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Le Moi, Leçons 20, 21

Séminaire d’été 2017 – Vendredi 1er septembre.
BERTAUD Edouard
Date publication : 03/01/2018
Dossier : Dossier de retour du Séminaire d'été 2017

 

Les leçons XX et XXI du séminaire sont importantes puisque c’est au cours de celles-ci que Lacan introduit pour la première fois le schéma L.

Ce n’est pas le seul schéma présenté au cours de ces deux leçons, il y a également celui de Fairbairn. À croire que le thème du Moi pousse les analystes aux schémas puisque Lacan pointe également toute l’importance hypnotique, comme il dit, du fameux schéma de l’œuf de Freud dans le texte « Le Moi et le Ça ».

Si le schéma L est souvent présenté comme le schéma dit du circuit de la parole, Lacan l’introduit ici dans un contexte précis, lié à une question de technique psychanalytique et de position de l’analyste dans la cure.

La question qui semble parcourir ces deux leçons de séminaire est la suivante :

Quel est le but de l’analyse ? Serait-ce d’aboutir – si l’on utilise la terminologie de l’époque- à un véritable rapport intersubjectif, à une vraie parole ou souhaite-t-on par l’analyse faire taire les hommes et en faire des lunes ?

Dire cela – faire taire les hommes et en faire des lunes – c’est bien sûr se référer à la question que Lacan va reprendre et sur laquelle il s’était arrêté la dernière fois : « pourquoi est-ce que les planètes ne parlent pas ? »

 « Nous sommes toujours tentés [dit Lacan] de faire une psychologie ou une psychanalyse de lune […] toujours il y a une petite tendance à raisonner des hommes et du monde humain comme s’il s’agissait de lunes. C’est en somme le calcul de leurs masses, de leurs rapports de leur gravitation, qui est en fin de compte le dernier mot de ce qu’il s’agit ».

Je vous propose donc de nous pencher sur la psychologie des masses – pas celle des foules – mais des calculs de masse, une psychanalyse de lune dans laquelle il serait donc question d’assigner l’homme à une place fixe, à un mouvement ordonné, à un endroit où il ne sort pas de son orbite.

Les raisons qui pourraient nous apparaître pour expliquer que les planètes ne parlent pas s’apparentent, si l’on se réfère à l’apologue du chaudron percé de Freud, aux arguments développés par l’homme accusé par son voisin de lui avoir rendu un chaudron en piteux état.

Voici les arguments :

– Il lui avait rapporté son chaudron intact.

– Le chaudron était percé au moment où il l’avait emprunté.

– Il n’a jamais emprunté le chaudron à son voisin.

Rapporté au silence des planètes, nous aurions les arguments suivants :

Les planètes ne parlent pas parce que :

premièrement, elles n’ont rien à dire ;

deuxièmement, elles n’ont pas le temps ;

troisièmement, on les a fait taire.

Reprenons chacun des arguments :

Premièrement, les planètes ne parlent pas parce qu’elles n’ont rien à dire :

Lacan dit avoir également posé sa question « à un éminent philosophe », sans doute Alexandre Koyré, qui lui a répondu que les planètes ne parlent pas parce qu’elles n’ont pas de bouche. La réponse de Koyré le renvoie à ses souvenirs de psychiatrie et à ces très vieilles filles en proie au syndrome de Cotard qu’il pouvait rencontrer dans les pavillons de psychiatrie et qui disaient n’avoir pas de bouche. Dans le syndrome de Cotard, tout est plein. Toute ouverture est en effet bouchée. Pourtant, nous pouvons situer la différence entre les planètes et les patientes présentant un syndrome de Cotard dans le fait que pour les planètes c’est réel, alors que pour les syndromes de Cotard, c’est vrai. Nous n’allons pas dire d’une planète que c’est vrai qu’elle n’a pas de bouche, mais c’est réel.

Pourtant, c’est vrai d’une certaine mesure que les patientes atteintes du syndrome de Cotard n’ont pas de bouche du fait de cette identification à une image de sphère cosmique, parfaite, sans trou, sans béance. Les planètes n’ont rien à dire parce que c’est réel, c’est du réel. Ça revient toujours à la même place.

Deuxièmement, les planètes ne parlent pas parce qu’elles n’ont pas le temps :

Nous pouvons, là encore, citer l’un des points communs entre les patientes présentant un syndrome de Cotard et le monde des lunes : elles sont immortelles. Mais les planètes ne parlent pas parce qu’elles n’ont littéralement pas le temps. Elles sont rondes, circulaires, égales à elles-mêmes.

Troisièmement, les planètes ne parlent pas parce qu’on les a fait taire :

Si pendant très longtemps, on a fait parler les planètes, celles-ci désormais ne parlent plus parce qu’on les a fait entrer dans un langage. On les a faites taire en les faisant rentrer dans la théorie du champ unifiée qui est « toute entière résumée dans la loi de gravitation et consiste (…) [en] une formule, un langage parfaitement valable qui tient tout cela ensemble, […] »

Souhaitons-nous faire la même chose avec la psychanalyse ? Faire taire les hommes et en faire des lunes.

C’est tout l’enjeu de la technique analytique et de la façon dont sont conduites les cures.

Pour illustrer une tendance psychanalytique qui va dans le sens d’arrondir le Moi des patients, Lacan va s’appuyer au cours de ces séances sur deux auteurs : l’un trop proche, notamment géographiquement pour être nommé, il s’agit de Maurice Bouvet, et l’autre plus éloigné puisqu’il est écossais, William Fairbairn.

En contrepoint de cette façon de concevoir l’analyse, Lacan proposera un schéma, que l’on pourrait qualifier d’« anti-paranoïa », permettant d’illustrer un positionnement différent de l’analyste.

S’agissant tout d’abord de Maurice Bouvet, Lacan dit avoir lu un article très sympathique sur la cure-type. Il fait là référence à l’article dont Henri Ey avait confié la rédaction à Bouvet pour l’Encyclopédie médico-chirurgicale sur le thème de la cure analytique. Il avait également demandé  à Lacan d’écrire un article sur les variantes de la cure type.

Il est à noter que Maurice Bouvet rend systématiquement hommage à Lacan dans tous ses articles où il est question de miroir. À titre d’exemple, nous pouvons citer le travail présenté par Maurice Bouvet en 1952 au XVème congrès de psychanalystes de langue romane :

« Le moi dans la névrose obsessionnelle. Relations d’objet et mécanisme de défense » : « L’analyste est un miroir […] il prend toutes les précautions nécessaires pour ne réfléchir au sujet que l’image que celui-ci projette sur lui, c’est-à-dire les imagos parentaux […] Il est de plus un miroir vivant et ceci est d’une importance que je crois exceptionnelle et sur laquelle Lacan a longuement insisté à très juste titre. Tout au long de l’analyse, le moi est aidé dans sa structuration par des effets d’identification à l’analyste, éprouvé comme une personnification de la logique et ce que l’on est convenu d’appeler l’objectivité ».

On comprend que Lacan prenne ainsi ses distances avec cet analyste, comme il dit trop proche, trop proche puisque Bouvet sous-entend systématiquement qu’ils disent la même chose. Autant évoquer le miroir est une bonne idée, mais qu’est ce que le miroir vivant ? Dans cette conception de l’analyse, le but d’une psychanalyse est de « renforcer la puissance du moi », « fortifier le moi en augmentant sa zone d’influence et en multipliant les forces mises à sa disposition » selon les termes de Bouvet. Pour cela, tout le travail de l’analyste, en tant que miroir vivant, c’est-à-dire en tant que modèle, sera de ramener le patient de la réalité psychique vers la réalité vraie – ou comme il dira encore la réalité tout court – et donc de le rectifier par une objectivation de sa situation.

Dans la leçon suivante, celle du 1er juin, Lacan va citer un autre théoricien de la relation d’objet, moins proche géographiquement. Il s’agit de l’écossais William Fairbairn. Il le présentera dans la première leçon du séminaire  Le Désir et son interprétation comme le représentant le plus typique de cette tendance dite moderne de la psychanalyse. Comme le rappelle Lacan, Fairbairn va totalement refonder la théorie psychanalytique à partir de sa conception de la relation d’objet en considérant que de nombreuses impasses de la psychanalyse sont liées à la conception de la libido en tant que quête de plaisir. Selon Fairbairn, il est nécessaire de considérer la libido en tant que quête d’objet. De là, pourraient se résoudre, selon lui, les impasses liées à l’introduction de la pulsion de mort et par la même occasion la compulsion de répétition. Si cette dernière consiste à s’accrocher à des expériences douloureuses, cela s’explique, selon lui,  par la relation à de mauvais objets. Il suffirait donc, pourrait-on  dire, de choisir de bons objets.

Reprenant les positions schizo-paranoïdes et dépressives kleiniennes, Fairbairn considère que la psychanalyse s’est construite à partir des problématiques dépressives en attribuant une trop grande importance aux problèmes de « dépression mélancolique ». Pour sa part, en mettant l’accent sur la position schizoïde, Fairbairn note comme point essentiel de sa théorie que le moi est clivé.

Ce qu’il nomme le « moi central » peut correspondre au Moi freudien, à ceci près qu’il n’est pas conçu comme émanant, par exemple, du Ça. Au contraire, le moi central est la structure première et dynamique à partir de laquelle d’autres structures mentales vont découler. Par exemple, le « moi libidinal » (correspondant au Ça freudien) est dérivé du moi central. Il en est de même pour « le saboteur interne » qui se démarque du Surmoi freudien puisqu’il est dénué de toute signification morale et qu’il entraîne plus d’angoisse que de culpabilité. Ainsi, saboteur interne et moi libidinal sont-ils des moi subsidiaires situés dans l’inconscient.

Quel est le but de la psychothérapie analytique selon Fairbairn ? Il s’agit de réduire au maximum le clivage du moi initial en restituant au moi central un maximum de territoire et rassembler l’objet attirant et l’objet rejetant au sein de la sphère d’influence du moi central.

Comme le souligne Lacan, il s’agit par les interventions de l’analyste, de permettre au patient de « retrouver des images convenables, des images à quoi il puisse s’accorder ».

Le « petit schéma » que Lacan introduit permet de saisir comment il est possible de manier différemment l’analyse. Dans ce schéma, nous retrouvons les éléments suivants :

S : C’est le sujet. Il ne sait pas ce qu’il dit.

a : le Moi

a’ : les autres, les semblables

A : A1, A2, « ce sont de vrais sujets, de véritables Autres ».

À ma connaissance, Lacan ne reprendra pas par la suite, à l’exception d’une occurrence dans le séminaire III, ce pluriel lié au grand Autre.

Dans ce schéma, le mur du langage correspond au langage commun, à la relation imaginaire entre a et a’.

Si la façon de concevoir l’analyse telle que le fait Bouvet revient à confondre le Moi avec le sujet et à faire du Moi une sphère dans laquelle viendraient s’intégrer tous les éléments épars de la personne, dans le schéma de Lacan le Moi (a) et le sujet S ne sont pas au même emplacement. Ce sujet, il se voit de l’autre côté, en pensant que, c’est bien lui, de l’autre côté. Il se voit donc en  a. Toute la dialectique analytique est modifiée en considérant que le Moi est une construction imaginaire. Sans cette construction imaginaire, les hommes seraient effectivement des lunes. Mettre tout l’accent de l’analyse sur la dimension imaginaire n’est pas sans danger selon Lacan. Il y a un risque de paranoïa post-analytique. Cela pourrait notamment aboutir, chez le névrosé obsessionnel, à le paranoïser. En effet, si l’on considère la paranoïa comme étant de l’ordre de « la perturbation imaginaire » et de « l’aliénation imaginaire du moi », c’est exactement le programme de cure de psychanalystes comme Bouvet. Ce n’est plus de l’analyse comme paranoïa dirigée mais une psychanalyse qui dirige vers la paranoïa.

Ce sont tout de même deux leçons au cours desquelles Lacan se réfère plusieurs fois aux psychoses : il y est question de syndrome de Cotard, de paranoïa et à la fin de la leçon XXI de syndrome d’illusion de sosie. Si la référence à la psychose est si présente dans ce moment du séminaire II où il évoque le schéma L et les modalités d’analyse mettant en avant la relation duelle et le Moi fort, c’est, me semble-t-il, lié au fait que c’est dans la psychose que se dévoile tout particulièrement « la question de l’autre » comme dit Lacan.

Il nous propose donc par son petit schéma le moyen de ne pas paranoïser les patients. Dans le séminaire III, Lacan reviendra sur le fait que le déclenchement de psychose pendant les premières séances d’analyse est souvent le fait d’un maniement imprudent de la relation d’objet. Il n’y a rien de tel que d’authentifier l’imaginaire pour déclencher un délire plus ou moins persistant chez un patient. Le schéma L va prendre toute son importance dans ce même séminaire III sur Les Structures freudiennes des psychoses  pour éclairer ce moment d’entretien d’une de ses présentations cliniques pendant laquelle la patiente évoquera l’hallucination « truie ». Dans l’exemple de l’hallucination « truie », reporté au schéma L, ce qui est dit vient du Moi. Tout se passe dans le réel entre deux Moi a et a’. Le grand Autre y est totalement exclu.

Quelle variante de la cure ou plutôt de la technique de la cure propose Lacan ?

Le ressort de l’analyse se trouve dans le transfert. Si l’on prend l’exemple du rêve, l’analysant le raconte à l’analyste, il lui adresse. Ce n’est pas seulement  « un clip », selon l’expression de Fairbairn, de la vie psychique interne du sujet. Le ressort de l’analyse se trouve donc dans le transfert mais aussi dans les déchirures du discours qui ne sont pas un à coté du discours. Ces déchirures viennent marquer l’importance dans l’analyse de la façon dont les patients racontent les choses. L’analyse doit viser au passage d’une vraie parole, par laquelle le sujet doit joindre un autre sujet A1, A2 de l’autre côté du mur du langage.

S’agissant de la question du miroir vivant, la formation de l’analyste consiste en ce que son Moi se doit d’être absent. Il n’est pas pour autant un sujet sans Moi. Pendant tout le temps de l’analyse, le Moi de l’analyste veille à ne pas être là. Il doit être un miroir non pas vivant mais un miroir, en tant que vide. Dans le même temps, l’Autre, et notamment l’analyste, c’est celui qui donne la réponse qu’on n’attend pas.

 En ce sens, nous pourrions reprendre pour illustrer le schéma L le premier exemple, comme dit Lacan, qui lui soit tombé sous la main et la réaction de Lacan à la réponse donnée par Koyré. Lacan rapporte donc qu’il n’avait pas été très content de la dernière séance de séminaire et d’en être arrivé à la question : pourquoi les planètes ne parlent pas ?

Comme il dit, « je suis rarement content ». Mais comme des gens de son entourage lui ont dit que tout le monde était content du séminaire, alors il est devenu content, se disant que c’était là le principal, que les gens soient contents. Nous sommes là sur l’axe a-a’.

Mais où est son vrai Moi ? Celui qui n’est pas content  ou celui qui est satisfait de savoir ses semblables contents ? Au moment où il lui dit que les planètes ne parlent pas parce qu’elles n’ont pas de bouche, Alexandre Koyré est en place de grand A. Au premier abord, Lacan a été un peu déçu par la réponse. Mais, dit-il, « il ne faut jamais être déçu des réponses qu’on reçoit ». Une réponse, c’est justement ce qu’on n’attendait pas alors que nous avons tendance « à modeler notre idée de la réponse sur ce que nous imaginons », à avoir la réponse que nous attendions.

Cela peut être rapporté, me semble-t-il, à la façon dont peuvent être reçues les interventions de l’analyste par l’analysant. Il n’est pas rare qu’un analysant se trouve perplexe, surpris, déçu, ou même opposé face à telle ou telle intervention de l’analyste. L’analysant ne s’y retrouve pas. Peut-être pourrions-nous dire que l’analysant, s’il s’en tient à ce que fut la réaction première de Lacan à la réponse de Koyré, c’est-a-dire être déçu face à une intervention de l’analyste, s’il s’en tient à cela, il rate alors totalement sa séance.

Ça ne veut pas dire bien sûr que n’existeraient pas des interventions ratées ou décevantes du psychanalyste, comme il n’existe pas d’analyste sans Moi, mais il s’agit que l’analysant ne s’arrête pas au fait de ne pas obtenir ce qui lui convient, ce qu’il attend.

Avant de conclure, en guise de récréation, je souhaite profiter de cette lecture pour vous emmener sur une toute autre planète, comme pourrait dire Lacan dans ces séances, et vous indiquer que ses remarques sur la réponse qu’on attend ou que l’on n’attend pas peuvent nous être utiles dans des domaines qui semblent au premier abord totalement extérieurs au champ psychanalytique, comme la musique par exemple.

Ainsi, les remarques de Lacan au cours de ces séances nous permettent-elles – c’est ce que je vous propose -– d’écouter différemment la musique d’un chanteur tel que Bob Dylan.

Si j’évoque Bob Dylan, ce n’est pas seulement parce qu’il aurait gagné en notoriété ou en respectabilité, depuis qu’il a obtenu le prix Nobel de littérature en 2016, mais parce que le Moi est une question très présente dans son œuvre et essentielle dans sa vie.

À ce sujet, je rappelle que le séminaire d’hiver de l’A.L.I. cette année avait pour titre « Ce n’est pas moi » qui est la traduction d’une des chansons les plus connues de Dylan de 1964 : « It ain’t me babe ». Je ne souhaite pas évoquer l’œuvre de Bob Dylan en général, mais seulement un moment très précis de sa carrière, celui où justement, en parlant du Moi, il décide de sortir son autoportrait. C’est un double album de vingt-quatre titres qui s’appelle « Self portrait ». Cet album arrive à un moment très particulier de sa vie : nous sommes en 1969, le père de Bob Dylan est mort un an avant. Il vit reclus, depuis un grave accident de moto en 1966, à Woodstock avec sa femme et ses enfants. Le festival du même nom, qui devait être trois jours en hommage à Bob Dylan, s’est installé là-bas dans le but de le faire sortir de chez lui. Il refusera de participer au concert de Woodstock mais chantera tout de même quelques jours plus tard au concert sur l’île de Wight.

C’est à ce moment où tout le monde attend donc avec impatience des nouvelles de Dylan que celui-ci décide de faire son autoportrait. C’est un bien étrange autoportrait : la pochette d’album correspond à une peinture réalisée par Bob Dylan lui-même, un autoportrait loin de ceux de Goya ou Rembrandt réalisé en quelques secondes selon les dires de Dylan et sans aucune ressemblance. Autre trait de son autoportrait : l’album est constitué de morceaux instrumentaux – peu banal pour un chanteur apprécié essentiellement pour ces textes – et en grande majorité de reprises de chansons d’autres interprètes (Simon and Garfunkel, Gilbert Bécaud, Elvis Presley, etc.) qu’il chante la plupart du temps d’une voix méconnaissable, sorte de voix de crooner loin de son chant si caractéristique, cette voix décrite par David Bowie comme étant de « sable et de glue ». L’album sort en 1970 et, même s’il s’est bien vendu, les réactions furent catastrophiques à la sortie. Il y a un célèbre article paru dans le magazine «Rolling Stones» sur cet album qui commençait ainsi : « Qu’est-ce que c’est que cette merde ? » Quelques années plus tard, le journaliste Greil Marcus justifia cet article en disant qu’il avait décidé, par son écriture, d’être le reflet de ce que tout le monde pensait. En effet, dans les articles parus à l’époque, revient sans cesse le fait que ce disque de Dylan n’était pas ce que les gens attendaient de lui. Ce n’était pas la réponse que les fans attendaient. Ils souhaitaient un Dylan qui ressemble à Dylan, et lui décide de présenter autre chose, un autoportrait.

À propos de ce disque, Dylan dira dans les années quatre-vingts qu’il a tout fait à l’époque pour que les gens se détournent de lui : « J’ai fait ce disque [dit-il] pour qu’ils arrêtent d’acheter mes disques. [Après ce disque] ils ne devaient, logiquement, plus m’aimer ».

Je suis très réservé sur cette explication qui, comme toujours, n’est pas la seule qu’il donna. Il suffit en effet d’écouter les archives et inédits parus il y a deux ans (« The Bootleg Series Volume X ») pour comprendre que ces sessions ont été, contrairement à ce que Dylan prétend, soigneusement travaillées.

Soit on a cette attitude qui consiste à dire que cet album est très mauvais (et beaucoup d’albums de Bob Dylan sont considérés comme vraiment ratés, mauvais, tout comme certains de ses concerts), soit on considère comme disait Lacan qu’il ne faut pas être déçu par la réponse et qu’il y a là quelque chose d’intéressant. Quelque chose qui dans la réponse nous déconcerte totalement et qui fait qu’on a du mal à s’y retrouver. En tant que psychanalystes, on ne peut pas ne pas être sensible à la question du ratage et des déchirures.

Comme on peut vis-à-vis de Dylan avoir ces deux positions, Lacan nous présente deux conceptions de l’analyse : soit la logique et l’objectivité présentifiées par l’analyste à la Bouvet, soit l’irrationalité de l’analyse, en référence aux nombres irrationnels.

Nous pouvons, comme Bouvet et Fairbairn, tenter d’être dans un rapport direct à un objet. C’est ce qui embarrasse notamment quelqu’un comme Bouvet : que faire de l’écart entre la réalité psychique et la réalité dite tout court ? Que faire de l’écart entre l’analyste miroir vivant et l’analyste tel qu’il se présente dans les mots du patient ?

Cette tentative de rapport direct à l’objet s’illustre parfaitement par ces vers d’Apollinaire dans Les Mamelles de Tirésias :

« Le mari dit : – Je veux du lard je te dis

Thérèse répond : – Mange tes pieds à la Sainte Menehould. »

Lacan nous présente une toute autre conception de l’analyste. Les célèbres premiers vers du « Paysage changeur » de Prévert me semble correspondre à cette conception lacanienne, et pas seulement parce qu’il y est question de lune, mais aussi parce que s’y trouve subvertie la relation duelle. Prévert écrivait :

« De deux choses lune.

L’autre, c’est le soleil […] »

Relecture : Érika Croisé Uhl, Louis Bouvet, Dominique Foisnet Latour.

Texte relu par l’auteur.

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