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De petites explosions de laboratoire

FLORENTIN Thierry
Date publication : 06/06/2018
Dossier : Dossier de retour du Séminaire d'hiver 2018

 

Dans la nuit du 23 au 24 Octobre 1906, une lumière tarde encore à s’éteindre dans l’appartement de fonction du deuxième étage du bâtiment central de la clinique psychiatrique universitaire de Zürich, le Burghölzli, situé sur la verdoyante colline du même nom.

Le Second-Arztde la clinique et Privatdozentde l’Université Carl Gustav Jung relit pour une dernière fois le courrier qu’il s’apprête à remettre au vaguemestre le lendemain au plus tôt, à l’adresse du 19 Bergasse, dans le neuvième arrondissement de Vienne, au Professeur Freud.

Il s’agit du deuxième courrier seulement, prélude à une amitié et à un travail commun qui s’achèvera, comme vous le savez en 1913, à l’initiative de Freud, de cesser tout d’abord toute correspondance et relation privées(Lettre de Freud à Jung du 03 Janvier 1913) : « Je n’ai rien à y perdre, puisque dans mon âme je ne suis plus lié à vous que par le fil ténu de l’effet prolongé de déceptions antérieures, et vous ne pouvez qu’y gagner, puisque vous avez récemment déclaré à Munich qu’une relation intime avec un homme agissait de façon inhibitrice sur votre activité scientifique. Prenez donc votre pleine liberté et épargnez-moi les prétendus « services d’amitié ». Jung finira l’année suivante, en 1914, par démissionner de la présidence de l’Association Psychanalytique Internationale, dont Freud avait pensé un moment qu’il puisse être président à vie, et entrera, comme vous le savez, à la suite de cette rupture, dans une très grave et violente crise intérieure, dont il ne sortira qu’avec le début de la première guerre Mondiale, à l’intuition de laquelle, d’ailleurs, il attribuera cette crise.

Mais pour l’heure, en ce doux automne 1906, c’est la volonté de se connaitre et de se faire reconnaitre l’un par l’autre qui prime. Il y a bien eu un premier contact, un premier échange de courrier, d’abord timide, en Avril puis au début de ce mois d’Octobre, où l’on s’est remercié et félicité mutuellement de l’envoi par Jung de son ouvrage sur ses expériences diagnostiques d’associations dirigées, que Freud s’était de toutes les manières déjà procuré par ailleurs, sur l’appui trouvé par Jung dans les publications de Freud sur le rêve et sur l’hystérie, où l’on a trouvé un point d’accord à se gausser des détracteurs de Freud, Aschaffenburg-et qu’est ce qui en effet pourrait rapprocher plus deux hommes que de se trouver un ennemi commun à ridiculiser-mais ils tâtonnent prudemment encore dans ces premiers contacts par des considérations générales, sans rien savoir encore de la complicité organisationnelle et politique en partage qui va s’emparer de leur relation  pour quelques années à venir, en dépit de leur différent théorique.

Un point cependant, titille Jung. Certes il y a l’échange clinique, dont on ne s’épuise jamais, et les arguments scientifiques sur lesquels Jung demande des éclaircissements à Freud, et qui resteront finalement et invariablement toujours les mêmes, le même invariable point fixe, celui du rôle de la sexualité dans l’étiologie des névroses, mais au diable la prudence, Jung ne peut pas attendre plus. Il va s’en ouvrir, en toute fin de courrier, à Freud: Sie zu langweilen, « au risque de vous ennuyer ». Ich muss bei Ihr abreagieren. « Il me faut abréagir auprès de vous ». 

Ce n’est certainement pas avec le découvreur de l’Inconscient, et inventeur de la psychanalyse, que ce genre de propos, même en 1906, peut être énoncé en toute impunité. 

Le bienveillant et affûté Professeur en saisit immédiatement l’appel et la forme inversée. « Je suis dans l’impasse// Je vous en supplie, tirez moi de là… »

Il ne tarde pas sa réponse, trois jours après seulement, le 26 Octobre 1906 : « Très honoré collègue, vous ne m’ennuyez pas du tout ».

La cause de ce « langweil » qui fait vaciller Jung a un nom : elle s’appelle Sabina Spielrein, celle qui « joue juste », celle qui « joue sa partition », en yiddish, dans sa muttersprache, la langue intime de sa famille. 

Même partiellement, vous connaissez tous peu ou prou, son histoire, ne serait-ce, pour les plus étrangers à sa vie, que par le film de David CronenbergA dangerous method, inspiré du livre éponyme d’un comédien américain, John Kerr, A most dangerous method, dont ce fût le seul ouvrage et qui voulait s’en prendre à la psychanalyse. Auparavant, il y avait déjà eu un film sur Sabina Spielrein, d’un réalisateur italien, Roberto Faenza, l’âme en jeu, ainsi que la même année 2002, un documentaire en allemand sous-titré en anglais d’une réalisatrice suédoise, Elisabeth Morton, qui a mis plus de sept ans à le réaliser, Mon nom était Sabina Spielrein.

Sabina Spielrein est russe, et nait en 1885, à Rostov sur le Don, dans le Caucase, d’une famille de commerçants aisés, qui ont placé l’éducation de leurs enfants au-dessus de toute valeur. Elle a trois frères, Jan, Isaac, et Emile, ainsi qu’une sœur, Emilie, la plus jeune, qui décèdera du typhus à l’âge de six ans, décès qui semblerait pouvoir être relié à l’origine des troubles qui amèneront Sabina Spielrein à être hospitalisée au Burghölzi, du 17 août 1904 au 1er Mai 1905, à l’âge de dix-neuf ans, sur l’injonction de son père, et à faire la rencontre de Jung.

Les péripéties et les détails de la relation amoureuse qui va naitre avec Sabina, et qui causera « l’ennui » de Jung, son langweilde bon bourgeois marié et dépassé par la toile que lui tisse cette jeune patiente fine, curieuse de tout, intelligente, le rôle que va jouer Freud dans l’issue de cette relation, ne vont pas nous retenir trop longtemps. Ils ont été maintes fois comme je vous le rappellais documentés, racontés, utilisés, déformés, instrumentalisés, à des fins souvent anti-psychanalytiques, et sans que la publication régulière de nouveaux témoignages, de documents inédits, ne semble épuiser l’intérêt de cette relation et la reconstitution du puzzle que fût sa vie. 

La lecture de l’ouvrage d’Alain de Mijolla, « Sabina, la juive de Carl Jung », dernier en date, paru il y a trois ans, pour ce qui est en tous les cas de ce qui est accessible au lecteur francophone, car il y a une production anglaise et allemande inflationniste, des Jungiens surtout, mais pas seulement, je n’ai pas réussi à en faire toute la recension, me semble bien rendre compte de l’effet de fascination romantique que l’histoire de Sabina Spielrein semble laisser derrière elle, comme un parfum mystérieux, que l’on ne pourrait se détourner de suivre à la trace, un spielreinfuneste identique à celui du joueur de flûte d’Hamelin. 

Sabina Spielrein a pourtant bien failli rester totalement inconnue et effacée de l’histoire de la psychanalyse, et de l’Histoire tout court, jusqu’en Octobre 1977, lorsque le neurologue genevois Georges Louis Gustave de Morsier, qui fût un temps psychiatre et assistant à Paris de De Clerambault, rend public la découverte, lors de travaux fortuits d’aménagement d’une cave de l’Institut Jean-Jacques Rousseau au Palais Wilson à Genève, et de débarras d’archives qui s’ensuivent, d’une valise remplie de documents lui appartenant, et probablement laissée par elle en Septembre 1923, à son retour en Russie. 

L’Institut Jean-Jacques Rousseau, qui existe toujours, est un institut privé de pédagogie expérimentale, fondé par Edouard Claparède en 1912, dont les principes éducatifs pourraient être brièvement résumés par une participation active de l’enfant à son enseignement.

Edouard Claparède, qui est l’oncle de Georges Morsier, et qui avait présidé le groupe psychanalytique de Genève à sa fondation, avait en effet recruté en 1920 dans son Institut, Sabina Spielrein.

Nul ne sait ce que Sabina Spielrein pensait faire de cette valise, laissée ainsi derrière elle, ni même si elle envisageait de venir la récupérer un jour-ignorant qu’elle serait happée par la suite successivement par la Russie soviétique et stalinienne, qui enverra ses trois frères mourir au Goulag entre 1937 et 1939, puis par l’occupation allemande et nazie de Rostov sur le Don, où elle sera arrêtée et conduite en compagnie de ses deux filles et d’autres milliers de membres de la communauté juive locale dans un ravin adjacent pour y être abattue par les EinsatzGruppenle 9 août 1942, à l’âge de 57 ans- mais dans cette valise, donc, on va retrouver 46 lettres de Jung à Sabina Spielrein, 12 de Sabina Spielrein à Jung, 2 lettres de Sabina Spielrein à Freud, Mai et Juin 1909, 21 de Freud à Sabina Spielrein qui s’étendent de 1909 à 1923, ainsi que diverses lettres de Rank, de Stekel, de Bleuler et d’autres encore. Et surtout, son journal intime, qu’elle aura tenu de 1909 à 1912.

Par le biais d’un ami universitaire spécialiste de Claparède, Carlo Trombetta, Georges Morsier confie à un psychanalyste italien reconnu, le Professeur Aldo Carotenuto, le soin d’exploiter ces documents, de les mettre en forme, et de les éditer.

Or il se trouve que Carotenuto est Jungien, il est chargé de cours à l’Institut de Psychologie de l’Université de Rome, où il anime un séminaire sur Jung, et sa présentation et son choix de lettres en sera, comme on s’en doute, orientée d’autant. 

A sa décharge, il n’a pas la tâche facile, tellement d’informations lui manquent, et ce d’autant que la famille de Jung s’opposera à l’édition des lettres retrouvées de Jung, que l’administration du Bürghölzli elle-même refusera toute communication du dossier médical de Sabina Spielrein, le numéro 8793, pour 8 793 dossiers médicaux depuis l’ouverture de la clinique en 1870 par Griesinger, faisant dépendre son autorisation de celle des héritiers légaux de la patiente. A noter qu’Alain de Mijolla, visitant le Bürghözli en 2014, se verra opposer à son tour le même refus, poli, mais ferme, de simplement visiter la chambre où Sabina Spielrein avait vécu durant les huit mois de son hospitalisation !!!

De plus, toute information en provenance de l’URSS est encore à l’époque sous la censure. On ne sait rien de ce qui s’est passé pour elle à son retour en Russie. Le dernier occidental à l’avoir vu est Otto Fenichel, qui lors d’un voyage à Moscou en 1931, a pu lui rendre visite à Rostov sur le Don, à mille kms au sud de Moscou, date d’ailleurs de sa dernière contribution. On pense encore à l’époque que Sabina Spielrein a subi le même sort que ses frères, et est morte à Odessa, dans les purges staliniennes, en 1937, ou peut-être 1939. 

C’est ce que Roman Jakobson, qui avait été en contact dans les années 30 avec un de ses frères, linguiste de renommée internationale, confirmera à Julia Kristeva.

Un certain Professeur Katan, de l’université de Psychologie de Rostov sur le Don, répond à Carotenuto qu’on ne connait pas de Sabina Spielrein à Rostov sur le Don, et que les archives, de toutes les façons, ont disparu avec les bombardements allemands.

Il faudra attendre la Glasnot, Gorbatchev, Tchernobyl, 1986, pour que les russes retrouvent chacun enfin un visage différencié et une histoire individuelle. Et pour qu’un psychiatre suisse, Bernard Minder, pour les besoins de sa thèse de doctorat, mène une enquête de détective qui le conduira en 1989 à retrouver à Moscou la nièce de Sabina Spielrein, Menicha Shpilrain, et obtenir enfin l’autorisation de consulter son dossier médical, composé de vingt deux notes, dont dix manuscrites, sept de Jung et trois de Bleuler, les douze autres, tapées à la machine, pouvant être attribuées à l’un ou l’autre, sans qu’il soit possible de trancher avec certitude. Notes aujourd’hui déposées aux archives de la ville de Zürich, interdites à la consultation publique, et bénéficiant d’un délai de protection d’une durée de 180 ans…

Ainsi, progressivement, au fil du temps, depuis les années 1980, d’ouverture d’archives en Colloques dont un tenu à Rostov sur le Don en Mai 1997, (il est amusant de se souvenir que le premier s’était tenu en 1907, quatre vingt dix ans plus tôt !!!, à Amsterdam, au Premier Congrès International de Psychiatrie et de Neurologie, où c’est Jung lui-même qui présente le cas de Sabina Spielrein afin de présenter la théorie freudienne de l’hystérie), au fil du temps donc, s’enrichissait d’une manière très progressive mais constante, ces dernières années la connaissance de la vie et de l’œuvre de cette étoile filante des débuts de la psychanalyse, tant sur sa relation avec Jung, qu’avec Freud, dont les dernières lettres qui s’étendent jusqu’à son départ en Russie, donc, en 1923, témoignent de l’attachement affectueux qu’il lui vouait, et de l’espoir qu’il portait à, comme il l’écrit, son « attachement à notre cause ». 

Attachement qui ne va pas cependant pas jusqu’à lui rendre justice de son travail, dont je n’ai pas encore parlé, en dehors d’une note de bas de page consacré au masochisme primaire dans « Au-delà du principe de plaisir »(1920). En effet, dans un article théorique qu’elle publie en 1911, la même année que sa thèse de médecine, plus clinique, la même année également où Freud publie les Bemerkungen, les « remarques psychanalytiques sur l’autobiographie d’un cas de paranoïa »,  thèse où elle relatait un travail avec une schizophrène qu’elle avait suivie en tant que psychiatre au Bürghölzli, suivie de cet article intitulé « La destruction comme cause du devenir », elle évoque, la première dans l’histoire de la psychanalyse, avant Freud, qui s’y refuse, qui se refuse longtemps à l’envisager, l’existence contigüe à la libido, lui étant nécessaire, adossée, d’une pulsion de mort. 

« Dans un travail riche de contenu et de pensées, écrit Freud, mais qui malheureusement n’est pas toujours transparent pour moiSabina Spielrein a anticipé toute une partie de cette spéculation. Elle désigne la composante sadique de la pulsion sexuelle comme destructrice.

Et il conclue d’ailleurs sa note sur le besoin pressant d’une clarification non encore atteinte dans la doctrine des pulsions.

Nous devons à Sabina Spielrein, par le biais de sa relation avec Jung, la formulation par Freud de toute une réflexion sur le transfert et le contre-transfert. On peut tout à fait même dire que : 

Si ce qui était arrivé à Joseph Brauer en 1880-1882 avec Anna O. représentait l’instant de voir, débouchant sur un drame conjugual et la fuite éperdue de Breuer, et la naissance d’une fille qui se suicidera à l’entrée des allemands dans Vienne

Si la publication des Etudes sur l’hystérie, plus de dix ans plus tard, en 1895, en était encore le temps pour comprendre, Breuer falsifiant dans cet ouvrage la vérité de ce qui s’était réellement passé entre lui et Bertha Pappenheim, ce que Freud a laissé faire tout en sachant

Eh bien l’échange parallèle de correspondance entre Sabina Spielrein et Freud d’une part, et entre Jung et Freud d’autre part, en représente le moment de conclure. 

C’est en effet dans un courrier à Jung en date du 7 Juin 1909 que Freud emploiera pour la première fois le terme de contre-transfert: J’ai moi-même,écrira-t-il, eu un narrow escape, (je l’ai échappé de peu), je me suis pas fait prendre, mais j’en ai été plusieurs fois très près.

Du transfert, il écrira également à Jung (lettre du 29 décembre 1906) : « Nos guérisons se produisent grâce à la fixation d’une libido régnant dans l’Inconscient… C’est en fait une guérison par l’amour. Il y a donc aussi dans le transfert la preuve la plus forte, la seule inattaquable, que les névroses dépendent de la vie amoureuse. »

Il s’en ensuivra, vous le savez sans doute, cette innovation majeure que sera l’institution et la mise en place de l’analyse didactique obligatoire pour le candidat au devenir analyste, un blessing in disguisedit-il encore dans le même courrier, une bénédiction déguisée, un « mal pour un bien », une épreuve initiatique dont on sort pour devenir analyste, etmaitre,quelle formulation malhabile, mais c’est celle de la traduction française, du contre-transfert. La traduction anglaise se contente de parler du « contrôle du contre-transfert ». On en est pas encore à l’outil thérapeutique que deviendra l’utilisation du contre transfert dans la cure, dans les années 60.

Ce que disait Jung : « Sabina Spielrein est mon cas d’apprentissage psychanalytique», ce qui ne l’a pas empêché, quelle muflerie, de ne faire aucune allusion à Sabina Spielrein dans son autobiographie recueillie par sa secrétaire Aniela Jaffé en 1957, quatre ans avant sa mort, à un moment de sa vie où il n’avait plus rien à perdre donc. Il est vrai que Jung est sorti de sa relation avec Sabina Spielrein pour Toni Wolff dont elle devint la maitresse officielle pendant plus de dix ans, trente ans en réalité, Emma Jung, l’épouse de Jung clamant jusqu’au bout à qui voulait l’entendre que Toni Wolff ne lui prenait rien, et que ce que son mari donnait à Toni, il lui donnait aussi, on est loin, très loin, de la lettre dénonciatrice anonyme qu’elle avait envoyée à la mère de Sabina Spielrein, lui adjurant de sauver sa fille, faute de quoi le Docteur Jung la conduirait à sa perte.

Ouvrons cependant un peu la focale, pour nous trouver-curieusement en retrait des différentes communications sur Sabina Spielrein, centrées généralement quasi-exclusivement sauf exception, sur sa relation avec Jung, face à Bleuler, le directeur alors du Bürghözli, et en face d’un moment unique dans l’histoire de la psychiatrie et de la psychanalyse, un moment d’émulation tant pour la psychiatrie que pour la psychanalyse encore balbutiante absolument incroyable, contemporain à Schreber, et que j’appelle le moment Bürghözli.

La parution l’an dernier de la correspondance entre Freud et Bleuler, rendue possible par la disparition de Manfred Bleuler, le fils ainé d’Eugen Bleuler, qui s’y opposait jusqu’ici, puis de son épouse, qui souhaitait se conformer aux dispositions de son mari, vient réactualiser et compléter la restitution et la reconstitution du tableau, et de l’atmosphère dans laquelle Sabina Spielrein évoluait lors de son hospitalisation au Bürghölzli, atmosphère qui a au moins autant influencé sa formation-qu’elle ne sépare pas explicitement de son rétablissement psychique- S’il y a bien une analyse didactique pour elle, c’est l’ensemble de ce qu’elle a vécu et vu depuis son départ de Russie, depuis la fin de ses années de lycée, et depuis son arrivée mouvementée, en pleine crise, au Bürghölzli. C’est un trait spécifique chez Sabina Spielrein, qui explique peut-être la fascination qu’elle induit chez ses commentateurs, elle ne sépare pas sa propre subjectivité de son travail.

Il y a dans cette correspondance entre Freud et Bleuler, donc-qui n’est pas comme ses éditeurs le clament, la dernière des grandes correspondances de Freud, le compte n’y est pas, il en manque, du moins en français, il manque la correspondance avec Brill, par exemple, près de 146 lettres, disponible pourtant  en allemand, et éditée en italien, celle avec Jeanne Lampl de Groot, sans même évoquer celle avec Marie Bonaparte, toujours coincée dans le fonds Marie Bonaparte à la Bibliothèque du Congrès de Washington, grâce aux bonnes dispositions d’Anna Freud, etc... On estime que sur un  total d’environ 20.000 lettres écrites par Freud, la moitié a pu être préservée, ce qui nous en laisse près de 10.000 tout de même- il y a dans l’édition de cette correspondance, donc, un livre dans le livre, il s’agit de son appareil critique, composé de trois textes et notamment un texte confié à Thomas Lepoutre et François VilaFreud et la psychiatrie, que je vous recommande particulièrement, et qui, à travers un certain nombre de témoignages, dont celui de Brill notamment, jette un éclairage rétrospectif tout à fait fascinant sur l’atmosphère, atmosphère unique, de recherche passionnelle, passionnée, et passionnante, qui réunit des praticiens du monde entier, qui affluent, et qui prévaut dans ces années-là, celles de cette première décennie du XXe siècle, au Bürghözli.

Bernard Vandermersch, d’un côté, Edouard Bertaud et Luc Sibony de l’autre, à Lille, ont pu en rendre compte l’an dernier à cette occasion, je ne vais donc pas m’y étendre.

C’est tout un lieu de recherche, d’enseignement, d’hospitalisation, et de soins, qui sous l’égide de Jung et de Bleuler, s’empare des concepts freudiens des Etudes sur l’Hystérie et sur le rêve, pas seulement avec les patients, mais également entre les soignants eux même, et leurs épouses, car le Bürghölzli fonctionne comme une communauté, il faut y vivre, et ne pas être célibataire, restriction qui ne sera levée que dans les années soixante !!!

Et être également abstinent d’alcool, à l’exemple du directeur Bleuler, et être prêt à se réunir dès sept heures du matin, ce qui implique que la visite des malades ait été faite au préalable, afin de se raconter mutuellement ses propres rêves, et d’interpréter collectivement actes manqués, lapsus, et autres joyeuses formations de l’Inconscient…. Et si vous avez entendu ou lu les communications des collègues, vous savez donc qu’à un moment, il a fallu demander aux épouses de sortir, car cela devenait trop impossible... 

Quelle est la part respective de Jung et de Bleuler dans cette alchimie ? Et qu’est ce qui intéresse l’un et l’autre ? Le gros ouvrage de Bleuler, sa grosse œuvre, sur la Dementia Praecox, qui va venir défaire le travail de Kraepelin, en 1911, se prépare dans ce moment Bürghölzli, mais nous savons que c’est pour Jung, et sa méthode d’association psychanalytique que les praticiens viennent du monde entier. 

Je fais une digression, on évoque souvent le voyage de Jung et de Freud, accompagné de Ferenczi, en 1909, en Amérique, et la représentation que nous nous en faisons est que c’est Freud qui entraine ses disciples. 

Rien n’est plus faux. C’est totalement indépendamment, que Jung et Freud sont invités séparément à donner une série de conférences à la Clark University, à Worcester, dans le Massachussets à l’occasion du vingtième  anniversaire de l’Université, par son doyen, Stanley Hal, qui avait déjà dix ans auparavant, invité Forel, le prédécesseur de Bleuler.

Freud pour parler de l’Inconscient, et Jung pour parler de son ouvrage sur l’Assosazionsexperiment, les associations de mots et la mesure des modifications électriques cutanées, à l’aide d’un galvanomètre, à l’évocation de tel ou tel mot censé bouleverser la réaction affective du patient, et c’est en tous les cas indépendamment que l’un et l’autre seront reçus docteurs honoris causa, l’un en psychologie, et l’autre en Education et Hygiène sociale.  S’ils font d’ailleurs le voyage de Hambourg à New York et retour ensemble, ils ne passeront pas ensemble les quelques jours en Amérique, en dehors d’une excursion organisée aux chutes du Niagara et à Buffalo..

Au moment de l’hospitalisation de Sabina, travaillent ou sont en stage au Bürghözli des gens comme Karl Abraham, Ludwig Binswanger, Abraham Brill, Max Eitingon, à l’époque pas encore berlinois, mais russe, lui aussi, et souffrant de bégaiement, Sandor Ferenczi, c’est Jung qui va l’envoyer à Freud, Ernst Jones, Franz Riklin, premier secrétaire de l’IPA en 1910, (Jung en étant le président), Hermann Rorschah, inventeur du test projectif du même nom, Eugénie Sokolnicka, pour ne citer que les plus connus, etc...

Dès son rétablissement, et avant même sa sortie, Sabina est autorisée à participer à ces groupes, ce qui correspond à l’idée thérapeutique de Bleuler, de faire participer les malades à toutes les activités de la clinique, ayant observé lui-même à l’occasion d’un incendie, le comportement des patients qui avaient spontanément prêté main forte au personnel soignant à l’extinction du feu.

En tous les cas, à partir du départ de Jung, en 1909, l’émulation retombe, seul reste Bleuler.

Ce que j’appelle le moment Bürghözli est né de la conjonction entre les travaux de Bleuler-pour qui les mécanismes freudiens tels qu’ils sont exposés dans les Etudes sur l’hystérie, et dans la Science des rêves, tels que la condensation et le déplacement notamment, doivent l’aider à saisir le sens derrière la dissociationchez les schizophrènes, cette spaltungqui sera pour lui le caractère pathognomonique, incontournable, du diagnostic de schizophrénie, son caractère primaire fondamental »- et les travaux de Jung sur les associations de mots, qui doivent lui permettre d’accéder aux « complexes émotionnels des patients ».

La rupture entre Bleuler et Jung signera la fin de ce moment Bürghölzi, qui n’aura jamais été, au contraire de ce qu’en disent les éditeurs, un moment où le centre de la psychanalyse a basculé de Vienne à Zürich, le centre de la psychanalyse n’a jamais quitté Vienne depuis sa fondation jusqu’en 1939, puis il a été à Londres et New-York pendant les années de guerre, puis il est revenu à Paris à partir de l’enseignement public de Lacan en 1953. Tout au plus, est-ce le centre de la psychiatrie germanophone qui s’est déplacé de Kraepelin-que Jung qualifiera dans un courrier à Freud de Mai 1911, d’infiniment stérile, ennuyeux, et vétuste-à Bleuler.

A cet égard, d’ailleurs, je vous recommande de lire la correspondance entre Freud et Bleuler en parallèle avec la correspondance de Freud et de Jung.

C’est une triangulation qui va s’installer entre 1906 et 1913, une sorte de métacommunication, un commentaire entre deux compères, sur l’ambivalence supposée de Bleuler à accéder aux responsabilités que lui propose Freud. 

Ambivalence, soutiennent les éditeurs de cette correspondance, d’autant plus amusante, en tous les cas Freud et Jung s’en gausseront, que Bleuler en est l’inventeur du terme. 

Or Bleuler n’apparait pas du tout comme ambivalent dans sa correspondance, il y a une confusion, l’ambivalence de Bleuler le théoricien, c’est la juxtaposition, la collusion dans le même temps psychique de deux idées ou sentiments opposés, ce qui en fait un des symptômes fondamentaux de la schizophrénie, quant à l’ambivalence de Bleuler l’homme, elle est du côté obsessionnel de l’oscillation et de l’indécision, « l’hésitant du Bürghölzi » écrit Freud le 18 décembre 1910 à son sujet.

Le jour même où Sabina Spielrein se rend à Vienne pour rencontrer Freud, quinze jours avant la rupture définitive avec Bleuler, le 30 Novembre 2011, (« Tous mes boutons étaient rompus au pantalon de la patience », pastichant un vers de Heine dans le Romancero), ce jour même, le 6 Novembre, il écrit à Jung que « Bleuler est grandiose pour mal comprendre, quelque chose comme une anguille avec des piquants. »

Je vous fais grâce dans ma communication des échanges qui se font sur le dos de Bleuler, entre Jung et Freud, à partir du moment où Freud comprend qu’il ne pourra gagner Bleuler, à partir du mois d’août 1908, et où le désaccord entre Jung et Bleuler va prendre son paroxysme, mais ils valent leur pesant de lecture.

Dès lors, quelle vérité Jacques Lacan va-t-il chercher en 1930, lorsqu’il part effectuer un stage de deux mois, durant les vacances d’été, à la clinique du Bürghölzli ? Bleuler a pris sa retraite, en 1927, et c’est Hans Maier, ancien assistant de Jung, et pas orienté vers la psychanalyse pour deux sous, qui lui a succédé. At-il croisé Eduard Einstein, le second fils d’Albert Einstein, hospitalisé cette même année-là au Bürghölzi, dont il ne sortira qu’à son décès en 1965, et qui n’aura pas eu la même prévention des 180 années dont a pu bénéficier Sabina Spielrein, puisque Hans Maier s’empressera de transmettre avec affabilité son dossier médical à la première requête d’Ernst Rüdin, le grand penseur de l’eugénisme du troisième Reich, rédacteur de la loi de prévention contre la transmission des maladies héréditaires de 1933, et qui prônait la stérilisation des malades mentaux, jusqu’en Juillet 1940, où il supervise avec Heydrich l’extermination des malades mentaux du Reich.

Ce n’est qu’en 1955, dans cette leçon inaugurale du 16 Novembre du séminaire sur les psychoses, que Lacan donnera finalement son opinion définitive sur le moment Bürghölzli. Le grand secret de la psychanalyse, c’est qu’il n’y a pas de psychogenèse. Cette quête éperdue du sens qui aura tant mobilisé la psychiatrie germanophone du début du XXième siècle n’aura servi à rien, et c’est ce que nous apprend pour finir la parution de cette correspondance de Freud avec Bleuler, ce même Bleuler, devant qui Sabina, dans les premiers temps de son hospitalisation, place une série de petits bancs afin de l’obliger à les escalader et à en redescendre pour avancer dans le couloir de son service, ce à quoi il s’exécutait sans broncher ?

C’est dans le langage, et non pas dans le sens, qu’il va falloir trouver les secrets de la psychose, qui ne sont pas cependant sans signification.

Grâce à sa rencontre avec Freud, et grâce à son travail acharné d’écriture, Sabina s’en est sortie, par la voie du pas-tout. Elle finira par épouser un médecin dont on nous dit qu’elle ne l’aimera pas particulièrement, Pawel Scheftel, mais nous n’en savons finalement rien, et à donner naissance en 1913 à une première fille, qu’elle nommera comme il se doit Renata.

Pris également dans sa relation transférentielle à Freud, Jung se rétablira quant à lui par sa croyance en un Tout cosmique et occulte, mais cela c’est une toute autre histoire…

Leur histoire a ceci de commun avec Schreber qu’elle nous enseigne sur  ce qui guette le sujet lorsque plus aucune métaphore ne vient tempérer le transfert, déchainant ainsi l’Imaginaire et le Symbolique, qui n’ont plus d’autre recours que de se rabattre sur le Réel. 

Passion amoureuse, érotomane, paranoïa, schizophrénie, en seront ainsi leurs avatars.

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