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Conclusions

Séminaire d’été 2017 – Samedi 2 septembre.
MELMAN Charles
Date publication : 03/01/2018
Dossier : Dossier de retour du Séminaire d'été 2017

 

Le fait que je « conclue » (entre guillemets bien sûr), ne date pas d’hier. C’est bizarre ! Mais je pense que si je le dois, c’est l’héritage que j’ai moi de Lacan, puisque c’est lui qui a instauré cette habitude, et donc moi j’ai hérité de ça. Et si j’ai hérité de ça, c’est sans doute parce qu’il savait qu’en guise de conclusion, j’avais plutôt tendance à faire que, ce qui s’était bouclé se révèle en réalité plutôt défensif contre ce qui légitimement bien sûr est parfaitement ouvert. La question étant que n’importe quelle ouverture, comme on peut le savoir par ailleurs, n’est pas forcément légitime, et qu’encore faut-il, bien sûr, préciser de quelle façon, et qu’est-ce qui dans nos spéculations, dans notre travail, a à rester ouvert ?

La question posée par Roland Le Roux, c’est-à-dire pourquoi nous nous intéressons aujourd’hui à ce séminaire sur Le Moi, est une question très pertinente ! Je pense pour ma part, que si nous nous y intéressons, c’est parce que ce séminaire parle toujours de nous, les analystes. Les analystes avec leur problème fondamental qui est celui de leur identification en fin de cure, puisqu’il est vrai que si la résolution du transfert est supposée permettre le détachement à l’endroit de la figure de l’idéal, dès lors, qu’est-ce qui vous tient et qu’est-ce qui fait justement que vous êtes encore Un et parmi nous, parmi les vivants, parmi ceux qui se baladent, parmi ceux qui parlent, etc. ? Et si vous le faites, à partir de quelle place ? La réponse, comme on le sait, et elle est largement évoquée dans ce séminaire, c’est que l’identification terminale en fin de cure est susceptible de se faire soit, (confère Balint), à la personne de l’analyste, ce qui est quand même un peu fort. Je ne vois vraiment pas pourquoi la personne de l’analyste devrait constituer le modèle existentiel ! Ce n’est pas toujours réussi comme chacun sait. Soit donc à la personne de l’analyste, soit à l’ego, c’est-à-dire la création de cette unité artistique, artificielle, cette petite œuvre d’art plutôt décevante et qui s’appelle un Moi.

Un Moi c’est évidemment très spécial. Je dois dire que dans la fréquentation assurément prolongée du milieu, j’ai largement eu l’occasion, et je l’ai sûrement toujours, de me trouver confronté à ce problème, c’est-à-dire le fait qu’avec ce mode de conclusion d’une cure, dans cette construction d’une autonomie qui ne trouve sa règle qu’en elle-même détachée de son histoire, détachée de sa filiation, est fondée sur le rassemblement parfaitement hétéroclite et impossible d’un certain nombre d’instances qui sont aussi bien de l’ordre de l’idéal, que de l’ordre de l’objet, que de l’ordre de la subjectivité. Comment arriver à concréter tout ça et donc parvenir à la constitution de cette autonomie, autonomie non pas collective mais à soi tout seul, être à soi tout seul un auto-entrepreneur ? C’est tout à fait à la mode ! Avec dès lors cette relation singulière à autrui, puisqu’elle ne consiste aucunement à se reconnaître en un autre, mais bien au contraire à témoigner son isolement aussi bien à l’endroit du groupe qu’à l’endroit d’un autrui possible.

Pour le dire sur un mode clinique, je dirais : un Moi ça se reconnaît spontanément. Il n’y a pas besoin d’être psychologue, ni même sensible, la sagesse populaire reconnaît facilement le Moi en ceci : c’est que comme elle le dit, c’est puant. Ce qui je crois a le mérite de préciser un petit peu ce qu’il en est justement de la constitution du Moi. Or ce que je trouve admirable dans ce séminaire, que je trouve construit comme une pièce dramatique... C’est-à-dire le petit père Lacan en train d’essayer de faire bouger un auditoire, aussi bien relevant de disciplines connexes, brillant, reconnu, estimé, célébré, et puis l’auditoire de ses élèves pour les rendre sensibles à ceci : c’est que le Moi est en dernier ressort la façon classique, traditionnelle, de se défendre contre le fait que ce qui manque définitivement c’est le soi, soi-même. Et que c’est bien la leçon qu’il y a à retenir d’une cure, c’est-à-dire que l’identification terminale est précisément celle qui est laissée au génie propre de l’analysant. Comme on le sait, il est fréquent qu’il se débrouille en devenant analyste. Et je dirais même que Lacan, comme vous vous en souvenez, estime que c’est la fin normale d’une cure, qu’il n’y a pas d’analyse didactique. La fin normale d’une cure, parce qu’en dernier ressort, qu’est-ce qu’il y a d’autre possible pour soutenir une identification, si ce n’est justement cette place, non pas tant la personne de l’analyse, mais cette place qu’il occupait sans qu’on sache forcément très bien évidemment toujours qu’est-ce qui, à cette place, lui donnait son prix ?

Et donc ce fait remarquable… Moi je m’étonne qu’il n’y ait pas eu de dramaturge pour vouloir faire de ce séminaire une pièce qui aurait été presque équivalente à celle qui est citée dans ce séminaire, c’est-à-dire à celle d’Œdipe à Colone. L’histoire d’Œdipe à Colone, elle est fondamentale, elle est sensationnelle ! Œdipe son problème, son histoire, c’est qu’il n’est jamais à sa place ! Jamais ! Et que toute son histoire, tout son drame ce sera ceci : c’est que où puisse-t-il se rendre, ce n’est jamais là qu’il devrait être. Avec cette question ouverte : et la place de l’analyste, elle est où et elle est comment ? Et à quoi la reconnaît-on ? À quoi on l’identifie ? Comment sait-on ? Comment est-ce que je sais si je vous parle que c’est effectivement de cette place que je vous parle ? Parce « qu’on dise reste oublié derrière ce qu[i se] dit dans ce qui s’entend », c’est-à-dire que dans ces dits de Lacan que vous avez si fidèlement et si bien rapportés, est-ce que nous ne sommes pas passés un petit peu vite à côté du dire qui donne son sens à tous ces dits, qui autrement je dirais sont des élucubrations ? Ce qui fait le prix de ces dires, qui leur donne ce sens, c’est ce dire, ce Réel, cet impossible. Et il est évident qu’il n’est pas le même, d’abord selon les disciplines et voire à l’intérieur des mêmes disciplines, à l’intérieur de la philosophie et selon les écoles, ce n’est pas le même Réel. Mais il n’est pas non plus le même pour Lévi-Strauss, pour Hyppolyte, pour Merleau-Ponty, pour Koyré, etc. Et il n’est pas le même pour tous les psychanalystes !

En tout cas, le mérite de Lacan c’est d’abord de dire son existence et de dire ce qui pour lui, cet impossible, le constitue. Pour lui, Lacan ! Parce que la question qui reste quand même tout le temps ouverte, c’est que lorsque je vous parle, est-ce que je vous parle de mon petit réel à moi, c’est-à-dire celui de ma névrose ? Où est-ce que je vous parle d’une place qui serait généralisable ? Et c’est bien là le problème de savoir si l’on est dans les confidences, dans les montages je dirais plus ou moins charismatiques, ou bien si l’on est dans la science, c’est-à-dire d’un Réel qui s’imposerait pour tous ; et sachant qu’en ce qui concerne notre domaine, ce Réel qui s’imposerait pour tous, il est déjà complexifié par le fait que y a pas tous, y a pas tout, y a du pas-tout, et que donc ça va nécessiter des formalisations différentes.

Alors pour Lacan ? Eh bien ce qui pour lui occupe ce Réel, c’est l’impossibilité non pas abstraite, celle du mathématicien, c’est l’impossibilité du rapport sexuel. Et c’est pourquoi il dit qu’il y a une psychanalyse lacanienne. Donc c’est là sa façon à lui de développer, d’essayer de mener le développement à partir de cette inscription dans le Réel : il n’y a pas de rapport sexuel.

Vous n’entendez plus ce qu’il y a… je ne dirais pas de subversif, mais de ce qu’il y a d’explosif dans une telle assertion. Ça va à l’encontre de tout ce qui fonde notre culture dans la mesure où bien entendu elle est religieuse, qu’on le veuille ou qu’on ne le veuille pas, mais c’est comme ça ! Et de venir raconter qu’il n’y a pas de rapport sexuel, c’est aller casser la machinerie à son origine, car c’est le moteur de dire qu’il n’y en a pas, parce que ledit moteur fait que ceux qui vont se rencontrer dans le couple, ce ne seront pas un homme et une femme, ce seront un mâle et une femelle, autrement dit des destinées, des inscrits pour la reproduction. Et que c’est la condition qui les autorise en quelque sorte à ce type de rapprochement. Pas plus, le reste on s’en fout ! Et ce n’est pas moi qui maintenant vais développer bien entendu toutes les conséquences que cela a sur le plus profond, le plus intime, le plus essentiel de la subjectivité du couple, que d’être amené ainsi à célébrer, à assumer une jouissance phallique, alors que, et c’est là aussi l’avancée de Lacan, démonstration par la structure, que ce qui fonde le désir, l’objet cause du désir… On ne va pas dire qu’il n’a rien à voir avec le phallus ! Mais en tout cas ce n’est pas le Un, ce n’est pas l’amour du Un, ce n’est pas la célébration du Un. C’est du même coup, bien entendu, stipuler que dans ce Réel, celui des psychanalystes, ce qui est là mis en place c’est la carence d’une écriture et qui ferait que la jouissance sexuelle peut être possible d’un homme et d’une femme, et le pire c’est qu’elle l’est ! Ça ne se sait pas toujours. Ce n’est pas toujours identifié, reconnu comme tel, mais ça arrive ! Ça arrive. Et d’ailleurs lui-même, Lacan, en prend, en cite un exemple qui a ses références puisqu’il est biblique.

Je ne vais pas développer lesquelles, et je passe sur toutes les conséquences de toute cette affaire, mais pour revenir donc à ceci, c’est que le Moi n’est ainsi qu’un sous-produit, un avatar. Le Moi auquel nous avons affaire et que nous connaissons, ce Moi comme créature éminemment pathologique, ce Moi est évidemment une tentative de répondre, en se faisant soi-même l’objet de la satisfaction, en se faisant soi-même l’objet de la jouissance, est une tentative de répondre à cette carence fondamentale de l’être.

La Topologie et le Temps. J’ai entendu ce titre comme un écho, en écho à celui de Heidegger, évidemment L’Être et le Temps. Pourquoi la topologie et le temps ? Et puis la question du temps, c’est quoi pour nous, ou pour Lacan puisque ça a constamment voulu faire plus ou moins un énième scandale, amusement, etc. ? On ne peut pas dire que nous soyons détachés du temps de la chronologie. Le temps de la chronologie suppose une homogénéité calquée bien évidemment comme l’est le mouvement des aiguilles de l’horloge, calquée évidement sur un parcours de l’espace et qui est bien destiné à marquer le cheminement dans cet espace depuis l’origine supposée jusqu’à son terme. Le temps de la chronologie, le Un du temps de la chronologie est bien évidemment, très simplement, je pense qu’il n’y a aucun pathétisme, ni aucun drame à le dire, c’était bien évidemment le temps de la mort, évidemment !

Je dois vous confesser que quand j’étais enfant au moins, comme j’avais une certaine intelligence… Il faudrait reparler de ce qu’on appelle l’intelligence artificielle, moi je n’ai jamais compris qu’on appelle ça comme ça. Je n’ai jamais compris comment on pouvait parler d’intelligence artificielle. Bon ! Mais déjà enfant, moi je m’étonnais qu’on célèbre les anniversaires ! Je trouvais ça complètement zinzin ! Mais qu’est-ce qu’on célèbre là ? De quoi est-ce la fête ?

Et puis il y a un autre temps, celui dont nous sommes beaucoup plus familiers et qui est celui des tours nécessaires, des tours autour du Réel jusqu’à ce que nous parvenions au nombre de tours nécessaires, et qui est bien sûr variable à la fois selon les personnes et selon les circonstances, le nombre de tours qu’il va falloir effectuer pour arriver… pour arriver à quoi ? D’abord je me permettrais de le dire, pour arriver à faire que cet enroulement nous conduise à cette conclusion qu’il n’y en a pas d’autre que la jouissance sexuelle. La seule réponse possible, appréhendable et qui nous vienne du Réel […] : tu cherchais, tu cherchais, tu cherchais, et puis sans le savoir tu es arrivé à cette forme de tension qui ne pouvait se résoudre que par la satisfaction sexuelle.

Et puis il y a bien entendu ce temps qui mène, qui permet le détachement progressif justement du verbe pour conduire au dénuement de la structure. Et là évidemment – et ça moi c’est une banalité que je vous fais remarquer depuis longtemps également – le fait qu’en dernier ressort nous soyons les serfs de ce qui serait… Il dit que l’étoffe, parler d’étoffe pour la topologie c’est déjà une métaphore, c’est déjà, en effet, passer dans un registre de l’Imaginaire.

Lorsqu’il a écrit L’Étourdit – je l’ai déjà raconté, moi, je me suis insurgé et j’avais la tâche de le publier – je me suis insurgé contre le fait qu’il n’y avait pas d’illustration. Évidemment je refusais qu’il n’y ait pas d’illustration, lui-même s’expliquant je crois à l’intérieur du texte lui-même, pour dire que l’illustration, les images, c’est déjà du même coup postuler le Un dans le Réel responsable de la forme, et que donc en réalité tout ça était parfaitement algébrisable en se servant des vecteurs.

Comme on le voit, à cet égard les propositions qu’il faisait à son auditoire et qu’il nous fait encore aujourd’hui, parce qu’après tout, nous nous révélons de bons lecteurs. Mais de quelle place ? C’est toute la question ! De quelle place est-ce que nous lisons ses textes ?

Vous avez fort justement posé la question du rapport du langage, de la parole, de l’écriture. Moi ce que je serais amené là-dessus à vous dire, c’est qu’une parole ça a un seul soutien, un seul support, quoi qu’elle dise, mais c’est le dire, ce qui différencie tout de suite bien entendu la parole du langage. Dans le langage, il n’y a rien qui fasse support de quoi que ce soit. Et c’est ce qui se passe d’ailleurs dans la psychose où le patient a un rapport direct, si je puis dire, avec un langage d’où la parole peut émaner d’instances, de lieux fort divers. Mais si je parle, ce qui donne le sens à mon propos, même s’il est absurde et s’il n’en a aucun sens, et même si je difflue, si je divague, si je vous raconte n’importe quoi, comme ça arrive y compris parmi les meilleurs, eh bien c’est qu’il y en a, le dire, c’est-à-dire le lieu, le Réel d’où ça s’articule. Le Réel d’où ma parole va recevoir son message. Est-ce que son message est constitué par ce qui y est déposé ? Et alors ça supposerait donc des textes. Ce qui serait quand même assez étonnant ! Ou est-ce que ce qui y est déposé, c’est la limite qui donne sens pour moi, éventuellement traumatique à ce Réel ?

L’écrit, d’où ça prend son autorité ? L’écrit ça ne prend son autorité de nulle part ! De nulle part ! C’est-à-dire que non seulement l’écrit nous y faisons crédit parce que c’est du Réel, mais ça dit n’importe quoi ! Et nous sommes les amoureux, y a qu’à voir tous les textes dont nous sommes les abonnés et les amoureux. Un écrit par soi-même, ça vous dit n’importe quoi ! Évidemment je vais le déchiffrer cet écrit, c’est-à-dire je vais lui donner du sens. Mais par lui-même, oui, ça n’en a pas le moindre ! Ça n’empêche pas que bien évidemment nous sommes les…

À un colloque… Non ce n’était pas un colloque ! C’était à Marrakech. Au festival de musique sacrée il y avait une partie cultureuse. Je leur ai raconté que les textes dont nous sommes… dont nous sommes quoi ? Vous vous rendez compte de quelle manière nous sommes les abonnés à tous ces textes ? Je l’ai dit quand même à Marrakech : ces textes ce sont, pour reprendre l’expression de Lacan, « les traites en blanc d’une cavalerie folle. » Jean-Michel [Vappereau], vous l’avez commentée cette formule que les textes ce sont « les traites en blanc d’une cavalerie folle » ? Pourquoi ne saurions-nous pas nous aussi les amoureux du même coup des textes auxquels nous avons affaire ? Mais peut-être en étant justement… Ce n’est pas sans rapport non plus avec le fait qu’à la fin, non seulement il ne parlait pas, mais il n’écrivait plus non plus ! […]  à faire des machins comme ça, etc.

Nous avons très légitimement évoqué la question du rêve. Le rêve, voilà, nous avons la formule, c’est écrit. La formule est écrite. Le rêve, c’est fait pour… ça répond au désir de dormir. Et mon œil ! Le rêve de l’injection faite à Irma, ça répond au désir de dormir ? Ça répond à quelque chose de très précis : c’est la volonté de pouvoir montrer au public la réalité de l’inconscient ! Freud était un médecin et un scientifique, il voulait montrer la réalité de sa découverte ! Comme il le disait, comme il en a donné l’image : en anatomie ou en pathologie on peut montrer la réalité de l’organisme ! On le dénude, on l’ouvre, on le montre ! Comment faire pour montrer la réalité de l’inconscient ? C’était le but de son travail. Vous ne pouvez pas lire ce rêve autrement que répondant au désir de Freud de venir pouvoir rendre évidente la réalité de l’inconscient.

Alors ? Je ne vais pas développer le rêve de l’injection de cette malheureuse Irma qui a été beaucoup piquée dans son existence, mais il y a eu des esprits malins pour dire que la formule de la triméthylamine c’est la lettre hébraïque Shin, première lettre de Shlomo, et que… il ne l’analyse pas, on ne peut pas tout analyser dans ce rêve, il faudrait douze volumes tellement ça prête chaque fois à la diffluence absolue. Autrement dit que là, c’est présent sans doute dans le rêve où il cherchait à trouver dans la gorge d’Irma ce qui est la recherche médicale traditionnelle, c’est-à-dire quel est l’organisme qui souffre chez l’hystérique ? Problème traditionnel ça ! C’est tout ce à quoi il avait assisté chez Charcot, ailleurs, etc. Pourquoi c’est purement fonctionnel ? Y a bien une lésion quelque part ! Et là, tout ce qu’il a, c’est cet écran blanc au fond de sa gorge à côté des fameux cornets de Fliess… mais enfin après tout peut-être, pourquoi pas ! Et puis aussi il se fait l’idée, il le dit un jour, ce sont les progrès de la biologie médicale et de la chimie qui vont montrer que… Et puis en réalité, ce qu’il trouve au fond de l’inconscient, c’est Shlomo, première lettre de son prénom.

Mais un rêve, la volonté de dormir, il y a des rêves qui sont là pour vous réveiller ! Et pour vous rappeler que votre tâche n’est pas terminée, que vous avez un truc qui n’est pas fait ! Moi, ce matin, je me suis réveillé à 4h du matin, mon rêve il m’a réveillé à 4h du matin. Il y avait une lecture à laquelle je tenais que je n’avais pas terminée. Eh bien mon rêve il ne m’a pas fait dormir ! J’aurais préféré pourtant. Et puis il y a des rêves qui viennent du Surmoi ! Et puis on dit aussi que le rêve c’est ce qui est freiné par le fait que l’accès à la motilité est empêché. Je vous demande pardon ! Il ne suffit pas de regarder un animal rêver et de voir sa motricité parfaitement à l’œuvre ! Mais il y a des rêves où vous aboutissez parfaitement à une jouissance sexuelle ! Et même ! … Enfin je raconte des trivialités … et même hétérosexuelle ! Alors là le fait que la motilité soit freinée. Et il y a quelque chose de pire, c’est que lorsque dans un rêve, si j’ose dire, justement le matin vous ne vous souvenez plus très bien si ça a été un rêve ou si ça s’est effectivement passé dans la nuit. Et vous vous apercevez que ça s’est effectivement passé dans la nuit, que vous étiez sans doute en train de dormir, de rêver, de… Mais que c’était sûrement le type de jouissance comme si justement le rapport sexuel ça pouvait exister. C’est bizarre ! Et puis quand même ne charrions pas, il y a tout ce travail intellectuel dans le rêve quand même ! Vous vous couchez le soir en ayant pris une décision, vous vous réveillez le matin, vous avez parfaitement compris dans la nuit qu’il ne fallait surtout pas la mettre en œuvre ! Qu’est-ce qui s’est passé durant la nuit ? Et il va s’avérer que vous allez réfléchir, que vous avez parfaitement raison de ne surtout pas faire, etc.

Pour vous dire… Pourquoi je vous raconte ça ? Je vous raconte ça pour vous dire que… ne soyons pas à ce point serfs des textes. Et justement, ayons vis-à-vis d’eux… Quand Lacan dit à propos d’un de ses séminaires, il écrit dans une préface : « ce texte n’est pas à lire ! » Qu’est-ce que ça veut dire « ce texte n’est pas à lire » ? Il n’est pas à lire parce que c’est la transcription d’un dire. C’est tout ! Il n’est pas à lire, il est à entendre figurez-vous ! C’est du dire qui a fait ce texte !

Ce séminaire, la cybernétique que vous avez bien voulu reprendre, le débat n’est pas tranché. Si la psychanalyse ne peut pas être… je ne dirais pas scientifique mais rigoureuse, eh bien il est légitime que nous puissions célébrer tous les charismes, toutes les fantaisies, toutes les mystifications, tous les abus, je veux dire tout ce qui est la tradition propre à la rhétorique. À ce moment-là, ce qui compte simplement, c’est le pouvoir que l’on peut exercer sur autrui, et puis basta ! Et tout s’arrête, et tout s’arrêtera. Mais nous avons un démenti à cette assertion qu’il n’y aurait pas une rigueur organisatrice à nos dépens de ce que nous appelons la subjectivité et qui se traduit dans le fait que les pathologies viennent se regrouper en catégories. Y a donc bien une organisation ! En nous souvenant de ceci quand même, c’est que la fameuse psychiatrie classique que l’on célèbre, mais elle passe à côté de milliers de cas que nous ne connaissons pas ! Et que nous ne connaissons pas parce qu’il n’y a eu personne pour les recenser, pour les écrire ! Il ne faut pas croire ! Il faut se rappeler que nous sommes à cet égard des ignorants ! Et lorsque vous avez eu l’expérience un peu prolongée, vous rencontrez tellement de cas qui ne viennent s’instruire dans aucune des rubriques de la psychiatrie classique et qui mériteraient que soit enfin fondée une casuistique.

Ça nous ramène au nœud et je vais conclure sur l’histoire des nœuds. Il est arrivé un jour à Marc Darmon, à cette tribune d’ailleurs, de très gentiment me lancer le défi, parce qu’il trouvait bien à redire : « Mais l’écriture du rapport sexuel, eh bien allez-y ! » Mais mes chers amis, Lacan il l’a écrite la formule du rapport sexuel ! Il a écrit tout ça ! Mais elle est écrite, figurez-vous, dans le nœud à trois. Lorsque dans le nœud de trèfle central du nœud borroméen à trois, vous avez de part et d’autre de l’objet petit a, jouissance de l’Autre, c’est-à-dire recouvrement de l’Imaginaire et du Réel ; jouissance phallique, c’est-à-dire recouvrement du Réel et du Symbolique avec au centre l’objet petit a et latéralement le sens, mais vous avez là le support propre à venir soutenir, dans un même schéma, celui qui se réclamera de la jouissance Autre, le mec ! Et puis celle qui se supporte de la jouissance phallique, parce qu’après tout, celle à soutenir et espérer en la jouissance phallique, c’est bien la femme tout de même ! C’est bien d’elle qu’elle attend la solution ! Alors que c’est l’objet petit a partagé qui les réunit, qui les organise dans le même dispositif.

Lacan ne l’a jamais dit et il a laissé tomber. Pourquoi ? Et lorsqu’il passe, et vous avez tout à fait raison de vous lancer ensuite dans le nœud borroméen généralisé, qui se distingue en quoi  du nœud à trois ? Mais c’est qu’il n’est plus mis à plat ! Et là encore avec chez lui cette assertion, que dès lors que le nœud est mis à plat, il ne peut plus y avoir de rapport sexuel dans la mesure où la mise à plat implique le rapport au Un organisateur de la forme Mais qu’est-ce que deviennent dans le nœud, ainsi propre à plonger dans l’espace, qu’est-ce que deviennent toutes ces instances ainsi bien singularisées pour notre plus grande attention, quitte d’ailleurs à se lancer dans des assertions surprenantes comme par exemple nous offrir le nœud de la paranoïa ou encore le nœud de Joyce… Bon bref !

Moi, je trouve que Lacan, nous ait fait ainsi les témoins de sa recherche, qu’il ait pu s’appuyer sur ceux qui y ont contribué tel Vappereau, sans jamais savoir ce qu’il cherchait ! J’en avais parlé avec eux à l’époque et puis ultérieurement, et etc. Ni Thomé, ni Soury, ni Vappereau n’ont jamais su ce qu’il cherchait ; et dès lors se trouvaient engagés dans des exercices de topologie dont la vanité pouvait sembler au premier plan, alors que lui-même y était entièrement investi, et qui légitime sûrement que nous-mêmes restions obsédés, attachés, liés par ces écritures avec évidemment des postulats théoriques, seulement originaux, remarquables. Je veux dire que la théorie des entrelacs est évidemment par elle-même, en la supposant matrice de l’organisation psychique, est évidemment non seulement, absolument inédite mais par elle-même remarquable. Même si elle n’aboutit pas par soi-même c’est remarquable !

Alors est-ce qu’il y a un nœud borroméen du Moi ? Oui il y en a un ! Mais oui bien sûr il y en a un ! Le Moi c’est effectivement le recouvrement, la solidarité, la mise en continuité du Réel, du Symbolique et de l’Imaginaire, mais non plus organisée par un trou mais par un disque, par une compacité. Le Moi, contrairement au paranoïaque, il lui suffit de s’imposer. Mais par ailleurs il n’est pas demandeur ! Il est simplement un agent actif qui s’impose tout simplement pour détruire, au prix de s’affirmer, pour détruire le semblable, point barre.

Et enfin dernier mot : Je vous assure, moi, j’ai bien connu ceux qui interviennent dans ce séminaire. C’était des gens… Comment vais-je le dire ? …Je dirais qu’ils étaient normaux ! Ce n’est pas une qualité. Ils étaient normaux, ils étaient comme tout le monde. Autrement dit, qu’est-ce qu’ils voulaient ? Ils voulaient vivre, ils voulaient bien vivre, autrement dit tenir leur place. Ils ne manquaient pas d’intelligence, ils ne manquaient pas de capacité, certains étaient agréables. Et ce qui est donc pathétique dans ce séminaire et qui le rend toujours d’actualité, c’est que d’une certaine façon, ça n’a pas toujours forcément changé ! Ça se voit toujours ! Autrement dit la question est toujours ouverte. Et puis moi, comme la tradition veut, ma tâche veut que j’ouvre la question, voilà, j’aurai pour vous au moins essayé d’ouvrir celle-là. Et merci pour votre attention.

Marc Darmon – Mon étonnement devant l’écriture du rapport sexuel ; et sans doute me manquait-il la liberté de voir ce qui est inscrit effectivement dans ce centre du nœud, puisque j’en étais resté à l’énoncé de Lacan selon lequel le nœud borroméen à trois classique, c’est l’écriture du non-rapport sexuel, puisque le rapport sexuel ce serait deux anneaux qui se tiennent olympiquement, et que le fait de tenir à trois permettait de tenir sans faire lien olympique.

Charles Melman – Et ce que vous dites me paraît, ce que vous rappelez me paraît tout aussi valable, et la lecture que j’en donne, que j’en propose, me paraît tout aussi valable.

Marc [Darmon] me regarde d’un œil malicieux n’est-ce pas ! C’est comme s’il m’avait pris la main dans le sac ! Mais oui et alors ? Néanmoins il faut répondre à ce que je suis en train-là de souligner, de signaler avec lui. Parce qu’avouez que c’est quand même… son arbitraire qui vient nommer ces divers, ces espaces de l’entrelacs, c’est lui ! Ce n’est pas moi qui l’ai écrit ! Et ce n’est pas je dirais sans une certaine malice. Justement il faut bien que ça ait du sens, c’est-à-dire que ça vienne répondre au non-sens des autres discours. Ce qui donne le sens d’un propos, c’est le non-sens des autres discours, c’est l’échec du sens des autres discours.

Marc Darmon – Mais le fait de rapporter la jouissance Autre, le fait d’évoquer l’homme pour la jouissance Autre et la femme pour la jouissance phallique ?

Ch. Melman – Mais oui, mais bien sûr !

Marc Darmon – Oui c’est évident ! [Rires]

Ch. Melman – Les hommes, ils en ont marre de devoir supporter le phallus ! Il faut toujours faire le mec à la fin ça… hein ! Pour faire plaisir ! Bon !

Y a un truc dans le rêve. Je voudrais bien qu’on m’explique en quoi ça… Vous avez des rêves qui constituent dans la répétition de votre traumatisme fondateur. Et vous savez pendant qu’il a lieu, vous savez que vous êtes dans cette répétition. C’est fait pour vous faire dormir ça ? Si je vous dis tout ça, c’est simplement pour rappeler tout le travail qu’il y a quoi ! C’est-à-dire que…

Claude Landman – Vous nous mettez en quelque sorte au défi de reprendre tout ce qui fait partie de notre doxa, on va dire les choses comme ça. Alors moi, il y a une question à propos de la cybernétique qui m’est venue et que Freud dans le travail du rêve, justement puisque vous évoquez le rêve, nous dit : le rêve ne calcule pas. Voilà, il y a des nombres dans le rêve, il y a éventuellement des calculs, en général ils sont faux. Alors les nombres qu’il y a sont significatifs pour le sujet, mais en tant que tel, l’inconscient ne calcule pas et il utilise les nombres ou les chiffres comme des éléments qu’il s’agit de… qui sont significatifs, qui sont signifiants et qu’il met au travail par des transformations, etc. Alors justement, parce que ça c’est une objection à une façon de penser la cybernétique comme se rapportant à la structure de l’inconscient.

Charles Melman – Il faudrait interroger les mathématiciens pour savoir combien de résolutions de problèmes se sont faites au petit matin au réveil

Claude Landman – Donc vous pensez qu’il calcule !

Charles Melman – Il ne s’agit pas d’un calcul qui est forcément arithmétique. Et encore il faudrait savoir quelles en seraient les limites, je ne suis pas certain qu’il y ait des recensions là-dessus. Mais en tout cas… Poincaré il a fait sa fameuse découverte en grimpant sur la marche d’un tramway. C’est quasiment onirique ça ! C’est quoi comme dispositif pour que bing ! ça… Et je dis bien il est bien évident, mais nous n’en sommes là que… Enfin il est bien évident qu’il y a la nuit dans le sommeil un travail qui se poursuit et dont il est vraisemblable que nous avons dans la journée des témoignages dont nous ne savons pas très exactement, des manifestations dont nous ne savons pas d’où elles nous viennent.

Claude Landman – Le problème, c’est que ce travail ça consiste en des transformations continues. Dans le travail du rêve c’est un travail… Entstellung, c’est…

Charles Melman – Ça nous ramènerait justement

Claude Landman – … au continu

Charles Melman – …à la validation de la topologie.

Claude Landman – Absolument !

Charles Melman – …comme étant le domaine propre à ce travail.

Claude Landman – Tout à fait. Bon, eh bien écoutez voilà. Alors à l’année prochaine !

Transcription : Solveig Buch.

Relecture : Louis Bouvet, Érika Croisé-Uhl, Dominique Foisnet Latour.

 

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