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"Les pièges du réalisme", de Frank Pierobon et Christian Fierens

CATHELINEAU Pierre-Christophe
Date publication : 26/01/2018

 

Je suis heureux de vous présenter ce travail écrit à deux mains par Christian Fierens et Frank Pierobon. Que dire des pièges du réalisme à propos de Kant et de Lacan ? C’est tout l’objet – transcendantal – de cet ouvrage. Il s’attache à montrer les liens existants entre la pensée de Kant et une forme de distance à l’endroit du réalisme de la part de Lacan.

La première thèse de cet ouvrage, c’est que Kant n’est pas quelqu’un qui croit en une réalité fixe et indépendante de notre perception, susceptible en quelque sorte d’exister en elle-même par-delà les aléas de l’existence humaine : Kant propose un réalisme empirique et un idéalisme transcendantal, tels que les conditions de possibilité de la perception dépendent toujours de notre intuition, ou encore de notre sensibilité, le temps et l’espace, que les conditions de possibilité de notre connaissance dépendent, elles, de notre entendement. C’est la rencontre d’un objet dans le temps et dans l’espace qui permet au sujet d’élaborer une connaissance à l’aide des catégories de l’entendement. Tout ce qui est connaissable se présente dans l’intuition, qu’elle soit pure comme en mathématiques, ou qu’elle implique toute expérience possible, comme en physique.

De là une question : quel rapport y-a-t-il à ce niveau entre Kant et Lacan ? Frank Pierobon affirme que le lien se fait au niveau de l’architectonique, c’est-à-dire de la science des principes, dont Kant ne dit d’ailleurs que fort peu de choses dans la Critique de la Raison, en ce lieu de la pensée que Kant appelle la raison et où le sujet invente des Idées directrices pour ses jugements, lieu de construction et d’invention, selon la thèse de Frank Pierobon, qui rejoint une dimension essentielle de la pensée de Lacan, l’art des diagrammes topologiques.

L’idée centrale de ce livre, c’est que tant l’architectonique de Kant que la diagrammatique de Lacan obligent à rompre avec l’idée d’une réalité extérieure ou d’une réalité psychique indépendante de la perception que le sujet peut en avoir, comme chez Freud, et que tant l’art secret et dissimulé des principes de la raison que la topologie des diagrammes invitent la pensée à une forme assumée de flottement et de dynamique dont la conséquence, c’est qu’il n’existe aucun modèle, aucune essence, aucune réalité fixe et définitive, en particulier en clinique. Sur le plan éthique pour le psychanalyste, il est impossible à aucun moment d’assigner le sujet à résidence dans une essence fixe et définitive, même s’il est tentant d’en résumer l’essence par ce qu’on appelle communément le trait du cas.

Mieux, selon le dernier chapitre, remarquable, de ce livre, il y a entre les quatre discours qui tentent d’assigner à chaque fois une place au signifiant-maître, au savoir, au sujet et à l’objet une telle circulation, ce que Lacan appelle la ronde des discours, qu’en place de ce qui est réellement produit par chaque discours, il n’y a jamais qu’un semblant de réalité, qu’il s’agisse de l’objet dans le discours du maître, du sujet dans le discours de l’universitaire, du savoir dans le discours de l’hystérique et du signifiant-maître dans le discours de l’analyste ; tout est dynamique et échappe à la fixité du concept pour se résoudre dans le flottement impliquée par l’écoute flottante chère aux analystes et l’on ne serait pas loin de la thèse défendue dans le Cratyle : « Ce n’est pas même ainsi ». Argument des partisans du flux universel et des adversaires de l’idéalisme de Platon dans le Cratyle. « Pas même ainsi. » Tout est dynamique et ne se laisse saisir que provisoirement dans une définition et une essence, voilà la thèse centrale et intéressante de ce livre, chaque discours est remis en question par un autre discours qui lui répond et le discours analytique creuse un trou dans la substance réaliste des discours qui produit un effet d’aspiration et d’instabilité propre à préserver la liberté d’invention du sujet et de l’analyste.

La thèse est séduisante dans ses conclusions. Mais la comparaison avec Kant ne me parait pas pertinente. Elle comporte en tout cas un impensé, tout au long du livre, qui est la question du réel par différence avec la réalité. Je vais traiter de ces trois points.

La thèse est séduisante dans ses conclusions. Oui, la topologie lacanienne récuse le modèle d’une fixité de la réalité indépendante du sujet qui l’énonce. Lacan le dit dans RSI. La topologie des nœuds est à mille lieux du modèle scientifique. Les discours aussi. La psychanalyse n’est pas là pour fourguer à nouveau frais une théorie renouvelée de l’essence de la réalité psychique et le livre de Christian Fierens est un avertissement sans frais à l’endroit d’une certaine psychiatrie classique qui, sous les espèces du trait du cas, essentialise la structure en enfermant le patient dans le destin irrévocable d’une essence : on dit, comme une évidence, c’est un psychotique, c’est un paranoïaque et on estime ne rien devoir attendre d’autre du patient que l’expression des traits de sa structure indéfiniment répétés, irréfragables et auxquels le praticien, comme on dit, doit se résigner sans chercher à aller au-delà. Or, chacun sait que, depuis le Sinthôme de Lacan, l’analyse de la psychose illustrée par ce même séminaire fait l’objet de plusieurs tentatives topologiques jamais conclusives, mais chaque fois comme une relance diagrammatique ou nodale de l’analyse ; il y a au moins quatre nœuds de Joyce successifs dans le Sinthome et le dernier n’est pas conclusif, quoiqu’un vain peuple en pense. Donc je dirai que les avancées de Christian Fierens dans son livre sont fidèles à la pensée clinique de Lacan dans les derniers séminaires. Il refusait le piège du fixisme psychiatrique et tentait des ouvertures dynamiques par les nœuds.

Pourquoi la comparaison avec Kant n’est pas pertinente ? C’est que la place que Kant assigne à la liberté est totalement en rupture par rapport à la découverte freudienne. Certes, il est à la rigueur possible de contenir la connaissance objective dans les conditions de possibilité de la connaissance d’un sujet en mouvement chez Kant et chez Lacan, mais là où le bât blesse dans la comparaison, c’est que le sujet de l’inconscient est littéralement absent de la problématique kantienne et ce n’est pas sa capacité d’invention et d’idéation à travers l’architectonique qui le fera retrouver dans sa vigueur native. Il est littéralement absent de la problématique kantienne et regarde avec ironie cette liberté qui lui est offerte de devenir fou à cause du signifiant ; c’est sa seule liberté, et le déterminisme dans lequel se trouve pris le sujet de l’inconscient, s’il est capable effectivement d’invention, relève des contraintes d’une structure qui n’a rien à faire avec l’entendement ou la raison kantiens, strictement rien, mais avec ce que Lacan appelle le Réel.

L’erreur de la comparaison de Kant et de Lacan est liée à un impensé qui court tout au long de ce livre qui est le Réel, comme impossible, ou comme ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire, bref, comme ce qui échappe à la prise du symbolique et qui toujours insiste à partir de la chaîne signifiante dans les symptômes du sujet, qui est là irréductible et qui résiste et qui se répète comme un point de butée. Lacan ne croit à la réalité, mais il sait que le réel ek-siste, comme il le dit dans RSI, et sa place de corde dans le nœud est bien là pour définir ce que Lacan appelle le jeu de l’ek-sistence. Le réel ek-siste et il se distingue de la réalité, en ceci que la réalité, comme Kant le montre bien, dépend de l’intuition imaginaire et de l’entendement, c’est-à-dire des conditions de possibilité de l’expérience et de la connaissance qui se rejoignent. Le Réel chez Kant aurait rapport avec le noumène, avec la Chose en Soi, inconnaissable. Mais l’ouvrage n’en parle pas, c’est dommage. En tout cas, ce Réel n’a pas le même statut chez Lacan : il résiste à la prise de l’écriture, mais il s’y plie, comme le démontre la définition du contingent, comme ce qui cesse, virgule, de s’écrire. Il y a donc possibilité par l’écriture d’empiéter sur ce point de butée du Réel et de finir par en écrire un bout, un bout de Réel, sans évidemment en épuiser l’ek-sistence. À ce titre, on peut dire que Lacan est réaliste, non pas qu’il croit en la réalité, mais en l’ek-sistence d’un Réel pour chaque sujet, et cette croyance ne doit-elle pas servir de guide pour le clinicien dans les cures qu’il conduit ? À quel Réel le patient a-t-il affaire ? Si ce réel n’est pas fixe, c’est vrai, en quoi n’engendre-t-il pas la fixité d’une répétition dans les symptômes ? Comment déplacer cette fixité chez nos patients par des effets de sens réels ? Voilà, me semble-t-il, des questions freudiennes et lacaniennes.

Voilà, ce sont mes questions, peut-être un peu provocatrices, en tout cas sans complaisance, mais dans le respect d’un ouvrage qui ouvre des perspectives sur une autre pratique de la clinique, éloignée du fixisme des espèces propre à une certaine psychiatrie classique et de l’essentialisme d’un trait du cas qu’il suffirait d’isoler pour mettre fin à l’interrogation clinique et au final renvoyer le sujet au silence et à sa souffrance. À ce titre, s’il est par exemple toujours profitable d’utiliser les mathèmes de la sexuation, pour faire remarquer que le paranoïaque migre en position d’exception, parce qu’il ne peut pas faire autrement, la clinique ordinaire montre qu’il partage aussi ce privilège structural avec un certain type de pervers dans les entreprises, les institutions politiques et les organisations sociales, lui qui sait si bien s’excepter de la loi commune, en s’en posant comme le garant, éliminer par les moyens d’influence transférentiels à sa disposition toute forme d’opposition et exercer sans partage le pouvoir au mépris des considérations éthiques. C’est tout l’enjeu du Prince de Machiavel. C’est dire si, contrairement à la clinique psychiatrique classique, les mathèmes s’offrent à la pluralité des lectures du fait même de l’écriture formelle, non fixiste. Donc merci d’avoir écrit ce livre qui nous libère un peu de nos carcans habituels, en nous rappelant certains fondamentaux de la pensée de Lacan et une position éthique constitutive de la psychanalyse depuis ses débuts : ne pas être fixiste, c’est-à-dire réaliste. J’ajoute : tenons compte du Réel en jeu pour nos patients.

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