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Les traumatismes

MELMAN Charles
Date publication : 23/05/2018

 

Conférence du Samedi 02 Décembre 2017 à Montpellier - journées de l'Association Lacanienne Internationale du Languedoc Roussillon "Traumatisme un jour, traumatisé toujours ? "


Ch. Melman : – Je crois que je n’ai comme solution que de tenter de vous traumatiser un bon coup ! Comme ça, on essaie de se mettre d’accord puisque, effectivement, ce que nous appelons traumatisme se repère dans des circonstances variables, fort différentes, et avec des effets également très différents, et qu’il y a ce qui est à proprement parler la névrose traumatique dont l’intérêt n’est pas seulement de nous atteindre du point de vue thérapeutique mais de présenter également, du point de vue théorique, des conditions qui ne peuvent manquer de nous attirer, de nous intéresser, de nous questionner. 

Une première remarque : toute théorie est traumatique, traumatisante ! Pourquoi ? - y compris la nôtre évidemment ! -, parce qu’aussi bien faite soit-elle, elle ne s’applique pas dans tout cas. C’est sa propriété ; y compris lorsqu’elle est scientifique. Il y a toujours au moins un cas où elle s’avère impuissante. Et d’ailleurs, c’est une circonstance que l’on connaît bien puisque c’est exactement ce que nous dit cette personne, qui est aussi bien familière que sympathique dans sa douleur, qui s’appelle l’hystérique. Elle nous rappelle constamment que toutes les théories, elle a beau aller les consulter, les épuiser les unes après les autres, ça ne convient jamais. Autrement dit : il n’y a jamais de théorie qui puisse valoir, comme je le faisais remarquer à l’instant, pour tous les cas. Et elle, elle est effectivement représentante de ce cas « au moins un » dont la souffrance est qu’elle se trouve écartée de la loi générale qui veut que l’on puisse être sexuellement fier, orgueilleux et satisfait.

Vous voyez, j’évoque au passage, ce que Lacan introduisait avec ses formules sur la sexuation en nous disant que la femme n’était « pas toute ». Cette remarque va nous permettre un peu d’avancer. Finalement, ce qui fait ainsi défaut - qui montre qu’il ne peut pas y avoir de loi applicable pour tout cas - ce qui fait défaut à une femme de n’être « pas toute », elle  en souffre, elle le dit, mais en même temps, de ce défaut, elle peut en jouir. Lacan le souligne en nous disant : « qu’il y a pour une femme la virtualité de cette jouissance autre ». Autrement dit, d’une jouissance qui n’est ni phallique ni organisée par l’objet du fantasme, mais organisée par ce réel qui échappe à la théorie la mieux formée, à la loi la mieux formée et dont une femme néanmoins - ça  n’empêche pas qu’elle puisse s’en plaindre - a la faculté de jouir.  

Ce qu’il y a d’amusant dans le traumatisme, c’est que, comme nous le savons, comme vous le savez, il est au début de la psychanalyse. Freud n’en a pas raté une ! Je veux dire, il a commencé avec le fait que les femmes qui venaient le voir souffraient d’hystérie traumatique ; autrement dit, non pas fondée sur le refoulement, comme on aurait pu s’y attendre, mais fondée sur un type d’événement, de circonstance, qui avait déclenché leur état.

Quel événement ? Dans les premiers écrits de Freud, c’est aussi fascinant que le reste, cet événement c’est, comme vous le savez, les épisodes incestueux auxquels elles auraient été soumises, et qui les auraient marquées de façon traumatique. Freud évoque à chaque fois l’oncle comme personne mise en cause parce que, il le dira plus tard, il était bien certain que s’il avait dû révéler que c’était le père qui était en cause, jamais personne n’aurait accepté cette assertion !

Il y a une question qui peut, peut-être, nous aider et qui surgit à cette occasion : « Pourquoi l’inceste est-il traumatisant ? ». Après tout…, il est bien évident que sa réalisation fait partie des fantasmes possibles ; mais qu’y a-t-il, je dirais, en lui-même, pour faire qu’en général - car ce n’est pas dans tout cas -, il est vécu comme traumatisant ? Ce que l’on pourrait peut-être avancer comme raison, comme motif, c’est qu’il conduit à abolir cette instance, l’instance phallique, dont le caractère symbolique se trouve à cette occasion détruit pour ne plus laisser subsister à titre d’élément médian, d’élément tiers, que l’organe lui-même. C’est cette instance, en tant que symbolique, qui se trouve à la fois partager les deux sexes, et qui se trouve, tout en les séparant, s’avérer le facteur susceptible de tenter de les réunir dans une jouissance partagée…, si elle l’est ! Mais dans le cas de l’inceste, ce serait l’abolition, la suppression, l’étouffement de cette instance symbolique qui dès lors livrerait l’intéressée à un réel qui n’aurait plus aucun sens.

Comme j’essaie de le formuler, de le mettre en place, il nous faut donc distinguer dans le réel la part qui est symbolisée par l’instance phallique et qui promet ce réel à la jouissance sexuelle, cette instance qui fait trou dans le réel et, la part qui résiste, celle que j’évoquais tout à l’heure qui fait qu’il y a du « pas toute », cette part qui résiste et qui définitivement, même si on peut en jouir, échappe néanmoins, à part cette jouissance, à tout sens possible.

La thèse qu’il me paraît possible d’évoquer dans cette affaire à propos de la névrose traumatique… les cas les plus nets, que nous n’avons pas eu l’occasion, au cours de cette journée, de décrire parce qu’ils ne nous sont pas familiers et que pour la plupart d’entre nous, nous n’avons pas été amenés à les rencontrer ni à les traiter, les cas les plus nets et les plus impressionnants, ce sont les névroses de guerre. Ce sont des cas intéressants d’abord, évidemment, pour l’intérêt privé qu’ils suscitent car comment aider des braves gens qui sont hors de toute entreprise thérapeutique… ? On ne sait pas faire !  Et puis pour l’incidence sociale, publique car désarmées… des armées sont éventuellement gravement affectées par le nombre des traumatisés de guerre qui se trouvent invalidés par cette situation. 

Qu’est-ce qui se passe dans une névrose de guerre et qui paraît exemplaire de ce qui est le traumatisme psychique ? On va dire que c’est la confrontation brutale avec un réel, un afflux d’excitations, un débordement de l’organisme par un ensemble d’excitations qu’il n’a pas les moyens de traiter. Sachant que le traitement de l’excitation se fait ordinairement par la parole, par la verbalisation, par la dialectisation, et qu’il n’a pas le moyen de traiter, cela va l’engager dans cet état où il est psychiquement mort. Il y a chez lui un arrêt sur image, l’image qui précède en général le moment décisif, il n’a rien à en dire, il n’attend rien ; son identité le plus souvent effacée, il est inerte ; pas d’envie, pas de désir, à la limite pas de besoin : c’est le tableau individualisé comme tel d’un état de mort psychique, expérimental ; je veux dire : qui n’est pas lié à des causes internes, mélancoliques ou autres, expérimental. Le problème : une fois que vous êtes devant ce type de clinique qu’est-ce vous faites !? 

Il y a une remarque que les médecins militaires ont faite et qui est très juste, très bonne, dans ces cas, il importe de faire qu’aussitôt et encore sur le champ de bataille, c'est-à-dire sans attendre que celui qui est atteint soit évacué vers l’arrière, soit engagée une verbalisation de ce qui s’est passé, de ce qui s’est produit ; aussitôt l’engagement d’un dialogue, autrement dit : la réintégration de cet afflux d’excitation de l’événement dans une historisation, dans une dialectisation possible. 

C’est, je crois, un point essentiel et qui est susceptible de nous éclairer sur la suite. Pourquoi ? D’abord parce que tous ne font pas, dans les mêmes circonstances, une névrose de guerre ! Son apparition, chez tel, témoigne que chez lui la mort n’était pas symbolisée ; autrement dit qu’elle ne faisait pas partie, qu’elle n’était pas inscrite dans ce qui fonde son rapport au langage, que la mort était un événement, je dirais, extra-, en dehors justement de toute théorie ; alors qu’il est sensible ordinairement que la vie, le maintien de la vie, n’est pas séparable de l’existence de la mort. Or il y a, c’est manifeste, des cas pour lesquels le rapport au langage est tel que cette symbolisation-là ne s’est pas faite. Dès lors on voit bien que cela met sur la piste de ce que pourrait être le mode de traitement de ces cas que je ne vais pas le moins du monde engager ici, mais dont la perspective en tout cas se dessine. 

Est-ce que, pour en venir à des choses très précises et factuelles, est-ce que les événements du Bataclan ont déclenché des névroses de guerre ? Dans l’ensemble, manifestement pas. Et pour de bonnes raisons : parce que le sens du traumatisme n’était nullement énigmatique. Il s’agissait bien sûr pour les victimes d’être prises dans une situation de guerre, et elle implique évidemment un ennemi, dès lors, le sens de ce traumatisme n’a rien d’étrange, n’a rien d’énigmatique, n’a rien de surprenant, n’a rien qui ne soit déjà inscrit dans la parole. Oui ! Il y a des ennemis qui peuvent vouloir votre peau, voilà ! Le seul point qui mérite, pour nous, toujours du point de vue pratique, d’être relevé, c’est qu’il pourra y avoir, et c’est bien normal, une aspiration à la victimisation ; autrement dit : à vouloir se faire névrose traumatique et dire que toute l’existence se trouve arrêtée par l’événement qui là s’est produit. Laissons de côté les bénéfices, éventuellement de réparation, attendus, y compris un bénéfice psychique de vouloir faire comme si son existence s’était arrêtée avec cet événement et que dès lors… c’est étrange de voir évoquer le fait qu’il puisse y avoir une certaine appétence pour la mort psychique, c’est curieux !... Mais en tout cas, cette tendance, cet appétit éventuel à la victimisation existe et je sais que ceux qui s’occupent de ces problèmes savent les traiter avec beaucoup de cordialité.

Pour illustrer encore mon propos, j’évoquerai cet épisode, cette situation qui a été celle de la sortie des camps de concentration. À la  sortie des camps de concentration s’est observé le phénomène suivant : pour un certain nombre de survivants, ils n’en sont jamais sortis ! Ils avaient repris une existence apparemment civile et cependant, ils étaient toujours dans le camp. Toujours dans le camp, c'est-à-dire dans cet état qui voulait que l’imagerie mentale se soit, pour eux, arrêtée une fois pour toute, « arrêt sur image ! » sur les représentations de ce temps, de cette époque. Ils n’avaient rien à dire, refus de raconter, de dialectiser, désintérêt pour l’entourage, pour les perspectives, et donc réalisation de ce que j’appelais tout à l’heure la mort psychique. Ils avaient survécu organiquement mais ils étaient détruits. 

Pourquoi est-ce que cela appelle notre attention ? C’est qu’ils se sont trouvés effectivement dans un cas où de façon étrange, ils n’avaient pas affaire à un ennemi. Cela paraît bizarre de dire une chose pareille, parce qu’un ennemi on sait ce qu’il vous veut : il veut vous soumettre, il veut vous faire travailler, vous rendre esclave et éventuellement s’il veut vous tuer, c’est pour son plaisir, c’est un sadique ! Or, il y a cette chose curieuse, dans les directives données aux groupes militaires nazis qui derrière les lignes étaient chargés de cette opération de nettoyage local, qui est signée par Himmler lui-même : « Si jamais vous observez que parmi les militaires qui font partie de vos unités certains prennent plaisir dans l’exécution des Juifs, vous les renvoyez dans d’autres unités, vous les sortez de vos groupes ». Une faute aurait été d’éprouver du plaisir à zigouiller ces malheureux. Autrement dit : les concernés avaient très nettement le sentiment d’avoir affaire à une volonté de tuer qui se présentait comme n’ayant aucun motif, dont aucun bénéfice n’était attendu ni même aucun plaisir ; comme s’ils se trouvaient devant ce réel dont je parlais tout à l’heure, ce réel désincarné, ce réel qui résiste et donc devant ce qui serait l’agent du traumatisme pur. Si vous lui donnez la figure de l’ennemi, ça va ! Vous pouvez vous défendre, vous pouvez succomber, vous pouvez céder, il a une figure mais dans le cas dont je viens de parler, il y a quelque chose qui vous fuit, qui est sans visage. Voilà ce qui fait la spécificité du traumatisme psychique dont je dis bien que ce n’est pas du tout un cas général mais un cas lié à ce qui est l’organisation privée de celui qui en est frappé.

Une remarque encore. La question du hasard. La question du hasard concerne cet événement que vous ne pouvez pas prévoir - sauf évidemment si vous faites des statistiques, ça peut vous aider -, mais comme en général nous ne sommes pas statisticiens, que nous ne sommes pas tous joueurs de poker, il y a du hasard. Le hasard, on le supporte mal. On veut qu’il y ait des lois qui rendent compte d’une causalité de l’événement. Autrement dit, spontanément nous refusons, nous ne voulons pas qu’il y ait un événement qui se produise comme ça, sans cause, sans responsable, sans agent, sans détermination. Vous voyez combien, sur la question du hasard, nous rejoignons ce problème soulevé à propos du traumatisme, également avec sa face inverse sur laquelle vous avez entendu Lacan, je dirais, gloser : la tuchè,la chance, et dont vous trouvez déjà l’exemple chez Aristote, car ces spéculations, que nous sommes en train d’aborder, elles ont commencé très tôt, de très bonne heure ; il y a là le type dont le cheval s’est échappé, il se rend au village et il trouve son cheval qui était là. Quelle est la détermination, quels sont les facteurs qui font que ceci… cela… ? La chance ! La tuchè ! Donc vous voyez ce mode de traitement que nous pouvons avoir vis-à-vis de ce réel, celui qui est le rescapé de la symbolisation. 

Thatyana [Pitavy] nous a fait un très joli propos sur le nœud borroméen. Ce réel-là ne figure pas dans le nœud borroméen. Ce réel résiste à la symbolisation c’est-à-dire à sa constitution comme trou. On aurait envie de dire que s’il fallait le représenter dans le nœud, ce serait plutôt soit comme le fait que le rond se serait collabé, ou bien sous la forme d’un disque décroché, le Réel décroché du Symbolique et de l’Imaginaire. Comme nous le savons, c’est du Réel que nous sommes commandés, mais ce n’est pas le point en discussion aujourd’hui. 

Peut-être un tout dernier mot. Lacan, c’était le grand « traumatiseur », alors méfiez vous ! Pourquoi c’était le grand « traumatiseur » ?  Eh bien, parce que la place d’où il parlait - il faut toujours se demander, lorsque quelqu’un vous parle, à quelle place il se met -, la place où se mettait Lacan, pour vous parler est celle qui consiste à vous engager dans une déconcertation permanente ! Autrement dit : faire que vous renonciez à la certitude de vos savoirs et de vos théories ; certitude qui, je dois dire, est rarement heureuse, rarement bienfaisante, et dont il suffit de peu, souvent, pour qu’elle conduise à ce qu’on appelle le fanatisme ou l’intégrisme. Eh bien ! Lacan, la place d’où il parlait, c’était justement celle de ce lieu qui résiste à la symbolisation et qui vous dit qu’il y a toujours ce reste qui commande, ce réel qui commande, anonyme, vous vous rendez compte, il n’a pas de nom ! Lorsque Cantor a voulu, il n’a pas osé lui donner un nom, il lui a fichu une lettre, un aleph. Il a montré qu’il y en avait plusieurs comme ça d’infinis, qu’on pouvait les faire entrer dans le calcul et du même coup ça l’a rendu cinglé, il est devenu fou, folie expérimentale ; la même folie est celle du savant qui, par sa recherche, comme ça, devient cinglé, ça arrive ! Eh bien Lacan, lui, la place d’où il nous parlait, c’était celle-là, au point que lorsqu’il évoquait sa démarche, il disait : «  La psychanalyse lacanienne », il ne disait pas « moi, je représente la psychanalyse », il ne disait pas « moi, je vous dis la vérité », - ce qui était bien souvent le cas d’ailleurs -, il nous disait « Si vous appliquez la psychanalyse lacanienne… ». Parce que vous pouvez évidemment en appliquer beaucoup d’autres mais la psychanalyse lacanienne a comme particularité ceci : elle ne se présente jamais comme étant l’organisation théorique qui couvre tous les cas et qui du même coup vous introduit à la dimension de la certitude tranquille, c’est aussi pourquoi il était toujours inquiet y compris de ce qu’il avançait. 

Donc avec cette question du traumatisme, si nous acceptons de distinguer la névrose traumatique, celle qui n’est pas due à un refoulement mais à un ensemble d’événements factuels bien spécifiques et qui vient à rebrousse-poils, en quelque sorte, confirmer ce que par ailleurs la dialectisation met en place, que la névrose traumatique c’est justement le contrepoint opéré par le réel, un réel qui n’a aucune éloquence, qui ne comporte aucune révélation, un réel muet. « BOUM ! », eh bien ! je dirais que du même coup, je crois que nous pouvons avancer dans notre traitement des diverses violences psychiques que nous voyons effectivement se produire mais qui ne sont pas pour autant des traumatismes, qui sont des violences psychiques. 

Peut-être aussi être en mesure de commencer à répondre de façon un petit peu originale, de pouvoir offrir aux névrosés traumatiques gravement inhibés, psychiquement morts, peut-être une issue un peu différente c'est-à-dire : la réintégration d’une existence qui est toujours une existence imparfaite et, comme nous le savons, entamée. Nous avions l’intention avec Bob [Salzmann] de commencer à Montpellier un travail dédié à ce sujet.

 Merci pour votre attention

Bob Salzmann – Je ne sais pas de quelle place je vais parler mais je sais la place de l’intervenant. Voilà ! je suis à votre gauche. Si j’ai bien compris ce que vous expliquiez, dans le cas du Bataclan, on a très peu de névroses traumatiques. C’est bien ça !? Puisque dans le fond ce qui va être spécifié, c’est qu’il y a une explication, un sens

Charles Melman : Et bien, oui !

– C’est une guerre !

  • C’est une guerre !
  • C’est un acte de guerre, voilà !

Bob Salzmann – Si j’ai bien saisi ce que vous voulez dire, c’est : que ce « boum !» dont vous parlez, il est peut-être possible de prévenir la névrose traumatique. Donc cela amènerait une idée un peu paradoxale qu’à la fois ce réel sans sens dans le « boum ! » pourrait quand même être appréhendé dialectiquement.

Charles Melman – Absolument !

Bob Salzmann – La contradiction est de savoir ce que vous pensez de cette structure qui à la fois est dans le « boum ! » du non-sens et apte à dialectiser ; si immédiatement, sur le terrain, comme l’ont fait les Américains, sur le terrain de bataille, faire parler d’entrée, c’est une première question que je voulais vous poser, savoir ce que vous pensez de cela ?

Charles Melman – C’est le…, mais ce serait engager une longue digression… C’est le problème de l’importance du récit, de l’importance psychique du récit, ou du roman, si vous voulez, aussi bien..., ou du mythe. C’est fondamental les mythes. Et bien, la propriété du récit, c’est justement, toujours, de venir donner du sens à ce qui est un hiatus, à ce qui est ce qui brusquement est venu déchirer le paysage, vous déplacer de l’endroit où vous vous teniez, vous remettre en cause. La propriété du récit, c’est évidemment de suturer ce qui s’est ainsi produit et nous aimons le récit à ce titre, nous sommes abonnés au récit. On aurait tort d’ailleurs de le décrier. Le récit, ça n’a rien à voir avec la théorie. Il y a eu, en un temps, chez les psychanalystes, des mouvements qui disaient : « la théorie, on n’en a rien à faire, ce qui compte c’est le récit », c’est un point de vue qui avait trouvé dans ce que j’évoque une forme de légitimation. Le récit a l’avantage de montrer que cette césure qui s’est soudain produite, finalement, elle relève du langage, elle a son sens dans le langage, que ce n’est pas un « boum !» et que par le type d’explication, serait-ce une explication fallacieuse, et limite bien sûr en soi..., serait-ce une explication fallacieuse, elle est bonne à cet égard. 

–– Immédiatement !

–– Immédiatement ! C'est-à-dire bien avant que s’organise cet état de disparition psychique, la disparition du sujet que j’évoquais. Donc, tout de suite, le ramener, dire : « Non tu n’es pas mort ! Tu es là, et la preuve, c’est que tu vois, on est en train déjà, tous les deux, de mettre en scène », c'est-à-dire de reprendre le fil qui s’est coupé à cet endroit là, on en raboute les bouts. 

Bob Salzmann –– Est-ce que cette notion de langage, dans lequel nous sommes tous, une fois qu’il y a la fixation, vraiment, de la névrose traumatique - puisque vous parliez de faire ce travail à Montpellier, je comprends que c’était davantage sur la névrose traumatique que sur votre clinique -, qu'est-ce que vous pensez qu’il est possible de faire à partir de ce « boum ! », de cette mort psychique, d’autant que l’on sait qu’il y a d’autres techniques, des techniques comportementalistes, mais nous, en tant que psychanalystes, devant de tel sujets qu’est-ce que nous pouvons faire ?

Charles Melman –Vous me demandez que je vous donne le traitement ! En tout cas, ce qui est certain, c’est qu'il y a deux éléments qui peuvent d’emblée être retenus. D'abord l’intérêt de recommencer avec ce patient à retisser son histoire, et en commençant par le début, on va l’inventer : où ça s’est passé ? Comment ça s’est passé ? Faire repartir une biographie, éventuellement à l’aide de photos, d’intervenants, etc.

Et par laquelle il est concerné.

–– Sur le traumatisme ?

–– Non ! Sa biographie. On ne s’occupe pas du traumatisme, il n’y a rien à en dire. Qu’est-ce qu’on va en dire ? Donc reprendre pour lui une histoire vis-à-vis de laquelle il va se sentir au départ complètement extérieur comme si ce n’était pas à lui. Là où ça va commencer à être son histoire, c’est quand on va faire valoir les éléments qui ont pu être déterminants dans le fait que la mort n’a pas été pour lui symbolisée.  C'est-à-dire, en général, pour aller vite, à la grosse - j’ai honte !, mais c’est pour ne pas laisser votre question sans réponse -, l’introduire au fait que son lien à la vie tient davantage, je dirais, à ce qui le rattache à sa mère, plutôt qu’à une triangulation faisant intervenir l’instance qui autorise une symbolisation de la vie et de la mort. N’oublions pas que le père, avant d’être le bonhomme en chair et en os qui est au foyer, c’est le père de la lignée, le père ancestral ; ne serait-ce que sous la forme du pépé, du grand-père, qu’il soit là ou qu’il ne soit plus là etc. Autrement dit que ce bonhomme qui est au foyer, il ne prend sa fonction et sa place que par le référent qui est ainsi le référent de la lignée ancestrale... ce que vous voudrez mais en tout cas, il n’est pas un accident dans la famille quand c’est le père ; ce n’est pas un accident, il a sa fonction.  La fonction, il la tient par cette inscription. 

Et il est bien certain que la symbolisation de la vie et de la mort est possible, devient moins une circonstance, le lien à la vie à la mort, une circonstance liée à une figure entièrement dévouée et dont la préoccupation majeure est celle de la préservation de la vie de son enfant : la figure maternelle, que d’un lien  symbolisé dans ce rapport tissé avec le père et qui implique d’emblée que vivre, c’est non seulement déterminé par ces référents ancestraux, mais que l'on sait aussi qu’on ira les retrouver, les rejoindre, autrement dit que la trajectoire est dessinée. Alors il faut croire, je dis ça si ça vous amuse, que ce problème est… est vraisemblablement à l’ordre du jour puisqu'au mois de janvier, il y a une conférence de neuropsy à Paris, qui réunit la totalité de la profession, des milliers de spécialistes, organisée par une revue qui s’appelle L’encéphale, ça se tient au Palais des Congrès. Quel est le thème sur lequel j’ai été invité à intervenir ? La mort de la mort n’est-ce pas !, la mort de la mort !, qui montre bien que ce que je brode là, pour nous, répond, a des résonances, dans la vie sociale, dans l’opinion. Alors il est évident que « la mort de la mort », ça fait que la mort n’est plus qu’un accident, elle est forcement accidentelle. Eh bien oui ! Comme le risque en est vécu à l’occasion de la névrose traumatique.

René Odde – Merci de tout ce que vous nous amenez, j’ai essayé d’élaborer de mon côté ce que m’évoquait ce que vous appelez inertie psychique. Et donc, je me disais que finalement c’était peut-être une monstration, pas une démonstration, mais une monstration par mimétisme, peut-être par un acting-out de cette mort psychique, de cette inertie psychique et qui s’inscrit, si c’est un acting-out, quand même dans le Symbolique ; et en même temps, ça renvoie aussi à l’Imaginaire puisque de cet imaginaire-là, l’image du corps ne fait plus support à l’ethnie et à soi-même, et que finalement s’inscrit cette double appartenance symbolique et imaginaire. Et pourquoi ne pas penser qu'en fait ce serait par cette inertie psychique, une suture, un ratage d’une suture, plutôt, qui viendrait réparer ce qui n’a jamais été joint, parce qu’il y a peut-être un trauma dans les générations d’avant, ou alors ce qui n’a pas du tout été inscrit dans son histoire : cette liaison de la vie et de la mort. Tout simplement ! Je ne sais pas si vous pouvez souscrire à cela ? 

Charles Melman – Et bien écoutez, moi je me félicite de ce que vous dites, puisque comme vous le voyez, vous engagez déjà la discussion sur ces thèses. Comme je l’ai évoqué, elles laissent, avec le plus grand intérêt, la place aux objections et les vôtres paraissent tout à fait bienvenues et intéressantes. Sûrement à explorer et à mettre à l’épreuve dans les conduites que cela détermine, les conduites thérapeutiques. Mais vous avez tout à fait raison de vouloir mettre en œuvre, je dirais, ce que des thèses appellent...

René Odde – C’est le supposer comme sujet même s’il est mort psychiquement.

Charles Melman – Si vous voulez. Si vous voulez, très bien, merci.

René Odde – Je vous en prie.

Question : – C’est la question de l’inceste maternel.

Charles Melman – Pardonnez-moi, chère amie, mais ce n’est pas notre sujet donc le jour, où Bob et René et quelques autres voudront bien qu’on mette au programme l’inceste maternel, je suis tout à vous !

Question : – Vous m’avez intéressé quand vous avez dit que l’acte agressif n’entraînerait pas de mort psychique. 

Charles Melman : – Mais, parce que je sais ce qu’il me veut ! Parce qu’il m’intègre dans une économie de jouissance, quitte à m’offrir la possibilité de participer à cette jouissance ; donc à partir du moment où l’acte agressif,  je dirais où la violence est une invitation à un partage de jouissance, d’une manière ou d’une autre, il n’y pas traumatisme, il y a violence. Mais elle ne fait pas « traumater », elle ne va pas provoquer cette espèce de stupeur, cette hébétude, cet arrêt que provoque la névrose traumatique.

– Cette invisibilité.

– Oui absolument.

– Mais comment la définir cette invisibilité, comment mettre en mots… ?

Charles Melman – Mais justement, elle n’a pas de mots, on l’appelle le réel, si on pouvait le nommer, on le ferait entrer déjà dans notre économie, on l’aurait déjà apprivoisée. 

Question : – De la place où je suis, je voudrais parler. J’accompagne quelques demandeurs d’asile soudanais qui ne sont pas réfugiés, ils n’ont pas encore le statut, ils ont 6 mois passés ici – je suis sur Avignon. Avant, peut-être qu’on a étudié leur dossier pour leur donner le statut de réfugié, pour l’instant, ils sont demandeurs d’asile et ils ont parcouru le chemin qu’on sait. Pour arriver ici, ce chemin a duré entre deux et trois ans. Et tout ce que vous avez dit sur la névrose de guerre me fait penser à ce que vivent ces jeunes gens qui ont entre vingt-trois et trente ans. Quand vous avez parlé de... je ne saurais pas comment le redire, mais qu’il était intéressant en étant avec eux, c’est ce que j’ai entendu, de repartir du début de leur voyage. Ça me rassure beaucoup ce que vous avez dit, parce que la première fois que je les ai vus, j’avais apporté  une carte du monde et je leur ai demandé de me montrer où ils habitaient et le chemin qu’ils avaient fait pour arriver à Avignon, et le temps, beaucoup d’impressions. Mais justement, j’ai été très aidée par d’autres éducateurs qui ont dit : « Mais tu n’as pas honte de leur faire revivre ça ! », j’avais pensé : « bon ! ». Je suis heureuse de vous avoir entendu dire que c’est certainement juste.  

Charles Melman – Oui merci pour cette contribution dont je vois surtout le lien avec le fait qu’ils pourraient avoir le sentiment que ON ne veut pas d’eux le ON ayant là un caractère anonyme c'est-à-dire n’étant pas forcement spécifié comment étant tel ou tel groupe national ou groupe social ou etc., le ON ne veut pas d’eux. Mais ceci étant, on ne peut que se féliciter que vous ayez œuvré pour les ramener à leur histoire, c’est évidemment, si on peut leur souhaiter de tenir debout, en les ramenant à ce petit endroit dont ils sont venus, bien sûr ! 

Marie : – Pour revenir sur le Bataclan, vous énoncez le fait du non-déclenchement du traumatisme, de la logique psycho-traumatique. Est-ce qu’il ne faudra pas se donner le temps d’observer d’éventuels déclenchements dans la durée parmi les spectateurs du concert mais aussi au sein des forces de l’ordre, notamment le RAID etc., qui ont été tout de même assez bouleversés dans le cadre des interventions qu’ils ont menées. Moi, j’ai entendu parler de symptômes, alors je ne dis pas de ces traumatismes, mais de symptômes qui conduisent, tout de même, les soignants à tendre l’oreille.

Charles Melman – Je ne saurais pas vous dire, je ne sais pas, je suis désolé mais je ne saurais pas vous répondre. Prenons, par exemple, le cas d’une jeune fille qui a vu sa meilleure copine rester, mourir en ces circonstances. Comment va-t-elle réagir ? C’est un deuil ! Est-ce que le deuil est un traumatisme ? Dans certains cas oui ! Lorsqu’une mort paraît injustifiée, abusive, oui, elle fait traumatisme. Et puis, il y a ce que j’évoquais tout à l’heure, la mort en tant qu’elle fait partie de la vie, et puis l’état de deuil rend bien compte du traitement possible de la perte subie qui n’a rien a voir avec la situation que j’évoquais à l’instant. Donc une mort indue pour les proches, pour les parents, pour elle-même, sûrement peut être traumatique. La question sera de savoir si celui-ci va s’élaborer et ne l’empêchera pas de poursuivre son chemin ou – c’est le cas évidemment qui nous intéresse du fait de notre activité – va l’engager dans une victimisation, c'est-à-dire arrêter sa vie, faire qu’elle ne sera plus jamais que celle qui a subi ce genre de choses ce jour-là. Donc c’est autour de cela que nos repères nous permettent de situer l’action à soutenir. Je n’ai pas répondu à ce que vous demandiez mais c’est bien naturel. 

Trancription : JC Aparisi (Montpellier le 10/02/2018)

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