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Réinterroger le « pousse à la femme »

DISSEZ Nicolas
Date publication : 06/06/2018
Dossier : Dossier de retour du Séminaire d'hiver 2018

 

Je vais m’efforcer de suivre le titre et l’argumentaire de ces journées qui se proposent d’interroger les rapports de la psychose et de la féminité en reprenant les travaux les plus récents concernant les mémoires de Daniel-Paul Schreber. Une récente publication outre-Atlantique m’a parue dans ce contexte mériter notre attention. L’ouvrage date de 1994 et sa traduction et sa parution en France en décembre 2010, sont dues à l’attention et au formidable travail de notre collègue Pierre-Henri Castel. Il s’intitule « Les paradoxes du délire » et il est sous-titré « Wittgenstein, Schreber et l’esprit schizophrénique ».

Cette publication n’émane pas de notre champ, elle est l’œuvre d’un psychologue, phénoménologue, Louis Arnosson Sass dont les travaux partent d’une position critique à l’égard de conceptions qu’il juge réductrices de la clinique des psychoses et du délire. La psychiatrie américaine telle qu’elle se déploie dans le DSM IV et la psychanalyse telle qu’elle est conçue outre-Atlantique sont ici particulièrement visées.

Pour résumer d’une phrase « Les paradoxes du délire », disons qu’armé d’une clinique essentiellement phénoménologique et d’outils prélevés dans l’œuvre de Ludwig Wittgenstein, Sass va proposer une relecture des mémoires du président Schreber visant à démontrer, par le biais de situations cliniques précises, combien la conception du délire développée par le DSM IV comme « croyance erronée », et celle proposée par la psychanalyse nord-américaine, comme liée à une régression à des processus archaïques se montrent, l’une comme l’autre, largement réductrices. Bien que Sass semble n’avoir lu aucune ligne de son séminaire sur les psychoses, cette lecture ne peut pas ne pas évoquer des échos du Lacan des années cinquante, critiquant aussi bien l’appauvrissement de la clinique psychiatrique que les dérives de la psychanalyse américaine adoptant la voie de l’ego psychologie.

En quoi cette lecture comporte-t-elle quelque intérêt pour nous puisque, bien que croisant les chemins du séminaire de Lacan, elle ne peut mener son auteur aussi loin, se privant d’une conception du langage qui lui permettrait de sortir des impasses d’une conception phénoménologique du sujet ? Disons que cette lecture rigoureuse des mémoires de Schreber a la grande valeur d’être comme aimantée par des phénomènes de frange propres à la psychose en ce qu’ils remettent en question le caractère opératoire de la fonction signifiante comme telle. Il n’est pas indifférent de s’intéresser à un auteur, qui par des voies essentiellement distinctes retrouve des points de carrefour à partir desquels Lacan est venu réinterroger  la clinique des psychoses, la pente à la féminisation en particulier, que Louis Arnosson Sass place lui aussi au cœur de la symptomatologie schreberienne.

L’abord phénoménologique privilégié par Sass, lui permet une étude particulièrement fine de cette féminisation. Peut-être ici les élèves de Lacan que nous sommes se contentent-t-ils un peu rapidement de la notion de « pousse à la femme » en évitant d’explorer ces phénomènes avec autant de finesse que le propose Sass. Soulignons que c’est au moment où le seul abord phénoménologique se montrerait en difficulté pour rendre compte théoriquement de la position de Schreber que Sass convoque Ludwig Wittgenstein. Le recours au philosophe me paraît d’autant plus se justifier que c’est le second Wittgenstein qui est ici convoqué, pas celui du « Tractatus logico-philosophicus » mais celui des « Recherches philosophiques » qui se centrent sur ce qu’il appelle « les jeux de langage ».

Un mot sur ce personnage assurément hors du commun qu’est Ludwig Wittgenstein. C’est une figure qui semble fasciner l’ensemble des universitaires en particulier aux Etats-Unis au point que les écrits le concernant concurrencent actuellement ceux sur James Joyce. Il y a donc deux temps dans l’œuvre de Wittgenstein, le premier est constitué du Tractatus logico-philosophicus, ouvrage qui, partant du vœu de former une langue parfaite sans équivoque et tombant sur une aporie, laisse place, après dix ans de silence dans la vie de Wittgenstein, à la deuxième partie de son œuvre qui s’attache à l’étude des jeux de langage, aux effets de la langue qui débordent largement la possibilité de réduire la langue à une suite de règles établies. Je cite une phrase de Ludwig Wittgenstein extraite du cahier brun qui peut illustrer pour nous cette nuance avec laquelle il aborde les phénomènes de langage dans la deuxième partie de son œuvre : « Les médecins utiliseront toujours des noms de maladies sans jamais décider quels phénomènes doivent être pris comme critères et comme symptômes ; et ce n’est pas forcément un manque de clarté déplorable. Car rappelez-vous qu’en général nous n’utilisons pas le langage en suivant des règles strictes – il ne nous a pas été enseigné au moyen de règles strictes. » Sass place en exergue de son ouvrage cette autre citation de Ludwig Wittgenstein : « Devant la maladie mentale, il vous faut toujours rester perplexe. La chose qui me ferait le plus affreusement peur, si je devenais fou, ce serait que vous adoptiez l’attitude du bon sens ; que vous puissiez tenir pour acquis que je délirais ».

C’est précisément cette deuxième partie de l’œuvre de Wittgenstein que sollicite Louis A. Sass pour soutenir sa lecture des Mémoires de Schreber. Il semble utiliser Wittgenstein sans paraître mesurer que si ce dernier lui apporte tant c’est parce que l’étude des jeux de langage déplace la fonction même de celui-ci. Autrement dit, là où la description phénoménologique trouve sa limite, Sass convoque les « « Recherches philosophiques » de Wittgenstein au point où celui-ci vient interroger les effets du langage sur les phénomènes perceptifs. Le phénomène du « voir comme », extrait des Recherches philosophiques et la façon dont Sass l’utilise pour éclairer la pente féminisante chez Schreber en est une illustration particulièrement claire.

Je vous propose donc de parcourir le passage des paradoxes du délire que Sass consacre à la féminisation de Schreber. Il commence en citant un extrait connu des Mémoires d’un névropathe : 

« Tous ceux qui voudront venir me regarder pourront voir de leurs yeuxce phénomène. (Erscheinung) […] Assurément une observation menée distraitement, un simple coup d’œil,  ne suffirait pas ; l’observateur devra se donner la peine de rester là au moins dix minutes un quart d’heure. Alors, tous auront remarqué le gonflement et le dégonflement alternatif de mes deux seins. Evidemment le système pileux demeure, d’ailleurs modestement développé chez moi, sur les bras et à l’épigastre ; les mamelons restent de petits détails, tels qu’ils sont couramment chez l’homme ; mais à part cela, je suis assez hardi pour l’affirmer, quiconque me verrait debout devant un miroir, le haut du corps dévêtu – surtout si l’illusion (Illusion) est soutenue par quelques accessoires de la parure féminine –, serait convaincu d’avoir devant soi un buste féminin. »(Schreber p. 228)

 Après avoir souligné combien les phénomènes ici sont distincts d’une conviction délirante, puisque Schreber les qualifie lui-même d’illusion, Louis Arnosson Sass rapproche cet extrait d’autres passages des Mémoires aux cours desquels Schreber évoque le phénomène du « dessiner ».

« Le dessiner (das Zeichnein) (dans le sens de la langue des âmes) consiste en l’utilisation volontaire de la force de l’imagination humaine dans le but de susciter des images (Bilder) (essentiellement des images-souvenirs) dans la tête afin de les y donner à voir aux rayons. » (Schreber p. 192)

Louis A. Sass souligne que ce phénomène du « dessiner » est un phénomène qui, chez Schreber, parfois semble actif, parfois paraît vécu comme passif et subi. C’est ici qu’il est amené à piocher dans la boite à outil de Wittgenstein : « En fait, propose Sass, la perception que Schreber a de lui-même comme féminin s’avère relever d’une expérience perceptive assez banale, mais philosophiquement assez énigmatique, que Wittgenstein a étudié avec le plus grand soin – c’est ce que le philosophe appelle le “voir-comme”, ou la considération des “aspects”. Le voir-comme renvoie à l’occurrence d’un “changement d’aspect” dans lequel on fait l’expérience d’une “nouvelle perception et en même temps d’une perception inchangée” ». (Les paradoxes du délire, p. 57-58.)

Sass fait ici explicitement référence à un passage des « Recherches philosophiques » au cours duquel Ludwig Wittgenstein prend l’exemple d’une image connue qui peut être alternativement « vue-comme » la représentation d’un canard ou comme celle d’un canard. Nous reproduisons cette image, légèrement peaufinée par rapport à celle proposée dans les Recherches :

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Amené à une description phénoménologique et particulièrement des modalités de transformations de la représentation qui conduisent Schreber à sa pente transsexualiste, Sass convoque donc cette notion du « voir comme » ou de la « vue de l’aspect » prélevée chez Wittgenstein. Il est sensible que cette notion conduit à des apories pointées par Wittgenstein lui-même dans les « Remarques sur la philosophie de la psychologie » : « La question que l’on aimerait poser au sujet de la vue de l’aspect est la suivante : “Est-ce un voir ? Est-ce une pensée ?” L’aspect est soumis à la volonté : cela s’apparente déjà à la pensée. » (Remarques sur la philosophie de la psychologie II,  p. 112) Cette distinction me semble du même registre que celle du perceptum et du percipiens amenée par Jacques Lacan au cours de sa « Question préliminaire… ». Vous savez comment Jacques Lacan résout cette oscillation entre le perceptum, le perçu, et le percipiens, le sujet percevant : on ne peut trancher dans cette alternative puisque les phénomènes en cause relèvent d’un effet du signifiant. Autrement dit, je vous propose de considérer que le fait de voir l’image comme un lapin ou comme un canard dépende du fait qu’elle tombe sous l’un ou l’autre de ces signifiants. Cette opération n’est que partiellement soumise à la volonté.

Si je vous avais montré cette image sans commentaire peut-être certain d’entre vous n’y auraient-ils vu que l’image d’un canard sans voir qu’elle pouvait représenter autre chose quand d’autres y auraient vu la représentation d’un lapin. Par contre même si, une fois avertis vous pouvez voir alternativement l’une ou l’autre image, un canard ou un lapin, il ne nous est pas possible de voir les deux en même temps, ce qui me semble la confirmation de la dépendance de notre perception à l’égard du signifiant. Nous ne pouvons pas voir les deux animaux en même temps parce que nous n’avons pas à notre disposition de signifiant « capin » ou « lanard ». La modalité de passage d’une représentation à l’autre, qui ne s’effectue que par le biais d’une rupture entre la perception d’un canard et celle d’un lapin, me semble également pouvoir illustrer le registre de la coupure entre les signifiants. Nous avons là, me semble-t-il, une illustration particulièrement parlante de notre dénaturation par le langage, celle qui nous concerne que l’on soit psychotique ou névrosé, quoique sur un mode distinct.

La description par Schreber de ses longues séances devant le miroir, me semble donc permettre de préciser les phénomènes en jeu dans le cadre de ce « pousse à la femme », pour sortir de nos formulations lacaniennes usuelles. Les phénomènes auxquels Schreber est soumis devant son miroir concernent en effet le registre de la perception de son image dans le miroir. Il s’agit de se « voir comme » un homme ou de se « voir comme » une femme, mais si ces phénomènes sont bien sous la dépendance du signifiant ils ne le sont pas sur le même mode que, par exemple, celle de l’hallucination auditive comme « retour dans le Réel d’un signifiant forclos », ou celui du mélancolique qui a la conviction d’être une pourriture sans aucun recours à son image dans le miroir. Dans le « voir comme » il ne s’agit pas d’une conviction inébranlable mais, comme le dit Schreber lui-même, d’une « illusion » qui, si elle est sous la dépendance du signifiant « femme », traite plutôt des effets sur l’image de la prééminence de ce signifiant,. On mesure ici le pas opéré par Marcel Czermak lorsqu’il affirme que l’enjeu du transsexuel ne repose pas sur la transformation réelle de son corps mais que cet enjeu porte sur le fait d’être dit « femme ». La lecture par Louis Arnosson Sass des Mémoires de Daniel-Paul Schreber permet de préciser les modalités du pousse à la femme auquel celui-ci est soumis comme étant constitué des effets de transformations de l’image et de sa perception sous l’effet de la venue au premier plan du signifiant « femme ». Ici Schreber indique que la prééminence progressive de ce signifiant dans son existence conduit au fait que son torse est, par lui, plutôt « vu comme » une poitrine féminine que comme un torse masculin. Soulignons la rigueur de Schreber qui dans ce passage précise qu’un observateur placé à ses côtés pendant une période suffisamment prolongée pourrait être lui aussi soumis à ce phénomène du « voir comme ». Il y a là un appel de Schreber à une position neutre, scientifique, de son lectorat qui témoigne des modalités de son adresse transférentielle.

Notons enfin que les phénomènes auxquels Sass sait se montrer attentif sont régulièrement ceux qui, lorsqu’ils sont évoqués par Schreber, sont précédés de cet avertissement selon lequel « Je ne puis bien sûr pas compter qu’on me comprenne pleinement parce que je m’occupe de choses qui  ne peuvent être exprimées en langage humain ». Je conclus donc en soulignant la valeur de ces paradoxes du délire qui, constituant un abord phénoménologique particulièrement fin des mémoires du Président Schreber, nous permet d’éclairer certains effets du signifiant, sur un mode négligé par les analystes lacaniens eux-mêmes.

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