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Traumatisme et noeud borroméen

Jérôme LA SELVE
Date publication : 31/05/2018
Dossier : Dossier de préparation des journées Du bon usage du traumatisme

 

Le traumatisme réel est un traumatisme psychique, c’est l’effroi devant la mort. Je cite Charles Melman : « c’est la rencontre soudaine, impréparée d’un réel qui a pour propriété singulière d’abolir ce qui pouvait fonctionner auparavant comme discursivité, provoquer l’arrêt sur image et se manifester comme un réel dans lequel il n’y a aucune voix. »

En me référant au nœud borroméen, il a été dit que le traumatisme faisait trou dans le Réel avec pour conséquence son retournement en trique avalant le Symbolique et l’Imaginaire.

Traumatisme réel, rencontre d’un réel, trou dans le Réel, ça fait beaucoup de réels, et je vais en ajouter un supplémentaire : dans le nœud borroméen étiré en chaîne-nœud, le réel c’est le nouage même, nous dit Lacan.

C’est à la Journée de Nice sur le Traumatisme, en septembre dernier, que m’est venue cette idée que je vous soumets. Si le traumatisme fait trou dans le réel, le réel ainsi nommé peut désigner dans le chaîne-nœud chacun des trois ronds en position de rond moyen qui fait le nouage, qui fait le réel du nœud. De même qu’il existe trois nominations, réelle, symbolique, imaginaire, il pourrait exister alors trois traumatismes trouant chacune des consistances, traumatismes tous réels dès lors qu’il s’agirait d’un trou dans le rond qui fait nouage. Cette idée en a amené une autre : si chacune des trois consistances peut être trouée par le traumatisme, cela peut-il éclairer la clinique ? Y aurait-il un tableau clinique particulier si c’est le tore du Réel qui est troué, si c’est le tore du Symbolique qui est trouée, si c’est le tore d’l’Imaginaire qui est troué – ici je les écris avec une majuscule, ça peut aider à s’y retrouver. Et puis encore une idée : est-ce qu’il ya aurait une relation de cause à effet entre la consistance trouée et l’état des victimes : celles qui s’en sortent, celles qui restent sidérées, celles qui renaissent du fait d’une ré-écriture subjective ?

Quel tableau clinique pourrait être celui d’un traumatisé du Réel ? Ce serait le tableau qu’en fait Charles Melman, dans sa conférence intitulée « Qu’appelle-t-on traumatisme psychique ? » du 26 Septembre 2016 : celui d’un traumatisé « dépourvu de motricité et d’idéation, qui vit avec un événement qui n’est même pas mémorisé mais qui l’a arrêté, qui est dans une sorte de mort psychique ». Ce tableau, on le retrouve dans les situations de guerre et d’attentat. Le Réel est troué, le Symbolique et l’Imaginaire sont invaginés, absorbés dans la trique du Réel retourné. Sont-ils intacts pour autant ?

Il m’est venu un autre tableau clinique, celui du petit enfant qui perd sa mère. Sans une suppléance, je dirais immédiate, ce petit se trouve privé du grand Autre maternel indispensable à sa structuration subjective. Le manque réel de la mère fait-il trou dans le Réel ?

Quel serait le tableau clinique d’un trou dans le Symbolique en position de nouage ? Le plus dramatique à mon sens puisque c’est par lui, le Symbolique, que s’opère la réparation, c'est-à-dire la dialectisation. J’ai pensé à deux tableaux cliniques : celui de la Shoah et celui de l’esclavage. Il s’agit de deux cas de crime racial et dans les deux situations les victimes ont eu affaire à un ennemi sans visage contre lequel elles n’ont pu se défendre. Elles ont eu affaire à des tortionnaires. Celles qui en ont réchappé partagent –me semble-t-il – le même mutisme sur ce qu’ils ont vécu. Je me suis demandé si elles ne partageaient pas une sorte de forclusion, mais forclusion de quoi ? Du grand Autre ? Dans quelle structure langagière sont-elles prises ? 

Et puis quel tableau clinique pour un trou dans l’Imaginaire en position de nouage ? J’ai pensé à des traumatismes touchant le corps (le corps est dans le registre de l’Imaginaire) : une maladie déclarée mortelle, un viol. Après une période de sidération, et parce qu’une dialectisation a été possible, les traumatisés renaissent. La question qui me vient est de savoir si cette renaissance va de pair avec une ré-écriture de leur structure subjective ou s’il s’agit de leur structure d’origine ?

Que déduire de mes questions ? La topologie nodale nous apporte-t-elle une voie de travail nouvelle ?

C’est plus facile de parler du traumatisme psychique que du traumatisme réel, parce que parler du réel… c’est difficile.

Le traumatisme psychique résulte d’un trou dans le réel. Dans cet exposé je me suis intéressé au trou dans la consistance en position moyenne dans le chaine-nœud, c'est-à-dire à celle qui assure le nouage des trois consistances. Le trouage de telle ou telle consistance pourrait rendre compte de tel ou tel tableau clinique. Qu’ont en commun ces tableaux cliniques ? L’état de sidération dont Charles Melman dit qu’il résulte d’un afflux d’excitations qui ne peuvent être dialectisées. Qu’est-ce qui les distingue ? C’est la façon singulière de chaque victime de s’en sortir c'est-à-dire d’être ré-inscrite dans un discours, d’être reprise dans le symbolique.

Charles Melman évoque le cas de certains survivants de la shoah qui restent mutiques. Il dit d’eux qu’ils ont eu accès à une jouissance différence de la jouissance commune, qu’ils ne veulent plus de cette jouissance commune. Cela veut-il dire qu’ils privilégient la jouissance Autre à la jouissance phallique ? Que la conséquence d’un traumatisme serait une nouvelle répartition des Jouissances ? 

La mise à plat du nœud peut nous aider à en faire la lecture. Mais une question demeure : comment opère-t-on la désinvagination ?

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