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Le Moi, Leçons 18 et 19

Séminaire d’été 2017 – Vendredi 1er septembre.
DUVEAU Jean-René
Date publication : 19/12/2017
Dossier : Dossier de retour du Séminaire d'été 2017

 

Ce sont deux leçons, la première, la XVIII, dans laquelle Lacan propose à son auditoire de lui poser toutes les questions qui passeraient par la tête de chacun, un ensemble de questions qui au bout du compte devraient rejoindre selon lui, la sienne, une question-cible, telle qu’il se la pose au fil de ce séminaire, et la seconde, la leçon XIX en est le prolongement. C’est celle où Lacan aborde une nouvelle fois « l’Au-delà du principe de plaisir », mais cette fois à la lueur d’un autre texte, mythique, très romantique, c’est : Œdipe à Colone, dont il sera question tout à l’heure…

Ce qui m’a intéressé dans ces deux leçons, se pose sur différents plans. Que je peux vous décrire ainsi :

L’articulation qu’il fait de certains termes entre eux, et cette manière dont Lacan semble vouloir venir au secours de Freud, à propos de ce texte difficile, tourmenté, et dont Lacan pourtant, à cette époque en tout cas, dit qu’il est un texte incontournable dans la psychanalyse. J’y entends moi que chaque jour, à chaque séance, les questions que pose ce texte, seront celles du patient à qui on a affaire. Ces termes sont pour les plus cités : Moi, mort, désir, insistance, symbolique, Œdipe, au-delà, satisfaction, libido, sexuel, cerises, et ce mot « terme »… Il y en a beaucoup, de signifiants, comme dans chaque leçon… Mais celui-là, « terme », évoque à la fois la fonction et le champ de la parole et du langage, et il évoque aussi le principe d’une fin, d’un arrêt, d’une mort symbolique, d’une coupure, c’est ce mot-là, terme, qui insiste le plus, je trouve dans ces deux leçons. Et il y en a un que je n’ai jamais rencontré, et qui est « jouissance ». Ce sont pourtant deux leçons sur lesquelles ce terme affleure tout le temps, concernant ce qui reviendra toujours, au travers de la cure, à la propriété du dire du sujet.

Je dois vous dire que c’est un terme, celui de « jouissance » qui pour moi, dans la technique, c’est-à-dire dans la conduite de la cure, à commencer par la mienne, pose une difficulté. Parce que c’est un signifiant souvent phorique, d’un jugement ou d’une posture pour l’analyste, c’est-à-dire de celui qui écoute. Je ne vais pas détailler toutes les articulations de Lacan au cours de ces deux leçons, il y en a tant, mais tout de même vous dire que l’endroit où Lacan critique beaucoup les successeurs de Freud sur la question mais surtout sur la réponse faite systématiquement au patient à propos d’un désir qui serait uniquement sexuel, j’ai envie de l’indiquer cette question sur les successeurs de Lacan, à l’endroit où l’impasse subjective se situerait alors uniquement, du côté de la jouissance.

Un autre plan qui m’a profondément intéressé, à partir d’autres lectures des écrits de Bion, est ce rapport qu’établit ici Lacan, entre la théorie psychanalytique, un work in progress constant de Freud, jusqu’à sa mort, c’en est presque un principe, principe d’inertie, et l’usage qu’on en a fait par la suite, de cette théorie, comme si les choses étaient, là encore cousues de fil blanc. Ce rapport est celui qui existe, qui existera toujours entre la théorie, la science, le mythe, RSI, c’est-à-dire un rapport entre l’analyste et l’analysant, c’est ce rapport qui fonde notre désir à tous ici, et qui est un rapport que je nomme « mise en tension », car il me semble que c’est là le propre ou l’opprobre de la psychanalyse.

Si Lacan propose à chacun de poser dans la leçon XVIII une question, je vais tenter, en guise d’introduction, et prendre le risque de répondre à celle qu’il pose à la fin de la leçon XIX, au terme donc des deux leçons pour lesquelles j’ai fait ce travail, cette question est-celle-ci, qui d’ailleurs est formulée comme une énigme, et j’espère ne pas me mettre là, réellement, dans la position d’Œdipe à qui la Sphinge aurait posé sa question. Car comme vous tous, je me suis déjà arraché sinon les yeux, du moins en partie, arraché les cheveux, en tout cas, à ces lectures…

La question, très simple, est très sur-réaliste, et très in-attendue de Lacan, elle est celle-ci : « Pourquoi est-ce que les planètes ne parlent pas ? »

Je crois, après la lecture de ces deux leçons, je crois qu’il m’est difficile de dire autre chose que, si les planètes ne parlent pas, ce n’est pas parce qu’elles n’auraient pas d’orifice pour le faire, les planètes, elles causent d’ailleurs souvent à nos dépens, la nôtre, elle cause beaucoup, mais si elles ne parlent pas les planètes, c’est uniquement pour s’assurer pour elles-mêmes, de revenir toujours, strictement, à la même place. Et donc, on leur rendra bien grâce, à ces planètes et pour nous-mêmes de ce mutisme, qui est un principe, une loi, un fonctionnement, presque une écriture, et dont nous sommes à peu près assurés que, concernant ce principe, il n’y aura cette fois, pas d’au-delà… Le jour se lève, s’éteint le soir. C’est le principe, inaliénable, du plaisir.

Quoique…

Je pense que vous vous souvenez de ce film de Lars Von Triers, Mélancholia, avec cette magnifique musique de Wagner, il y a là quelque chose qui se déplace, il y a tout d’un coup, une planète qui se met à dire quelque chose, elle parle, elle s’appelle Mélancholia, et l’on voit bien dans ce film comment entre deux sœurs, incarnées à l’écran par Charlotte Gainsbourg et Kristen Dunst, elles écoutent bien différemment cette même planète qui parle, eh bien deux structures, l’une allant vers la névrose et l’autre, vers la psychose, deux structures viennent, tout de même ici, à se rencontrer. Deux planètes donc, comme deux espaces dont les coordonnées, pourtant s’ignorent entre-elles.

J’aimerais reprendre ce que dit M. Czermak à propos du transfert psychotique. Il dit que le psychotique ne résiste pas au transfert. Et à lire ces deux leçons donc, on entend très fort, comme une musique de Wagner, que dans le transfert, ce qui résiste le plus souvent, c’est le Moi de l’analyste, et non pas celui du patient.

Le patient, comme nos planètes, est celui qui est « animé » d’un certain principe d’inertie, et malgré sa demande, aussi conscientisée, formulée, et pourtant très souvent dans des situations dramatiques, il est celui qui résiste le moins aux avancées, non pas de la cure, mais à celles de son propre discours, ce qui n’est peut-être pas tout à fait la même chose.

Le patient dit Lacan c’est celui qui insiste. Lacan préfère le signifiant « insistance », à celui de compulsion de répétition. L’analyste lui, il résiste à cette insistance. C’est ainsi qu’il pose les choses dans ces deux leçons. L’analyste résistera souvent, dans ce parcours qu’est la cure, à ce qu’il ne comprend pas. C’est faute d’un espace qui leur serait à tous les deux, absolument commun. On pourrait dire ici, lalangue. Lalangue à un moment, se sépare du grand Autre. C’est ce moment, fatidique, du miroir.

Dans ces deux leçons, entre insistance et résistance, Lacan introduit donc ici dans ce duel un troisième terme : existence, dont l’orthographe du mot variera, par la suite, avec un K, la lettre K qui peut s’écrire C.A.S, c’est un cas, ceci pour venir plus précisément signifier l’entropie dans le langage. L’existence, bizarrement, ce n’est pas un mot fabriqué à partir d’un participe présent, comme l’ont été résistance ou insistance. C’est-à-dire qu’il ne participe pas du présent et donc du passé de quelque chose qui était déjà là, encore là, c’est juste un nom très commun, qui participe seulement d’un fragment du discours commun, existence ça s’écrit avec un e, c’est-à-dire qu’il a son existence propre, c’est-à-dire que c’est un mot qui dans un forçage, semble avoir acquis, dans la langue, sa propre autonomie. Pourquoi ?

L’existence, ce n’est pas le simple fait d’exister. Sinon, ce mot s’écrirait avec un a à la fin. L’existence c’est plutôt, dans la parole une émergence, c’est une création, Lacan le dit explicitement. C’est une création dont la temporalité n’est situable que dans un au-delà, dans un après-coup. L’existence, c’est ce qui n’était pas là, ou plus précisément, c’est ce qui était symboliquement mort jusque-là, puisque que déjà réglé, tel un oracle, dans la destinée d’un sujet. Pour reprendre des termes plus classiques, l’existence, c’est le retour du refoulé, dont on va alors pouvoir dire quelque chose. Et l’on voit ici comment cela s’articule avec le symptôme, à ceci près que quand l’existence vient au sujet, c’est que s’insère justement ce que Freud manque, ou rate dans son texte sur « l’Au-delà [du principe de plaisir], et qui est ceci, qu’il connaît pourtant très bien, et ce n’est pas pour rien que dans ces leçons, Lacan nous invite à relire sa Psychopathologie de la vie quotidienne. La psychopathologie de la vie quotidienne, c’est la fonction même et le champ de la parole et du langage.

Derrida, de son côté avait inventé quelque chose qui me plaît beaucoup, uniquement pour ce que c’est, c’est une création dans le langage. C’est dans la substitution là encore de ces deux lettres, et qui concerne ce mot de différance. Il l’écrit avec un a. Etablir du différent, le reconnaître, et en même temps différer quelque chose, il me semble que c’est au principe même, et malgré ce qui dans leur histoire, Lacan et Derrida, ne les a pas rapprochés, c’est au principe même, de la psychanalyse. L’écoute, la temporalité dans cette écoute, et la disparité dans cette écoute, ce qui se dit et ce qui s’entend différemment au fil de cette temporalité, devenue si problématique aujourd’hui, car devenue trop longue, et trop insistante.

Leçon XVIII et XIX donc. Et au fil de ces journées j’en entends ceci : Est-ce que la psychanalyse est réductible à une technique, (Non) est-ce une théorie dans une science ? Peut-être après tout est-ce une science de l’ouverture et de la fermeture… En tout cas, s’il y a une théorie, elle ne peut-être que freudienne. Est-ce un principe ? Et qu’y a-t-il au-delà ? Doit-on peut-on s’autoriser ou non à construire des modèles ? Est-ce que la topologie, vers les derniers séminaires de Lacan par exemple, est ou n’est pas, pour reprendre la terminologie de Bion, une machine à modéliser, ou à modaliser des modèles, ou du modal ? Pourquoi a-t-on dit un jour, qu’à chaque sujet, mais non seulement à chaque sujet, mais qu’à chaque séance, la psychanalyse doit s’inventer ? Est-ce là uniquement pour nous rassurer, ou est-ce là pour nous avertir de quelque chose, de beaucoup plus compliqué et qui concerne directement la résistance non pas du patient, mais donc celle de l’analyste ? Pour faire en sorte que quelque chose ait, à chaque coup de dé, c’est-à-dire dans la parole, à exister ?

Qu’est-ce qu’une théorie psychanalytique ? Sinon un mythe, à l’identique d’autres mythes dont quand même, à lire Œdipe à Colone, on s’aperçoit que tout était déjà là. Déjà dit. Et c’est le génie de Freud d’avoir choisi celui-là plutôt qu’un autre, car comme le dit Lacan, après tout, les mythes racontent à peu près tous la même histoire.

Qu’est ce qui insiste ? Qu’est ce qui se répète dans la névrose ? Qu’est ce qui se duplique dans la psychose ? Sinon le seul signifiant, dont Lacan nous dit qu’il est à créer, à trouver. Ce fameux trouvé-créé que Winnicott par exemple, invente lui pour sa théorie… Alors certains s’en emparent et c’est parti… Il faut faire après du trouvé-créé.

Quelle est la théorie d’Œdipe, son hypothèse à lui, puisque après tout, toute cette histoire est l’histoire princeps d’une cure analytique. Il en a fait le parcours nous dit Lacan, et cela s’achève à Colone, dans un lieu, un au-delà, une frontière pour l’exilé qu’il est. On peut rappeler ici que Freud lui-même a connu l’exil, et que Colone est le lieu de naissance de Sophocle, et qu’il écrit ce texte très longtemps après Œdipe Roi, alors qu’il est lui-même au seuil de sa vie. Une boucle, en quelque sorte. Quelle est sa théorie ? Quelle est sa croyance ? Œdipe, qui est quand même très profane, il n’en devient pas moins roi, et il décide que, il annonce, que, à compter de maintenant le royaume serait dorénavant légué de père en fils, et cela en « hommage » à la coutume corinthienne, car il fut, de manière adoptive, élevé là-bas. Mais d’où lui vient cette étrange idée, si ce n’est d’avoir eu à répondre d’un meurtre complètement involontaire, Laïos s’est pris les pieds dans les roues d’un char et a été traîné ainsi, mais pour nous-mêmes, c’est un meurtre symbolique, d’avoir eu ce père, le liquider, par erreur et par accident, mais à condition de pouvoir s’en servir ?

L’étymologie de symptôme, c’est ça : c’est un évènement fortuit, c’est une coïncidence. C’est un point de rencontre entre un réel, et un signifiant qui vient là, et vient à y insister. Et s’il insiste, c’est comme les planètes, c’est pour se garantir de revenir toujours à la même place.

Est-ce que l’essence de la théorie, ce n’est pas justement cela ? D’être garantie, comme nos planètes de revenir toujours à la même place ? La théorie n’est-elle pas un symptôme, c’est-à-dire finalement une défense ? Et pour pousser le bouchon encore un peu plus loin, la demande, cette fameuse demande, est-on sûr qu’elle se situe uniquement du côté de celui qui énonce l’appel ?

Ce sont là des questions que j’associe sur ces deux leçons.

Bien sûr qu’Œdipe est un mythe, ce qui n’empêche pas Lacan d’affirmer qu’Œdipe a existé. Et l’on voit bien que l’existence, comme la mort, peut-être symbolique. Lacan semble très clair dans ces deux leçons sur l’existence d’une pulsion unique, qui est la pulsion de mort, c’est-à-dire que cette pulsion de mort est la vie, en tant qu’elle s’oppose à la mort. C’est très möbien déjà comme pensée. Le principe de plaisir est la face « continuée » du principe de réalité. C’est le même espace. Ce n’est pas une dualité.

La question reste sur l’au-delà, c’est-à-dire sur ce qui insiste et vient comme dé-régler ce principe. Cet au-delà, on a le sentiment que Lacan le détermine d’abord comme un lieu, et plus précisément comme un point de passage entre l’oracle, ce qui était déjà dit d’avance et fonctionnait selon un certain principe de plaisir-déplaisir, la vie quoi, passage vers le lieu de l’Autre, frayage vers une parole créée, et qui sera d’une portée toute différente, pour la cité. Parce que l’enjeu est de taille ici. Il le détermine aussi cet au-delà comme une temporalité, et ici Lacan, c’est vers la fin de la leçon XIX, évoque un paradoxe central, qui est pour lui le paradoxe du transfert. Il semble que tout paradoxe introduit de fait une temporalité.

Et enfin cet au-delà apparaît comme un au-delà de la théorie, auquel nous convie Freud dans ce texte. Freud ne parvient pas à conclure. C’est pourtant un texte écrit, édité, porté à la connaissance de qui veut l’entendre. Et donc, Freud continue à catégoriser les pulsions, alors que sa psychopathologie de la vie quotidienne était là, démonstrative, si suffisante à dire l’impératif du signifiant et ses effets, jusque dans la psychose.

Ce qui insiste est le signifiant, et plus précisément, ses effets… Et non pas le signifié, c’est-à-dire le traumatisme, dans le cas des rêves traumatiques, l’amour-haine dans la relation thérapeutique négative, ou la toute-puissance, dans le jeu de l’enfant. Ce n’est pas cela qui insiste, sinon ce désir de mort en tant que la vie, elle s’y oppose. Il n’y a pas de désir de vie. Réellement, c’est absurde, puisqu’elle est déjà -là.

C’était l’intuition de Freud, mais comme toute intuition, elle se perd dans l’arrêt d’une pensée, c’est-à-dire dans la perspective d’une fermeture de la théorie, qui vient là à être barrée par un désir. C’est cela la compulsion. Ça repart, tout le temps. Et nous n’avons pas le choix. Il n’y a pas de psychanalyse possible, sans compulsion, sans insistance et il ne peut pas y avoir de compulsion, sans ce dialogue permanent entre soi et le désir de l’Autre.

Pulsion-Désir-maintenant. Comment les articuler ? Lacan commence déjà à le faire.

Il situe ceci que grâce à Freud, nous naissons en tant qu’humains, mais dans un monde de désir. Il dit ceci que « l’expérience freudienne est constitutive d’un monde de désir et que tout doit partir de là, comme point d’origine à toute conceptualisation ultérieure »… et que ce monde du désir freudien antécéde donc, toute tentative de conceptualisation, toute théorisation. L’être manquant c’est ça. Et qu’il ne s’agit pas pour l’analyste de venir nommer pour celui qui parle, le catalogue des objets de son désir. Les planètes elles ne parlent pas parce que, il n’y en a pas une seule qui manque. Elles sont toutes là… Nous on cherche encore dans l’au-delà, on cherche, avec des gros machins, mais elles sont toutes là… Et donc, d’être toutes là, elles ne peuvent pas parler. Alors évidemment, on guette les météorites, l’accident, la rencontre, le symptôme quoi. C’est Mme Ramnoux qui dans la leçon XVIII évoque le Moi et la mort. Car en effet le Moi est une image. Un mirage. Lacan propose de s’intéresser plutôt qu’au contenu, au pourquoi de ce mirage.

Qu’est ce qui fait que se voir dans le miroir ne produit pas du tout le même effet que se voir sur une vidéo, même si c’est dans une même disposition, filmé comme ça, de face. C’est peut-être que dans le miroir, il n’y a pas de temporalité. Il n’y a pas de médiation entre soi, et le reflet de soi. Il y a une immédiateté.  Il n’y a pas beaucoup de symbolique quand on se regarde dans le miroir. Dans une vidéo, il y en a beaucoup plus. Ca a eu lieu, c’est déjà mort. Le Moi est mort. D’être dans ce champ de l’imaginaire, mais réglé par le symbolique, le Moi est une instance qui flirte sans cesse avec la mort.

Sur la relation d’objet. Lacan en parle dans ces deux leçons. C’est articulé au fait que le désir, ce serait plus objectal que narcissique…Et donc ce catalogue des objets sur lesquels on s’empresse pour dire que finalement tout désir est désir sexuel. Mais c’est plutôt désir d’un rapport sexuel, pas d’un objet. Le sexuel, il est constitutif d’un rapport, possible ou pas, impossible pour Lacan, mais il n’est pas constitutif, ce désir d’un objet. C’est le contraire, il y a un objet cause du désir, et en plus cet objet-là est perdu d’avance… Alors comment venir nommer ici d’autres objets de substitution ? Comment cela pourrait-il avoir un quelconque effet, alors que le plus souvent, ce catalogue, le patient le connaît déjà…

Il faut simplement entrer dans ce monde du désir par la porte qu’on peut trouver, et Lacan lui nous prescrit plutôt, encore et toujours, fidèle à Freud, la parole. Cette porte vers l’au-delà. Car la psychanalyse ne répond pas, ne peut pas répondre au principe de plaisir. On y entre dans ce monde du désir par quelque chose que Lacan indique sous la forme d’une histoire drôle, qui se passe dans une boulangerie. Je ne reviens pas dessus mais c’est juste pour nommer ici le circuit de l’échange. Il faut bien que ça commence quelque part, ce monde du désir, et c’est par un trou que ça commence, c’est-à-dire par quelque chose qui n’a pas eu lieu. Qui ne s’est pas passé, dans la réalité. Ça a eu lieu dans un nouage entre R, S, I, mais pas dans la réalité. La boulangère elle dit : « mais ce gâteau, vous ne l’avez pas payé »…

Œdipe ça ne s’est pas passé, et pourtant Œdipe existe.

La question est donc, techniquement, de nommer non pas ce qui s’est passé, mais ce qui n’est pas passé, ce trou justement, et il faut bien lui inventer un signifiant.

Pourquoi est-ce que Lacan s’appuie sur Œdipe, Œdipe roi, puis Œdipe à Colone pour tenter de nous faire saisir déjà dans son enseignement, ce qu’il en est finalement de l’acte analytique ?

C’est peut-être contenu dans cette différence de parole qu’Œdipe formule, l’une à la Sphinge, l’autre à Thésée. L’une est de l’ordre de l’énoncé, d’un savoir, et l’autre est de l’ordre d’une énonciation. À la Sphinge, il répond à une question au titre d’un savoir : ce qui a quatre puis deux, puis trois jambes, c’est l’homme. On pourrait donc dire que le savoir se situe du côté du principe de plaisir. Et puis au moment de mourir d’ailleurs, alors qu’il n’a pas trois mais quatre jambes, puis qu’il est porté par sa fille, la belle Antigone, il entre alors par un passage dans une énonciation, non plus au titre d’un savoir, mais d’une vérité qui ne vaut que pour lui-même : « Est-ce maintenant que je ne suis rien que je deviens un homme ? » C’est la parole que cite Lacan dans ces leçons.

C’est-à-dire que jusque-là, alors que les choses, les évènements de la vie, les coïncidences, roulaient pour lui comme roule une paire de dés, selon l’oracle, c’est-à-dire ces vociférations faites par la Pythie, et interprétées par ce bon Tirésias, alors que les choses se sont toujours présentées pour lui sous cette forme grammaticale, assez surmoïque : Si. Alors…eh bien dans ce passage à Colone, le discours s’inverse et Œdipe dit ceci à Thésée : Alors que je ne suis plus rien… Si je devenais un homme. Parole plus hypothétique, celle-là.

Relecture : Érika Croisé Uhl, Louis Bouvet, Dominique Foisnet Latour.

Texte relu par l’auteur.

 

Discussion

Bernard Vandermersch – Si les planètes ne parlent pas c’est parce qu’elles reviennent toujours à la même place. Il faut donc en distinguer le silence du psychanalyste. Je vais donner la parole à Claude [Landman] pour discuter.

Claude Landman – Je remercie tout d’abord Jean-René Duveau pour le parcours qu’il nous a proposé de ces deux leçons XVIII et XIX du séminaire sur Le Moi, que j’ai trouvé un parcours à la fois original et qui pose certaines des vraies questions qui sont soulevées dans ces deux leçons.

Je vais peut-être pour commencer vous faire part d’un désaccord. Pourquoi les planètes ne parlent pas ? Vous répondez : parce qu’elles sont toutes là, parce qu’elles reviennent toujours à la même place. Ce n’est pas tout à fait ce que dit Lacan ; ce n’est pas que les planètes ne parlent pas mais qu’elles ne parlent plus et qu’elles ont été réduites au silence par le petit paquet littéral de la formule de la gravitation Newtonienne. C’est un point sur lequel je vais revenir mais, au fond, qu’est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire que la formule de Newton les aurait privées de la fonction qu’elles avaient toujours eue de constituer dans la nature le support du semblant qu’elles signifiaient. Le signifiant au départ est supporté par des éléments naturels dont les planètes, c’est-à-dire que là nous parlons, que nous sachions ou pas, que nous parlons avec ces supports naturels du signifiant que sont les planètes et autres supports qui sont dans la nature, qui pour un certain nombre de raisons, ont été amenés à constituer du signifiant en tant que semblant.

Je voudrais insister sur un point qui m’est apparu important dans votre travail lorsque vous dites le rapport entre la théorie psychanalytique et l’usage qu’on en a fait par la suite comme étant un élément essentiel de votre lecture et vous avez parlé de mise en tension. Je pense que c’est exact et je regrette simplement que vous n’ayez pas développé plus, de quoi est faite cette mise en tension, comment est constituée cette mise en tension ? Vous l’avez  un peu évoqué en disant – et c’est quelque chose sur quoi il faudra revenir– c’est à savoir que le désir précède toute théorisation, que le désir précède le concept. C’est quand même quelque chose qui mérite notre attention. Le désir précède le concept et alors là, à propos de la mise en tension, je crois que Lacan a dans le rapport qu’il entretient avec ses élèves, vous avez fait référence à la leçon XVIII où il dialogue, il leur demande de poser des questions. Ce qui me paraît important si on devait définir cette mise en tension, je dirais qu’elle correspondrait à ce que Lacan appelle l’ambiguïté du désir chez Freud c’est-à-dire à la fois, dans la mesure où Freud et par la suite Lacan tiennent à ce que la psychanalyse ne se décroche pas, contrairement à la position de Jung, du sujet de la science, de la référence à la science, il y a une dimension du désir, de la libido qui est quantitative. Il fait référence aux deux grandes lettres E et F, n’est-ce pas, c’est-à-dire en l’occurrence ici la formule de l’entropie. Il y a cette dimension quantitative de la libido et il nous dit qu’il y a des seuils et que lorsque ces seuils sont franchis, on arrive à du qualitatif, de l’oral, de l’anal, c’est-à-dire de quelque chose du quantitatif qui franchit des seuils, permet d’accéder à ce qui serait du registre de l’ordre du qualitatif en l’occurrence pour un certain nombre d’objets. Mais il est certain que ce que Lacan nous évoque, il dit « c’est très bien d’utiliser des signes algébriques », quels signes algébriques ici ? Et bien, le signe de l’entropie, l’énergie quantitative c’est la théorie énergétique chez Freud. C’est très bien d’utiliser des signes algébriques mais attention, quand on utilise des signes algébriques, il faut relativiser parce qu’avec des signes algébriques le grand E de l’entropie ça n’existe pas, c’est théorique, au sens d’abstrait, d’idéal, de contemplatif, au sens étymologique du mot théorique. Il faudra attendre quelques années pour que Lacan se résolve à utiliser des formules algébriques – notamment avec l’introduction de l’écriture de l’objet a – des formules algébriques qui ne sont pas les formules algébriques de la science.

Alors ambiguïté donc entre cette nécessité, à l’époque où il parle et s’entretient avec ses élèves et où il est question de la critique de l’ego-psychology, nécessité de maintenir cette dimension quantitative de la libido et du désir, et en même temps, nous dit Lacan, il y a ce désir, cette autre face du désir qui échafaude, qu’on ne peut pas omettre, et notamment, lorsqu’on lit Au delà du principe de plaisir , et cette autre face du désir c’est celle qui appartient aux Dieux : la volupté – cela rejoint peut-être la question de la jouissance mais le terme n’y était pas – et bien, ce désir là est un désir de rien, un désir à la limite de reconnaissance, un désir de mort mais en tant qu’il se conjoint à la vie c’est-à-dire il fait là la distinction entre la mort que porte la vie, la vie en tant qu’elle a les éléments de son périssement d’emblée et puis la mort qui porte c’est-à-dire qu’on ne peut vivre que porté par cette dimension de la mort et c’est ce qui nous permet d’être pris dans cette logique du désir, qui effectivement est intimement nouée à la question du manque d’être – c’est comme cela qu’il l’évoque à cette époque – du manque d’être, c’est-à-dire que ce ne sera jamais ce ne sera jamais tel ou tel ou tel objet dont on pourra dire je le désire. Il dit d’ailleurs je vous défie de trouver dans Freud un : je désire ceci  ou  je désire cela,  je désire tel objet ou tel autre. Alors que l’une des critiques qu’il adresse à Freud aussi bien à ceux qui l’ont suivi, à propos de la résistance que vous évoquez c’est de dire : et bien voilà, vous désirez tel ou tel. C’est une façon de nier cette dimension de manque radical qui est celle du désir. Je pourrais dire encore pas mal de choses mais j’ai assez parlé.

J.-R. Duveau – Je remercie Claude Landman pour ces précisions.

Bernard Vandermersch – Je passe la parole à Elsa Caruelle qui a son petit mot à dire sur la question.

Elsa Caruelle – C’est passé très vite dans ton exposé, j’ai cru que tu remettais en question le dualisme pulsionnel, il me semble, et je voudrais t’interroger là-dessus parce que ça pose quelques problèmes au temps de Freud et puis, il me semble que c’est peut-être dans « La Troisième » où Lacan hésite : un coup il met « mort » dans le rond du réel et « vie » dans le rond du symbolique, et puis, il change. C’est pour cela que je ne voudrais pas que l’on renonce trop vite à ce dualisme, c’est une notion difficile à appréhender. Je voudrais te demander ton avis parce que j’ai noté peut-être un peu vite ce que tu disais «  l’existence (c’est approximatif, tu vas corriger) l’existence c’est une création de ce qui était symboliquement mort jusque là », c’est quelque chose comme cela que tu as dit. Moi, j’avais noté une phrase dans le texte «  en d’autres termes la résistance c’est l’état actuel d’une interprétation du sujet »  c’est-à-dire que toi tu dis « l’existence est une création de ce qui était symboliquement mort jusque là » et moi, j’ai l’impression qu’au contraire, mais c’est là où il faudrait peut-être encore qu’on précise, c’est qu’au moment où ça se met à exister, ça n’existe que comme mort c’est-à-dire c’est l’état actuel d’une interprétation et que du coup, j’aurais tendance à placer le principe de plaisir du côté de la pulsion de mort et plutôt l’au-delà, du côté de la pulsion de vie mais, c’était pour poser la question parce que sinon on va aller très vite à une réduction de ce dualisme, je ne suis pas  sûre que ce soit une bonne idée. C’était un peu pour te relancer un petit peu là-dessus.

J.-R. Duveau – Merci de me relancer. C’est vrai, j’ai fait une relecture du principe de plaisir un peu particulière, j’ai un peu séparé les choses comme ça, c’est-à-dire un principe qui fonctionne, un principe économique, ce que l’on veut,  qui va venir à être à dérangé par autre chose, par le signifiant, par la parole.

Après la question de savoir où se situe la pulsion, si j’ai bien compris ta question, c’est que tu voudrais réintroduire, toi, dans le principe de plaisir, de la pulsion de mort ?

Elsa Caruelle –J’aurais tendance à croire qu’Au delà du principe de plaisir, c’est la pulsion de vie.

J.-R. Duveau – C’est la pulsion de vie ? Oui, oui, je suis assez d’accord.

Elsa Caruelle – Vous voyez, on n’est pas tous d’accord, c’est pour cela…ce n’est pas net.

Bernard Vandermersch – Cela ne me semble pas très lacanien…

Elsa Caruelle – Quand on place la vie dans le rond du réel je ne suis pas sûre que ce ne soit pas cela qui pose question. Finalement la résistance c’est l’état actuel de l’interprétation du sujet, cela place la mort du côté du symbolique.

Bernard Vandermersch – Il me semble quand même que toute pulsion n’étant pas quelque chose de purement vital, de purement biologique, quelque chose qui est liée au langage, c’est pour cela que ça a amené Lacan à dire que toute pulsion est pulsion de mort. Et ça réduit le dualisme pulsionnel parce que tout ce qui était des pulsions du moi, des pulsions préalablement citées par Freud, Lacan les situe du côté des besoins. Quand il dit « tous les besoins de l’être parlant sont contaminés par le fait de devoir,

Elsa Caruelle – Je ne parle pas de la question des besoins.

Bernard Vandermersch  – Oui mais in fine la question de savoir si la pulsion de mort et le principe de plaisir qui ont été confondus par certains etc. Est-ce que pour finir il faut les distinguer d’une façon claire, ou bien pour finir l’entropie du sujet ne finit pas par donner une certaine équivalence entre ce principe de plaisir qui tend non pas à diminuer l’énergie mais à l’amener vers la jouissance moindre, et qui est quand même liée à cette répétition ? En fin de compte il me semble un peu difficile in fine de les distinguer.

Transcription : Dalila Bouamrirene.

Relecture : Érika Croisé Uhl, Louis Bouvet, Dominique Foisnet Latour.

Texte relu par l’auteur.

 

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