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La nodalité du Serpent

DESVEAUX Dominique
Date publication : 18/01/2018

 

À propos du livre de Marc Nacht, Le Serpent. Aux jeux de la guerre et du destin, éditions PENTA, 2016.

Pendant la Deuxième Guerre mondiale, deux enfants s’engagent ludiquement dans la Résistance. L’un deux, Pierre-Marie, a été confié par ses parents juifs à une famille dans un village perdu de Bourgogne. Ils se nouent d’amitié avec un étrange bûcheron qui fera incidemment la découverte de sa judaïté.

C’est là qu’intervient Bélial, serpent-python mythique qui a traversé le temps. Il apparaît dans le livre de Marc Nacht comme la figure de la vigilance (il ne laisse rien passer), de la sagesse et de la bienveillance, mêlée d’un humour juif, bien sûr, et d’un caractère dont le moins qu’on puisse dire est qu’il n’est pas voué à la complaisance. Tout au long du livre, il accompagne les enfants et guide leur devenir humain, dans un contexte où le moindre faux-pas signifie l’effondrement total. Il apparaît comme le maître ès-scansion, dans les pauses boudeuses dont il a le secret, lové dans un vieux pneu, ou ramassé sur lui-même sans aucun entrelacement, comme s’il représentait alors les trois ronds borroméens confondus de telle manière qu’ils génèrent l’angoisse.

Pour que le serpent de la Genèse traverse les temps jusqu’à ces enfants, il a fallu que la tradition juive de la lettre ait pu s’inscrire en eux. Représentant du refoulement originaire, qu’illustre le paradis perdu, Bélial porte l’objet perdu, il est cette lettre, et sa négativité logique au regard des lois du langage lui vaudra d’être affublé de tous les qualificatifs allant du néfaste au diabolique. Il donne ainsi à ces enfants la lettre, transmise par le bûcheron Qrinquedu qui en a fait la découverte testamentaire. Cette lettre va être leur viatique, qui les inscrira symboliquement dans la tradition juive.

Pourquoi Bélial le serpent porte-t-il une telle négativité, lui qui a agi une part décisive de la Création pour que l’être humain advienne ? Le déroulement logique des lois du langage, qui supposent la transgression pour que le désir advienne, et fondent le sujet dans sa responsabilité, c’est Bélial qui le métaphorise. Le sacrifice de l’objet perdu est trop souvent rejeté sur le petit autre. En témoigne la parole d’Adam après qu’il a mangé la pomme de la connaissance : « ce n’est pas moi, c’est elle qui me l’a donné. » Sur Eve et sur le serpent sont rejetés la responsabilité. Ainsi le premier acte humain d’Adam institue la lâcheté, qui va en inaugurer bien d’autres !

Bélial agit la logique de l’inconscient, celle qui va guider l’être humain dans le chemin de la connaissance, à travers ce savoir insu dont il révèle par moments des miettes. Il apparaît comme la face sombre du Créateur, celui qui de l’interdit posé sur l’arbre de la connaissance pose le désir et sa nécessaire transgression. En ce sens, il accomplit la logique du langage dans une assomption de la parole, de la subjectivité et de la responsabilité : Pour que de mâle et femelle, Adam et Eve deviennent homme et femme. La créature ne peut qu’échapper à son Créateur, premier signe de l’altérité radicale. Le serpent énonce la logique de la chose : « vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal. » C’est le prix du refoulement originaire, qui imprime là sa marque fondamentale, la lettre, « qui est de n’être pas », et fait ainsi advenir l’inconscient, dont le serpent dans sa nodalité va sans cesse faire en sorte qu’il ne soit pas forclos. Pour ces enfants, Pierre-Marie et Léon, il va constamment symboliser l’écart pour que le Réel ne se collabe pas à l’Imaginaire. Serpent tryskell qui fait consister les trois ronds RSI par le nouage qu’il autorise.

Il sera toujours l’entre-deux, entre l’esprit et la lettre, énergie vitale des pré-socratiques chez lesquels Freud a puisé son concept de pulsion. Energie qui sans cesse se régénère, à l’image de la mue chez le serpent, et qui advient au désir par la Loi. La part d’ombre, propre au refoulement originaire, est ainsi stigmatisée, l’inconscient forclos par l’hégémonie des religions et des systèmes patriarcaux, ainsi que par le technocratisme libéral issu d’un avènement scientiste sans limites.

Pourtant, il n’est guère de civilisation qui ne reprenne la symbolique du serpent, portant la marque du signifiant ambocepteur : sage/trompeur, bienveillant/rusé. Ce signifiant indique bien la structure du langage comme coupure fondamentale, il représente la vérité menteuse. La langue « fourchue » du serpent nous rappelle que notre langue peut « fourcher », et nous donner un petit bout de savoir sur nos formations de l’inconscient par nos lapsus. Au sujet lui-même de décrypter le sens de ce signifiant qui ne vaut par définition que par sa propre différence.

Faisons un détour par le « livre de Job » : c’est bien Bélial qui va insinuer à Dieu que Job est trop poli pour être honnête. Et les maux s’abattront sur Job jusqu’à ce que celui-ci assume sa séparation avec l’image de fils idéal que lui imposaient ses parents. Travail de l’ombre, dans l’ombre, en lutte contre l’apparence. Dans le cas de Job, la lettre récusée ne lui permettait pas de nommer ses propres filles. Ce qui montre une fois de plus la parenté du serpent avec le féminin.

Symbole de l’énergie vitale dans la Kundalini, il est cette nodalité sur laquelle repose Krishna.

Dans la Grèce antique, à Epidaure en particulier, se trouvait l’Abaton, dortoir orné de la statue du dieu Asklepios, et qui était habité par des serpents inoffensifs. Les malades s’endormaient à même le sol. C’est là qu’avait lieu l’incubation. Asklepios apparaissait en songe aux prêtres, et leur révélait le remède qui rendait la santé. Nous retrouvons là notre serpent-scansion. Belle allégorie de nos modernes cabinets d’analystes, où s’effectue la chirurgie du nœud borroméen... Merci, Bélial.

Remontons le temps pour observer le tableau de la déclaration des droits de l’homme. Le serpent dans son entrelacement soutient les figures féminines de Liberté, Egalité, Fraternité. Il semble venir symboliser la nécessité du nouage de la parole, le signifiant excédant toujours toute signification, comme pour les tables de Moïse, qui présupposent d’être cassées. Nous trouvons là l’équivalence entre serpent/féminin/langue.

Le trou de l’origine est représenté par le serpent, paradigme de la dynamique de la chaîne signifiante. Il n’est jusqu’au caducée d’Asklepios, figure mythique du S barré, qui ne porte sa propre… caducité. Asklepios, tout demi-dieu qu’il est, se verra foudroyé par Zeus pour avoir voulu vaincre la mort. Son inscription en tant que constellation du Serpentaire dans la voûte céleste indique bien là qu’il y a une énigme de la mort à laquelle il ne faut pas toucher.

Nous verrons également dans la Bible la caducité du serpent d’airain, élevé par Moïse au désert. Devenu fétiche, il sera démoli sur ordre du roi Ezechias. Jésus se compare au serpent dressé par Moïse (St Jean, 3:14-16) sur la colline dans le désert : « et comme Moïse éleva le serpent dans le désert, il faut, de même, que le fils de l’Homme soit élevé... » On connaît la suite des déviations de cette parabole, en termes de martyrologie chrétienne, dans un débordement mortifère qui ne pose plus le dépassement du sujet par lui-même, mais l’abdication de la pensée. Exaction qui nie le travail de l’exégèse judaïque qui privilégiera toujours le travail de la lettre, quelles que soient les représentations que ce travail emprunte. Faisons confiance à Bélial pour déconstruire ces représentations dès qu’elles s’enracinent dans une signification univoque, mettant en péril la créativité de la parole.

Comme sur le bas-relief de la célèbre Eve d’Autun, le serpent apparaît dans le prolongement d’Eve. Ou bien est-ce Eve qui est dans le prolongement du serpent ? Mais dans ce prolongement, Eve est tournée vers Adam, dont le bas-relief a disparu, nos bons chanoines effrayés ayant dû le soustraire à la figure de la tentation. Comme quoi le devenir humain par le biais de l’altérité sexuelle est constamment dénié.

La mère de Bélial sera amputée de sa nodalité par un train emblématique des sinistres trains de la mort, par le biais d’un homme traumatisé par la violence des combats. Elle terminera son existence sur un clocher, dans un délire mystique, complètement déconnectée de sa virtualité de serpent. Victime soumise... « la grâce vaut bien un bout de queue », ironise férocément l’auteur... Sauf qu’on ne peut manger la lettre, on ne peut que la suivre « à la lettre »... Une femme en mourra, Marguerite, sa féminité atteinte dans le réel de son corps, là où le symbolique n’a pu fonctionner. Voilà encore une fois illustré ce ballet entre le serpent et le féminin.

Dans la logique du serpent pressentie et formulée par Marc Nacht, plusieurs passages m’ont frappée dans son livre. Lisant l’énigmatique dans le regard animal, il rapproche sa chienne de Bélial. Bien sûr, Bellelurette évoque le : « in illo tempore » du temps mythique. « Tout à fait en accord sur ce point avec Bélial, elle savait que l’infini ne se noue pas et que s’essayer à cette pratique ne vaut pas un pet. » Voilà comment ponctuer le continu de l’Imaginaire.

Par rapport aux questions auxquelles on ne peut répondre, Bélial se mettait en huit en se mordant la queue. Figure de l’impossible ? Limite qui permet en tout cas aux deux adolescents de démarrer leur voyage, voyage initiatique en tant qu’histoire revisitée, de découverte de leur sexualité, et de figures transférentielles des porteurs de la judaïté. Ceci consacre l’apothéose du rôle de Bélial, « python-pythie ». L’air de rien, lové dans son pneu, il initie le trajet des enfants dans la découverte de cette lettre, ayin en hébreu, qui sera le viatique de leur devenir humain. Les enfants ont la stupéfiante idée pour quémander son attention, de lui offrir une pomme. Retour à l’envoyeur responsable des péripéties de la Genèse. « Après avoir englouti l’offrande, ...il se remit en huit, comme il s’était déjà présenté, et émit une sorte de rot que nous entendîmes, pour la seconde fois également, sonner comme un Yodhévavhé, mi-éructé, mi-avalé, condensé des lettres hébraïques qui conditionnent le destin humain, dans sa verticalité et dans son horizontalité. »

Notre Bélial, en représentation de cross-cap, indique bien par sa forme topologique le trajet qui va de l’objet perdu à la mise en place de la réalité pour chaque sujet, par le biais du fantasme.

À partir de cette lettre, ayin, l’histoire de ces enfants pourra se dérouler. Ils sont maintenant porteurs de cette lettre, identifiée comme marque de la tribu de Dan, le serpent d’Israël, qui servira de pierre de touche à leurs pérégrinations.

« Si proche était cette lettre que nous la percevions dans le miroir des yeux animaux comme le pur reflet de l’imprononçable. Ce qui était dans le lointain des temps nous regardait de l’avenir. Merci, Bélial ! Encore une torsion mœbienne qui est la bienvenue dans cette histoire.

Et, merveille : « nous voulions partir. Sortir de la cache comme était sorti celui que nous avions cru mort. Retrouver ce que nous avions perdu mais que nous ne pouvions nommer, car c’est bien autre chose que les souvenirs d’enfance que nous nous racontions. » Voilà pour les boucles et les méandres qu’autorise le serpent.

Et merci pour ce livre, qui nous montre qu’« ayin », la source, n’est pas tarie malgré les déchaînements du Réel. Bélial est toujours là pour qui veut bien l’entr’apercevoir, et restituer la lettre du refoulement primordial, pour qu’apparaissent le sexuel et la parole.

 

Dominique Désveaux

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