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Comment la technologie s’immisce dans la clinique aujourd’hui ? La fabrique du traumatisme

GAVEL-MARCOUILLIER Emmanuelle
Date publication : 06/06/2018
Dossier : Dossier de préparation des journées Du bon usage du traumatisme

 

 « La vérité sort de la bouche des enfants » entend-on spontanément.

A quelle vérité pensons-nous ? 

S’agit-il de la même vérité dans le numérique et les technosciences ?

A partir d’une rencontre clinique, deux questions vont constituer la trame de cet article :

-Doit-on nommer ce qui ne s’apprend pas ?

-Tout peut-il s’apprendre en un clic ?

Je découvre dans la salle d’attente une mère et sa fille de 9ans, toutes deux en larmes.

 « Ma fille a tapé sur la tablette : comment on fait les bébés ? Et sont apparues des images et vidéos pornographiques. Depuis elle ne va pas bien, et pense tout le temps à ça. Elle n’arrête pas de pleurer. »

Je rencontre l’enfant seule : «  Tous les mots que j’entends et même tous les objets me font penser aux mots et aux images que j’ai vus et entendus dans la vidéo(…) Moi je pensais que faire l’amour c’était s’embrasser »

« Je veux tout savoir sur la sexualité, c’est pour ça que j’ai tapé cette question »

« Tout savoir ? » lui demandais-je

« Oui je me sens obligée de tout dire à ma mère »

Il s’agit là d’une réponse énigmatique de l’enfant ; énigmatique en ce sens où d’un tout savoir sur la sexualité trouverait sa réponse dans un tout dire à la mère. 

J’apprends un peu par hasard par la mère un peu gênée que sa fille est née par insémination artificielle avec don de sperme anonyme. 

« Ça s’est passé en Belgique parce qu’en Belgique le donneur est anonyme, je ne voulais pas qu’un lien soit possible avec le donneur. » 

L’enfant a donc connaissance depuis longtemps des conditions et circonstances de sa conception. Elle en sait quelque chose, de la technique en tout cas.

C’est une lignée de femmes ou plutôt de mères sans homme. La mère vit seule avec sa fille depuis toujours. 

Un seul homme compte comme père, c’est le père de Madame, le grand-père de l’enfant ; c’est à lui que l’enfant offre le cadeau de fête des pères. 

L’enfant raconte un cauchemar :

« Je suis en vélo. Une dame est cachée derrière la poubelle. Elle a une piqûre dans sa main. 

Elle me pique, m’emporte à son étage. Tous les petites filles sont les mêmes et elles font tout ce que dit l’homme »

Ce cauchemar ouvre à de multiples associations chez cette enfant :

« J’ai pensé que j’avais, peut-être une sœur jumelle qui s’appelle comme moi, qui me ressemble.

La piqûre –qu’elle identifie comme celle de sa conception- a peut-être été mise à la poubelle dit-elle.

Le donneur il y en a bien un, mais il peut avoir 5 femmes ou plus. »

Elle l’imagine, et le décrit.

« Ce pourrait être untel ou untel le donneur.

 Peut-être que je vais rencontrer ma demi-sœur ou bien mon demi-frère… comme personne ne le sait…pourtant c’est un truc interdit… »

De tout cela elle ne peut pas en parler à sa mère. 

Dont vous vous souvenez qu’elle disait au début de nos séances qu’elle se sentait obligée de tout lui dire.

Et puis un effet de surprise chez cette enfant, presque une révélation :

« C’est donc comme cela que l’on fait les bébés, c’est la rencontre de deux corps, celui d’une femme et d’un homme. Si je veux quand je serai grande, je pourrai faire un bébé comme ça avec un homme. »

La vérité sort de la bouche des enfants.

De quelle vérité parle t-on ?

Pour le psychanalyste, la vérité n’est pas le contraire du mensonge.

Le sujet dont nous parlons dans la théorie analytique n’est pas un sujet de la connaissance.

Il s’agit donc de nous décaler de ce qui pourrait être conçu comme le vrai ou le faux.

La vérité sur laquelle je m’appuierai est la vérité subjective du sujet, c’est-à-dire celle de l’existence d’un sujet de l’inconscient. 

Ce sujet de l’inconscient qui construit sa vision du monde à partir de ses élaborations subjectives.

Cette enfant a donc eu affaire à deux types de technologies : les technosciences et le numérique.

Celle de l’IAD-insémination avec donneur anonyme, et celle du moteur de recherche. 

Dans les deux cas, la technologie et les technosciences sont censées tout border.

D’un coté donc un appel à la science censée délivrer cette mère ; et de la contingence de la rencontre amoureuse, et de la sexualité.

De l’autre l’appel à Google censé savoir avant cette enfant quel serait le fil et les liens de sa question : « comment on fait les bébés ? » Une forme d’anticipation du désir de savoir.

Les élaborations de cette enfant séance après séance illustrent de façon remarquable qu’il y a une échappée possible face à cette illusion de maîtrise.

Techniquement, cette enfant avait été informée par sa mère des circonstances de sa conception. Ce qui devait soulager cette mère des aléas de la sexualité fait retour chez sa fille par un dire de l’enfant interrogeant sa conception. 

Cette enfant découvre ainsi l’existence de la sexualité dans la rencontre amoureuse mais aussi dans la conception d’un enfant.

On n’échappe donc ni à la surprise, ni à l’énigme de la rencontre.

Et quelle surprise.

Notre place d’humain donc d’êtres parlants n’est pas sans contrainte. Car la parole contraint. 
Par le fait d’être limité par le langage : de ne pouvoir tout dire, tout exprimer, de ne pouvoir tout entendre ou tout comprendre.

C’est en somme un usage  qui va de soi, un usage culturel ; une limite entre ce qui peut se dire et ce qu’il y a à taire ou bien à refouler.

Ce malentendu fondamental entre nous fonde et constitue notre rapport à l’autre ; une forme de consentement à la perte, au manque et à l’absence.

Or la science, les technosciences viennent buter sur cette limite jusqu’à faire basculer ce qui relèverait de l’intime dans l’espace public.

Cette limite fait défaut, et amène une inversion de ce qui devait rester intime ou refoulé qui se trouve au-devant de la scène, et ce qui devait se dire qui se trouve tu.

Ce savoir qui vient d’ailleurs, d’un autre lieu, outre le fait de ne pas répondre à la demande- comme toute demande d’ailleurs- répond en trop, en excès, par des apports d’informations que le sujet n’est pas préparé à entendre.

Il m’a semblé intéressant de faire un détour sur le développement de la demande chez l’enfant. Jean Bergès développe cette question à partir du concept de transitivisme.

Concept il me semble tout-à-fait éclairant quant à ces nouveaux rapports du sujet aux nouvelles technologies.

Le transitivisme n’est pas seulement ce que la mère éprouve et démontre, c’est aussi ce processus qu’elle engage quand elle s’adresse à son enfant parce qu’elle fait l’hypothèse d’un savoir chez lui(…) pour lui revenir sous la forme d’une demande.

C’est la mère qui suppose et prête une demande à l’enfant et par là l’engage dans la parole, dans le symbolique.

Ce faisant elle contraint l’enfant à tenir compte de l’autre. C’est donc la mère qui fait l’hypothèse d’une demande chez l’enfant ;  si tu pleures, c’est que tu as faim par exemple.

Quand l’enfant fait une demande à partir de l’hypothèse de sa mère, il formule sa demande à partir de ce savoir hypothétique ; savoir insu pour lui et constate que sa mère ne va pas pouvoir y répondre.

« Ce que la mère attend d’une demande de l’enfant-nous dit Jean Bergès-, c’est qu’il chatouille son désir de mère. Pour elle, la demande supposée chez l’enfant est la relance espérée de son propre désir de mère. Ça ne se boucle pas, ça se relance, cette affaire de demande ; ainsi est-ce dialectique. » 

La mère ne pourra pas combler les demandes de l’enfant, et ne pourra pas « sans cesse les satisfaire. » Cette mère, elle va manquer.

Et c’est à partir de cette absence de réponses qu’aura lieu la constitution du sujet.

Dans cet espace et cet écart, l’enfant introduit sa propre question en lui adressant ce « che vuoi ? » : qu’est-ce qu’elle me veut ?

« La double relance que suppose le transitivisme ne se clôt donc pas sur elle-même, et ne peut se supposer que dans une structure ternaire. Dans cette structure, qui suppose un tiers terme, s’exerce la fonction par laquelle il existe du signifiant du manque dans l’Autre : ou bien manque du côté du savoir, ou bien manque du coté du désir de la mère. »

Peut-on donc tout apprendre en un clic ?

L’embarras de cette technique : l’écran, est qu’elle se passe de tiers entre soi et le savoir proposé.

L’écran interfère avec son propre désir et son propre imaginaire ; en proposant d’emblée une orientation des savoirs, et empêche justement d’en passer par cette expérience du transitivisme, c’est-à-dire à se mettre à la place de l’autre.

La mère elle-même dans sa façon de taire son propre désir de mère à l’origine du choix de la conception de sa fille- s’est passée de tiers entre sa fille et elle.

La collusion des deux propos de l’enfant en apparence disjoint en est l’illustration :

 « Je veux tout savoir sur la sexualité (…) Je me sens obligée de tout lui dire» 

Le tout savoir et le tout dire à sa mère réunissent dans un même fantasme l’idée de se passer du tiers ; une forme de logique binaire suffisante.

Quid alors de la mise à disposition de la totalité des savoirs à portée de clics – sans limites, sans manquements, et hors temporalité?

C’est à cet endroit il me semble, qu’il y a forçage et traumatisme. 

Autrefois on regardait par le trou de la serrure de la chambre parentale, aujourd’hui la porte est ouverte donnant l’accès, mais à quoi… ? 

C’est à cet endroit là il me semble que ça fabrique du traumatisme ; laissant supposer au sujet qu’on pourrait enrayer par les technologies et les technosciences le rapport du sujet à la contingence et au réel.

Le traumatisme c’est l’effraction par un réel non symbolisé, c’est l’excès et la disparation du sujet.

Comme chez cette enfant, dans son quotidien, lors de la répétition en boucle des signifiants du sexuel vu et entendu dans la vidéo.

Outre la répétition et l’effraction, qu’est ce que le traumatisme ?

Un évènement quel qu’il soit n’existe dans le psychisme que parce qu’il est mis en mots et associé à des représentations. Ce sont les mots et les représentations imaginaires construites autour de l’évènement qui en font un évènement traumatique ou pas. 

Il est important de préciser la différence entre la réalité des faits, et ce que nous appelons la réalité psychique, c’est-à-dire la façon dont l’évènement va s’inscrire dans le psychisme de l’enfant, et ce quel que soit la réalité des faits réels qu’il a subie.

Le traumatisme psychique est une conséquence de cette différence entre la réalité psychique et la réalité des faits. L’effet traumatique, c’est lorsque l’évènement reste figé pour le sujet.

Dans notre vignette, l’enfant est confronté à un indicible, un impensable donc à un réel où le symbolique n’a plus sa place. Et cet impensable devient traumatique car il n’a pas de lieu où s’inscrire, et surtout pas de lieu où trouver une place dans l’histoire du sujet, et dans sa temporalité.

Ce qui laisse l’enfant suspendu dans le temps, en arrêt, en pause psychique pourrait-on dire.

Cette enfant par son dire et ses associations, remet en circulation des signifiants du ratage de la technique ; celles des technosciences censées tout maîtriser, et celles de l’écran censé avoir réponses à tout. 

Cette vignette clinique éclaire la façon dont cette enfant -éjectée comme sujet-va tenter de reprendre place en élaborant une écriture de cet évènement: celle de sa conception comme énigmatique du désir maternel, et celle du sexuel et du pulsionnel qu’elle remet en circulation signifiante.

En historisant elle parle à partir de sa vérité subjective, plutôt que de se laisser parler par le numérique et les technosciences.

 

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Bergès, J., (1998). Jeu des places de la mère et l’enfant- Essai sur le transitivisme. 

Editions Erès : Toulouse, 2010, p.25-29

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