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Association lacanienne internationale

 

MARDI 3 AVRIL 2018 – PRÉPARATION DU SÉMINAIRE D’ÉTÉ Les Structures freudiennes des psychoses.

L. 19 Anne Cathelineau – L. 20 Étienne Oldenhove – Discutante Danielle Eleb
CATHELINEAU-JUNQUA Anne, ELEB Danielle, OLDENHOVE Etienne
Date publication : 17/07/2018
Dossier : Préparation du Séminaire d'été 2018

 

Marc Darmon – Je vois que vous n’avez pas été touchés par la grève. Ce soir, nous allons commenter les leçons 19 et 20. Anne Cathelineau va nous commenter cette leçon 19. Étienne Oldenhove va nous commenter la leçon 20. Danielle Eleb va discuter. 

Anne Cathelineau – Dans la leçon XIX, Lacan reprend ce qu’il avait déjà abordé dans la leçon 18, à savoir la question de l’aphasie et il le fait pour aborder les rapports entre la métaphore et la métonymie et notamment revenir sur l’idée d’une opposition, qu’il y aurait une opposition entre la métaphore et la métonymie. Il va au cours de cette leçon aborder deux types d’aphasie, l’aphasie sensorielle et l’aphasie motrice et puis ensuite parler du rêve. Et puis après je  reprendrai pour finir la question dans la psychose par rapport à Schreber. 

 Lacan distingue deux ordres de trouble dans l’aphasie et il articule à ces troubles la question du signifiant et du signifié en rappelant qu’il n’y a pas d’opposition entre le signifiant et le signifié, et il évoque à cet égard le traité de grammaire, de linguistique qui s’appelle Des mots à la pensée grammaire de la langue française de Damourette et Pichon.  En évoquant ce traité, il insiste sur le fait qu’il espère que cette formulation ne peut pas être soutenable, elle ne peut plus être soutenable pour aucun d’entre nous. Il insiste à cet égard sur le fait que la métaphore fonctionne grâce à un transfert de signifié, et en prenant l’exemple de Booz, qu’il reprend d’ailleurs de la leçon XVIII, « Sa gerbe n’était pas avare ni haineuse, voilà bien un exemple de métaphore ». Il insiste comme je le disais tout à l’heure sur un rapport dialectique du signifiant et du signifié et qu’il ne s’agit pas là d’un simple couple d’opposition. C’est tout à fait important puisque c’est la seule façon de pouvoir voir qu’elle est la fonction du langage. Pour montrer la manière dont cela s’organise, il va reprendre la question des aphasies et d’abord l’aphasie sensorielle où il note une articulation syntaxique extrême sans que l’aphasique arrive à dire ce qui est visé dans la phrase.  Il s’agit d’une sorte d’impuissance verbale mais ce qui reste remarquable, c’est l’intentionnalité du sujet. Il souligne que la paraphrase domine et qu’il est incapable de métaphrase, c’est-à-dire de répéter la même phrase de façon synonyme et il l’analyse comme un désordre de la similarité. Cela se manifeste notamment par sa difficulté de commencer un discours alors qu’il est parfaitement capable d’enchaîner sur le vôtre. Cette aphasie est distinguée de l’aphasique moteur où là il s’agit de trouble de l’agrammatisme, je vais essayer de suivre le texte en même temps, et cette fois, on a affaire à des troubles de la continuité avec une dégradation de la syntaxe. « Cette autre dimension du déficit aphasique, tout à fait différente, peut très bien s’ordonner et se comprendre dans l’ordre de troubles de la contiguïté, pour autant que c’est essentiellement l’articulation, la syntaxe du langage comme tel, qui progressivement, dans l’échelle des cas, et dans l’évolution aussi de certains cas, se dégrade au point de rendre ces sujets incapables de maintenir à l’occasion une nomination tout à fait précise… » Il évoque ensuite à cette occasion un jeu de cache-cache des phénomènes du langage et que le maximum d’efficacité du langage, c’est quand il arrive à dire quelque chose en disant autre chose. À ce moment-là, il rappelle la fonction essentielle de la métaphore, bien repérée par les linguistes, mais il dit que ce n’est pas suffisant. Ce qui lui semble absolument essentiel c’est le rôle du signifiant dans la métaphore. Il reprend la question de l’aphasie sensorielle en parlant d’une dissolution du lien de la signification intentionnelle avec le signifiant. Quant à l’aphasique moteur, il s’agit d’un déficit concernant le lien interne au signifiant avec une accentuation de la décomposition de la liaison logique et pour Lacan l’important c’est l’opposition finalement entre deux sortes de lien avec le signifiant : un lien positionnel, c’est-à-dire l’ordre des mots qui est fondamental, premier, essentiel, et la fonction positionnelle du langage est absolument essentielle. Il rappelle que le mot n’est pas une unité de langage. Il évoque la théorie jacksonienne au sujet de l’enfant. Jackson était un neurologue britannique qui a travaillé sur l’aphasie et l’épilepsie et qui a été à l’origine de la théorie de l’organo-dynamisme développée par Henri Ey. Il insiste ensuite sur la fonction de substitution du fait de la similarité de ce qui implique que la relation positionnelle soit fondamentale et à ce moment-là, il reprend l’exemple de la gerbe : « Sa gerbe n’était pas avare ni haineuse » c’est la métaphore de la gerbe qui vient en position de sujet à la place de Booz. Il ne s’agit pas d’une métonymie car la gerbe est en position de sujet et c’est un phénomène de signifiant. Il insiste sur le fait qu’une métaphore est soutenue avant tout par une articulation positionnelle. Une grande partie de son propos tient vraiment à montrer dans cette leçon la place de la métaphore, comment le transfert de signifié intervient dans la métaphore et que le sens se maintient, c’est l’exemple qu’il va donner un peu plus loin. Il site Eluard, ce vers « L’amour est un caillou riant dans le soleil », qu’est-ce que cela veut dire, c’est incontestablement une métaphore qui comporte un sens et puis il développe un peu après, il reprend un autre poète, Jean Tardieu, qui dans Un mot pour un autre montre bien comment cette question du sens, c’est exactement le transfert de signifié, de part l’organisation de la phrase, ça a produit du sens. Et puis, « cela confirme, dit-il, que même sous sa forme paradoxale, c’est-à-dire sous sa forme la plus radicalement cherchée dans le sens de la psychose, non seulement le sens se maintient, mais il tend à se maintenir sous une forme tout à fait spécialement heureuse et métaphorique. On peut dire qu’il est en quelque sorte renouvelé à chaque instant. » Cette dimension est celle de la similarité, cette autre dimension du langage et ce qui importe, ce n’est pas qu’elle soit soutenue par le signifié mais c’est que le transfert du signifié y soit possible en raison de la structure même du langage. Et puis là, il fait un développement sur le métalangage et sur la métaphrase et insiste sur le poids du signifié, « qu’on fait cette erreur d’y accorder trop de poids au signifié comme tel, de croire que le langage s’arrête à un certain signifié qui ici soutiendrait tout dans le système. Alors que c’est justement en poussant un peu plus loin dans le sens de l’indépendance du signifiant et du signifié que l’opération est en train de se faire, théorique ou autre, l’opération de construction logique prendrait sa pleine portée. » Ensuite, il évoque l’efficacité du langage dans les mathématiques qui est un métalangage par excellence, pur signifiant. En fait, je l’ai compris comme ça, ce qu’il veut montrer c’est aussi l’importance du signifiant, il le reprendra à la fin d’ailleurs de la leçon, d’un signifiant autonome, indépendamment de son signifié. Il redéfinit ensuite, il essaye d’approfondir la question de la métonymie et de la métaphore et de revenir sur quelques présupposés à savoir que la métonymie serait une métaphore pauvre alors que c’est ce qui rend possible au départ la métaphore. À ce moment-là, il évoque le rêve d’Anna Freud et le fait qu’elle fasse le rêve de fraises, framboises, flanc et bouillie ; il dit que ça a l’air d’être du signifié à l’état pur et le fait que justement ils sont là juxtaposés, coordonnés dans la nomination articulée d’une façon positionnelle qui les met en position d’équivalence, c’est ça l’essentiel. Ça lui donne l’occasion d’évoquer le mécanisme du rêve décrit par Freud comme condensation, déplacement jusqu’à la figuration et de préciser qu’ils sont de l’ordre métonymique et que c’est sur ce fondement que la métaphore peut advenir. Pour naître, il fait ensuite un développement sur le langage en disant que pour naître le langage doit être pris dans son ensemble, qu’on ne l’attrape pas par un bout mais par le bout du signifiant et que l’enfant a cette capacité métonymique du langage, il donne l’exemple de cet enfant qui appelle sa mère « ma grosse fille pleine de fesses et de muscles », si mes souvenirs sont bons, et puis il parle aussi de Tolstoï, il laisse la question de la métonymie chez les poètes, Hugo mais aussi Eluard mais il évoque aussi la manière dont procède Tolstoï pour définir, il le fait pour montrer, pour définir la métonymie  « à chaque fois qu’il s’agira de l’approche d’une femme, vous voyez surgir à sa place le procédé métonymique, une ombre de mouche, tache sur la lèvre supérieure » et puis il insiste sur le fait « qu’il n’y a rien de plus réaliste que cet autre usage d’une autre fonction du langage plus essentielle puisque c’est elle qui soutient la métaphore  mais dans une dimension complètement différente qui est celle de la contiguïté et qui fait que bien évidemment il ne s’agit pas du langage poétique. Cette promotion du détail qui caractérise un certain style réaliste n’a absolument rien de réaliste que quoi que ce soit. »

Ensuite, pour terminer sur la métonymie et la métaphore, il insiste sur le fait que l’opposition de la métaphore et de la métonymie correspond strictement aux fonctions possibles de l’Autre, à savoir l’Autre Symbolique et l’Autre Imaginaire qu’il a évoqués dans la leçon précédente et il termine la leçon là-dessus. En tout cas c’est comme ça que je l’ai compris.

Et puis, à la fin de la leçon, il revient sur Schreber et sur la question de la parole fondatrice, « celle qui consiste à se faire renvoyer son propre message par l’Autre sous une forme inversée » et il évoque [que], dans le phénomène délirant, on retrouve « cette dénudation, cette mise en valeur de la fonction signifiante comme telle. » Il donne l’exemple de Schreber : des oiseaux, du ciel et puis de l’assonance signifiante dans ce passage qui est à la page 175 de l’édition du Seuil, [] il n’insiste pas tellement finalement sur le fait que Freud n’a pas de doute en disant que ce sont des jeunes filles mais sur l’importance des jeux de mots, les équivalences sonores entre Chinesenthumet Jesus-Christum, bien sûr que « ce n’est pas n’importe quoi comme assonance », les équivalences phonématiques qui sont purement signifiantes. Avec ces jeux de mots, on peut voir « à quel point c’est quelque chose de l’ordre du signifiant qui est cherché ». En lisant ce passage, ce qui m’a frappée, c’est que Schreber lui-même parle de l’homophonie de ces oiseaux miraculeux :

« …les oiseaux miraculeux qui ne comprennent pas le sens des mots qu’ils prononcent ; en revanche, il semble qu’ils soient doués d’une sensibilité naturelle à l’homophonie [Ça c’est le texte de Schreber] En effet, s’ils perçoivent – tandis qu’ils sont tout occupés à débiter leurs phrases apprises par cœur – soit dans les vibrations de mes propres nerfs [---], soit dans les propos qui se tiennent dans ma proximité immédiate, des mots qui rendent un son identique ou voisin du son des mots qu’ils ont à réciter [---], cela crée chez eux, semble-t-il, un saisissement propre à les abasourdir complètement : moyennant quoi ils viennent, pour ainsi dire, donner dans le panneau de l’homophonie, la stupeur leur fait oublier les phrases qui leur restent encore à débiter, et les voilà soudain rendus à l’expression d’un sentiment authentique.

[…] il n’est pas nécessaire que l’homophonie soit absolue ; il suffit, puisqu’ils ne saisissent pas le sens des mots, que les oiseaux discernent une analogie dans les sons ; peu importe qu’on dise par exemple [et c’est là qu’il donne l’exemple que cite Lacan]

Santiago ou Carthago

Chinesenthum ou Jesus-Christum

Abendroth ou Athemmoth »

Lacan finit la leçon sur… enfin, il évoque « cette promotion du signifiant comme tel  cette mise en valeur, cette sortie de cette sous-structure toujours cachée de la fonction du langage, qu’est la métonymie… »

Finalement, ce long développement sur la métonymie et la métaphore et sur la manière dont le signifié, les rapports du signifié et du signifiant, les transferts du signifié à l’intérieur même de la métaphore sont essentiels « à toute investigation possible des troubles fonctionnels du langage dans la névrose et la psychose ».

C’est une leçon que j’ai trouvée difficile. J’ai peut-être été un peu vite ? Je peux reprendre certains points si…

Texte relu par l’auteur.

 

Marc Darmon – On va peut-être demander à Danielle Eleb de discuter cette leçon difficile effectivement.

Danielle Eleb– Effectivement, c’est une leçon difficile. Alors moi, j’ai procédé un peu autrement en lisant cette leçon. Je me suis retrouvée à lire la dernière partie de la leçon antérieure qui m’a éclairée sur, au fond, la différence que Lacan fait entre l’aphasie et les psychoses, ce qui n’est quand même pas rien parce que c’est complexe. Alors, voici ce qu’il dit – et je le cite, là : « L’aphasique a une maîtrise complète de tout ce qui est articulation, organisation, subordination et structuration de la phrase mais il reste toujours à côté de ce qu’il veut dire. » C’est ce que tu as développé. « Il ne s’agit pas d’une perte d’attention au langage… » Déjà, là, Lacan va se démarquer par rapport aux conceptions de l’aphasie à son époque. Il affirme que nous ne pouvons faire la moindre comparaison entre l’aphasie et ce qui se passe chez nos psychotiques. Il va tout de suite distinguer, dans cette leçon 18, l’aphasie des psychoses. Il met l’accent sur le rôle médiateur primordial du signifiant – c’est ce qui a été développé – ce qui s’oppose à la métaphore et à la métonymie, on nomme une chose pour une autre. Il dit que c’est ce qui caractérise la réussite du langage – c’est d’ailleurs ce que pratique très bien Lacan lui-même – et c’est ce que font les psychanalystes en cure.

Il se réfère à Freud et il fait appel bien sûr à L’interprétation des rêvesà propos de la condensation et du déplacement qu’il va, lui, traduire à sa façon, par métonymie concernant le déplacement et par métaphore concernant la condensation mais, comme l’a très bien développé Anne [Cathelineau], il va reprendre la métonymie comme étant première par rapport à la métaphore, notamment chez l’enfant, c’est-à-dire qu’il va reprendre quelques exemples d’énoncés d’enfants qui signifient que, d’une certaine façon, l’enfant est capable, très jeune, de créer des équivalences. Il donne l’exemple du rêve d’Anna Freud qui illustre cette capacité métonymique de l’enfant dans le rêve. Au fond, ce qui est intéressant dans ce que développe Lacan, c’est qu’il fait de la métaphore un aboutissement en quelque sorte. Ça n’est pas donné d’emblée. C’est d’abord la métonymie qui se met en place.

Par ailleurs, je me suis aussi posée la question à propos de l’aphasie quand il développe ce qu’il entend par aphasie sensorielle etc., il fait une critique des psychiatres de l’époque qui considéraient l’aphasie comme un déficit intellectuel. Cette idée du déficit est quand même un peu critiquée par Lacan dans cette leçon. C’est-à-dire que ce qu’il va introduire, lui, c’est la dimension surtout du langage à partir du signifiant, du signifié et de l’absence de dialectique – c’est ce que tu as soulevé d’ailleurs – l’absence de dialectique entre le signifiant et le signifié chez les psychotiques. Cependant, ce qu’il affirme dans cette leçon, c’est qu’il y a une dialectique entre le signifiant et le signifié.

À propos de l’efficacité du langage, il va faire aussi une critique des linguistes qui donnent un rôle tout à fait important à la métaphore mais qui ignorent, au fond, l’intérêt de la métonymie comme Lacan le développe. Les linguistes donnent un rôle important du signifiant dans la métaphore mais Lacan va continuer à faire aussi une analyse de cette question de la métaphore à partir de Booz – c’est ce qu’il a développé dans la leçon antérieure – et de la poésie bien sûr mais il va montrer que la poésie est aussi une forme de mise en œuvre de la métonymie et c’est tout à fait juste. Il prend l’exemple de Tolstoï – c’est un très bel exemple – d’une femme désirée. Tolstoï va la présenter en quelque sorte avec une mouche, enfin avec un petit détail mais un détail qui veut dire beaucoup. C’est ce que Lacan retient au niveau de la métonymie. 

Je ne sais pas si vous l’entendez comme ça, j’ai l’impression que ce qu’il est en train de déployer c’est l’importance du langage à partir des métaphores – métonymie et le fait que, dans les psychoses, il n’y a pas cette possibilité qui est donnée, au fond, plus aisément aux névrosés.

Il parle aussi des mathématiques qui utilisent un langage de purs signifiants, un métalangage par excellence. 

Mais ce qui nous surprend aussi c’est que dans la leçon suivante, je ne sais pas si vous [Étienne Oldenhove] allez en parler ? – il n’y a pas l’idée que dans le discours psychotique, le signifiant est un pur signifiant. Il reprend ça à propos des psychoses ensuite. 

Marc Darmon – Bien. On pourrait discuter… Oui, il y a l’importance de l’appui que prend Lacan sur la linguistique à cette époque, c’est-à-dire que pour donner une base scientifique à la psychanalyse, il est allé chercher du côté de la linguistique en premier lieu et du côté des mathématiques. Donc, la linguistique c’est dans la linguistique saussurienne et puis l’importance de l’œuvre de Jakobson. D’ailleurs, tout ce qu’on a entendu, la référence à l’ouvrage de Jakobson : Langage enfantin et aphasieet les Essais de linguistique généraleoù Jakobson effectivement développe d’une part les lois du langage selon deux axes, celui de la métaphore et celui de la métonymie et l’importance aussi, dans les Essais de Linguistique générale, de la fonction poétique qui est une composante du langage tout à fait importante. Ce n’est pas réservé qu’aux poètes. La fonction poétique joue dans le langage pour que la langue soit vivante en quelque sorte. Ce qui est curieux, c’est qu’il montre que l’aphasie est un trouble neurologique et que ce trouble neurologique rejoigne en quelque sorte les lois du langage, c’est-à-dire qu’on peut se servir d’une analyse linguistique pour déterminer les lésions organiques. Je vous signale que Freud est parti de là aussi. Le texte de Freud sur les aphasies[1]c’est quelque chose de tout à fait inaugural. Alors, avec les deux axes métonymique et métaphorique, on voit ce que ça prépare parce qu’on connait la suite, c’est-à-dire la métaphore paternelle mais on se posait la question… parce qu’Alice Massat avait fait un travail sur la métaphore la dernière fois…

Alice Massat– Lors de la leçon XVIII.

Marc Darmon – On peut se demander si – Jakobson fait aussi le rapprochement entre condensation et déplacement et métaphore et métonymie, il ne le fait pas exactement comme Lacan mais ça revient un petit peu à la même chose – on peut se demander si la question que j’avais abordée la dernière fois, si on peut assimiler véritablement métaphore et condensation, métonymie et déplacement ? Il faut peut-être distinguer ce qui se passe dans l’ordre du langage que les linguistes abordent et ce qui se passe au niveau d’un sujet quand il se met à refouler ou quand il y a des formations de l’inconscient ? Est-ce que c’est exactement assimilable l’un à l’autre ?

Voilà un peu ce que je voulais souligner.

Est-ce qu’il y a des remarques… des questions ? 

Valentin Nusinovici– Est-ce que le sujet ne refoule pas tout le temps ?

Marc Darmon – Il refoule tout le temps, oui.

Valentin Nusinovici– Il refoule tout le temps !

Marc Darmon – Il refoule tout le temps, oui, mais est-ce que c’est assimilable à une métaphore ?

Valentin Nusinovici– À suivre le maître, oui… 

Marc Darmon – Parce que dans une métaphore, le signifiant qui tombe, il reste dans le Symbolique, il est accessible !

Valentin Nusinovici– Qui dit quel est le signifiant qui tombe ? C’est nous qui décidons qu’il tombe !

Marc Darmon – Eh bien, là, dans la phrase de Booz…

Valentin Nusinovici– Ah ! D’accord ! 

Marc Darmon – Ben si !

Valentin Nusinovici – Des métaphores, on en fait tout le temps !

Marc Darmon – Oui. Donc, il y a un signifiant qui se substitue à un autre…

Valentin Nusinovici– Oui !

Marc Darmon – … donc, il y a un signifiant qui tombe mais il ne tombe pas forcément dans l’inconscient.

Valentin Nusinovici – Oui… mais je n’ai pas bien compris la question que tu voulais poser entre le sujet qui refoule et puis quoi d’autre ? Qu’est-ce qu’on a d’autre ?

Marc Darmon – La métaphore ! Par exemple quand le poète construit une métaphore telle que dans l’exemple de Victor Hugo…

Valentin Nusinovici– Ce n’est pas du refoulement.

Marc Darmon – Ce n’est pas du refoulement. Pourtant la métaphore va servir à traiter du refoulement. C’est-à-dire qu’on peut dire que le signifiant auquel un autre signifiant se substitue reste dans le Symbolique dans le cas de la poésie et tombe dans le Réel… peut-être… dans le cas du refoulement. 

Valentin Nusinovici –Mais nous savons que c’est du refoulementque [le signifiant] revient.

Julien Maucade – Comme dans la poésie.

Marc Darmon – Oui, mais il revient sous forme d’une formation de l’inconscient : sous la forme de lapsus, de rêve, de mot d’esprit…

Julien Maucade – Juste une remarque encore dans la distinction entre condensation, déplacement et métaphore, je pense que la distinction est envisageable par rapport au rêve, c’est-à-dire que dans le rêve, on peut plus parler de condensation ou de déplacement mais pas de métaphore et de métonymie.

Une deuxième remarque par rapport à l’exposé d’Anne [Cathelineau] c’est qu’il insiste sur la métaphore pour dire que Schreber, là, en ce qui nous concerne dans la psychose, ce n’est pas un poète.Ses écrits sont métonymiques mais ce n’est pas de la poésie.

Hubert Ricard – C’est une bonne littérature

Julien Maucade – Voilà ! Ce qui manque à Schreber c’est la métaphore.

Marc Darmon – Je crois qu’il y a un passage où il le compare à Jean de la Croix

Julien Maucade – Oui, justement…

Marc Darmon – … justement pour montrer que…

Hubert Ricard – … ce n’est pas Jean la Croix, c’est Saint Jean de la Croix ! 

Julien Maucade– Il dit qu’il n’y rien dans Schreber comme chez Jean de la Croix qui nous fait croire que ce que Jean de la Croix avait dit est vrai. Chez Schreber, il n’y a rien de ça. Juste cette remarque par rapport à l’expression des psychotiques concernant ce qui leur manque, on connaît la suite, c’est que ce ne sont pas des poètes.

Marc Darmon– Ce n’est pas incompatible. C’est-à-dire on connait beaucoup de poètes qui sont psychotiques.

Julien Maucade– On parle de Schreber. Ce n’est pas un poète.

Marc Darmon– Non, ce n’est pas un poète. Il écrit bien quand même.

Hubert Ricard – Juste une petite remarque. J’ai beaucoup apprécié les deux exposés de Anne [Cathelineau] et de Danielle [Eleb]. Est-ce que quelqu’un peut me confirmer l’attribution de « l’amour est un caillou riant dans le soleil » à Éluard ? Il me semble que vous l’avez fait.

Marc Darmon– Oui, oui.

Hubert Ricard– Est-ce que quelqu’un ici peut le confirmer ? Parce que moi j’ai une idée que ce n’est pas d’Éluard, c’est de Victor Hugo. Tout simplement.

Anne Cathelineau– C’est possible.

Hubert Ricard– Je vous dis ça comme ça.

Anne Cathelineau– C’est possible. J’ai cherché désespérément un recueil d’Éluard, mais je n’ai pas réussi à trouver.

Hubert Ricard– C’est de Victor Hugo, ça j’en suis sûr.

Valentin Nusinovici - Quel est le signifiant refoulé ? Quel est le signifiant qui est tombé ?

Hubert Ricard– Je vous renvoie à Victor Hugo.

Anne Cathelineau– Je pensais que c’était Lacan qui l’avait inventé. Je pense que c’est plutôt…

Marc Darmon– C’est le caillou…

Valentin Nusinovici – Non mais qu’est-ce qui est tombé sous la barre ?

Marc Darmon– Le « caillou » vient à la place de quelque chose.

Valentin Nusinovici- Mais aussi bien « soleil » que « riant » ! C’est très difficile de dire ce qui vient sous la barre là. Booz est un exemple commode. Et la métaphore est bien plus métaphorique si je peux dire dans le vers d’Éluard. Comment on peut dire ce qu’il y a sous la barre ? Je me demandais si nous pouvons dire qu’est-ce qui est tombé sous la barre, quel est le signifiant qui est tombé dans la métaphore du « caillou riant dans le soleil. » Booz est un exemple beaucoup plus commode.

Marc Darmon– C’est la femme qui est tombée, l’amour fait femme riant sous le soleil.

Hubert Ricard– « Riant dans le soleil », c’est l’effusion amoureuse, c’est tout. C’est une métaphore.

Valentin Nusinovici– On ne discute pas le fait que ce soit une métaphore !

Marc Darmon– Valentin [Nusinovici] se demandait quel était le signifiant qui tombe. Moi je dis que c’est le signifiant « femme ».

Valentin Nusinovici– On peut toujours dire le signifiant « femme » ou le signifiant « phallus », ça marche toujours. Si on dit « femme » ou « phallus » ça marchera toujours pour une métaphore.

Hubert Ricard– Le bonheur amoureux par exemple, c’est ça qui tombe.

Valentin Nusinovici– C’est vrai, ça nous renvoie au phallus ou la femme, bien sûr. C’est-à-dire plutôt au signifiant ultime c’est-à-dire celui qu’on ne peut pas nommer. C’est intéressant, pour le Wernicke quand il dit pourquoi il n’arrive pas à dire le dernier mot. Alors pourquoi ? Il n’y a pas de dernier mot de la chaîne de toute façon.

Étienne Oldenhove– Tout de même Valentin, là il se réfère à un trouble neurologique, effectivement si tu lui demandes de nommer une table il n’y parviendra pas.

Valentin Nusinovici– C’est le Broca qui n’arrive pas à nommer la table. Ce n’est pas le Wernicke !

Étienne Oldenhove– Le Wernicke aussi. En gros il va tourner autour du pot.

Valentin NusinoviciLe Wernicke aussi ? Bien niqué alors ! Schématiquement, je crois, dans mes très vieux souvenirs c’est plutôt le Broca qui ne peut pas nommer le crayon. C’est marrant parce qu’il prend des exemples justement un peu désuets dans le sensori-moteur pour ne pas donner… Il ne veut pas donner de noms propres. Il ne veut pas nommer Jakobson… Il ne veut nommer personne. Si, il nomme Wernicke une fois je crois. Enfin ce qui est passionnant là-dedans c’est qu’il y a des tas de termes qui commencent à être travaillés, des tas de termes dont on sait qu’il dira pas du tout la même chose, mais c’est un peu difficile de saisir le cœur même de l’affaire. C’est ça que je trouve particulièrement passionnant dans cette leçon difficile à schématiser.

Étienne Oldenhove– D’abord je remercie évidemment Marc Darmon de m’avoir invité à essayer de contribuer un tout petit peu à ce séminaire. Je vais vous faire part d’une part de ce que je crois avoir saisi, en simplifiant peut-être un peu trop les choses, de mes questions aussi parce qu’il y a quand même un passage qui reste pour moi pas très évident. Alors ça commence par une citation, et malheureusement, malgré mes efforts, je ne suis pas parvenu à retrouver le texte de Freud dans L’Interprétation des rêvesauquel il se réfère. Et j’ai constaté que, aussi bien dans la version de l’A.L.I. que dans la version du Seuil, on ne donne pas cette référence.

Marc Darmon– C’est quoi la citation ?

Étienne Oldenhove– Alors la citation c’est celle-ci : « Le même parallèle est possible en raison de l’omission de diverses relations qui dans les deux cas doivent être suppléées par le contexte. Si cette conception de la méthode de représentation dans les rêves n’a pas été jusqu’ici suivie, ceci, comme on doit le comprendre d’emblée, doit être inscrit, rapporté au fait que les psychanalystes sont entièrement ignorants de l’attitude et du mode de connaissance avec lesquels un philologue doit approcher un tel problème que celui qui est représenté dans les rêves. »

J’ai cherché plusieurs entrées : philologie etc. Je n’ai pas retrouvé. Alors ce qu’il y a de dommage c’est que… Alors c’est une citation intéressante parce qu’il la reprend par après, très brièvement et manifestement il traduit à sa façon à lui. Je doute que ce soit comme ça dans le texte de Freud. Il poursuit, c’est le bas de la p. 223 : « C’est ainsi qu’il s’agit bien de signifiants, ce qui doit être mis en relation pour être compris dans son ensemble. Par exemple, ce qu’un hystérique exprime en vomissant, un obsessionnel l’exprimera en prenant des mesures très pénibles protectrices contre l’infection, tandis qu’un paraphrénique sera conduit à des plaintes et des soupçons. Dans les trois cas ce seront différentes représentations du souhait du patient de vomir, à ce qui a été réprimé dans son inconscient et sa réaction défensive contre ce fait. »

C’est un peu bancal, c’est un peu difficile de comprendre cette phrase-là. Mais au-dessus, il dit, en parlant de Freud « ce langage qui est celui des symptômes, la spécificité de cette structure signifiantes dans les différentes formes de névroses et de psychoses. » Voilà. Bon, je n’ai pas retrouvé. Par contre, ce que j’ai retrouvé, évidemment relativement facilement c’est ce qu’il vise. C’est de dire bien sûr Freud va nous dire que dans les rêves l’essentiel des représentations ce sont des images mais ces images, Freud le dit déjà, fonctionnent comme dans les hiéroglyphes égyptiens et donc sont à lire. Il s’agit d’une écriture. Il a des expressions là qui sont très claires. « Des images en tant qu’elles interviennent dans une écriture et elles doivent être lues dans un registre phonétique, » dit-il. Et puis il va faire allusion, me semble-t-il, à une conférence d’un lundi soir, de Serge Leclaire, où Serge Leclaire se serait interrogé sur ce que lui… apparemment le titre de la conférence ça devait être quelque chose comme « Le signifiant dernier dans la névrose », et Lacan va reprendre ça en parlant des signifiants fondamentaux. Ce sur quoi il va insister, au fond, je vais le dire schématiquement, vous le retrouverez exactement dans le texte, c’est dit de façon plus subtile que ce que je vais vous dire. Ce qu’il va rappeler c’est qu’au fond les grandes névroses tournent autour des grandes questions. C’est ça ce qu’il appelle ces signifiants fondamentaux ou ces signifiants derniers. En l’occurrence la question évidemment de la sexuation, même s’il n’utilise pas encore ce terme-là ici. Le terme qu’il utilise ici c’est les deux versants de la sexualité : mâle et femelle. Clairement, c’est ça. Et l’autre grande question c’est celle de la mort. Il va nous rappeler que dans l’hystérie, au fond… C’est intéressant de lire qu’au fond l’hystérie, névrose hystérique, c’est une façon de poser une question. Et la question que se pose l’hystérique c’est la question de l’identité sexuée, et l’hystérique va se poser cette question-là, dit-il, en s’identifiant au sexe opposé. Vous connaissez ça, c’est des choses qu’on a beaucoup entendues. C’est une leçon, vous verrez, assez fondamentale parce qu’il en reste beaucoup, je trouve, dans ce que nous partageons régulièrement. Tandis que la façon dont l’hystérique va poser cette question de l’identité sexuée, il va dire que l’obsessionnel va la poser différemment. L’hystérique, il dit c’est du côté du « ou…ou… », Ou mâle ou femme, de quel côté suis-je ? Comment est-ce que je vais me déterminer et trouver mon identité sexuée ? Tandis que l’obsessionnel va répondre à cette question par un « ni… ni… » donc une dénégation, ce qui fait que ça nous amène à utiliser parfois cette formule qui est tout à fait juste c’est-à-dire de dire que l’obsessionnel fait le mort, il se met hors jeu pourrait-on dire. Je vous le dis un peu dans mes mots à moi. Relisez la leçon, c’est dit de façon plus précise, plus rigoureuse par Lacan. J’ai trouvé ça très passionnant parce que c’est des questions qui nous travaillent en permanence. Ce qu’il va rappeler c’est que le rapport à la réalité, la réalité humaine est toujours tramée de signifiants, ce qui fait sa trame fondamentale ce sont bien évidemment les signifiants. Et puis c’est curieux, j’y reviendrai peut-être par après. Il va passer au signifiant fondamental qui est forclos dans la psychose et il développe cette thèse qui est une thèse centrale, je trouve, dans son séminaire III. Pour lui, à ce moment-là, on voit bien que le Nom-du-Père c’est le complexe d’Œdipe. Et il va le rappeler d’une façon toute simple et toute claire : « (…) il y a une certaine façon de s’introduire dans ce relief qui est le signifiant fondamental, le complexe d’Œdipe est justement là pour ça. » Il a des formules subtiles, qui seraient peut-être à retravailler d’un point de vue topologique, mais ici on s’en tient simplement à une question de rapport d’extérieur à intérieur, mais on voit bien que pour lui l’intégration… C’est aussi bien l’intégration du signifiant. Il insiste sur le fait que c’est d’être pris dans un jeu signifiant qui évidemment nous précède. Il dit « (…) l’intégration d’éléments à l’intérieur du sujet, mais aussi prise du sujet dans ces éléments qui sont donnés à l’extérieur. » Ça va l’amener à ces formules que nous connaissons par cœur et qui restent très intéressantes, je trouve, cette opposition caricaturale en disant le névrosé habite le langage tandis que le psychotique, lui, il est habité par le langage. On pourrait le traduire en intérieur/extérieur, mais c’est en même temps… On sait bien que c’est une impasse de se contenter simplement d’un espace qui serait structuré de cette façon-là. N’empêche qu’il dit là semble-t-il quelque chose de très juste, c’est-à-dire qu’effectivement pour le névrosé le langage fait home, disent les Anglais, fait Heim, disent les Allemands. En français on dirait : c’est son chez soi. Le langage, pour le névrosé, c’est sa maison. Tandis que pour le psychotique, ce dont il témoigne évidemment c’est qu’il est habité par des signifiants qu’il vit comme lui étant étrangers et comme pouvant éventuellement le débouter de sa place. Il nous rappelle ce que nous connaissons tous. Quand il dit que le psychotique est habité et possédé par le langage, il va un peu détailler ça en disant que le langage parle tout seul. C’est vrai que c’est l’expérience de la psychose, ce moment où ça se met à parler tout seul, le langage vient à voix haute, et il va se référer à ce moment-là à son seul maître en psychiatrie c’est-à-dire de Clérambault, et particulièrement dans l’œuvre de Clérambault, je pense. Je ne suis pas un grand connaisseur de Clérambault mais enfin tout de même je m’y suis un peu intéressé. Je pense que chez de Clérambault il y a deux choses fondamentalement importantes ; il y a la question de l’automatisme mental, et l’autre question que de Clérambault a beaucoup développé c’est la question de l’érotomanie. Mais on pourrait dire que c’est un peu deux extrêmes parce que si je me souviens bien, à propos de l’érotomanie, Clérambault va dire quelque chose comme « c’est purement psychologique », alors qu’ici, au contraire, ce qu’on va trouver et qui intéresse Lacan chez Clérambault c’est le petit automatisme mental, c’est-à-dire ce caractère profondément, comme il nous dit, anidéïque et totalement neutre. C’est ce qu’il va rappeler. D’ailleurs si ça vous intéresse vous pouvez facilement retrouver ça dans le dernier numéro duJ.F.P.qui est justement consacré à l’automatisme mental. Vous avez un article qui est pas mal fait, il est assez ancien, l’article de Daumézon qui date de 1961. Je peux vous lire deux ou trois passages, un petit rappel sur cette question de l’anidéïsme. À sa façon à lui, à propos de l’automatisme mental il va dire : « c’est une anomalie de la pensée qui se traduit dans le mode de la pensée elle-même. » Voyez, là on rejoint la façon dont évidemment Lacan va reprendre les choses. Daumézon dit « non sensoriels, ces phénomènes sont aussi initialement neutres. Ils n’ont aucun sens défini pour le malade et s’opposent ainsi aux hallucinations auditives thématiques, individualisées et objectives. Anidéïques, ils ne sauraient faire suite à des idées délirantes préalables et pour le patient sont aussi étrangers que possible à toute signification. » Vous voyez bien là le signifiant qui fonctionne hors signification. « À leur origine, ils n’ont aucune tonalité affective particulière. Le sujet peut en être surpris mais il peut aussi s’en amuser ou y rester indifférent sans jamais y rencontrer au début quelque chose d’hostile ni avoir l’impression qu’on s’adresse à lui personnellement. » Ça intéressait évidemment beaucoup de Clérambault. C’est un peu ce qu’il a cherché à mettre en évidence. Je vous lis la page suivante de cet article qui est consacrée à nouveau à cette question de l’anidéïsme : « C’est à la même place qu’on peut mettre aussi des phénomènes comme la prise de la pensée du malade par autrui et le devinement de la pensée d’autrui par le malade. Ces diverses altérations ont en commun pour le malade quelques traits spécifiques. Elles sont vécues comme survenant par hasard, ne présentant point de sens défini, ne concernant point le patient si ce n’est par accident, ne provenant point de l’extérieur [c’est-à-dire que ce n’est pas sensoriel] et ne résultant de rien d’affectif. Si Clérambault insistait sur leur aspect anidéïque ce n’était pas pour affirmer que du point de vue de la vérité totale de la psychopathologie ces phénomènes n’avaient pas de signification affective et intervinrent sans motif, mais pour souligner que du point de vue partiel de l’expérience du sujet qui les subit, ils se donnent pour tels. » Je m’arrête là dans la citation de Clérambault, mais simplement pour essayer de faire passer, si j’y parviens, pourquoi Lacan… Évidemment il y a toute une part qu’il va laisser tomber, comme beaucoup c’est le côté mécaniciste de Clérambault. Clérambault a une hypothèse assez simple c’est de dire qu’on a affaire là presque à un trouble neurologique, histologique. Vous avez des cellules cérébrales qui sont détruites par des causes x, y, vasculaires, infectieuses, tout ce que vous voulez, et ça provoque ce tableau du petit automatisme et le sujet va essayer de se débrouiller avec ce qui lui tombe sur le râble pourrait-on dire. Et éventuellement on va essayer de venir donner sens à ça. Ça peut amener à ces délires très construits comme les psychoses hallucinatoires chroniques ou bien d’autres délires. Hommage au passage à Clérambault, mais la façon dont Lacan va reprendre ça c’est de dire que ce que de Clérambault a repéré avant tout c’est le caractère structurel. Il utilise ce mot-là en disant que la structure ça tient au langage, il n’y a de structure que langagière. C’est une façon de nous rappeler que… Il n’arrête pas de le dire tout au long du séminaire que ce qui est en question dans l’expérience psychotique c’est le rapport au signifiant comme tel, dit-il, comme signifiant pur, sous son aspect le plus formel. Donc le psychotique se trouvant dans une relation d’extériorité par rapport au langage. Il va pousser la question plus loin, il va jusqu’à dire le psychotique est-il jamais entré dans ce langage qu’il habite ? Là il utilise quand même l’expression « ce langage qu’il habite », enfin on voit bien que sa question… Il va loin. Est-ce qu’il y est vraiment entré ?

Valentin Nusinovici– [Qui l’habite/qu’il habite], ça dépend comment on l’écrit !

Étienne Oldenhove– Oui, ça dépend de la transcription, tu as raison Valentin. À ce moment-là il va revenir sur la question des antécédents du psychotique en disant que l’on a quand même quelques indications. Une des indications majeures chez les post-freudiens et chez les freudiens c’est ce qu’a dit Hélène Deutsch, c’est ce qu’elle a développé sur le « comme si », le as ifen anglais. Au fond c’est une façon de dire que… On sait bien que cliniquement c’est assez juste. Beaucoup de psychotiques, jusqu’au moment du déclenchement éventuel de la psychose, vont pouvoir fonctionner un peu comme Monsieur Tout-le-Monde mais, comme dit Lacan, c’est simplement de l’imitation. C’est ça ce qu’Hélène Deutsch amène avec son as if. Il dit ça reste de l’ordre d’une imitation extérieure, mais il n’y a pas d’intégration du sujet à ce registre du signifiant. Il n’est pas pris dans ces signifiants fondamentaux et évidemment dans cette question de l’Œdipe. Après dans la discussion, moi je veux bien revenir sur cette question de l’Œdipe. Lacan ne s’étend pas beaucoup ici, mais à travers cette question de l’Œdipe les choses vont très loin. Lacan va rappeler aussi des choses que nous connaissons tous et que nous répétons d’ailleurs à sa suite. Tout de même c’est de dire que prendre un psychotique en analyse, il s’agit d’être prudent. Et si on est imprudent, en général ce qui va se passer c’est qu’on va déclencher sa psychose. Lacan va dire les choses très simplement. Pourquoi est-ce que sa psychose se déclenche ? Sa psychose se déclenche parce qu’on lui demande à ce moment-là de faire ce qui est le plus difficile pour un être parlant, c’est-à-dire de prendre la parole. Il a des formules comme ça, simples, mais d’une force incroyable. Prendre la parole. On est encore à la période où pour lui il est encore fort dans… Vous entendiez un peu dans les séminaires précédents, la question de la parole pleine, la parole vide et cette proposition entre les deux. Donc vous lui demandez de prendre la parole, vous l’appelez à quelque chose auquel il n’est pas prêt, qu’il ne peut pas assumer et du coup l’analyste, il le dit très bien, devient un émetteur. C’est-à-dire que son analysant va repartir, son analyste il n’arrête pas de lui parler. Il l’aura tout le temps dans la tête. Lacan parle de… Ah oui, c’est amusant. Il y a une petite allusion… Moi je ne connaissais pas ça. C’est à ce moment-là qu’il reprend un autre élément de la clinique de Clérambault, c’est l’automatisme des vieilles femmes… des vieilles filles pardon ! Ce n’est pas du tout la même chose une vieille dame et une vieille fille ! On n’utilise plus beaucoup d’ailleurs l’expression « vieille fille ». J’ai l’impression que c’est comme si c’était un peu politiquement incorrect, on ne parle plus comme ça maintenant. Moi je connaissais l’érotomanie des vieilles filles parce que ça il en parle beaucoup et ici il s’agit de l’automatisme mental des vieilles filles où si vous appuyez trop sur ce bouton sensible de leur identité sexuée, vous allez peut-être déclencher un automatisme mental. Il utilise cette expression, Lacan, il dit « cette défaillance du sujet au moment d’aborder la véritable parole. » C’est évidemment ce qu’il a développé auparavant, il le dit, avec sa notion de Verwerfunget il nous dit « il y a une première introduction aux signifiants fondamentaux qui manque. » Voilà la façon dont il approche ce qu’il en est de la psychose dans cette leçon-ci. [p. 443 dans l’édition de l’A.L.I.] 

Alors il a une petite remarque au passage que je trouve très intéressante. C’est vrai que cette forclusion, comment est-ce qu’on la repère ? Il dit « il n’y a nul moyen de saisir au moment où cela manque quelque chose qui manque. » Pour poursuivre, il revient à Schreber et il nous parle de cette absence de ce premier noyau… 

« Il y a une première entrée, une première introduction aux signifiants fondamentaux qui doit manquer par la suite ». Il parle de cette absence comme le premier noyau, de cette première amorce qui s’appellerait le premier signifiant comme tel. Vous voyez il utilise les termes le signifiant fondamental, le signifiant comme tel, parfois ce n’est pas si facile que cela de s’y retrouver. J’entends dans l’expression « le signifiant comme tel » presque le fonctionnement du signifiant, c’est celui-ci qui serait absent. Il nous rappelle que la virilité signifie quelque chose pour Schreber, le témoignage de Schreber montre qu’il n’est pas insensible au fait qu’il serait traité éventuellement comme une femme, il le dit très explicitement, pendant un certain temps, en tout cas, il va se révolter par rapport à cela. Lacan dit la vérité signifie quelque chose pour lui mais, tout de même, Lacan fait remarquer que la psychose de Schreber commence par ce fantasme inaugural : « qu’il serait beau d’être une femme subissant l’accouplement. »  Pour Lacan « il n’y a aucun autre moyen pour Schreber de s’affirmer comme sexuel, dit-il – actuellement on dirait sexué – sinon en se reconnaissant comme une femme. Il a cette jolie expression de dire que c’est la ligne bipolaire de son délire (bipolaire c’est-à-dire sur l’axe pôle nord / pôle sud de la terre et c’est entre ces deux pôles que se développe toute son élaboration délirante). On arrive à des passages plus difficiles. D’une part il continue à rappeler cette différence fondamentale entre le petit autre imaginaire et le grand Autre absolu, celui auquel nous nous adressons au delà  du semblable. Ce grand Autre est aussi celui de la parole pleine, les deux grands types de paroles pleines auxquelles Lacan se réfère dans ses premiers séminaires est celle de l’engagement, de la foi pourrait-on dire (tu es mon maître, tu es ma femme… ce type de parole-là), et l’autre type de parole pleine est la dimension mensongère de la parole. L’Autre est indispensable pour que parole il y ait. Il va ensuite passer à la question de l’objet et je dois avouer que c’est un passage qui n’est pas simple. À la page 398 de la dernière version de l’A.L.I., Lacan fait remarquer…Freud dirait qu’au début de la vie psychique du bébé, il n’y a pas d’objet et ce que Freud a situé à cet endroit-là c’est l’autoérotisme. Je dis cela de mémoire. Dans l’autoérotisme, le bébé prend son corps comme objet, pourrait-on dire. Lacan amène les choses en disant que pour Freud aurait dit qu’il n’y a pas d’objet chez le bébé mais ça va être pour dire qu’au fond ce n’est pas cela que ça veut dire, ce que Freud veut dire c’est qu’il n’y a pas d’Autre, ce grand Autre n’est pas là d’emblée pour le nouveau-né. Lacan vient de dire que Freud parle de la non existence à l’origine d’aucun grand Autre, il y a pour cela une bonne raison c’est que ce grand Autre est tout en soi mais, du même coup, tout entier hors de soi. Là, j’aurais besoin de votre éclairage. J’imagine que la référence – je n’ai pas eu le temps de voir cela – c’est dans l’Esquisse. À mon avis, c’est à l’Esquissequ’il se réfère.

Marc Darmon La Chose.

Étienne OldenhoveOui, c’est vrai. Cela va l’amener à d’autres considérations. Au début on est un peu déstabilisé quand il va faire allusion…en même temps c’est intéressant parce que cela annonce ce qu’il va travailler notamment dans son séminaire sur L’Éthique de la psychanalyse,cette différence au Moyen Âge entre cette théorie physique de l’amour et une théorie extatique de l’amour. Il ne va pas le développer comme il le fera après dans son séminaire L’Éthique de la psychanalysemais à travers cette différence il va essayer de nous sensibiliser à une difficulté rencontrée par le psychotique. Il va utiliser cela comme une comparaison, en disant « mais regardez la différence, la dégradation monumentale de notre époque dans sa conception de l’amour par rapport par exemple au Moyen Âge, le Moyen Âge qui est capable de développer cette théorie extatique de l’amour ». Lacan, évidemment, lit la relation du sujet à cet Autre absolu dans cette théorie extatique de l’amour. Au fond, si je simplifie, je pense que ce à quoi Lacan va nous rendre sensible c’est que dans la psychose nous avons un peu la même chose puisque, d’une certaine façon, on voit bien cette dimension du grand Autre, non qu’elle soit absente – à des moments il ira jusqu’à dire qu’elle est absente – mais à la fin de la leçon, Lacan dit que le psychotique y fait tout le temps allusion. Elle n’est pas vraiment absente ; elle n’est pas totalement absente mais il y a bien quelque chose du côté de cet Autre absolu qui n’est pas parvenu à…qui n’a pas intégré ou il n’a pas été intégré à cette dimension-là et donc chez le psychotique, par exemple, on va retrouver cette façon dont ce qui va compter pour lui ça va être l’autre imaginaire. Puisqu’à cet Autre absolu, il n’a pas accès, on va avoir dit Lacan ce que Schreber nomme l’assassinat d’âme….cette espèce de réduction si vous voulez où on a plus jamais affaire qu’à de l’autre imaginaire et non plus à ce grand Autre absolu comme il le dit. Lacan parle de dégradation aliénante. C’est au bas de la page 228 dans ma version où il va opposer l’amour courtois auquel il fait allusion sans le nommer ici, à l’amour tel qu’il prolifère à notre époque et il va aller jusqu’à utiliser la comparaison du cinéma. Après tout, je vous le lis, « une psychologie des patterns, ce ravalement de l’amour dans notre culture, la chose ne se passe plus avec une belle ou avec une dame mais dans la relation du spectateur dans la salle obscure avec une image sur l’écran avec laquelle tout le monde communique et participe. » C’est cette dimension dit-il qui va nettement dans le sens de la folie à proprement parler, de pur mirage, qui est celle qui se produit dans la mesure où est perdu l’accent original de cette relation amoureuse pour autant qu’elle était, ce qui nous paraît à nous comique, ce sacrifice total d’un être à l’autre. Là évidemment il parle de l’amour courtois, il va dire que c’est une technique spirituelle. Je n’ai pas pris le temps de me replonger dans le séminaire où il parle de l’amour courtois, de l’hérésie cathare, on peut trouver ça dans le livre de Denis de Rougemont L’amour en occident(bien sûr tout n’est pas à prendre). Ce livre raconte comment l’amour courtois, de cette poésie a pu prendre son développement à ce moment-là de l’histoire de l’Europe. Lacan commente et cela lui permet de reprendre cette formule à laquelle il s’était arrêtée précédemment : le psychotique aime son délire comme lui-même (formule de Freud). C’est une formule que Freud énonce extrêmement tôt dans son travail (Manuscrit Hdans les lettresà Fliess à propos d’une paranoïa féminine, 1895). Lacan en fera la lecture, son interprétation. « Comme lui-même » il y aurait quelque chose de narcissique là-dedans, donc éventuellement d’un autre imaginaire même si le narcissisme ne se réduit pas à cette dimension là. On a eu des journées d’étude extrêmement passionnantes à ce sujet. « Cette ombre de l’Autre », l’expression de Lacan est intéressante. Dans cette formule on y entend un petit peu le texte de Freud – Deuil et mélancolie– cette ombre de l’Autre, le psychotique ne peut la saisir que dans la relation au signifiant comme tel. Mais la relation au signifiant comme tel, ce qui va en rester chez le psychotique et nous l’avons vu dans la leçon précédente, c’est « cette coque de la forme de la parole », il ne reste plus que ça. Lacan va le reprendre après, quand il va parler de la migration du sens : comment chez Schreber on passe de signifiants, au départ, pleins (c’est contradictoire de dire cela) qui ont une signification, la question, de la langue fondamentale qui se suffit à elle-même, pourrait-on dire, qui ne renvoie pas à une autre signification et qui vont se vider pour arriver à l’autre forme extrême du signifiant, le signifiant complètement vide du côté de la ritournelle. J’ai escamoté un passage qui me paraissait difficile où Lacan rappelle que Schreber écrit que Dieu ne comprend pas les humains. « Dieu ne sait pas faire la distinction entre cette langue fondamentale en tant qu’elle est celle-là même qui s’accorde aux nerfs humains. Nous avons déjà vu que sa conception des nerfs humains ou des nerfs des uns recouvre à peu près strictement ce que nous pouvons appeler le discours. » Il dit : « Dieu n’est pas capable de faire la distinction entre ce qui exprime les vrais sentiments des petites âmes et le réel discours. » Là, je ne vois pas très bien, « le réel discours qui est celui dans lequel il s’exprime communément au cours de ses occupations, de ses relations avec les autres. » Est-ce que le réel discours c’est le discours commun et le premier discours dont il parle le discours de l’inconscient ? Il va poursuivre en disant que « dans le texte même de Schreber la distinction est radicalement tracée entre le discours inconscient et le discours commun, entre ce que le sujet exprime par tout son être et ce que j’appelle du langage. » J’avoue humblement que je n’ai pas relu tous ces passages où Schreber parle de Dieu. Il est intéressant de voir que Schreber a affaire à un Dieu qui ne comprend pas les humains. À la fois Schreber dépend totalement de ce Dieu et en même temps…C’est peut-être une façon de dire que ce Dieu pour Schreber est un minimum barré. Enfin c’est discutable comme lecture des choses. Lacan va poursuivre en disant que ce Dieu ne comprend rien à l’homme parce qu’il comprend trop bien. La preuve, c’est qu’il introduit dans cette langue fondamentale aussi bien ce qui se passe pendant que l’homme dort c’est-à-dire ses rêves bel et bien et il le pointe exactement comme s’il avait lu Freud et comme s’il était introduit à la perspective analytique. Associé dés le début se pose à côté du signifiant qui nous est donné parsa qualité propre, sa densité propre non par sa signification mais par sa signifiance. » Voilà…à la limite je vais peut-être m’arrêter là. 

Texte relu par l’auteur.

 

Danielle ElebC’était très intéressant. Moi, ce qui m’inquiète c’est ce que dit Lacan à propos de l’analyse avec des prépsychotiques. Au fond, il nous explique que cela peut donner des psychotiques. L’analyse dans ces cas-là peut déclencher une psychose dans la mesure où le patient est invité à prendre la parole. C’est quand même impressionnant. Vous l’avez bien noté et je trouve cela très juste, vous avez dit que cela supposait une certaine prudence, dans le bon sens du terme d’ailleurs, de l’analyste. On a beaucoup développé sur l’absence importante d’interprétation de l’analyste au regard du discours du psychotique, du délire, etc. Mais cet aspect-là me semble quand même difficile à appréhender et il faudrait peut-être creuser un peu la question, au point de vue clinique j’entends, je pense qu’il y a certainement beaucoup de cliniciens qui ont travaillé là-dessus. C’est une question que je pose. De Clérambault est une référence très prestigieuse parce que de Clérambault a écrit de nombreux travaux sur les hystériques notamment. J’avais vu à Beaubourg une exposition là-dessus très intéressante avec des textes de Clérambault sur des cas cliniques. Cependant, si je me souviens bien, au moment où Lacan parle de Clérambault, il signifie tout de même qu’il a une conception qui n’est pas suffisante, satisfaisante. Il fait appel comme vous l’avez développé à la question structurale, à la structure interne au langage c’est-à-dire, au fond, il récuse l’approche mécaniste de Clérambault. Alors, au fond, qu’est-ce que développe Lacan ? Il développe que la psychose est un rapport du sujet au signifiant pur, c’est ce que vous avez très bien développé à la fin. Tout ce qui se construit autour n’est que réaction au phénomène premier. Donc, je me suis posée la question suivante : le sujet psychotique n’est pas dans un rapport dialectique au signifiant c’est-à-dire la dialectique il ne connaît pas, il l’ignore, je dirais même. Vous avez posé la question : est-ce que le psychotique est vraiment entré dans le langage ? C’est la question évoquée par Lacan. C’est même une question qui me semble très pertinente parce que le langage c’est l’entrée avec le jeu des mots, de la langue… Cela suppose tout ça. Par ailleurs vous avez évoqué le rapport à ce Dieu universel pour Schreber que Lacan définit, si j’ai bien compris, comme cet Autre absolu. Non ? Alors, justement, pouvez-vous nous éclairer là-dessus. Que représente ce Dieu universel pour Schreber ? 

Étienne Oldenhove– Justement je pense que pour Schreber de façon assez typique c’est un Dieu qui a plus une dimension imaginaire ; ce n’est pas du tout l’Autre absolu, justement. C’est plutôt un grand Autre imaginaire, ce n’est pas un Autre absolu.

Danielle Eleb– C’est quoi alors ce grand Autre absolu ?

Valentin Nusinovici – Je ne serais pas parti dans ce sens-là. Je pense qu’il faut prendre absolu dans le sens étymologique c’est-à-dire totalement séparé. 

Étienne Oldenhove– Schreber et son Dieu sont tout le temps collés, l’un ne peut pas vivre sans l’autre. 

Valentin Nusinovici – Ils sont tout le temps collés…

Étienne Oldenhove – L’un ne peut pas vivre sans l’autre. Il donne vie à ce Dieu-là. C’est une relation très particulière. 

Valentin Nusinovici – Je ne me souviens plus comment il le dit mais en tout cas il faut le prendre dans ce sens-là, un autre séparé, le sien ne l’est pas.

Hubert Ricard –Non barré.

Valentin Nusinovici– Non barré, puisque pour qu’il y ait séparation, il faut qu’il y ait barre.

Julien Maucade– S’il évoque l’amour courtois c’est pour faire référence à la Dame.

Danielle Eleb– Mais justement tout ce passage que vous avez développé sur l’amour au Moyen Âge et l’amour contemporain est aussi très intéressant parce que finalement Lacan nous signifie que, même si l’amour courtois était une folie – il parle beaucoup de folie dans tout ce passage – il y avait tout de même un lien, une relation entre homme et femme même si c’était sur le mode d’un contournement de la castration, etc. Mais ce qui est intéressant c’est le lien qu’il établit avec le psychotique. Au fond il nous dit que pour le psychotique une relation amoureuse est possible qui l’abolit comme sujet c’est-à-dire qu’il y a une hétérogénéité radicale de l’autre mais c’est un amour mort, c’est-à-dire que pour le psychotique d’après ce qu’il développe, c’est un impossible comme dans l’amour courtois. Il fait un parallèle entre les deux et par ce détour, il pense la nature même de la folie. Il pose la question : comment donner une forme à l’amour ? Il fait référence à l’art d’aimer qui a été développé à différentes époques. Il prend quelques exemples d’ailleurs en disant que cet amour passionné ou amour-passion est devenu ridicule, il n’empêche qu’il fait une critique de l’amour contemporain qui se réduit au fond à une dimension imaginaire à travers le cinéma, l’écran, le virtuel (tout ce que nous connaissons, d’ailleurs). Je trouve cela très intéressant ; il explique finalement que nous avons perdu quelque chose, et ce n’est pas rien. « Si l’amour ne se passe plus avec une dame, il s’accomplit avec une image sur écran, il est donc dominé par l’imaginaire. » Lacan va souligner que c’est une dimension de pur mirage. Cette dégradation aliénante de folie est en analogie avec ce qui se passe pour le psychotique. Comme l’écrit Freud il aime son délire comme lui-même. Il établit une relation entre le psychotique et cet amour folie aliénante. C’est intéressant aussi ce que vous avez dit sur la parole pleine qui est une parole de l’engagement et sur Freud à propos de l’enfant, de nouveau-né et de l’autoérotisme. Alors, je voulais simplement dire que vous avez évoqué Denis de Rougemont, il y a aussi un écrit de Henri Ray-Fléau qui s’intitule La névrose courtoise, texte intéressant sur l’amour courtois, et du contournement dans l’amour courtois de la castration. 

Marc Darmon – Ce qui est important de reprendre dans ce que dit Danielle Eleb est le fait de donner la parole au psychotique, au prépsychotique. Quand même, on est là pour donner la parole. C’est radical, les psychanalystes n’auraient rien à faire avec les psychotiques ?

Eric Oldenhove – La formule de Lacan dans ce séminaire-ci est un peu carrée. Ce n’est pas donner la parole mais qu’ils prennent la parole. On a un travail énorme et passionnant à faire avec les psychotiques mais ce n’est pas sûr que… Parfois ils parviennent à prendre la parole mais c’est souvent, après des années d’un travail subtil. Ce que je trouve extrêmement important c’est de respecter le rythme ; ici c’est quand on est dans le forçage : c’est l’analyste qui serait naïf qui dirait de s’installer maintenant sur le divan et lui demander d’associer ; c’est dans ces cas-là qu’ils décompensent. Mais loin de moi de nier la possibilité de travail avec les psychotiques et il est bien évident que c’est très important qu’ils parlent. C’est assez juste quand il dit « prendre la parole », prendre la parole mais c’est très difficile. 

Valentin Nusinovici – Le sujet

Étienne Oldenhove– Oui. Il faut les laisser la prendre, au bon moment, quand c’est possible pour eux. Manifestement Marc tu ne dirais pas les choses comme cela ?

Marc Darmon – Non, je crois que le psychanalyste ne peut faire que difficilement autre chose que de donner la parole, de proposer au tout venant de dire quelque chose. Mais j’ai pas[inaudible] que c’est juste cela [inaudible] le prépsychotique

Étienne Oldenhove– Mais on voit bien que certaines questions, on n’a pas à les poser…

Marc Darmon – Certaines questions.

Étienne Oldenhove– Certaines questions on n’a pas à les poser. Lui peut les amener. On n’a pas à les lui poser car on sent que ça le mettrait trop en difficulté. 

Valentin Nusinovici – Il souligne aussi qu’il n’a plus le rapport imaginaire, il le dit bien, il le dit bien. Vous le mettez sur le divan.  

Marc Darmon – Oui, alors qu’il faut prendre appui sur le rapport imaginaire.

Valentin Nusinovici – Qu’il parle en son nom et vous lui coupez le rapport imaginaire. 

Marc Darmon – C’est-à-dire on lui enlève la béquille qui lui reste.

Trancripteurs : Paul Claveirolle, Marie Combet, Érika Croisé Uhl, Dalila Bouamrirene.

Relectrices : Dominique Foisnet Latour, Érika Croisé Uhl.

 

 

[1]Freud (S.), Contribution à la conception des aphasies, Bibliothèque de Psychanalyse, P.U.F. 2009

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