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Intervention sur Lilith

Séminaire d’été 2017 – Mercredi 30 août.
CATHELINEAU-JUNQUA Anne
Date publication : 03/01/2018
Dossier : Dossier de retour du Séminaire d'été 2017

 

Je vais vous parler de Lilith. Comme vous l’avez vu déjà dans La Topologie et le Temps, elle préoccupe pas mal Lacan, puisqu’il en parle quand même trois fois ; en tout cas, Lilith lui donne l’occasion d’évoquer la question des sexes en reprenant les nœuds et en particulier la possibilité d’un troisième sexe. Et donc, dans la leçon du 9 janvier, il nous dit :

« Pourquoi est-ce qu’il y en a deux, d’ailleurs, ça s’explique mal, c’est ce qui est évoqué dans la doublure d’Ève, à savoir Lilith. L’évocation n’est pourtant pas chose précise. C’est justement de précision, c'est-à-dire de Réel, que j’ai fait état en rêvant en somme à ce qu’il en est du nœud borroméen. »

Alors, en fait, c’est bien peut-être autour de la question du Réel, mais du Réel cette fois concernant Lilith dont je vais essayer de vous parler. Qu’est-ce qu’il en serait du Réel pour Lilith ? Qu’est-ce qu’elle représente ? Enfin je vais essayer de voir avec vous pourquoi Lacan en fait la possibilité d’un troisième sexe.

Donc, on considère Lilith comme appartenant à la mythologie juive, essentiellement. Mais en fait, cette représentation d’une féminité démoniaque existe depuis les débuts de l’écriture, c'est-à-dire à peu près quatre millénaires avant Jésus-Christ, et elle a perduré jusqu’à nos jours puisque la figure de Lilith a traversé les siècles et qu’elle a été utilisée dans la littérature, en particulier dans la littérature française au XIXe siècle, mais on la retrouve aussi dans les écrits féministes contemporains comme un emblème de la rébellion des femmes contre les hommes et contre l’ordre patriarcal. Nombre de sites internet sur Lilith l’associe à des pratiques magiques, de divination, et à la lune noire. Elle est aussi l’un des emblèmes principaux des homosexuelles.

Mais revenons aux origines de ce mythe. On a rapproché le nom de Lilith de « Leïla » en arabe ou de « Layela » en hébreu et on l’associe à la nuit, ce qu’ont fait d’ailleurs les rabbins du Talmud. En fait, la racine est une racine d’origine akkadienne. Il existait des « Lil » dans la mythologie akkadienne qui représentait les grandes forces hostiles de la nature comme le vent, la tempête, l’orage. Ces forces se sont personnifiées progressivement en démons, d’abord en démons qui étaient à la fois mâles et femelles et puis qui se sont progressivement distingués. On la retrouve aussi dans les liturgies sumériennes plus tardives sous la forme de « Lilitou », elle est mentionnée pour la première fois dans l’Épopée de Gilgamesh. Cette fois, elle serait une prostituée ou une courtisane sacrée qui serait envoyée par la déesse-mère pour séduire les hommes, prélever leur semence et fabriquer des démons. Mais elle est aussi présente dans de nombreuses formules d’exorcisme qui insistent sur son rôle démoniaque. Les méfaits qu’on lui attribue sont essentiellement des effets de séduction et de mort. Ensuite cette mythologie passe dans le judaïsme mais est très peu présente dans la Bible hébraïque puisqu’elle n’apparaît qu’une seule fois en 34.14 dans ce qu’on appelle « La petite apocalypse d’Isaïe » et là, elle est évoquée comme une figure de démon et non plus comme une femme ; je peux vous citer le passage : « Là, se rencontrent chats sauvages et chiens sauvages ; là les satyres se donneront rendez-vous, là la Lilith elle-même établira son gîte et trouvera une retraite tranquille ». C’est donc, dans ce contexte, une des douze bêtes sauvages qui envahit le pays dévasté d’Edom le jour du jugement dernier. Et c’est la seule bête qui n’est citée qu’une seule fois dans la Bible, ce qui n’est pas tellement étonnant dans un contexte de lutte, un contexte au sein du judaïsme où les rabbins avec les prophètes luttent contre l’idolâtrie et la sorcellerie afin de renforcer le monothéisme. Mais enfin, malgré tout, à partir de là, elle est intégrée dans le judaïsme. 

On a donc d’abord une conception eschatologique de Lilith et il faudra attendre le Talmud pour affirmer l’existence de Lilith sous la forme d’un démon ailé à figure de femme à la longue chevelure, qui vient attaquer la nuit et en particulier les hommes qui dorment seuls. On retrouve d’ailleurs le mythe akkadien où elle fait s’écouler le sperme pour le voler, le dévorer et ensuite fabriquer des démons.

Dans le Talmud de Jérusalem elle est évoquée comme une des quatre mères de démons. Les démons étaient entendus comme des vices – donc des vices qui cherchent continuellement à nuire à l’état moral de l’homme – et Lilith représente l’Ignorance. Pour vous citer le passage : « L’Ignorance est représentée par Lilith qui ne se plaît que dans les ténèbres et qui est l’ennemie mortelle de l’enfance ». Donc on a déjà dans le Talmud l’idée qu’elle vient faire mourir les nouveau-nés ; on la retrouvera plus tard de manière plus développée.

Dans le Talmud de Babylone (fin de rédaction Ve siècle après Jésus-Christ) il est mentionné qu’il est dangereux de passer la nuit dans une maison isolée, car on court le risque d’être pris par Lilith.

Alors, parallèlement à ces sources écrites, on trouve tout un tas d’objets rituels magico-religieux qui ont été datés entre le Ve et le VIIIe siècle, des coupes en particulier, où sont gravées des formules d’exorcisme qui évoquent des Lilith mâles et des Lilith femelles, c'est-à-dire que finalement, cette indistinction sur le sexe des Lilith a perduré assez longtemps puisque dans ces objets magico-religieux, c’est encore représenté. Ce sont les rabbins qui ont écrit ces formules magiques d’exorcisme sur ces objets où ils évoquent Lilith, LES Lilith. Donc on a là déjà une première représentation, on peut dire bisexuelle, des Lilith mâles-femelles qui a perduré dans le judaïsme assez tardivement.

C’est bien plus tard en fait que l’on dira de Lilith qu’elle est la première Ève. C’est au Xe siècle et c’est dans un commentaire, enfin un Midrash fameux, qui est l’Alphabet de Ben Sira, rédigé en Perse, et qui donc là fait le rapprochement entre la première création d’Ève et Lilith. Voilà, alors je peux vous le lire, si vous voulez, parce que c’est la base qui va servir ensuite à tous les développements et à toutes les reprises dans la littérature, et puis qui va avoir une influence, vraiment importante dans le judaïsme, mais aussi une influence contemporaine, mythique, plus large.

Donc la légende de Ben Sira : « Voici les anges chargés de la guérison, Senoy, Sansenoy, Semenguelof. Lorsque le Saint béni soit-il, créa le premier homme unique, il lui dit : « il n’est pas bon que l’homme soit seul ». Il lui créa une femme de la terre comme lui et l’appela Lilith. Ils en vinrent immédiatement à se quereller. Elle dit : « je ne me couche pas au-dessous ». Il lui dit : « je ne me couche pas au-dessous mais au-dessus car tu es destinée, toi, à être en dessous et moi au-dessus ». Elle lui dit : « nous sommes tous les deux égaux parce que nous sommes tous les deux de la terre ». Mais ils ne purent s’entendre et, lorsque Lilith en fut convaincue, elle prononça le Nom dans son intégralité et elle s’envola dans les airs de l’univers. Adam, debout, pria : « la femme que tu m’as donnée m’a quitté ». Le Saint béni soit-il, envoya immédiatement à sa poursuite ses trois anges pour qu’ils la ramènent. Dieu dit à Lilith qu’il serait préférable qu’elle accepte de revenir, sinon elle devrait accepter que ses enfants meurent chaque jour, cent garçons. Ils la suivirent et la retrouvèrent dans la mer, dans les eaux tumultueuses où les Égyptiens devaient périr noyés. Ils parlèrent à Lilith mais elle n’accepta pas de revenir. Ils lui dirent « Nous te noierons dans la mer ». Elle leur dit : « Laissez-moi car je n’ai été créée que pour faire du mal aux nouveaux-nés âgés de huit jours, et depuis leur naissance jusqu’à l’âge de vingt jours lorsque ces nouveaux-nés sont des filles ». Lorsqu’ils entendirent ces paroles, ils menacèrent de la ramener. Elle leur jura : « au nom de Dieu vivant et présent, à chaque fois que je vous verrai ou que je verrai vos noms et vos formes sur une amulette, je n’exercerai pas de domination sur ce nouveau-né ». Elle accepta que meurent chaque jour cent des démons [qu’elle avait elle-même engendrés]. Et c’est pourquoi nous écrivons leurs noms sur les amulettes des petits garçons. Elle les voit et se souvient de son serment et le bébé guérit. »

Donc, cette légende donne à Lilith une place dans un système cosmogonique où les rôles sont déjà distribués. Sa création égalitaire, c'est-à-dire de la même poussière qu’Adam, n’a de sens que par rapport au récit biblique de la création de l’homme et de la femme. Donc ces fameux deux récits :

  • Le premier, Dieu créa l’homme à son image, c'est-à-dire à l’image de Dieu il le créa, mâle et femelle ils furent créés à la fois en Genèse 1.27
  • Et le deuxième récit qui est donc le récit de la création de la deuxième Ève : il prit une de ses côtes, en forma un tissu de chair à la place. L’Éternel Dieu organisa en une femme la côte qu’il avait prise à l’homme et la présenta à l’homme. Genèse 2.21-22

En fait, le deuxième récit est le plus ancien, le premier récit a été intégré plus tard au corpus biblique.

Donc ce mythe de création plutôt androgyne qu’égalitaire a été, comme je vous le disais, élaboré plus tardivement que le mythe de la création de la femme comme « produit dérivé » de l’homme, de la côte d’Adam.

Alors il y a un autre récit qui est amusant sur Lilith, qui est dans le Midrash Rabba, un autre grand texte de commentaires. C’est un des textes les plus connus des commentaires bibliques qui raconte – en fait je ne vais pas vous lire le texte parce que ça va faire un peu long mais – qu’Adam était dégoûté de cette première Ève, donc Lilith, parce qu’il avait assisté à sa création, c'est-à-dire qu’il a vu Dieu prendre des os, des tissus, des muscles, du sang, des sécrétions, etc. Et il a assisté dans le détail et que du coup ça l’aurait dégoûté de cette première femme.

Ensuite, un peu plus tard encore, on a un texte qui est quand même extrêmement important puisque c’est le troisième livre sacré du judaïsme : c’est le Zohar au XIIe siècle, qui reprend cette histoire de la création de la première Ève mais qui assigne à Lilith le destin de devenir la véritable épouse de Satan. Donc là, on franchit encore une étape. Et dans le Zohar effectivement, elle est vraiment considérée comme un démon très puissant qui se gorge de sang et de semence et qui auto-engendre des démons. Ce qui est intéressant dans le texte du Zohar, c’est qu’on reprend l’idée qu’Adam était à la fois homme et femme et que Dieu aurait séparé les deux faces collées donc, une face masculine, une face féminine, et que Lilith créée en même temps serait séparée de son coté masculin qu’elle cherchera par d’autres moyens à retrouver, c’est pour cela qu’elle se rebelle. Un autre texte évoque cette fois la création de Samaël et de Lilith, à la ressemblance d’Adam et d’Ève qui sont tout deux issus d’un état androgyne correspondant à la forme d’Adam et Ève, deux formes jumelles donc.

Finalement dans la légende de Lilith, peut-être que l’idée primordiale, c’est bien cette question de la séparation du masculin et du féminin, de la mise en place de la différence des sexes et de l’Altérité. Et c’est sans doute pour ça d’ailleurs que dans la Bible mais aussi dans les récits plus tardifs, on a cherché à écarter Lilith de la scène pour que, précisément, cette différence des sexes puisse être maintenue.

Le mythe continuera à circuler, à se développer dans la littérature. Il ne sera pas du tout évoqué dans les textes chrétiens mais sera repris des textes juifs dans la littérature française notamment – chez Victor Hugo, Guillaume Apollinaire, Anatole France – où elle est encore, disons, une figure archétypique du démoniaque. « Je suis Lilith-Isis, l’âme noire du monde […] » dira Victor Hugo. Ou bien chez Guillaume Apollinaire : « Et des champs de bataille écoutez, écoutez, Tanit vient en criant et Lilith se lamente […] ». « Après avoir vécu avec Adam quelques temps dans l’innocence, Lilith l’avait quitté pour s’établir du côté de la Perse, etc. » Enfin voilà, les récits littéraires.

Et puis comme je vous le disais en introduction dans les écrits féministes, cette Lilith sera souvent évoquée, mais curieusement, elle ne se réfère pas tellement à la littérature précédente, c'est-à-dire du XIXe siècle mais plutôt directement aux sources antiques. Et donc il y a des groupes féministes américains dans les années 70 qui veulent réformer la Halakha dans le but de participer aux études et aux cultes comme les hommes, et qui remettent en cause les valeurs de la différenciation sexuelle et des rôles dans le judaïsme, et qui introduisent un nouveau thème dans leurs écrits : c’est la réconciliation entre la deuxième Ève et Lilith, donc entre la deuxième Ève et la première Ève. Il y a même une revue féministe qui s’appelle Lilith, avec en exergue un mot d’ordre d’égalité des sexes « Lilith, la première femme dit à Adam, le premier homme « nous sommes tous les deux égaux car nous avons été tous les deux créés de la terre » » Donc elles reprennent ça en exergue de leur revue.

Pour revenir au séminaire de Lacan, dans la leçon du 9 janvier, il évoque la possibilité d'un troisième sexe et dans la leçon du 16 janvier, il dit que finalement il est embêté parce que ce troisième sexe ne peut pas subsister en présence des deux autres. Il y a un forçage qui s'appelle l'initiation et il dit que « La psychanalyse est une anti-initiation. […] Il faut qu'en l'absence d'initiation, on soit homme ou on soit femme. »  C'est-à-dire que le langage ce n'est pas une initiation et la transmission des positions sexuées par le langage se fait naturellement. Il y a une transmission naturelle des positions sexuées par le langage.

On peut entendre ce passage comme une critique de la théorie des genres (gender studies).

Ensuite il nous reparle encore du troisième sexe dans la leçon du 13 Mars 1979.

Il dit : « Il y a quelque chose que je vous ai dit : pourquoi n'y aurait-il pas un troisième sexe ? Tout ça vient de ce que j'ai étudié le borroméen généralisé. […] »

Il poursuit : « […] Le borroméen généralisé, il va de soi, je n'y comprends rien, je m'embrouille, je m'embrouille ce dont vous témoigne le fait que, en écrivant au tableau, je m'y suis, c'est le cas de le dire, absolument embrouillé. »

C’est une question qui m’a fait réfléchir, interrogée, d’autant qu’il parle du nœud borroméen simple au départ en expliquant que c’est parce qu’il y a un imaginaire, un réel, un symbolique qu’il n’y a pas de rapport sexuel ; et puis là cette fois il s’appuie sur le nœud borroméen généralisé pour dire que finalement il renonce à cette hypothèse du troisième sexe. En réfléchissant, en discutant et puis avec la présentation que nous a fait Jean Brini ce matin sur la question de la propriété de ce nœud borroméen généralisé qui est une propriété d’homotopie, peut-être que l’on pourrait penser que ce troisième sexe à la fois homme et femme ne pourrait pas tenir avec les deux autres, d’ailleurs c’est ce que dit Lacan, ne peut pas coexister avec les deux autres : soit on a deux sexes soit on a le troisième. C’est en travaillant sur la propriété de l’homotopie du nœud borroméen généralisé qu’il renonce à cette hypothèse du troisième sexe puisque le nœud, comme on l’a vu tout à l’heure, se défait et que donc les consistances ne sont plus nouées. Cela suppose que l’on prenne les consistances comme Homme, Femme, et Homme-Femme. Voilà, c’est une hypothèse.

Je vous remercie de votre attention.

Relecture : Érika Croisé Uhl, Dominique Foisnet Latour

Texte relu par l’auteur.

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