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« Je » de l’enquête

LORENZI Sandra
Date publication : 28/03/2018

 

Par qui par quoi pour ne courir. Autrement-dit j’ai peur j’ai peur un jour d’être exaucé. Par qui pour quoi pour n’être. Qu’à genoux pour qui prie-le prie toi prie toi toi d’être ce que tu es. Aujourd’hui j’ai vu. Toujours le même homme voûté le même pigeon prendre pour lui toute la détresse de l’humanité. Autant d’empathie pour qui pour quoi le volatile le fixe se fixer sur l’objet du volatil. Je ne pris rien. Rien de plus au bas mot. Pour le vieillard qui tient la chaîne pour le pigeon qui tient le vieillard. C’est limpide aujourd’hui je sais j’ai peur un jour d’être excusé. J’ai peur un jour d’être exaucé. (1)

On se souvient toujours de son projet d’écriture, mais jamais vraiment du moment précis du passage à l’acte. Y aurait-il un mythe caché sous cet oubli ? Comme la première parole versée au commun, le premier mot fond comme neige au soleil sur la feuille-écran de nos désirs. Il n’en reste rien de ce premier mot, et pourtant... Des formules tentent encore et toujours de raviver la magie du geste : « Il était une fois... ».

« Il était une foi », voici la bonne version, inaudible pour l’orateur, suffisamment intelligible pour l’écrivant qui embrasse les prémices de son moi futur. « (...) Prie toi prie toi toi d’être ce que tu es. » (1’)

« Je » convoque à lui l’être au jeu qui s’installe dans la fugacité d’un mot. « Je » se fait signe par ce premier, totalement, entièrement. L’entéléchie, le principe actif de toute chose, se convoque là aussi, dans l’indice de notre présence au monde qui est déjà si parfait dans la toute-puissance de son inachèvement.

Il n’y a plus qu’à. Il faut pourtant se trouver encore et encore dans la répétition de l’acte. Le corps peut-il devenir un membre de sa propre corporéité ?

« Pour écrire un poème, vous devez d'abord fabriquer un crayon qui écrira ce que vous voulez dire. Pour le meilleur ou pour le pire, ceci est l'œuvre d'une vie. » (2)

Le membre ou l’outil comme vecteur de l’émancipation. Pour écrire un poème, il faut d’abord que je fabrique un doigt qui écrira. Il écrira par-derrière ma tête, naviguant à travers les strates tout à la fois obscurs et limpides, poreux et lisses, de la pensée qui perle sur mon front. Je ne sais quelles forces obscures ou limpides sont à l’œuvre au moment du passage à l’acte, mais je sais qu’elles doivent s’accorder pour permettre le surgissement du souffle.

Un jour, j’ai rencontré un pigeon qui portait en lui toute la détresse de l’humanité. Il m’a fait la courtoisie de me rendre à mon animalité pour que je puisse la ressentir. L’instant fut aussi bref qu’un croisement d’œil. J’ai vu en lui ce que je ne connaissais pas. J’ai vu en lui la gravité de l’être qui se joue en sourdine à travers les cycles des âges. Le reverrai-je au détour ?

Il porte sa part de responsabilité dans mon état d’écrire au monde. Puisque aucune représentation ne pourra capter le mystère de son regard, je lui dois ce désir, non pas de vouloir posséder, mais de rentrer en possession. Elle se fonde en amont de ce « je » qui attend l’alignement des auspices. Les âges ne suffisent pourtant pas à la maturation. L’autre temps sur l’autre rive peut faire ployer le passage à l’acte. Alors, laissons-nous faire et plongeons dans ce nœud innommé. Les images reviennent par vagues au détour d’une inattention. Suis-je donc toujours ce volatile éperdu en quête d’une humanité ?

Je n’ai plus peur d’être exaucé. Puis-je être volatile et innomée, l’anima(l) sans corps et sans histoire, aussi mineur qu’un crayon dans les sillons de son festin.

(1) Sandra Lorenzi, poème “Par qui par quoi”

(1’) ibid

(2) Jim Harrison, « Une heure de jour en moins », ed Flammarion, p72.

 

L'être seuil, Prospective des murs #2
du 08 février au 07 avril 2018

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