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Le Moi, Leçons 7, 8, 9. Autour de L’Entwurf.

Séminaire d’été – Jeudi 31 août 2017.
VANDERMERSCH Bernard
Date publication : 05/01/2018
Dossier : Dossier de retour du Séminaire d'été 2017

 

Introduction

Les trois leçons que j’ai à vous présenter dans un temps estimé à vingt cinq minutes sont essentiellement consacrées à une lecture de L’Esquisse (1895). Pourquoi cette reprise de L’Esquisse jamais publiée, travail qualifié par Lacan de « grossier, ambigu, superfétatoire » et écrite cinq ans avant la Traumdeutung ? Pour, dit Lacan, « que vous ne soyez pas ici seulement pour vous satisfaire de retrouver vos habitudes mais que vous sachiez suspendre votre pensée sur des moments ingrats mais intéressants parce que moments d’une pensée créatrice qui a montré par la suite un développement qui porte bien au-delà de ce premier abord de la question ».

On peut, soixante ans plus tard, reprendre les mêmes mots à propos de notre étude de ce séminaire.

C’est l’occasion pour Lacan de montrer les difficultés de Freud à rendre compte du Moi dans un système de références énergétiques où il apparaît un peu plaqué.

Je ne suivrai pas, contrairement à l’usage, l’ordre des leçons et m’autoriserai à développer les questions que ces leçons ont suscitées chez moi.

Le projet de L’Esquisse

L’Esquisse, écrit Freud, « se propose de fournir une psychologie scientifique, i.e. de présenter les processus psychiques comme des états quantitativement déterminés de parties matérielles détectables et de les rendre ainsi patentes et irréfutables ». Ce « quantitativement » marque dès le départ l’échec de l’entreprise.

Si Freud a renoncé à la publication de cette Esquisse au profit de son énorme travail sur la Traumdeutung, il n’a jamais pour autant abandonné tout espoir qu’un jour on trouve les déterminants biologiques des processus psychiques.

Dans « Au-delà du principe de plaisir » (1920) il écrit encore : « La biologie est vraiment un domaine aux possibilités illimitées : nous devons nous attendre à recevoir d’elle les lumières les plus surprenantes et nous ne pouvons pas deviner quelles réponses elle donnerait dans quelques décennies aux questions que nous lui posons. »

Aussi étonnante que soit la persistance de la foi de Freud dans la biologie, ce ne sera pas là sa voie.

Les difficultés de L’Esquisse

Lacan montre aisément que les lois de l’énergétique sur lesquelles Freud s’appuie ne suffisent pas à rendre compte des phénomènes qu’il observe chez ses patients. Il nous rappelle les deux grands principes de la thermodynamique s’appliquant à un milieu idéalement isolé : le premier, de conservation de l’énergie et le deuxième, d’entropie, qui ne désigne pas une perte d’énergie mais la dégradation inéluctable de la nature de cette énergie constante vers des formes moins nobles : on ne remonte pas la pente.

Lacan pose clairement une question qui a embarrassé les analystes. « Comment distinguer la tendance à restituer l’équilibre (par le principe de plaisir) d’un organisme conçu comme une machine thermodynamique, de la tendance à la répétition associée à la pulsion de mort et qui, elle, relèverait de l’entropie ? »

Autrement dit, cette pulsion de mort n’est-elle pas une autre mouture du principe de plaisir ? Ramener le vivant à l’inanimé  n’est-ce pas ramener la tension au plus bas ? Certains l’ont pensé et ont confondu tension au plus bas et mort. Ce n’est évidemment pas le cas.

Freud au-delà du système j qui décharge l’énergie qu’on lui transmet sur le modèle de l’arc réflexe et ramène donc la tension à 0, (principe de plaisir), pose un système y qui, lui, vise à maintenir un niveau d’énergie constant pour maintenir la vie.

Lacan dit bizarrement : « le principe de plaisir, c’est que le plaisir cesse, le principe de réalité, c’est qu’il ne cesse pas trop vite ! ». Il me semble qu’il faudrait plutôt dire le principe de plaisir c’est que la jouissance cesse...

La répétition nous dit Freud à l’époque de L’Esquisse (et non de « l’Au-delà du principe de plaisir »), est due à ce que le wiederzufinden, la retrouvaille de l’objet, ça ne coïncide que partiellement : on ne retrouve jamais exactement l’objet de satisfaction. Et cela va être la source de la multiplication des objets de substitution et du monde. Sans doute mais, pour Lacan, ce ratage est un effet de la prise du sujet dans le langage. Il nous dit (Leçon VIII) : « La répétition […] est quelque chose qu’il nous faut concevoir comme liée à un processus circulaire de l’échange de la parole, à un circuit extérieur au sujet […] L’analyse est faite pour que le sujet entende, comprenne, dans quel rond du discours [de l’Autre] il est pris et, du même coup, dans quel autre rond il est invité à entrer. »

D’autres ronds auront une certaine fortune par la suite … en ajoutant au rond de l’Autre, celui de l’imaginaire et celui du réel…

Freud sera donc amené à introduire en 1920 une autre répétition que celle du wiederzufinden qu’il appellera pulsion de mort. Malgré sa généralisation, ce n’est pas la mort des êtres vivants qui l’y amène, dit Lacan, c’est le vécu humain : « Il y a quelque chose dans ce qu’il observe de l’homme qui le contraint à sortir des limites de la vie ».  L’important pour Lacan, c’est que cette Todestrieb ramène la libido à la mort mais pas au plus court, par les voies de la vie. Ce n’est donc pas forcément le meurtre ou le suicide. Ce terme de pulsion de mort, à ne pas confondre avec l’agressivité, nous engage d’ailleurs dans une voie dramatique voire mythique au sens d’un conflit cosmique entre Éros et Thanatos alors que le fonctionnement de cette répétition s’impose quotidiennement à la vie la plus ordinaire. Toute pulsion est en fin de compte pulsion de mort.

Il faut donc distinguer avec Lacan une répétition motrice ou sensorielle que nous partageons avec les animaux et qui est impliquée dans l’apprentissage du piano par exemple (dont l’étude relève des neurosciences), de la répétition due au symbolique, « répétition d’une réponse inadaptée, reproduction de comportements passés… » Voire de la génération précédente comme dans l’histoire de l’Homme aux rats. Cette répétition peut perturber la première. « Quand la leçon de piano est finie, dit Lacan, et que l’homme va voir sa petite amie, son apprentissage est à peu près celui de Gribouille. » Cette répétition relève de la psychanalyse.

Commentaire de Lacan : « Comment ce Wiederholungszwang a-t-il pu être littéralement projeté par Freud sur un plan en apparence biologique ? » (Leçon VII)

La fausse solution de l’appareil w et de l’information

Pour introduire la nécessité de l’ordre symbolique Lacan reprend le support théorique de Freud, la thermodynamique. Il constate que Freud - en plus du système j qui décharge l’énergie qu’on lui transmet sur le modèle de l’arc réflexe et du système y qui, lui, vise à maintenir un niveau énergétique constant, et qui équivaut au Moi - est obligé, pour expliquer la conscience, d’inventer les neurones w, ceux qui à l’intérieur de y vont se spécialiser dans la qualité. Ces w échappent aux lois d’équivalence énergétique car ils ont à rendre compte de ce qui n’est pas explicable par des quantités d’énergie, à savoir l’adaptation des réponses permettant de satisfaire non des besoins mais le désir. Ce mot de désir apparaît un peu incongru dans cet appareil de L’Esquisse si « machinique » mais c’est pourtant bien le désir qui tracasse Freud et d’abord le sien, comme la suite le montrera (Die Traumdeutung). Ces w sont sensibles, non pas à des variations d’énergie, mais à une qualité attribuée par Freud à une « période », i.e. une fréquence, c’est-à-dire à une information spécifique. C’est par cette notion d’information que Lacan  introduit donc la nécessité de l’ordre symbolique.

Cette notion d’information, posée comme ce qui s’oppose à l’entropie, ce qui permet de remonter la pente et donc tend à s’éloigner du plus probable, du pur hasard, semble avoir été ignorée de Freud. Il me semble que Lacan n’est pas dupe de la vanité de l’artifice de cette introduction du symbolique par l’information. En effet il se permet de ramener l’entropie, en tout cas son principe, à une illusion :

« L’entropie c’est un symbole, une chose qui s’écrit au tableau, et vous auriez bien tort de croire qu’elle existe… ». Plus tard il dira qu’elle est due au placage de signifiants sur le monde physique. Le 14 janvier 1970, il dira que l’articulation signifiante produit un certain savoir et que ce savoir produit, non pas de l’information, mais, au contraire, de l’entropie. Un savoir qui désinforme ! Paradoxe à élucider.

Pourquoi, même à introduire l’information par le truchement ingénieux de ces neurones w sensibles à la qualité[1], ça ne suffit pas à rendre compte du désir ?

Les objets du monde qui éveillent le désir sont certes liés à des représentations qui informent le cerveau, mais ces représentations ne suffisent pas à créer le désir, comme en témoigne la dépression. Car le désir n’est pas créé par une information mais par un manque.

Dans le biologique il y a de l’information (cf. l’ADN) mais il n’y a pas de manque. Le langage humain certes est un bon moyen d’information mais le signifiant, dans sa définition lacanienne, n’informe pas, il produit le sujet comme absence, absence qu’alors il représente. Et c’est pour autant qu’il agit hors de sa signification, que celle-ci est inhibée, qu’il représente le sujet. Il ne le représente pas seul mais dans l’articulation signifiante S1-S2. Il faudrait ici reprendre l’élaboration de Lacan « aliénation-séparation » dans Les Quatre concepts  fondamentaux de la psychanalyse mais allons tout de suite à la formule canonique :

 

S1   S2

__     __

\$       a

Elle donne le prix de la représentation du sujet : a, le plus de jouir à récupérer, autrement dit la cause du désir et donc du rêve freudien. C’est d’ici que vient l’illusion entropique du sujet lui-même, car son existence même est liée à une perte.

L’articulation signifiante nécessite une différence S1-S2. Elle produit ainsi du sens, sans doute, mais un sens écorné par l’ « effet de sens » : l’évocation de l’objet a qui, lui, est hors sens. L’objet a en garantissant la différence S1-S2 devient cause du désir et de la répétition. L’objet a donne ainsi la mesure du sens perdu, mais aussi de la jouissance perdue pour assurer la représentation du sujet. Cette perte est-elle quantifiable, comme l’entropie ? Je ne le pense pas. La jouissance se métaphorise aisément comme entropie mais elle ne répond pas aux mêmes lois. L’objet a me semble irréductible à toute unité, réfractaire à toute mesure objectivable par les neurosciences.

Charles Melman, commentant L’Envers de la psychanalyse, associe l’entropie de façon métaphorique à la jouissance : « Spontanément, l’effet de sens, l’évocation dans l’intervalle signifiant de l’objet a s’use [dans la répétition]. Le principe de plaisir [et non la pulsion de mort] c’est l’entropie, l’égalisation S1-S2. Nous ne demandons qu’à nous satisfaire de la jouissance acquise. Pour remonter cette pente entropique, pour nous faire honte [entropie peut vouloir dire honte en grec] il ne faut pas moins que le coup de fouet du signifiant-maître. » Cette égalisation S1-S2, on la retrouvera dans la psychosomatique, dont je dirai un mot plus tard.

Le sujet dépend donc de la réussite de la création d’un manque dans les trois registres, assurée par l’objet a.

Or, il n’y a de manque que par le symbolique, l’appareil neuronal n’en produira pas s’il n’est pas déjà inscrit et nommé quelque part dans l’Autre. La Gestalt de l’image spéculaire - il est question de Gestalt au début de la leçon VII - elle-même n’est formatrice du Je qu’à être marquée du désir de l’Autre. Le sujet n’est pas un pigeon… quoi que ! Ce qui n’empêche pas que, selon Catherine Morin[2], elle « n’est pas seulement une construction échafaudée par les psychanalystes. Elle semble bien plutôt correspondre à un réseau d’associations acquis au cours du développement et inscrit dans les réseaux neuronaux. »

Dans la leçon IX Lacan insiste sur le fait que « tout progrès scientifique va dans le sens de faire s’évanouir l’objet comme tel » (à entendre : aller au-delà de toute représentation spéculaire où la compréhension se perd). Il ajoute : « L’être et l’objet, ce n’est pas du tout la même chose. L’homme n’est pas un objet mais un être en train de se réaliser ». Formule qui n’est pas tout à fait celle du futur antérieur qui prévaudra par la suite…

Conséquence sur la cure : il faut que nous sachions dans quelle dimension nous opérons dans le rapport au partenaire, soit d’opposition (il faut le convaincre de son erreur), soit de médiation entre lui et le discours de l’Autre qui le mène.

L’Esquisse aujourd’hui et le malentendu

Avec le développement des neurosciences, la tentative d’expliquer le psychisme humain à partir de son cerveau est fréquente aujourd’hui : L’homme neuronal de Jean-Pierre Changeux. Tout l’été France Inter a diffusé le feuilleton de Lionel Naccache, « Parlez-vous cerveau ? » À l’inverse, les psychanalystes, dans l’ensemble, s’intéressent bien peu à leur cerveau. Mais on assiste aussi à des tentatives venant de certains neuroscientifiques, ou de certains analystes, de réconcilier psychanalyse et sciences du cerveau, voire de les unifier en une neuro-psychanalyse. Et ça n’est pas plus pertinent.

L’excellent livre de Catherine Morin, unique en son genre, vise à tout autre chose : « d’une part mettre clairement en évidence les différences de point de vue entre les neurosciences, qui étudient le fonctionnement du cerveau, et la psychanalyse qui étudie les rapports de l’être humain aux lois symboliques qui l’assujettissent. D’autre part, proposer une réflexion sur la vie psychique des personnes atteintes de lésions cérébrales. » Elle s’est engagée dans un dialogue difficile et authentique  entre neuroscientifiques et psychanalystes qui ne méconnaissent ni les contraintes de la physiologie cérébrale ni la spécificité du parlêtre qui souffre, dit-elle, « de vivre dans un monde de langage ». Cela lui permet, tout en étant membre de l’International Society of Neuropsychoanalysis de dénoncer les fausses fenêtres comme celle de la plasticité cérébrale. Pour François Ansermet, psychanalyste et Pierre Magistretti, neurobiologiste[3], cette plasticité cérébrale serait l’intersection - jusqu’ici introuvable - de la psychanalyse et des neurosciences, champs dont ils reconnaissent par ailleurs l’hétérogénéité. Au demeurant, note Catherine Morin, cette plasticité semble bien limitée en ce qui concerne les voies de notre jouissance !

Il faut bien admettre que le symbolique jouit d’une extériorité par rapport à l’appareil cérébral et même qu’il lui impose, en ce qui concerne le sujet, ses lois propres[4]. À l’inverse, note Catherine Morin, « il est indispensable que les analystes aient des connaissances claires sur le fonctionnement du cerveau, non seulement pour être capables de s’orienter s’ils ont à prendre en charge des patients cérébrolésés[5] (voire de repérer certains troubles neurologiques d’aspect trompeusement « psychologiques »), mais aussi pour ne pas tomber dans la fascination devant les mystères et les extraordinaires compétences du cerveau humain, et pour conserver une claire notion de ce qui différencie fondamentalement la psychanalyse des sciences cognitives. »

Elle donne, non sans humour, l’exemple fécond de la cure d’une personne atteinte d’un A.V.C. par une psychanalyste et une neurologue (elle-même) dans une approche « non intégrative » particulièrement instructive[6].

Il y a, à mon sens, une intersection entre psychanalyse et neurosciences, mais ce n’est pas la plasticité cérébrale, c’est l’ensemble vide. Le psychanalyste, quand il n’est pas trop dévoré par la passion de la vérité, l’inscrit dans son opération comme le réel du sujet. La recherche scientifique ne peut que l’ignorer dans sa démarche ; mais il vaudrait mieux que ce ne soit que tactiquement.

On peut se demander si tous ces efforts actuels de retour à L’Esquisse, prise souvent au premier degré, n’ont pas pour visée de sauver le parlêtre de sa sujétion au langage, et donc à la Todestrieb. Un certain optimisme scientifique prenant le relais des doctrines religieuses.

La psychosomatique

est abordée au début de la leçon VIII. Occasion pour Lacan de rappeler la nécessité de forger des concepts, quitte à les abandonner s’ils sont trop usés par la répétition entropique ou dépassés.

Ainsi pour faire le départ entre phénomènes psychosomatiques et névrotiques, il se sert du concept de narcissisme en tant qu’opposé à l’autoérotisme.

« L’autoérotisme, ce sont des investissements intra-organiques. La névrose est toujours encadrée par la structure narcissique ». « La réaction psychosomatique n’est pas une relation à l’objet [entendons ici l’objet d’une relation narcissique], toujours à la limite de nos élaborations conceptuelles, elles sont au niveau du réel. » Il précise en passant qu’avec le réel la distinction intérieur – extérieur n’est pas tenable. « Le réel est sans fissure ».

« Dans les phénomènes psychosomatiques, il n’y a plus de distinction entre source de la pulsion et objet de la pulsion, c’est un investissement sur l’organe même ».  Ce qui n’empêche pas que l’Autre, le symbolique, soit en cause. Dans ce premier abord assez limité, Lacan ne dit pas comment. Il en dira plus dans Les Quatre concepts avec la notion d’holophrase S1-S2 qui, précisément, en l’absence de production de l’objet a, ne permet pas au sujet d’être représenté. En tout cas il apparaît clairement dans de nombreuses observations, et dans le cas de Joyce bien étudié par Valentin Nusinovici, que la personne atteinte par la psychosomatique ne se satisfait pas de la solution commune qui consiste à consentir à la perte de l’objet pour garantir sa présence au monde. Je dirais que dans le phénomène psychosomatique, un certain signifiant dégradé informe directement un organe du corps propre sans respecter l’impossible de l’écart S1-S2 sans représenter un sujet, sans effet de sens. Mais cette information peut laisser des traces de cet excès qui annule le sujet.

La psychose n’est pas un rêve

Enfin un mot sur le rêve pour dénoncer une sentence de John Hughlings Jackson, théoricien de la hiérarchie des organes du système nerveux, entraînant la libération des inférieurs lors d’atteinte des supérieurs. Il a eu une grosse influence en France, notamment sur Henri Ey et sa théorie organo-dynamique.

« Trouvez la nature du rêve, dit Jackson cité par Freud, et vous aurez trouvé tout ce que l’on peut savoir sur la démence et sur la folie ». C’est une erreur, dit Lacan On peut même dire qu’un aspect confuso-onirique du délire doit faire rechercher une étiologie organique plutôt que psychotique.

Il est à noter enfin que, dans cette Esquisse, Freud se penche sur le rêve et y affirme déjà que le rêve est un accomplissement de désir. Dans la Traumdeutung, Freud s’en expliquera avec d’autres lois : condensation et déplacement, qui ne sont pas que celles de l’énergétique mais précisément, sans qu’il le sache clairement, deux des lois fondamentales du langage.

Relecture : Louis Bouvet, Érika Croisé Uhl, Dominique Foisnet Latour.

Texte relu par l’auteur.

Discussion

Bernard Vandermersch – (…) Pas sur le mode, pas seulement sur le mode de dénoncer la capture imaginaire, etc. parce qu’il en donne par exemple les conséquences dans la cure : est-ce que vous êtes en opposition imaginaire à votre patient ou est-ce que vous êtes dans une position de médiatisation dans le symbolique ? Il donne quand même des indications mais tu as raison, et là j’avoue que j’ai scotomisé, c’est la question de l’aspect fondateur de l’Imaginaire qui effectivement manque à Freud alors même qu’il est pris dedans complètement dans son élaboration parce que toute L’Esquisse est une imagination de Freud, une imagination qui trouve plus ou moins des concordances dans les travaux contemporains mais enfin c’est quand même une projection de son imagination. Qu’est-ce que tu en penses ?

Claude Landman – Oui, tu as raison.

Bernard Vandermersch – Ce n’est pas du tout un travail à partir d’expériences neurologiques.

Claude Landman – Non, non. Ce qui n’est pas imaginaire, c’est la recherche de l’objet perdu.

Bernard Vandermersch – Oui.

Claude Landman – C’est le point fondamental sur lequel tu as insisté. Alors effectivement, je crois que Le Moi, le titre du séminaire, la fonction imaginaire résout le paradoxe chez Freud du système perception-conscience. Et il en est averti d’une certaine façon puisque dans sa deuxième topique, il va substituer au système inconscient-préconscient-conscient, conscient-perception-conscience, il va substituer le moi et le refoulé. C’est-à-dire qu’il va introduire quand même, alors pas à la façon dont on le pense avec Lacan, le Moi, mais c’est vrai que la fonction imaginaire résout, le recours à la fonction imaginaire, au stade du miroir, et à tous ses développements, résout les paradoxes de la conscience chez Freud, c’est-à-dire de ce qu’il appelle comme il peut dans L’Esquisse, la qualité, les neurones de perception, au sens où tu as raison d’insister sur la dimension positive, fondatrice, formatrice de l’Imaginaire.

Bernard Vandermersch – Non mais là tu me fais comprendre quelque chose que je n’avais pas trop bien saisi. Oui, c’est vrai. Mais enfin est-ce que la dimension de l’Imaginaire résout complètement la question de la conscience ? Est-ce que ce qu’en dit Lacan dans Le Moi te semble complètement satisfaisant pour expliquer la conscience, par exemple ?

Claude Landman – Non, je ne dis pas ça, je dis que ça résout les paradoxes qui apparaissent chez Freud et qui durent malgré la seconde topique et la substitution de la conscience par le Moi, les paradoxes du système perception-conscience, qui restent un paradoxe jusqu’à la fin. Et d’ailleurs Lacan dit dans le séminaire : finalement Freud donne sa langue au chat. C’est parce qu’il ne sait pas quoi en faire de la conscience.

Annie Delannoy – Et en même temps, est-ce qu’on ne peut pas dire, enfin moi, ça me fait penser à ça quand vous dites : Lacan insiste sur ce message qui tourne en boucle ; moi ce qui m’avait beaucoup intéressée dans L’Esquisse mais peut-être justement parce que c’est une lecture après coup et que ça me l’a fait entendre comme ça, quand il décrit tout ce circuit dans les neurones, il dit que ce qui est à l’œuvre, c’est la comparaison entre, alors je vais le dire comme ça et pour faire vite, une information qui arrive et qui serait comparée, enfin qui pourrait se frayer un passage et que ce qui est recherché c’est toujours un frayage qui déjà existait, qui avait déjà été emprunté, et qu’il y avait quelque chose qui se mettait en route d’un nouveau frayage parce qu’il fallait bien décharger et que forcément ça ne correspondait jamais tout à fait, donc il y avait cette mise en route d’un nouveau frayage. Et je m’étais dit comme ça qu’effectivement là il y avait quelque chose de ce manque, enfin qu’on nomme aujourd’hui comme ça, et en même temps toujours cette façon de revenir comme ça en boucle sur aller chercher du déjà frayé, du déjà connu et puis, petit à petit, d’autres choses qui allaient se mettre en route ; d’ailleurs je crois qu’il situe, là, l’émergence de la pensée. Alors oui, peut-être il n’emploie pas ces mots, Freud, mais c’est peut-être un peu déjà là, il me semble, dans L’Esquisse. Enfin il y a déjà ces choses-là qui ne sont pas nommées ; enfin voilà c’était une remarque.

Claude Landman – Oui, oui, vous avez raison, je ne sais pas moi, Bernard, tu veux ? Non, non, mais c’est vrai, il dit que la répétition, ça rejoint la citation que Bernard [Vandermersch] a faite de Charles Melman que la répétition appelle du nouveau ; appelle du nouveau, c’est quand même la finalité de la cure, c’est de ne pas rester, autant que possible, dans cet automatisme de répétition mais d’en faire quelque chose, d’en faire quelque chose c’est-à-dire d’essayer d’inventer du nouveau à partir de cet automatisme.

Marc Darmon – On va demander à Jean-Michel Vappereau de dire quelques mots sur L’Esquisse.

Jean-Michel Vappereau – Pour illustrer mon propos d’une manière schématique au début, on est d’accord qu’il faut distinguer les trois dimensions de l’Imaginaire, le Symbolique et le Réel puisque Lacan fait du nœud de trèfle la psychose comme personnalité dans le sinthome et que le nœud de trèfle, c’est la mise en continuité des trois ronds du borroméen. La question, ça détruit la partie centrale c’est-à-dire l’objet a et on a affaire à un trèfle. Alors il faut maintenir absolument la distinction des trois pour que les choses soient lisibles. C’est pour dire d’une manière schématique que je suis d’accord qu’il ne faut pas mélanger l’Imaginaire, le Symbolique et le Réel et que, pour moi, la difficulté vient du fait que l’Imaginaire, c’est le corps, c’est le moi, c’est le corps et que là, ma référence c’est Canguilhem qui est quand même celui qui a réussi à définir le vivant, qui est un lieu évidemment à propos duquel on peut beaucoup se tromper. Qu’est-ce que nous dit Canguilhem de la vie dans « Machine et organisme » quand il essaye de comparer un organisme à une machine ? Il n’arrive pas à conclure tout à fait mais c’est dans l’article suivant qui s’appelle « L[a monstruosité et le monstrueux] » qu’on arrive à lire ce que Canguilhem découvre, c’est que la caractéristique du vivant, son mot, c’est la persévérance, coûte que coûte. La persévérance qui justement peut conduire un mammifère prématuré à tenter de persévérer, donc ça c’est le vivant, on est du côté de l’Imaginaire, du corps, et là il utilise le Symbolique, c’est-à-dire… pour moi le symbolique prototype, ce qui m’assure qu’il y a du symbolique en dehors de la formule de Lacan : il y a de la raison dans le Réel et que ça traverse notre corps. Le symbolique, c’est qu’il existe des langues, c’est incontestable, il y a des langues. Alors les animaux parlent, dit Lacan par exemple, ils parlent mais jamais ils n’écrivent ni ne lisent. Vous avez un passage dans la dernière leçon de L’Identification où il dit qu’Aristote s’est trompé, il a fait un jeu de mots sur Pastès, le dieu de la nature et les animaux sauraient lire et Lacan fait sans arrêt dans sa manière pour nous le signaler, il nous demande tout le temps : est-ce que vous croyez vraiment que les hirondelles peuvent dire l’augure du printemps ? Les animaux parlent, c’est le mimétisme animal, c’est du vivant et il faut arriver à bien distinguer ça justement du symbolique, de la langue. Alors à partir de là, la remarque que je voudrais faire à propos de L’Esquisse, c’est que je trouve absolument remarquable que L’Esquisse de Freud qui est une sorte de résumé, il écrit pour lui-même, il ne fait pas les démonstrations, il résume tous les résultats qu’il a accumulés de son expérience de neurologie, mais c’est quelque chose qu’on peut lire en parallèle au chapitre II de L’Éthique de Spinoza. Spinoza, lui, il fait les démonstrations, il donne les propositions et les démonstrations. Vous remarquerez que dans le deuxième chapitre de L’Éthique, vous avez affaire à une physique – c’est Deleuze qui l’appelle comme ça – à une physique de Spinoza, il y a trois types de corps : il y a les corps mous, les corps fluides et les corps durs. Et chez Freud vous avez trois types de neurones : vous avez les neurones φ qui laissent passer l’influx, il y a les neurones ψ qui le retiennent et puis les neurones ϖ qui sont les neurones qui retiennent la fréquence. Quand vous avez ça, ce qui est intéressant justement, c’est que Spinoza a écrit un chapitre I qui traite de Dieu. Alors évidemment ça n’intéresse pas Freud compte tenu de sa position vis-à-vis de l’athéisme, mais Lacan lui n’hésite pas et surtout moi je voudrais souligner que dans le chapitre I de L’Éthique, il s’agit d’un commentaire à l’époque de Spinoza de ce que Cantor va découvrir de la théorie des ensembles. C’est-à-dire qu’on peut lire les différentes définitions, les axiomes et les conséquences que décrit Spinoza, on peut lire ça comme un commentaire de ce qui va devenir la théorie des ensembles de Cantor à propos de l’un, à propos de l’élément, à propos des parties ; on peut écrire avec les axiomes de la théorie de Zermelo-Fraenkel les formules de Spinoza à propos de Dieu. Donc là nous sommes justement dans quelque chose qui est extrêmement lié au Symbolique, c’est-à-dire à l’écriture et pas seulement à la parole. Et juste pour conclure, je voudrais dire à propos de ce qui est en question justement entre ces différentes catégories puisque vous avez évoqué l’enfant avant le stade du miroir, moi je vous signale que la « … question préliminaire au traitement [possible] des psychoses », c’est tout de même dans les Écrits de Lacan, si vous cherchez qu’est-ce que c’est que cette question préliminaire, vers la fin, au moment où il présente le schéma, il y a deux questions, avec des points d’interrogation en fait. Mais je vous propose de lire que cette question préliminaire, c’est quelque chose que Lacan nous indique au moment où il présente le schéma R. Immédiatement après le schéma R, il a ajouté une note en 1966 quand il publie les Écrits, à propos du schéma R, tout de suite, immédiatement, il ajoute la chose suivante, c’est la page 554 dans Les Écrits, il ajoute la chose suivante qui me paraît très importante pour nous, il ajoute que « Ce schéma en effet permet de démontrer les relations qui se rapportent non pas aux stades préœdipiens qui ne sont pas bien entendu inexistants, mais analytiquement impensables » et il ajoute dans une parenthèse : « (comme l’œuvre trébuchante mais guidée de Mme Mélanie Klein le met suffisamment en évidence), mais aux stades prégénitaux […] » voyez, il fait la différence entre préœdipiens et prégénitaux, pourquoi ?  Parce que le stade du miroir nous indique que dans la narcissisme, il s’agit bien de l’image du corps et que la  fonction phallique qui précédemment était la question chez l’enfant de l’énonciation puisque Lacan définit le trauma, l’entrée du sujet dans le Symbolique, par le malentendu des parents qui ne s’entendent pas crier, c’est-à-dire qu’ils ne tiennent aucun compte de l’énonciation, ils s’intéressent à ce qu’ils disent ; et la fonction phallique pour l’enfant, c’est l’autorité de la parole, c’est la puissance de la parole, il y a une posture imaginaire du corps, et quand on parle, voyez moi je parle, j’ai la notion que le fait de parler c’est impératif, j’ai dit ça déjà hier ; il me semble que c’est très important de bien retenir que la fonction phallique va devenir liée à l’organe c’est-à-dire à la présence anatomique de l’organe mâle, à partir du stade du miroir justement, et donc quand on s’intéresse à ce qui se passe avant, il faut lire ce paragraphe de Lacan pour bien faire attention de ne pas en dire trop. C’est pas analytiquement impensable mais c’est quelque chose qui ne peut être fait – c’est ce qu’il ajoute tout de suite après – il dit « […] mais aux stades prégénitaux en tant qu’ils s’ordonnent dans la rétroaction de l’Œdipe ». On peut en parler, on peut se poser les questions, mais il faut bien marquer cette différence qu’il y a entre ce qui serait prégénital et ce qui va devenir ensuite l’Œdipe avec les théories sexuelles infantiles, phalliques, où l’organe joue un rôle. Et puis vous avez à ce moment là dans la période de l’Œdipe, ça s’achève avec la découverte de la castration du fait d’un autre sexe. Je vous signale ces indications parce qu’à mon avis, ça fait partie de ce qui nous intéresse c’est-à-dire que nous sommes des sujets et nous lisons. C’est ça ce que je veux dire, c’est que c’est lié au fait que ce qui nous importe le plus dans l’analyse à mon avis, c’est le fait que nous parlons et que nous lisons et que nous sommes partie prenante de toutes ces questions. Voilà.

Claude Landman – Juste un mot mais vraiment deux secondes, pour dire que c’est un fait d’expérience que j’ai pu observer avec mes propres enfants mais c’est ce que dit aussi Lacan, c’est que le nouveau-né, le nourrisson, il est manifestement extraordinairement intéressé par ce qui l’entoure. Manifestement, c’est-à-dire qu’il y a une appétence à l’endroit de ce qui l’entoure qui est un fait constatable. Donc je ne faisais pas là une autre remarque que celle-là.

Bernard Vandermersch – Oui, alors est ce que c’est un sujet sans corps avant le stade du miroir ?

Marc Darmon – On pourrait interroger Marie-Christine [Laznik] là-dessus.

Bernard Vandermersch – Bon, allez.

Marc Darmon – Mais pas tout de suite puisqu’on est un petit peu en retard. Est-ce que Stéphane Deluermoz veut bien prendre la parole.

Transcription : Inès Segré.

Relecture : Érika Croisé Uhl, Louis Bouvet, Dominique Foisnet Latour.

Texte relu par l’auteur.

 

[1] Je passe sur le détail des opérations nécessaires : cathexis etc. introduites à cet effet.

[2] Morin (Catherine), L’homme et son cerveau, Neurosciences et psychanalyse, Odile Jacob, 2017, p. 209.

[3] Ansermet (François)., Magistretti (Pierre),. À chacun son cerveau, 2004, Odile Jacob.

[4] Ansermet, psychanalyste lacanien cite cette expression de Lacan qu’il dit n’avoir jamais comprise avant, grâce à la plasticité, de lui donner ce sens : le langage « participe à organiser le réseau neuronal ».

[5] J’ai eu affaire à une patiente atteinte d’une aphasie qui, en raison de ses antécédents, avait été prise pour un mutisme mélancolique.

[6] Morin (Catherine), op. cit., p. 203.

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