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Sidération traumatique et relances psychodynamiques

BEINE Alexandre
Date publication : 01/06/2018
Dossier : Dossier de préparation des journées Du bon usage du traumatisme

 

Si les symptômes post-traumatiques sont bien connus et décrits depuis plus d’un siècle, au point d’être considérés comme pathognomoniques de la « névrose traumatique », aujourd’hui appelée « syndrome de répétition traumatique » ou encore « trouble de stress post-traumatique », leur pathogenèse et leur évolution sont encore sujet à question[1]. C’est à partir de mes rencontres avec quelques dizaines de femmes et d’hommes adultes, mais aussi de filles et de garçons en adolescence, hospitalisés dans un service psychiatrique, que je fus convoqué à ce questionnement. J’eus ensuite l’occasion de poursuivre le traitement d’un certain nombre à mon cabinet, en consultations ambulatoires, m’offrant ainsi la possibilité d’accompagner les mouvements psychiques auxquels ces sujets se risquaient. Je me propose ici de situer quelques repères, que j’ai pu glanés dans la théorie psychanalytique, pour tenter de soutenir l’opération de subjectivation qu’ils cherchaient à relancer, à partir des événements traumatiques qui les avaient d’abord médusés, et pour me permettre d’appréhender les positions que j’avais à prendre dans le transfert.

Le sujet médusé

Les symptômes que présentent et que décrivent les personnes souffrant des conséquences d’un trauma ne sont pas tous typiques de cette clinique particulière. Certains sont décrits dans d’autres tableaux psychopathologiques, dans les psychoses, les perversions ou les névroses. Les symptômes qualifiés de « post-traumatiques » n’apparaissent, quant à eux, qu’à la suite d’un ou plusieurs événements précis et ils sont considérés comme une réaction à ceux-ci. Ces manifestations post-traumatiques peuvent être séparées en deux ordres distincts, positif et négatif, mais qui s’associent très fréquemment dans la clinique : le retour incoercible des traces mnésiques traumatiques et l’absentéisation subjective. La remémoration irrépressible de l’événement traumatique est décrite par les sujets comme une reviviscence, une répétition à l’identique des sensations qu’ils ont perçues au moment de l’événement, s’accompagnant des mêmes sentiments de surprise et d’effroi, ressentis comme actuels. Cette réactualisation peut survenir dans des rêves répétés, mais aussi à l’état d’éveil. Du point de vue de l’observateur extérieur, le sujet parait alors absent, stuporeux ou obnubilé, ne répondant plus aux sollicitations externes, et ce n’est qu’après-coup qu’il peut rapporter avoir vécu une réactualisation traumatique. Mais il peut aussi oublier cet épisode d’absence et l’amnésie empêche alors de vérifier qu’il y ait eu reviviscence. Si cette amnésie peut être envisagée comme une modalité défensive du psychisme contre l’insupportable effroi traumatique, la stupeur ne peut pas être assimilée à une telle défense, puisqu’elle accompagne aussi fréquemment la reviviscence. Contrairement aux tentatives d’évitement, qui poussent le sujet à se soustraire à toute évocation du trauma susceptible d’en reproduire l’effet, l’absentéisation ne protège donc pas de la réactualisation.

Pour ma part, je n’ai rencontré qu’en quelques occasions des personnes souffrant d’un état de choc dans le décours immédiat d’un événement traumatique. Cette réaction psychique immédiate se décline classiquement en quatre manifestations psychomotrices : la sidération, l’agitation, la fuite panique et le comportement d’automate[2]. L’absentéisation post-traumatique pourrait ainsi être envisagée comme une réactualisation de la sidération psychique du sujet face au trauma. À partir de l’expérience psychanalytique et de la théorie qui en est issue, je pense que la sidération n’est ni un mécanisme secondaire défensif, ni la répétition symptomatique d’un compromis résolvant une contradiction révélée par l’événement traumatique. Elle doit être tenue pour l’effet traumatique primaire : la sidération est la conséquence psychique directe de l’événement traumatique.

Pour préciser ce propos, il est utile de distinguer certains aspects des effets psychiques d’un événement, en définissant plus strictement les termes de traumatisme, traumatique et trauma[3]. Le « traumatisme »désigne, de manière générale, l’événement traumatique et l’ensemble de ses effets, mais il permet d’en circonscrire surtout les effets représentables, c’est-à-dire les éléments traumatiques tels qu’ils sont figurés et symbolisés. Le traumatisme correspond donc à la représentation, pour le sujet et par le sujet, de l’événement traumatique. Cette représentation consiste en la signification imaginaire que l’événement prend pour le sujet et elle est structurée par le fantasme, qui organise symboliquement son rapport à l’autre. Le traumatisme en tant que représentation permet ainsi au sujet de se positionner à l’égard de l’événement. Le « traumatique » nommerait quant à lui l’aspect économique du traumatisme, qui ne peut être représentable totalement. Le traumatique évoque donc ce qui reste impossible à représenter, le réel de l’événement qui échappe à la signification imaginaire et à l’organisation symbolique. Le « trauma », enfin, pointe l’action de l’événement traumatique sur l’organisation psychique, son effet essentiellement perturbateur, qui renforce notamment les défenses psychiques telles que le déni ou le clivage. C’est l’instant où la perception de l’événement frappe le psychisme. Le terme de trauma renvoie ainsi à l’impact même de l’événement traumatique, au choc qu’il induit.

En médecine somatique, le « choc » est une défaillance globale de l’organisme suite à un collapsus cardiovasculaire, qui se traduit par une « sidération brusque du système nerveux »[4]. La sidération est alors entendue comme un « anéantissement subit des forces vitales »[5]. Par analogie, la sidération du psychisme peut donc être définie comme une mise à l’arrêt du fonctionnement subjectif, c’est-à-dire des capacités de signification imaginaire, d’organisation symbolique et de nouage de celles-ci au reste réel. Pour revenir aux réactions psychomotrices immédiates à l’événement traumatique, je propose de considérer les agitation, fuite panique et comportement automatique comme autant de manifestations de la sidération psychique, c’est-à-dire de la suspension de l’activité associative, qui est le moteur de l’opération de subjectivation.

La mythologie grecque offre une figuration du trauma et de son effet de sidération à travers le personnage de Méduse : ce monstre hideux, affublé de défenses de sanglier et de serpents en guise de chevelure, causait la pétrification de tout être vivant qui regardait son visage. Ces trois éléments – la laideur insupportable, son effet de sidération et l’instantanéité du regard – nous renseignent sur les caractéristiques du trauma psychique. Le mythe de Persée nous oriente, quant à lui, vers une façon d’éviter la sidération traumatique : le héros, fils de Zeus et Danaé, put trancher la tête de Méduse en regardant celle-ci de biais, s’orientant grâce à l’image réfléchie par son bouclier de bronze, poli comme un miroir. Dans un court article[6], Freud s’est attardé sur ce deuxième aspect de la figure de Méduse, y interprétant la décapitation du monstre comme une figuration de la castration et insistant ainsi sur le traumatisme comme représentation fantasmatique. Cependant, il précise que « la vue de la tête de Méduse rend rigide d’effroi [Schreck], change le spectateur en pierre »[7]. Le choix du mot Schreckne peut être anodin et fait clairement référence au trauma, l’impact psychique instantané qui précède la représentation en un traumatisme. Freud y insiste d’ailleurs : « L’effroi devant la Méduse est donc effroi de la castration, rattaché à quelque chose qu’on voit. »[8]Deux ans avant de commenter ce mythe, il avait en effet évoqué la clinique particulière de la névrose traumatique pour distinguer l’effroi (Schreck) de la peur (Furcht)et de l’angoisse (Angst) : « Effroi, peur, angoisse sont des termes qu’on a tort d’utiliser comme synonymes ; leur rapport au danger permet de bien les différencier. Le terme d’angoisse désigne un état caractérisé par l’attente du danger et la préparation à celui-ci, même s’il est inconnu ; le terme de peur suppose un objet défini dont on a peur ; quant au terme d’effroi, il désigne l’état qui survient quand on tombe dans une situation dangereuse sans y être préparé ; il met l’accent sur le facteur surprise. Je ne crois pas que l’angoisse puisse engendrer une névrose traumatique ; il y a dans l’angoisse quelque chose qui protège contre l’effroi et donc aussi contre la névrose d’effroi. »[9]

En résumé, lors d’un trauma, le sujet est surpris par un événement auquel il n’est pas préparé et l’impact de la perception de cet événement cause un choc, une sidération qui se traduit par une suspension du fonctionnement subjectif. Cette mise à l’arrêt de la subjectivation correspond à une interruption de l’activité associative, pour ce qui concerne les perceptions traumatiques et les traces qu’en conserve le psychisme. Mais il reste encore à élucider le troisième élément que fait apparaître la figure mythique de Méduse : sa monstruosité insoutenable au regard.

Une Hilflosigkeit redoublée

Pour définir le facteur traumatique d’un événement, Freud a d’abord recouru à une approche économique, en termes de quantité d’énergie. Il appelait « traumatiques les excitations externes assez fortes pour faire effraction dans le pare-excitations »[10]. Ce pare-excitations désigne une limite, modélisée comme la membrane entourant une vésicule vivante, dont la fonction est de protéger le psychisme contre les excitations venant de l’extérieur, qui risqueraient de le détruire. C’est donc un appareil « conçu comme une couche superficielle enveloppant l’organisme et filtrant passivement les excitations »[11]. Dans ce modèle, Freud propose de « concevoir la névrose traumatique commune comme la conséquence d’une effraction étendue du pare-excitations »[12], remettant à l’honneur « la vieille et naïve théorie du choc, apparemment en contradiction avec une théorie […] qui attribue l’importance étiologique, non à l’action de la violence mécanique, mais à l’effroi et au sentiment d’une menace vitale »[13].

Par la suite, reprenant ses réflexions à partir de la distinction entre peur, angoisse et effroi, Freud s’est penché sur la notion de danger. Le propre d’une situation dangereuse est, pour lui, « l’évaluation de la faiblesse de nos forces eu égard à la grandeur du danger, la reconnaissance de notre détresse [Hilflosigkeit] face à elle, détresse matérielle dans le cas du danger réel, détresse psychique dans le cas du danger pulsionnel. […] Nommons traumatique une telle situation vécue de détresse. Nous sommes alors bien fondés à séparer la situation traumatique de la situation de danger. »[14]Il a différencié ainsi la peur, déclenchée par l’appréhension d’une réaction de détresse face à un danger externe, l’angoisse, qui signale l’appréhension d’une détresse face à un danger pulsionnel inconscient, et la situation traumatique, qui correspond à une situation de détresse vécue. Or l’Hilflosigkeitest aussi cet « état de détresse »[15]que vivent tous les humains dans leur enfance, étant donné l’état de prématurité et d’impuissance psychomotrice propre à cette période, qui empêche de maîtriser seul les perceptions sensorielles, c’est-à-dire les excitations internes ou externes. Dans cet état de détresse, le petit humain immature ne peut s’en remettre qu’à un Nebenmensch, un Autre secourable qui entendra son cri et y répondra comme à un appel à l’aide.

Le pare-excitations ne doit donc pas être envisagé comme une barrière statique et passive, mais comme une fonction de liaison des nouveaux événements perçus avec la réalité psychique. Cette liaison se réalise par leur imaginarisation, qui permet une historicisation des événements en leur donnant une signification qui les associe aux événements antérieurs de l’histoire subjective, et par leur symbolisation, qui les organise en les rapportant à des repères qui permettent une orientation subjective, une vectorisation. C’est ainsi que le réel, impossible à représenter, est voilé par la réalité psychique, la représentation du sujet et du monde extérieur, générée par la liaison de l’imaginaire et du symbolique avec le réel. Cette réalité psychique est le tenant-lieu du fantasme, puisqu’elle barre le sujet et que l’objet aen est extrait[16]. Elle est ainsi structurée par la vectorisation fantasmatique, qui organise le rapport du sujet névrosé à l’autre selon la fiction d’une perte : l’objet aque vise le désir est un objet perdu, qui manque au sujet et qui cause son désir. Le pare-excitations serait donc l’opération-même de liaison, associant la perception des événements à des représentations et ainsi à la réalité psychique, vectorisée par le rapport fantasmatique du sujet à l’objet. 

Lacan a insisté sur le lien entre la mort et la solitude du sujet, qui survient dans l’état de détresse, c’est-à-dire dans le trauma. Il a repéré que « Freud, parlant de l’angoisse, a désigné comme le fond où se produit son signal, à savoir l’Hilflosigkeit, la détresse, où l’homme dans ce rapport à lui-même qui est sa propre mort […] n’a à attendre d’aide de personne »[17].L’Hilflosigkeitest donc un état à l’opposé de la subjectivation, où l’opération associative de liaison des représentations est paralysée. Ce que Freud a nommé l’effraction du pare-excitations est donc à entendre désormais comme la rupture de cette fonction de représentation et de liaison. Elle est vécue par le sujet comme une situation de « désaide », comme l’a proposé une traduction tardive[18]. Il est particulièrement intéressant que Freud, en rapprochant la détresse traumatique de celle du petit enfant, situe le facteur traumatique, non dans des caractéristiques externes de l’événement, mais dans cet état de désaide qui expose le sujet à l’insatisfaction des besoins vitaux, c’est-à-dire à la mort. Or la mort, en tant que néant, ne peut être représentée que par le recours au langage, par un signifiant permettant la représentation symbolique d’une absence. Le traumatique serait ainsi le dévoilement brutal d’un trou, d’un réel délié de tout imaginaire et de symbolique, le réel de la mort. Ledésaide est, pour le sujet en détresse dans le rapport à sa mort, un manque de l’Autre, qui est à la fois l’Autre secourable et l’Autre du langage. Le trauma est donc, d’une part, ce qui réduit le sujet à une solitude absolue, abandonné par tout humain secourable tenant lieu de l’Autre, et, d’autre part, cette perception dont le langage ne peut rendre compte, qui échappe à la réalité psychique et qui obture la place de sujet – sujet d’une énonciation ou sujet de désir.

Fréquemment, les personnes qui me parlent du trauma dont elles furent frappées, qu’il soit d’ordres sexuel ou violent, me disent en vouloir davantage à la personne dont elles attendaient le secours – le plus souvent un père ou une mère – qu’à leur agresseur. Ceci peut être entendu comme une dénonciation de ce désaide de l’Autre, qui constitue le cœur de l’expérience de détresse. Par ailleurs, la plupart de ces sujets disent avoir essayé de parler de l’événement qui fit trauma, mais avoir essuyé une fin de non-recevoir, soit que la confidence – inavouable dans le milieu familial ou social – ait provoqué un embarras, soit qu’elle ait été mise en doute, voire absolument déniée, soit qu’elle n’ait rencontré qu’indifférence. Il parait logique que cette absence d’un semblable faisant fonction d’Autre secourable contribue à la persistance des symptômes post-traumatiques. C’est en effet à travers la relation langagière à un Autre, auquel le sujet pourrait adresser sa souffrance, que pourrait s’opérer la représentation du traumatisme et sa liaison à la réalité psychique, relançant la subjectivation. C’est donc le redoublement du premier temps de détresse, vécu à l’instant du trauma, par un second temps de désaide, qui réunit les conditions d’apparition de la névrose traumatique.

Trois relances, de l’objet à l’Autre

Les symptômes post-traumatiques, tant les reviviscences traumatiques que les absentéisations subjectives, peuvent en imposer pour des manifestations d’autres processus psychopathologiques. La réactualisation des perceptions traumatiques à l’état de veille peut être interprétée par un spectateur non averti comme un vécu hallucinatoire, rappelant certains phénomènes psychotiques. De même, les épisodes stuporeux répétés peuvent être considérés comme des barrages dans le cours de la pensée, évoquant à certains une désorganisation schizophrénique ou un état confusionnel. L’évitement des situations évoquant les circonstances traumatiques est parfois assimilé à un évitement phobique, bien qu’aucun déplacement sur un objet imaginaire ne permette alors de contenir l’angoisse. Ces interprétations diagnostiques se limitent cependant à des observations et font l’économie de la parole subjective.

Un certain nombre de sujets, souffrant notamment de réactualisations traumatiques et parfois d’absentéisations, m’ont ainsi fait part d’autres symptômes qui étaient apparus à la suite du trauma et de la sidération. Certaines de ces expressions de souffrance avaient déjà été décrites par Freud :« Le tableau clinique de la névrose traumatique se rapproche de celui de l’hystérie par sa richesse en symptômes moteurs similaires ; mais, en règle générale, il le dépasse par ses signes très prononcés de souffrance subjective, évoquant par là l’hypocondrie ou la mélancolie, et par les marques d’un affaiblissement et d’une perturbation bien plus généralisée des fonctions psychiques. »[19]Des manifestations dépressives ou mélancoliques étaient en effet très souvent décrites par les patients que j’ai rencontrés à l’hôpital. Mais elles se combinaient ou cédaient la place, avec le temps, à d’autres phénomènes, tantôt masochiques tantôt hystériques. La succession de ces symptômes n’étaient pas systématiques, leur alternance ou leur association étaient variables d’un sujet à l’autre. Mais leurs diverses combinaisons symptomatiques singulières avaient en commun leur caractère dynamique, évolutif dans le temps. Elles me sont ainsi apparues comme une opération en cours, qu’il m’était donné d’accompagner en tant que témoin privilégié : une opération de relance subjective du dynamisme psychique. Or cette relance de la subjectivation – ou sa tentative tout au moins – ne m’était accessible qu’à partir de la mise en œuvre par le sujet de symptômes mélancoliques, masochiques et hystériques. C’est pourquoi je propose de dénommer ces tentatives de relance en insistant sur leur forme et sur leur dynamique : la mélancolisation, la masochisationet l’hystérisation.

La discrimination de ces trois tentatives de relance subjective conduit à deux constats. D’abord, elles correspondent respectivement aux trois structures psychiques : psychose, perversion et névrose. Celles-ci se distinguent par leur manière de traiter symboliquement la perte de jouissance, par leur traitement particulier (forclusion, déni, refoulement) de la castration. Ensuite, elles renvoient chacune à un rapport du sujet à l’Autre, où le premier occupe la place d’objet du second. Cette relégation du sujet à la place d’objet n’est pas sans rappeler le pouvoir mythique de Méduse, qui statufiait celui qui croisait son regard. La victime du monstre se voyait ainsi devenir l’objet même de ce regard. Il est donc logique, m’est-il apparu, qu’une relance du mouvement subjectif parte de cette place d’objet de l’Autre. Le traumatique, le réel de la mort, renvoie ainsi au réel de l’objet a, cause du désir qui anime la vie du parlêtre, pourtant toujours destiné à mourir.

Les symptômes dépressifs, ou mélancoliques, qui me furent décrits par les sujets que j’ai reçus associaient systématiquement un désinvestissement libidinal et une autodépréciation, ainsi qu’un isolement social et une perturbation du rythme nycthéméral. Ils s’accompagnaient parfois d’un ralentissement psychomoteur général et souvent d’agirs autodestructeurs – acting outou passage l’acte. Ainsi, une jeune fille de 15 ans, Ariane, fut adressée pour une admission en hôpital psychiatrique à la suite de multiples tentatives de suicide et de scarifications. Elle avait arrêté l’école depuis plusieurs mois et se repliait dans sa chambre, chez sa mère. Après plusieurs mois de prise en charge, jalonnés de nouvelles tentatives de suicide, de consommations de cannabis et de plusieurs séjours hospitaliers, elle révéla avoir été violée l’année précédente. Cette agression fut perpétrée par une connaissance de son père, au domicile de ce dernier, alors que lui-même dormait dans la pièce d’à côté, ivre de toxiques. Dès lors qu’elle eut relaté cet événement, Ariane se décrivit comme souillée et réduite à l’objet du viol, ce qui restait de la jouissance sans limite de son agresseur. Elle se confondait avec cet objet déchu, ce déchet sale et abject. Comme dans la mélancolie, « l’ombre de l’objet tomba ainsi sur le moi qui put alors être jugé par une instance particulière comme un objet, comme l’objet abandonné. »[20]

Dans la mélancolisation, le sujet se confond avec l’objet dédaigné par l’Autre. Si le redoublement de l’Hilflosigkeitest quasiment toujours évoqué, les sujets ne le reprochent cependant pas à celui dont ils attendaient le secours, justifiant au contraire son désintérêt par leur propre indignité. L’expérience de désaide est à l’avant-plan, où l’indifférence de l’Autre prouve au sujet qu’il est sans valeur. C’est ce que me confia Iphigénie, une femme trentenaire qui fut hospitalisée après avoir tenté de se tuer, après qu’elle eut été victime d’une agression sur le chemin de son travail. Au cours de nos entretiens, elle revint sur des abus sexuels commis dans sa petite enfance par un voisin, à qui sa mère la confiait. Elle ne pouvait se résoudre à lui en vouloir, préférant s’accuser elle-même de lui avoir cédé, car il s’était montré beaucoup plus affectueux avec elle que sa propre mère.L’Hilflosigkeitinterprétée comme une indifférence de l’Autre a alors pour effet d’enlever au sujet tout espoir que sa parole, sa demande d’aide puisse être entendue et prise en compte.

Le psychanalyste, averti de l’importance de la fonction de l’Autre, est ici convoqué à une question éthique pressante. Il s’agit pour lui de choisir ce qu’il va proposer comme réponse, tel que l’a bien repéré Douville : « La situation psychanalytique n’est plus seulement le dispositif qui permet l’émergence de l’élément refoulé, mais aussi l’occasion que se disent enfin les mots bannis et les signifiants de la filiation qui ont été attaqués par les violences de l’histoire. Un travail préalable avec certains sujets consiste à vaincre ce désespoir singulier envers la parole. La neutralité ici serait neutralisation si le psychanalyste se réduisait à incarner de façon opiniâtre la figure de l’Autre que rien ne saurait émouvoir, impressionner. Le psychanalyste a plutôt à faire « déconsister » cette figure. À cela une raison, presque une évidence : des sujets en mélancolisation de lien ont été, dans leur histoire vécue ou héritée, confrontés à cette figure de la toute-puissance, celle qu’aucun cri, qu’aucune formulation d’excès ne saurait faire réagir. »[21]Les propos mélancoliques décrivent un état très proche de la sidération subjective, où l’immobilisme envahit toute l’existence, corporelle, relationnelle et subjective, mais ils ont au moins l’avantage d’offrir une représentation du sujet. La mélancolisation tente de relancer une subjectivation à partir de l’identification à l’objet déchet, produit du traumatisme et délaissé par l’Autre. Il revient au psychanalyste de soutenir la parole du sujet au-delà de cette position mélancolique, en tenant lieu d’adresse à qui un appel peut être risqué et d’où l’espoir d’être entendu peut venir en retour. 

La répétition de conduites masochiques fait apparaître une version de l’objet qui s’apparente aussi au déchet, mais le rapport subjectif à l’Autre qu’il institue est tout différent du mélancolique. Ces conduites, que les sujets peuvent donner à voir à l’hôpital ou décrire en entretiens, répètent par certains aspects l’événement traumatique. Dans le décours de l’épisode mélancoliforme que j’ai décrit plus haut, la jeune Ariane m’a rapporté de tels symptômes, répétant pendant quelques mois des relations sexuelles sans amour avec un homme de dix ans son aîné, lui-même trafiquant de drogues. Elle fumait du cannabis, en compagnie de son beau-père notamment, et dénonçait aussi la dépendance de celui-ci, dont elle jouissait pourtant. Reprenant certaines données circonstancielles de l’événement traumatique, elle rejouait celles-ci en tenant la place de l’objetqui cause le désir de l’Autre et qui assure sa jouissance. De cette façon, le sujet semble établir son emprise sur l’Autre, de par son incarnation de l’objet indispensable à l’assouvissement de son désir. Devenir cet objet irremplaçable prémunit de la sorte le sujet contre un abandon. C’est ce que m’a expliqué Briséis, une jeune fille alors âgée de 14 ans, qui avait été violée deux ans plus tôt à la sortie de son école. Elle ne pouvait se confier à sa mère, qui traversait un épisode mélancolique après avoir elle-même dévoilé un viol subi dans sa propre jeunesse. Briséis rencontra alors un jeune homme qui la força à se prostituer pour lui, en lui affirmant qu’il était le seul à l’aimer et qu’elle n’était « bonne qu’à ça ». Elle ne souhaitait pas s’y soustraire, répétant avec candeur qu’il l’aimait et justifiant ainsi sa propre soumission. Son attitude démontre cette observation de Lacan : « ce que le masochiste entend faire apparaître […] c'est que le désir de l'Autre fait la loi »[22]. Et ceci entraîne son commentaire suivant : « Nous en voyons tout de suite les effets. C’est que le masochiste lui-même apparaît dans la fonction que j'appellerais celle du déjet. C’est notre objet a, mais dans l'apparence du déjeté, du jeté au chien, aux ordures, à la poubelle, au rebut de l'objet commun, faute de pouvoir le mettre ailleurs. »[23]

Néanmoins,Lacan a mis en garde contre une interprétation trop évidente des conduites masochiques. Car « ce qui échappe au masochiste, et qui le met dans le même cas que tous les pervers, c'est qu'il croit, bien sûr, que ce qu'il cherche, c'est la jouissance de l'Autre, et justement, parce qu'il le croit, ce n'est pas cela qu'il cherche. Ce qui lui échappe […], c'est qu'il cherche l'angoisse de l'Autre »[24]. Dans la masochisation, la tentative de subjectivation opère en cherchant inconsciemment à révéler un manque de l’Autre, à l’entamer en causant son angoisse, sous couvert d’assurer sa jouissance. Or, comme je l’ai détaillé précédemment, l’angoisse est un signal qui annonce l’appréhension de la détresse, de l’Hilflosigkeit. Si les conduites masochiques peuvent être abordées comme la répétition agie puis parlée du traumatisme, comme une façon de se l’approprier, elles n’en constituent pas moins des mises en danger bien réelles. Mais, du point de vue du sujet, ce danger se retourne contre l’Autre, sur qui il assure son emprise en pouvant le priver de jouissance. Ce renversement m’est apparu dans l’histoire de Silène, un homme quadragénaire qui se reprochait sans cesse les attouchements qu’il avait imposé dix ans plus tôt à un enfant, fils d’un couple d’amis. Lui-même avait été retiré de la garde de ses parents dès la petite enfance, suite aux mauvais traitements qu’ils lui infligeaient, et il avait été violé quelques années plus tard par des garçons plus âgés, dans une institution d’accueil. Silène multipliait les ivresses pathologiques et les provocations envers les forces de l’ordre : dans sa soûlographie, il leur téléphonait pour qu’elles viennent le maîtriser et il les agressait à leur arrivée, de telle sorte qu’il finissait par être passé à tabac. Il se faisait ainsi punir de sa culpabilité, d’avoir été rejeté par ses parents et d’avoir lui-même porté la main sur un enfant, tout en garantissant la jouissance des policiers qui le battaient. Il provoquait en même temps leur perplexité par ces comportements absurdes et sa détermination autodestructrice les effrayait. Dans la conduite dangereuse de la masochisation, le sujet se fait donc l’objet qui garantit à la fois la jouissance de l’Autre et l’emprise sur celui-ci, en répétant le scénario traumatique. Il cherche inconsciemment à susciter l’angoisse de l’Autre, et à en révéler le manque, mais sans se résoudre à destituer la personne qui lui tient lieu d’Autre. La position du psychanalyste est délicate, puisque les mises en garde contre les risques encourus peuvent être reçues par le sujet comme des manifestations d’angoisse, ce que visent précisément les conduites masochiques. Le silence de l’analyste peut d’ailleurs aussi être interprété en ce sens. Il lui reste donc à faire entendre que la loi n’est pas faite par le désir de l’Autre, mais qu’elle limite ce désir pour laisser une place à celui du sujet. 

Pour terminer avec les symptômes hystériques, il suffirait de préciser qu’ils sont bien connus des psychanalystes, pour avoir été à l’origine de la naissance de leur pratique, mais en insistant sur le dynamisme de l’opération d’hystérisation. Les manifestations de conversion corporelle et le discours qui les accompagne y sont manifestement adressés à une figure de l’Autre. Dans l’hystérisation, ces symptômes constituent une mise scène inconsciente du désaide en tant qu’impuissance de l’Autre, auquel le sujet reproche ainsi la perte d’objet dont il souffre et qui l’anime simultanément. Typiquement, à l’hôpital, le malade confronte le médecin et l’équipe soignante à des symptômes dont la signification et la cause leur échappent, de même que le traitement et le pronostic. Cassandre, une fille de 13 ans, vivait depuis un an dans un foyer quand elle tenta de se suicider. Elle avait été placée par la justice après avoir été violée par son père, qui profitait des absences régulières de sa mère. Mais celle-ci refusait de croire aux allégations de sa fille. Dans les semaines qui suivirent son arrivée à l’hôpital, Cassandre présenta des crises d’angoisse s’accompagnant d’hyperventilation et de longues périodes d’évanouissement. Ces pertes de connaissance survenaient toujours au beau milieu du service, en présence d’autres patients, et Cassandre se plaignait après-coup du personnel soignant, de son manque de prévention et d’empressement à lui porter secours. Ceci ne mettait cependant pas de terme à sa souffrance et les crises d’angoisse se succédaient, sans autre effet que la révélation toujours plus évidente de sa division subjective. Le sujet se fait ici l’objet cause du désir d’aide et renvoie à l’Autre son impuissance à assouvir ce désir, tout en le mettant au défi d’y trouver une réponse. L’hystérisation se caractérise par la tendance à « ne prendre comme aune de ses relations que son désir, dont le maître étalon est le phallus, et non le désir de l’Autre, lié au manque. Il s’agit bien de maintenir active, envers et contre tout, la fonction phallique imaginaire, tout en se plaignant de son manque d’efficacité réelle. »[25]Dans l’hystérisation, l’apparition de l’angoisse met l’effroi à distance, par l’anticipation de l’état de détresse, et le sujet renvoie à l’Autre sa responsabilité dans la situation de désaide. Mais il reste néanmoins en attente d’une solution qui viendrait de l’Autre, espérant qu’il soit doté de ce phallus imaginaire dont il le castre en même temps. Il met en évidence la limite à la jouissance de l’Autre, tout en le mettant sans cesse au défi de jouir totalement. Le sujet fait ainsi valoir l’objet dans une dimension réelle de trou, de perte irrémédiable, mais aussi dans une dimension imaginaire d’objet fantasmatique, cause du désir et plus-de-jouir. Cette contradiction est le cœur de son symptôme. 

C’est alors que Lacan « propose de situer le désir comme une défense contre la détresse en même temps que le sujet expérimente cette détresse dans son rapport à l’Autre. En tentant d’échapper à cette dépendance, il advient comme sujet. »[26]Ariane, cette jeune fille qui fut abusée alors que son père était ivre, reprochait à celui-ci sa toxicomanie, tout en attendant sans relâche son retour. Elle a finalement profité de la plainte pour viol déposée par sa mère pour témoigner devant la police du manquement paternel. En lui reconnaissant ainsi sa responsabilité, elle a accepté de perdre l’illusion qu’il pourrait lui porter secours, malgré sa toxicomanie. Et après son témoignage, elle s’est mise en couple avec un garçon de son âge, dont elle semble être tombée amoureuse. De la même façon, le psychanalyste doit supporter – au double sens de soutenir et d’endurer – d’être entamé en tant que figure de l’Autre par le sujet. Il doit aussi faire entendre la contradiction de ce dernier à dénoncer l’illusion de toute-puissance tout en se plaignant de l’insatisfaction qui en découle. Il doit se préparer enfin à choir à son tour, quand le mouvement de l’hystérisation amène le sujet à ce point de la subjectivation où il peut supporter le manque de l’Autre et assumer seul son désir, causé par la perte définitive de l’objet.

Pour conclure, j’insisterai sur le secours de ce tenant-lieu de l’Autre, absolument nécessaire à ce qu’une parole soit adressée et que son appel soit entendu. Si Persée a pu décapiter Méduse, c’est grâce à l’usage de son bouclier comme miroir, que lui avait confié Athéna, déesse de la ruse guerrière. Le secours de l’Autre impose ainsi de prêter au sujet un opérateur lui permettant de figurer et d’organiser le traumatisme. Bien sûr, malgré sa décollation, la tête de Méduse garde toujours son pouvoir de sidération au-delà de la mort. De même, si le trauma peut être subjectivé après-coup comme un traumatisme, structuré par la fiction sexuelle d’une perte, il entraîne toujours la persistance d’une charge traumatique, un réel impossible à représenter qui troue la représentation et avec lequel le sujet doit composer. Et là encore, l’Autre supportant d’être entamé peut apporter une aide, en témoignant de son propre manque, de son propre réel.

 

[1]F. Ferreri, C. Agbokou, C.-S. Peretti, M. Ferreri. Psychotraumatismes majeurs : état de stress aigu et états de stress post-traumatique. EMC – Psychiatrie, 2011 : 1-16 [Article 37-329-A-11]. doi:10.1016/S0246-1072(11)48126-8.

[2]N. Chidiac, L. Crocq. Le psychotrauma II. La réaction immédiate et la période post-immédiate. Annales Médico-Psychologiques, 2010, 168 (8) : 639-644. doi:10.1016/j.amp.2010.07.011

[3]T. Bokanowski 

[4]Le Garnier-Delamare, Dictionnaire des termes de médecine (24eédition). Maloine, Paris, 1997, p. 169.

[5]A. Rey (dir.), Dictionnaire historique de la langue française, Paris, Le Robert, 2006, p. 3499

[6]S. Freud (1922). Das Medusenhaupt, G.W. XVII, p. 47-48.

[7]S. Freud. La tête de Méduse (1922), Résultats, idées, problèmes II. Paris PUF, 2009, p. 49. La phrase originale est : « Der Anblick des Medusenhaupt macht starr vor Schreck, verwandelt den Beschauer in Stein. »

[8]Ibid.Dans le texte original : « Der Schreck der Meduse ist also Kastrationsschreck, der an einen Anblick geknüpft ist. »

[9]S. Freud. Au-delà du principe de plaisir (1920), Essais de psychanalyse. Paris, Payot, 2005, p. 56.

[10]Ibid., p. 78.

[11]J. Laplanche, J.B. Pontalis. Vocabulaire de la psychanalyse. Paris, PUF, 1967, p. 302.

[12]S. Freud. (1920). Op. cit., p. 80.

[13]Ibid.

[14]S. Freud. Inhibition, symptôme, angoisse(1926). Paris, PUF, 1973, p. 95

[15]J. Laplanche, J.B. Pontalis. Op. cit., p. 122-123.

[16]J. Lacan. D’une question préliminaire à tout traitement de la psychose (1958). Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p. 531-583.

[17]J.Lacan. Le séminaire, Livre VII, L’éthique de la psychanalyse.Paris, Seuil, 1986, p. 351.

[18]E. Roudinesco, M. Plon. Dictionnaire de la psychanalyse. Paris, Fayard, 1997, p. 1066.

[19]S. Freud. Au-delà du principe de plaisir (1920), Essais de psychanalyse. Paris, Payot, 2005, p. 55.  

[20]S. Freud. Deuil et mélancolie (1915), Métapsychologie. Paris, Gallimard, 1974, p. 158.

[21]O.Douville. Pour introduire l'idée d'une mélancolisation du lien social. Cliniques méditerranéennes, 2001, 63 (1) : 239-262. doi:10.3917/cm.063.0239.

[22]J. Lacan. Le séminaire, Livre X, L’angoisse. Paris, Le Seuil, 2004, p. 126.

[23]Ibid.

[24]Ibid., p. 178.

[25]S. Lesourd. L’incontournable hystérisation de l'adolescence. Le féminin : un concept adolescent.Toulouse, érès, 2010, p. 169-185. doi:10.3917/eres.lesou.2001.01.0169.

[26]C. Delarue

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