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"Ta gueule !" Un lien social primaire ?

Retour sur le séminaire d'été
BON Norbert
Date publication : 21/09/2018

 

Ces journées sur Les structures freudiennes des psychoses ont évidemment été l'occasion d'un retour sur le schéma L et ceux qui ont suivi, R et I, et que Jean-Pierre Rossfelder a remis en perspective dans son intervention. Je me propose d'y ajouter le grain de sel que le temps imparti à la discussion ne m'a pas permis d'amener dans les débats. Il s'agit de la question du miroir et celle de l'agressivité que Lacan articule dès son article sur "Le crime des sœurs Papin" en 1933 et, plus près du séminaire qui nous occupe là, dans le texte "L'agressivité en psychanalyse" en 1949 qui, dans les Écrits, précède celui sur Le stade du miroir. Articulation sur laquelle j'avais eu l'occasion d'intervenir à Montréal en août 1999 où ce même séminaire avait été mis à l'étude(1). Lacan le précise dans la leçon du 18 janvier 1956 : "L'important, je crois, est d'essayer d'aller plus loin, vous le savez, c'est très exactement ce à quoi sert le stade du miroir, c'est mettre en évidence quelle est la nature particulière de cette relation agressive..." 

Le miroir est évidemment parent du schéma R, qui rend compte d'une structure stabilisée chez un sujet passé par ce stade, dès lors que la bande de Moebius du réel est tenue en place, cadrée par les points P et φ, le sujet pouvant ainsi partager avec ses semblables une réalité œdipienne, relativement pacifiée. Or, le schéma I nous montre précisément le processus inverse de ce nouage du stade du miroir, lorsque P et φsautent à l'occasion d'une rencontre avec une situation que le sujet ne peut pas traiter symboliquement. Où il apparaît que les catégories kantiennes de l'espace et du temps ne sont pas à priori mais mises en place par ce cadrage dont le décapitonage entraine le sujet dans un espace-temps courbe qui évoque celui de la théorie de la relativité (et de la lalangue ?). Le tableau de Munsch, "Le cri", apporté par Marc Morali dans son intervention "Le trou dans l'Autre", illustre bien ce qui peut arriver à un personnage qui se trouve ainsi à la frontière entre l'espace euclidien de R et l'espace temps hyperbolique de I : déformation physique et effroi psychique qui ne sont pas sans évoquer ce qui arriverait, selon Stephen Hawking, à un astronaute aspiré par un trou noir (dont on sait que ce ne sont pas des trous mais des points hyperdenses d'où rien qui y soit entré ne peut ressortir) et qui, du fait de la différence de gravité entre sa tête et ses pieds, se trouverait allongé comme un spaghetti et déchiqueté(2). Jean-Pierre Rossfelder a d'ailleurs laissé échapper le terme de trou noir à propos des points Pet Фdu schéma I et Patricia Le Coat qualifiait le récit du président Schreber de véritable ouvrage de science fiction. Dans l'univers impitoyable de Schreber, les rayons circulent à la vitesse de la lumière !

Et, ce que Lacan situe à l'horizon de cet univers d'où advient le sujet au moment du stade du miroir, c'est l'agressivité. Or, précisément, Paula Cacciali dans son intervention présente une fillette dont le rapport premier à l'autre s'illustre d'un "Ta gueule !", lorsque l'analyste tente d'entrer en contact avec elle. Et ce rapport est aussi, le plus souvent, celui qui se manifeste chez des patients sortant d'un coma et à qui il faut quelques jours pour retrouver leurs coordonnées euclidiennes et moïques et dont les premiers mots à l'égard de ceux, soignants et proches, qui tentent de les y aider sont les mêmes : "Ta gueule ! Dégage !"... prononcés en détournant la tête et refusant de les regarder. "Monsieur, regardez-moi, vous savez comment vous vous appelez ? Vous savez où vous êtes ?" Non , il ne sait pas : attaché sur son lit, perfusé, tout juste ex-tubé, il ne sait pas comment il s'appelle, ni où il se trouve, ni qui sont ces intrus qui veulent le forcer à les regarder et à les écouter : prisonnier des extraterrestres ? objet d'une expérimentation médicale... ? On sait que le président Schreber injuriait ses persécuteurs, Flechsig notamment, et que les premiers mots qu'il entend sont précisément des propos agressifs et des insultes (Luder !) contre lesquels il se révolte jusqu'à ce qu'il accepte en lui donnant sens, son éviration.

Des insultes, la belle affaire à notre époque ! A été évoqué au cours de ces journées la question de la "psychose sociale" avec le constat que l'affaiblissement du Nom du Père et de celui de l'instance surmoïque qui s'ensuit nous amène à observer régulièrement des conduites faisant prévaloir un rapport de petit autre à petit autre dominé par l'agressivité lorsque a' vient gêner ou freiner la jouissance immédiate de a. Il n'est qu'à considérer la circulation routière dès lors que le système symbolique du code de la route n'est plus pour beaucoup que relatif : noms d'oiseaux, doigts d'honneur où chacun renvoie l'autre à une position sexuelle schreberienne. Avec cette incertitude que l'on ne sait plus aujourd'hui si celui-là qui vitupère dans la rue ou dans le métro est un délirant qui engueule son Dieu pour l'avoir "chié n'importe comment"ou un sonomane en colère vomissant le message rappé sous forme directe dans ses écouteurs par son Maître de Cérémonie... 

À moins qu'il ne s'adresse vraiment à moi ..? 

"Quoi ? Qu'est-ce qu'elle a ma gueule ?"

Nancy, le 6 septembre 2018

 

1. Bon N., 1999, "La cure est une paranoïa dirigée", Le discours psychanalytique, Association freudienne internationale, 25, 2001, 121-131.

2. Hawking S., 1988, Une brève histoire du temps, Flammarion, 1989, p. 112-113;

3 Traduction plus pulsionnelle de "flüchtig hingemachte" que le "bâclés à la 6 4 2" d'Edouard Pichon, comme l'a souligné Jean-Pierre Rossfelder.

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