœur des problèmes de notre désagrément social, intellectuel, culturel etc. C’est toujours là.

J’ai évité de vous parler de ce que Lacan abordera dans ce séminaire, qui est l’objet fétiche, l’objet phobique… moi j’aurais ajouté l’objet pervers, je ne suis pas sûr qu’il en parle. Mais enfin vous aurez largement l’occasion, au cours de votre travail, d’aborder tout ça. Ce sont des thèmes passionnants, parce que l’on peut dire que l’objet phobique, l’objet fétiche ou l’objet pervers font venir au premier plan justement le réel de l’objet, qui prime justement sur sa détermination symbolique, et même imaginaire.

Enfin voilà, je vous dis bon travail et bonne chance. Bonne soirée.

 

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