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Percer Méduse

Yasmina CHEGUETTINE
Date publication : 31/05/2018
Dossier : Dossier de préparation des journées Du bon usage du traumatisme

 

 

Psychologue dans un service de Médecine Légale, je souhaite témoigner de ma pratique en ré-interrogeant la clinique du traumatisme. Je m’intéresse en particulier aux patients qui viennent dans ce service suite à une agression.

Le point de départ de ce travail a été la rencontre avec deux patientes. 

A la demande du médecin légiste venu constater les blessures après agression sur une jeune femme, je me rends à son chevet. Elle est hospitalisée en service de traumatologie. Cette femme ne peut se déplacer, elle a plusieurs fractures. Elle m’est présentée comme étant en état de choc. 

Voici ce qu’elle me relate : il est 3 heures du matin, elle sort tout juste d’une boîte de nuit. Elle est accompagnée de deux amies. Elles s’apprêtent à rejoindre sa voiture. Elles marchent dans une rue sombre et déserte. Une voiture qui passait par là, s’arrête, puis repart. Le conducteur de la voiture fait demi-tour. Il les suit en voiture. Il est insistant et cherche à engager une conversation forcée. Les trois femmes font mine de ne pas le voir. Il se rapproche d’elles et heurte la patiente avec le devant de sa voiture. La jeune femme, en colère, frappe sur le capot de la voiture et renvoie le conducteur dans les roses. Ces deux autres amies ont eu le temps de se précipiter sur le trottoir à l’abri de la voiture. Le conducteur fou de rage, percute avec sa voiture plusieurs fois de suite la jeune femme, elle hurle et tente de se dégager. Elle est à terre. Il continue. Elle se relève, s’accroche à ce qu’elle peut et appelle au secours. Une des deux amies est aussitôt allée chercher de l’aide auprès des videurs de la boîte de nuit, quant à l’autre elle est restée là, interdite. Très vite cette patiente, passée sous les roues, sera emmenée aux urgences puis en service de traumatologie. 

Elle racontera cette agression très affectée mais néanmoins très combative. Elle dira que les séquelles sont moins graves que ce qu’elle avait pu imaginer. Elle a déjà pris un avocat et mis la procédure en marche pour se défendre et montrer à cet homme qu’il ne pouvait pas agir en toute impunité. Son discours était très cohérent. Elle s’est racontée, sa vie, son histoire, ses projets. 

Puis très vite elle me dit être inquiète pour cette amie qui a regardé la scène sans bouger, interdite. Cette dernière ne sortira pas de chez elle pendant plusieurs mois.

Quelques mois plus tard, je reçois une autre patiente hospitalisée dans le service. Elle est dite « en état de choc. » Alors qu’elle descendait pour récupérer son courrier dans sa boîte aux lettres, elle trouve quelques jeunes dans l’allée de l’immeuble. Elle échange quelques mots puis leur dit de ne pas rester là à ne rien faire. Elle trouvait alors dommage de passer ses journées à « glander » ainsi. L’une des jeunes, une jeune femme, prend la mouche et s’éclipse. Quelques minutes plus tard la mère de cette jeune femme apparaît. Elle se jette sur la patiente, alors de dos, et la roue de coups. Elle me dira « Je n’ai rien vu venir. Je me suis laissée battre sans rien faire ». Après plusieurs séances à évoquer la scène elle finit par me dire : « j’ai cru que j’allais mourir. Je n’ai pas pu me défendre ».

Dans le premier cas, la patiente se défend. Sa vie reprendra assez vite son cours. Quant à son amie elle restera saisie d’effroi.

Dans le deuxième cas la patiente restera plus d’un an arrêtée, sans pouvoir travailler. Elle ne remettra plus les pieds dans son ancien immeuble et son ancien appartement. Elle ira vivre chez sa mère. Son mari restera sur les lieux dans l’attente d’un déménagement. Elle désertera de fait le lit conjugal. Elle souffrira plusieurs mois de constipation. 

Avec le temps ces constats énoncés se répétaient d’un cas à un autre. Il y avait ceux qui avaient pu se défendre et ceux qui avaient été saisis, interdits, fascinés par ce qu’il ne fallait pas voir.

A partir de ce point de départ j’ai cherché à tirer les traits cliniques qui se répètent tant du côté de celui qui est agressé que de celui qui agresse. Les deux sont reçus dans le service.

L’agression côté agressé

Le plus souvent, l’agresseur est inconnu. Inattendue et insensée, l’agression s’est déroulée dans des lieux publics. L’agressé reste interdit par les coups ou fasciné par la scène dont il est témoin. Fixé dans cet effroi, il s’éjecte de la scène en tant que sujet.

La peur et l’angoisse sont absentes, rien n’a pu préparer le patient à cet événement, qui a surgi comme une impossiblepossibilité. « C’est le Réel qui entre dans ce que la réalité ne veut pas. »

L’agression arrive comme une première fois impensée, effraction de ce qui est totalement autre. Cette soudaineté bloque la fonction symbolique : c’est la rencontre d’un réel. C’est un arrêt, un coup hors répétition, un hors lieu. 

La mise en place du fantasme comme cadre de la réalité permet d’interroger les effets du traumatisme. Le fantasme est le prisme à travers lequel le réel passe pour constituer notre réalité. L’algorithme du fantasme nous indique la façon dont le fantasme fonctionne comme un cadre :

S ◊ a,

Le poinçon dit l’impossibilité d’une rencontre. L’accès au réel est un impossible et ne peut avoir lieu que par la médiation du cadre du fantasme. Ce fantasme, fenêtre sur le réel, fonctionne comme bouclier et protège de ce réel. C’est le fantasme fondamental, répétition signifiante qui conditionne notre réalité. 

Le fantasme marque le temps cyclique : ce qui nous fonde est voué à être répété. Les « coordonnées temporelles » se font sur deux axes, l’axe diachronique et l’axe synchronique. Le premier axe permet l’enchaînement des événements dans une temporalité linéaire et le deuxième articule les événements les uns aux autres dans une simultanéité, dans leur totalité.

Les effets du trauma ont une incidence directe sur le fantasme et sur la temporalité subjective d’un sujet. Tout se passe comme si l’effroi causé par le trauma avait pour effet d’isolerle récit du sujet en court-circuitant l’axe synchronique. Ceci s’entend de façon remarquable quand on écoute le discours des patients. Un patient me dira : « J’ai l’impression d’être un objet de collection, je suis en arrêt ».

Le temps s’est arrêté. La soudaineté de l’événement a pour conséquence d’annuler tout ce qui n’est pas en lien avec l’agression. Ces patients restent temporairement (parfois longtemps) absents de leur histoire. Ils montrent un désintérêt pour le reste du monde tout en ayant perdu cette confiance au monde.

Ils parlent mais sans adresse à l’Autre. Le sujet devient sans histoire. Dans ses rêves, il répète ce qui s’est passé à l’identique, en boucle. Le discours est pauvre parce que non adressé. La chaîne signifiante semble arrêtée. 

Ordinairement quand un sujet parle, chaque signifiant de son énoncé se distingue de tous les autres ; les signifiants se succèdent les uns à la suite des autres selon un axe diachronique. Tous ces signifiants sont référés simultanément au système synchronique de la langue. Il en va de même pour ce qui est du récit d’un sujet. Le trauma, ici, défait l’histoire du sujet. Dès lors la temporalité du sujet devient une succession, une addition d’événements sans lien, sans continuité.

Coté agresseur

Que peut-on supposer du côté de l’agresseur ? Un regard, une parole,que l’agresseur vit comme une humiliation sont à l’origine de la violence. La haine qui se déchaîne obéit à un effet de saturation. L’individu agresse comme s’il était « encombré » de lui-même. La décharge de cette haine devient alors impérative. Pris dans le miroir de la relation, il n’y a plus de semblant dans la relation à l’autre. L’Autre vécu comme totalitaire se doit d’être troué. La parole agresse, elle ne fait pas tiers. L’autre (semblable) ne peut être qu’en trop. 

Nous pouvons, à cet endroit, nous appuyer sur le schéma L. Sur ce schéma, le moi et l’autre (aet a’) se lancent perpétuellement la balle « quand ils ne se tirent pas dessus ». Pour l’agresseur, l’ « agressé » et lui se situent sur l’axe a-a’, imaginaire. Le moi et son image s’affrontent. C’est « moi » ou « toi », la relation obéit à une logique exclusive. L’agresseur réduit l’autre à un objet.

Il est fréquent lors d’une agression qu’il soit dit « je vais te trouer !» Tout se passe comme si le surgissement du regard poussait à trouer l’Autre. Dans ces agressions, il y a une tentative de trouer le grand Autre, de passer sur l’autre axe, axe symbolique A-S.

L’objet regard a ceci de particulier qu’il est moins en perte que les autres objets (voix, fèces, sein), il est toujours en plus. Il pousse à exacerber la logique de l’un ou de l’autre. 

Pour l’agresseur, l’autre a la puissance phallique du regard. Il la veut. L’espace inatteignable du phallus n’est plus. On est dans une logique à deux, c’est la primauté de l’axe imaginaire. Ça cogne parce que l’Autre est perçu comme trop puissant.

A la recherche du coup numéro 1

 

Dans les mois qui suivent l’agression, les patients se plaignent souvent d’avoir à se retourner dans la rue, dans les lieux publics, pour vérifier que le coup ne va pas tomber. Ils se sentent contraints d’aller voir du côté de l’angle mort. Le coup serait-il recherché par ce retournement ? Dans le stade du miroir, la reconnaissance se fait par l’Autre (axe A-a, schéma L, l’Autre qui assiste au jeu de l’enfant devant le miroir reconnaît l’enfant ce qui lui permet de se constituer comme moi). Ici c’est l’agresseur qui donne le coup de reconnaissance. 

Le patient revient sans cesse sur la sidération, aspiré par l’aspect totalisant, le coup un, la frappe accidentelle de ce trauma hors répétition. Il se retrouve figé et s’éclipse devant la barre du un, derrière ce signifiant Un. Ici ce signifiant comme trait un, identique à lui-même est appelé sur son versant réel et littéral. Il ne permet pas la répétition signifiante donc différente.

L’ellipse du sujet devant la barre du Un totalisant le laisse dans l’univocité pulsion-signifiant. Un signifiant ne renvoie à aucun autre signifiant. Ce unest différent du unqui compte et donne la multiplicité. Le sujet s’accomplit par cette rencontre comme totalité. L’agression qui surgit fixe le sujet sur l’axe a-a’, l’axe imaginaire, pris dans le miroir. Par cette rencontre le Moi s’accomplit comme totalité, c’est le triomphe du Moi qui réalise ici le vœu du miroir.

La formule du fantasme se réduit à :

Moi ≡a

Il y a une dissociation des éléments du fantasme.

C’est une naissance enfin réussie d’un néo-sujet, la barre sur le sujet saute (la frappe) pour laisser la place à un Moi. Cette jouissance réussiedevient impérative. Il n’y a pas de relance, pas de commémoration de jouissance, « mais une force avide de retrouver la frappe » (Charles Melman, 1994) qui a causé ce nouveau sujet.

La reproduction de la naissance du sujet dans le miroir est recherchée, néo-naissance jubilatoire. C’est cela qui est commémoré, hors barre. Sans médiation, le sujet est bloqué sur l’axe imaginaire.

Réfléchir le regard médusant

Du côté de l’agressé, le regard occupe également une place centrale dans l’effroi, la sidération. Ce regard qui surgit, c’est l’effondrement du signifiant phallique qui ne vient plus soutenir le manque. Ce qui a été vu ne peut plus chuter. Le signifiant phallique n’est pris que pour ce qu’il est : « le fascinusqui arrête le regard ». C’est le regard de la scène traumatique qui tient le sujet. La scène est tenue par le regard, la formule du fantasme devient : 

≡S. 

Ici a, l’objet regard, protège le sujet.

Une situation clinique illustre de façon remarquable l’enjeu d’un regard. Une jeune fille maltraitée ne retient de ses traumatismes que les yeux bleus du médecin légiste qui a constaté les maltraitances, regard qui la terrorise et dont elle rêve. C’est ce regard qui va la protéger. C’est une invention qui lui permet de barrer les coups reçus.

Le discours en boucle sur l’événement peut très vite chez certains patients trouver un autre chemin. Il suffit qu’un soupçon de sujet se manifeste. Le sujet se demande s’il n’aurait pas pu agir autrement à l’égard de cette agression. Le sentiment de choix ou de responsabilité ou encore la culpabilité montrent que le sujet réémerge. Dans ce cas, ces agressions deviennent un alibi, une excuse pour venir consulter.

Cependant il ne s’agira pas de revenir sur ce qui s’est passé, ce qui est fréquemment appelé le debriefing, qui consiste à revivre l’agression mais bien de remettre en scène le sujet par l’intermédiaire de son histoire. 

Ceci n’est possible que parce qu’il y a transfert, c’est-à-dire la mise en route d’une parole adressée. Dans le transfert le sujet de l’inconscient réapparaît. Il s’adresse à l’Autre (axe A-S, schéma L), ce qui produit une perte et relance la parole. C’est le fantasme qui est là mis en jeu. Le fantasme est une défense, il est aussi sexuel et lié au phallus.

Le mythe de Persée et son bouclier pourrait être une métaphore de cette défense. Ce mythe rend compte du pouvoir médusant du regard : quiconque croise le regard de Méduse est pétrifié. Pascal Quignard raconte de façon passionnante ce mythe dans Le sexe et l’effroi. Le mot phallus, fascinusen latin et phallosen grec peut être mis en lien avec l’objet regard. Le fascinusarrête le regard, il est ce qui ne doit être vu, sur lequel on ne peut détacher son regard, il est « l’angle mort du langage ». Persée affronte le regard de Méduse armé de son bouclier réfléchissant. Ce bouclier miroir s’interpose entre Méduse et Persée, lui évitant de voir l’immonde dans les yeux de Méduse, l’horreur de la chose qui est en nous (la scène primitive). Le bouclier a une fonction d’écran contre le réel de la chose, ce qui ne peut être vu.

De même, notre réalité se constitue par la médiation du fantasme, qui sera le bouclier empêchant l’accès direct au réel. Ce bouclier est une métaphore du fantasme, un voile sur le réel de la chose.

Tout l’enjeu dans le suivi de ces patients sera d’arriver à tirer un fil qui les relie à leur récit. Seul leur histoire et par conséquent leur fantasme peut jeter un voile sur le réel. Ils seront très sensibles à l’intérêt et à la curiosité que l’on pourra porter à leur parole, à l’étonnement et aux questions qu’ils pourront susciter chez nous. Cette curiosité, cet étonnement remettent le sujet laissé de côté sur le devant de la scène. 

Bibliographie

LACAN J. 1957-1958, Le séminaire livre V, Les formations de l’inconscient, Seuil, Paris, 1998, p.186.

LACAN J. 1969-1970. L’envers de la psychanalyse, Seuil, 1991, p. 56.

MELMAN Charles, « Déontologie du traumatisme », JFP n°1 « Le traumatisme et ses incidences subjectives », 1994.

QUIGNARD Pascal, Le sexe et l’effroi, Gallimard, Paris, 1994.

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