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Le temps, qu’on rêve

Séminaire d’été 2017 – Vendredi 1er septembre.
MORALI Marc
Date publication : 19/12/2017
Dossier : Dossier de retour du Séminaire d'été 2017

 

Solution (Lösung en allemand) : terme chimique indiquant la disparition d'un soluté dans un solvant pour produire une substance homogène. Son emploi dans d'autres champs a connu des destins divers.

 

Introduction

Après le débat qui vient d’avoir lieu, en entendant le terme « caniveau » m’est venu cet « Einfall » :

Je suis tombé par terre
C’est la faute à Voltaire
Le nez dans le ruisseau
C’est la faute à Rousseau.

Je commencerai par quelques remarques en exergue de mon travail.

Le rêve que je vais commenter, de « l’injection faite à Irma », est centré sur une injection, peut être celle d’une théorie que le psychanalyste injecte à l’analysant quand il parle et même lorsqu’il il se tait ! Mais, dit le rêve, c’est la faute à Irma qui n’accepte pas sa solution ; c’est la faute à Otto : il n’a pas bien lavé la seringue. La faute est toujours celle de l’autre. Anticipons pour remarquer qu’il s’agit du parcours que Lacan nommera « d’un autre à l’Autre » dans le séminaire éponyme[1].

Ce rêve des rêves, comme le nomme Lacan, mérite toute notre attention encore aujourd’hui parce qu’il indique un territoire inaccessible : au-delà de triméthylamine, c’est-à-dire d’une hallucination, il n’y a rien.

Ce qui évoque la crainte d'Einstein : « On a voulu éliminer la matière ». En prétendant la soumettre aux nombres, aux chiffres, aux équations, on pensait alors avoir un accès direct à l’espace… mais Einstein ajoute : « en supprimant la matière, on a supprimé l’espace ». Ce qui est assez ennuyeux…

Le temps, qu’on rêve

Le temps, ce n’est pas son écriture. C’est pourquoi Joyce détestait l’histoire. Et, que se passe-t-il quand l’Œdipe ne colonise plus le Réel ?

Je voudrais expliciter le titre de mon intervention : le temps, qu’on rêve. Le temps, c’est le temps de la parole, la parole qui ne se saisit pas et ne saisit pas le présent de sa propre présence. S’entendre dire ! Il n'y pas d’arrêt possible sur le son, pas d'équivalent avec l’arrêt sur l’image ! C’est pour cela que la civilisation occidentale se construit sur le regard !

Il y a dans la parole quelque chose d’inéluctable : le temps qui passe. Le temps de dire « je » et le « je » s’est déjà évanoui. Il y a dans la parole quelque chose qui figure l’inexorable du temps. Le poète meurt, le poète s’est tu. Nous n’entendrons plus sa voix, nous ne pouvons que lui prêter la nôtre.

Qu’on rêve, comme l’a précisé Christian Fierens dans son exposé, c’est le temps du présent, mais de quel présent s’agit-il ? Est-ce le présent trivial ? Lacan a eu quelques difficultés à cet endroit, il n’a pas su, ou difficilement, traduire « Ehyeh Asher Ehyeh[2] », qui est pourtant une des identifications de Freud : devenir celui qui crée, celui qui fabrique ; non pas la psychanalyse pour faire de la psychanalyse. Freud ne pensait pas que les rêves étaient destinés à un psychanalyste à venir ; le rêve sert à protéger le dormeur et non à justifier la théorie analytique. Comme le dit Lacan, Freud est un dur ! Il supporte de s’affronter à cette autre temporalité qu’il découvre, comme Moïse devant le buisson ardent.

Qu’est-ce qui intéressait Freud dans la psychanalyse ? C’était de soulager les personnes et leur permettre de pouvoir travailler et aimer, mais avec un horizon tout à fait particulier, qui n’est pas sans rapport avec ce qu’Angela Jesuino amène à propos des foules avec meneur et des foules sans meneur. Freud pouvait-il être cet homme providentiel qu’il rêvait d’être, celui qui pourrait mener l’être humain vers la possibilité d’un lien social qui serait scientifiquement démontré[3] ? C’est la question.

Ce rêve – qui est éminemment clinique, dont nous tirons des enseignements toujours actuels – comporte à l’évidence plusieurs portes d’entrée. Je choisirai celle qui consiste à opposer deux formules de la tradition de lecture des rêves dans le judaïsme. Dans cette tradition, il est dit : « j’ai vu un rêve », on utilise à cet endroit le verbe voir. Il est également dit : « Un rêve non interprété est comme une lettre non lue. »

Voici précisée l’ambiguïté sur laquelle bute Freud, à savoir le fait que le psychanalyste lise un rêve et pour lire un rêve, il faut le transformer en écrit, c’est à dire passer du souvenir du rêve, fugace, au récit. Freud fait ici référence à Champollion. Freud lit une écriture, mais il y a là quelque chose qui dépasse ce qui s’écrit, car l’écriture dernière, triméthylamine – on peut y repérer le trois – est l’écriture dernière hallucinatoire, qui prend sa place dans un espace déjà halluciné.

Essayons de partir de la topologie en formulant une hypothèse : ce rêve nous livre quelques indices sur la position du rêveur, la question du sujet, et sur la question de l’éclatement des Moi, comme autant de personnages du rêve. Lacan dans son commentaire du rêve ne parle pas simplement de l’éclatement du Moi, il parle  des « Egos » de Freud, qui ne sont pas des Moi[4]. J’utiliserai ici l’image de l’épaississement d’un trait, de ce qui vient se tordre pour essayer de durer. L’ego, écrit Lacan, à propos de Joyce, est quelque chose de l’ordre du raboutage, c’est quelque chose qui s’oppose à la mise en danger de l’unité supposée de celui qui parle. Ce sont les « Egos » de Freud, c’est-à-dire ce qui, au regard de l’expérience qu’il fait dans ce rêve, témoigne de l’ouverture d’une faille comblée par une hallucination qui troue ce moment d’hallucination qu’est le rêve. Autrement dit ce n’est pas la même hallucination, cette hallucination n’a pas la même fonction, elle ne vient pas du même endroit, elle ne vient pas d’une des identifications du rêveur aussi simplement que cela. Est-ce cela que Freud nomme ombilication ?

« Mene mene tekel upharsim[5]» : Lacan utilise, pour commenter l’hallucination de la formule chimique, le récit de la prophétie faite par Daniel (5, 25) au roi Balthazar qui voit subitement s’écrire sur un mur, par une main sans corps, la formule de sa condamnation, quelque chose venant d’un ailleurs. Cet ailleurs, pour le prophète Daniel, et quelques autres, c’est Dieu, ce que remarquera quelques siècles plus tard, finement et non sans humour le petit Hans, à propos d’une interprétation de son rêve par Freud : est-ce que le professeur Freud parle à Dieu ?

Freud perçoit-il la dimension initiatique de son rêve ? « Ça » lui parle d'un extérieur, c’est ce que pointe Lacan. D’où cela parle-t-il chez Freud ? D’où cela vient-il ? Qui écrit triméthylamine ? On entend souvent : ce n’est pas moi, c’est mon inconscient. Cette théorie est vieille comme le monde : de la Pythie à René Char, le poète est un passeur, le lieu où une pensée se cristallise sous la dictée de la muse ou du démon. Nous affrontons une question qui dépasse très largement celle de la psychanalyse, et très largement la façon dont la psychanalyse (les psychanalystes ?) aujourd’hui la pose, car cette question laisse envisager le deuil d'une théorie impossible.

C’est ma lecture du dernier séminaire de Lacan : quelle que soit sa rigueur logique, il y a là quelque chose qui le (Lacan) dépasse, qui nous dépasse, qui dépasse notre entendement, c’est-à-dire qui dépasse les outils de notre psyché.

La question du présent : « Ehyeh Asher Ehyeh »

Lorsque le prophète Moïse, devant le buisson ardent, demande à Dieu : « Qui es-tu ? ». Dieu lui répond en hébreu : Ehyeh Asher Ehyeh, souvent traduit en français par : « Je suis celui qui Est », ce qui est une très mauvaise traduction (ou une modalité de l’effacement d’une tradition de pensée… celle de son écart avec la question de l’être chère à Heidegger ?). La traduction exacte pourrait être rendue par une paraphrase : le présent de Mon Existence n’est pas saisissable par ta personne, tu n’y as pas accès et n’y auras jamais accès quels que soient les outils dont tu te sers, car ces outils comme tels vident le sujet de sa matière — que Lacan appelle l’âme-à-tiers — et font disparaitre l’espace dans lequel le parlêtre vit. Ce qui est là extrêmement important à entendre, c’est le côté vertigineux de ce rêve, à la limite d’un moment traumatique, qui s’ouvre devant Freud comme en témoigne sa propre interprétation et le met au bord de la paranoïa. Il est persécuté par le monde – la punition viendrait de ce qu’il ne s’est pas bien comporté avec sa fille – sous le regard permanent d’un œil sans corps qui vient dénoncer sa propre incapacité à dépasser ce fractal qui s’ouvre devant lui, dans lequel insiste la notion du trois. Le fractal est la mise en abîme d’une structure qui se déploie à l’infini sans attraper autre chose qu’elle-même.

La question du trois

Se pose une question en lien avec le débat sur le Réel intuitif ou non intuitif, de ce Réel qui se donne comme du Réel. Le trois est-il la saisie par la lettre de la structure elle-même ? Ou n’est-il pas au contraire, rien d’autre que la projection sur un Réel de l’outil dont nous nous servons ? Autrement dit, le trois est-il la structure de notre appareil psychique que nous projetons sur le monde, et nous ne pouvons pas aller au-delà ? Ou touchons-nous là à une structure qui préexisterait dans le réel ? Il serait intéressant d’appliquer ce raisonnement à la célèbre formule de Lacan : l’inconscient est structuré comme un langage… avec lequel on l’attrape[6] !

Ce rêve fonctionne dans l’antagonisme que l’on rencontre dans l’Esquisse d’une psychologie scientifique. Freud rêve à partir du matériel déplié dans l’Esquisse, c’est-à-dire à partir de son travail précis sur les anguilles, sur les influx nerveux et avec l’inventivité qui est la sienne – il est l’inventeur méconnu de l’imprégnation des neurones avec le chlorure d’or. Freud, dans l’Esquisse, a cette intuition de l’existence d’un système neuronique très organisé. La question qu’il se pose est celle-ci : comment articuler ce système neuronique à ce qu’il appellera plus ou moins improprement l’appareil psychique, qu’il considère également dans sa matérialité ? Il y a entre les deux systèmes un hiatus dont nous mesurons aujourd’hui l’importance à l’aune des progrès dits de la neuroscience dont on voit bien que ses avancées les plus pointues viennent buter sur la simple question de la conscience. Qu’est-ce que la conscience ? Cette conscience que la notion de Moi remplace dans la deuxième topique de Freud si décriée…

Y-aurait-il une adéquation possible, une rencontre possible, nous pourrions dire un nouage, entre d’un côté cet appareil neuronique et de l’autre, l’appareil psychique ? Freud n’a pas la réponse. Pourtant il l’espère. Il n’a de cesse de le dire jusqu’à la fin de sa vie, il espère qu’un jour il y aura un pont entre les deux systèmes. De ce pont, il en espère la naissance d’un lien social nouveau, scientifiquement établi, c’est-à-dire qui nous débarrasserait de cet excès que notre psyché ne sait absolument pas synthétiser, que nous retrouvons toujours à la même place, comme un Réel, comme ce qui nous empêche effectivement de produire un objet adéquat à satisfaire une fois pour toute la pulsion. Je souligne une fois de plus la dimension politique de ces vœux.

La revue Artpress, dans sa parution récente, nous propose un très beau texte de Madame Millet sur Georges Bataille. Ce texte entrant en résonance avec celui du rêve de l’injection faite à Irma, il m’a évoqué cette ambiance de « réception » dans le rêve, celle d’un moment dit de passe, et particulièrement cette ambiance que l’on rencontre après un enterrement, moment où chacun se met à essayer de trouver la vérité de sa position, et celle de sa culpabilité par rapport au disparu, autrement dit un moment teinté de deuil et de mélancolie. Il y a chez Freud, outre le moment de paranoïa et de persécution que nous avons relevé, un moment presque mélancolique au sens où il le définit lui-même : « L’ombre de l’objet perdu passe sur le Moi », c’est-à-dire l’irrémédiable de cette perte indéfinissable par le langage et peut-être même par notre appareil psychique, Kern unseres Wesen, le noyau de notre être, mais en même temps l’inconnaissable premier, Urerkannt, c’est-à-dire ce qui dans ce rêve échappe à tout jamais, à tout moyen de symbolisation.

Quelque chose passe, l’ombre le fantôme de l’objet j’y ajoute pour préciser la formule freudienne – perdu, avec tout ce que l’on peut dire sur cet objet qui n’est pas perdu parce qu’il n’a jamais existé, parce que la satisfaction pulsionnelle première vient ici d’une hallucination à laquelle nous ne pouvons que supposer un objet. Et pour franchir un pas de plus qui demande sûrement à être précisé, lorsqu’un savoir surgit, peut-on faire l’économie de lui prêter un sujet ? Y-a-t-il un auteur de « Sin, la Faute Première », c’est la question qui ouvre le séminaire de Lacan sur Le Sinthome

Il y a là chez Freud quelque chose qui va beaucoup plus loin que sa propre culpabilité : si l’on est un grand homme, si l’on fait une grande découverte, comment unifier, ce qui, dans ce rêve en lui-même déjà, se donne comme épars, ou pire, dispersé ? On pense ici à la fin du Moïse de Schönberg : « Ô toi, mot qui me manques ! » Ou encore à Einstein refusant l'irruption d'un indéterminé dans ses équations !

La dit-mension du temps

Il y a donc dans le rêve quelque chose qui situe la limite de notre compréhension, cela s’appelle la lettre, à ne pas confondre avec l'écriture. On pourrait dire d’une certaine façon qu’il y a dans ce rêve quelque chose que nous voulons lire comme la trace d’une vérité dernière adressée au sujet, comme si son désir était désir de quelque chose.

Évoquons le rêve célèbre d’Anna Freud. Désire-t-elle manger des fraises ? Telle était la question posée dans un débat récent. De façon triviale, oui. Mais il est possible de penser qu’Anna essaye de retrouver dans la fraise, dans ce mot fraise, quelque chose de la présence ineffable d’un objet supposé satisfaire une bonne fois pour toutes la pulsion orale. C’est une autre façon de poser la question. Donc, bien sûr, elle avait envie de manger des fraises. Mais quelle fraise ? S’agit-il du mot fraise ? Ou « la chose » que le mot fraise est censé tuer ? – Le mot est le meurtre de la chose – alors que nous savons que l’achose, selon le terme de Lacan, est strictement « increvable ». C’est ce qu’aucun mot n’arrive à tuer, c’est ce qui reste de vivant lorsque le meurtre de la chose, opéré par le mot, a eu lieu. Plane dans ce rêve la dimension de ce que Lacan appellera l’achose. Il y a dans ce rêve aussi la dimension d’un dire en tant qu’il engage le temps, il y a dans ce rêve la dimension d’un deuil, le deuil de ce que Freud n’accomplira pas. Il y a dans ce rêve la dimension de ce désir de laisser la trace de cette question à la postérité, lorsque sa voix se sera tue. Il y a donc dans ce rêve la dimension du temps mais du temps inexorable, pas du temps logique avec lequel nous pouvons nous réincarner sans cesse dans une représentation, d’un temps qui dépasse notre condition d’être humain, un temps irréductible.

Charles Melman fait une remarque étonnante à propos de ce rêve : Que va chercher Freud dans la bouche d’une femme ? Que veut-il y voir ? Qu’y voit-il ? Il y a le blanc (l’inconscient est cette part de mon histoire recouverte par un blanc, ou par un men-songe, dira Lacan), ce blanc que l’on pourrait facilement rabattre sur la sexualité alors qu’il ouvre en fait la porte au sexuel, ce qui est très différent. Puis, juste à côté, il y a les cornets de Fliess. Une juxtaposition quasi littérale, une phrase : blanc et/ou cornet. Quelle différence entre les deux ? Quelle différence y-a-t-il entre la théorie de Fliess et la mienne, se demande le rêveur-Freud ? Ma théorie est-elle meilleure ? Que voit-il dans la bouche d’une femme ? Dans ce trou dans lequel il ne sait que lire ? Qu’est-ce qui viendrait dire le dernier mot ? Il me semble que du côté de la réalité triviale, que nous nommons le semblant, c’est-à-dire un espace engageant une croyance, Freud touche à quelque chose d’extrêmement important qu’il s’agit de pointer comme la fonction du trou[7] que nous recouvrons par un nom, celui de La Femme, que nous écrivons La Femme, selon le terme de Lacan. C’est en ce sens que Lacan dit que La Femme est un des Noms-du-Père voire même de Dieu, ce qui se retrouve dans la tradition du Zohar.

Cette remarque nous conduit à nouveau en droite ligne à l’identification de Freud à Moïse, c’est-à-dire au souhait de devenir celui qui va inventer, au-delà de la psychanalyse, quelque chose qui marquera l’univers tout entier de la présence de cette invention, et à la possibilité de sa nomination. Il s’agit ici du véritable héritage de la tradition mosaïque, à savoir ce parcours – structural et non historique – entre les dieux, un dieu incarné, puis un trou qui parle : ici, je me réfère à Freud dans son Moïse et le monothéisme : les dieux égyptiens, Aton à la place d’Amon, un dieu, le disque solaire, évidement du disque, le trou, dont le seul corps devient pure parole.

Une fantaisie topologique

Examinons la succession surprenante des nœuds proposés par Lacan lors de son parcours dans sa topologie :

  • Dans le nœud trèfle (Freud a frôlé le nœud trèfle dans son interprétation), il n’y a pas d’objet a.
  • Dans le nœud à trois ronds, l’objet a est – comme l’église – au milieu du village. Elle organise l’espace du semblant.
  • Dans le nœud à quatre, nous ne savons plus où est l’objet : il devient ectopique.
  • Dans la tresse, nous ne pouvons plus écrire a, puisque pour l’écrire il faut une place, (C’est une écriture. L’objet a n’existe pas, mais à cet endroit où l’objet est censé avoir été perdu, Lacan écrit a). Où écrire adans la tresse ? Nous touchons au moment où même dans nos formalisations analytiques, nous ne savons plus où nous pourrions l’écrire, sauf à en supposer l’hallucination comme Lösung.
  • Ce sont les principaux points que je voulais vous présenter à propos de ce rêve.

Discussion

Cyrille Noirjean – Merci beaucoup. Merci aussi d’avoir fait référence à ce numéro hors-série d’Artpress qui accompagne une exposition qui ouvrira à Béthune, à La Banque. Je vous conseille de rencontrer la jeune femme qui en est commissaire, Léa Bismuth. Il s’avère que je travaille en grande proximité avec Léa Bismuth, elle interroge dans ses commissariats d’exposition d’une manière latérale, la manière dont les artistes d’aujourd’hui peuvent lire Freud, en ne sachant pas qu’ils le lisent peut-être.

Marc Morali – Comment est-il possible de parler du rêve sur un autre mode ? Léa Bismuth cite Georges Bataille : « Cet objet, chaos de lumière et d’ombre est catastrophe. Je l’aperçois comme objet. Ma pensée cependant le forme à son image, en même temps qu’il en est le reflet. » Puis Léa Bismuth écrit : « Cette phrase guide l’œil observant un paysage éclaté et n’y trouvant plus de repères, face à une perspective fragmentée et néanmoins savamment agencée, comme peuvent l’être en noir et blanc, certains songes s’écrivant au fil des images qui s’enchâssent. »

C’est une façon de dire quelque chose de ce qui se crée au moment même où cela se crée à partir de quelque chose qui nous échappe radicalement, c’est une façon absolument merveilleuse de le dire.

Marc Darmon – Lacan dit que la petite Anna qui rêvait de fraises, de framboises, de cerises, n’est pas tellement une réalisation d’un désir ou ne serait pas un désir, mais un besoin, ce serait un besoin si c’était simplement l’envie de fraises, mais que ce qui importe, c’est que ce sont des objets interdits. Tu le dis, ce n’est pas l’objet fraise, c’est l’objet en tant qu’il renvoie à la chose perdue. Une des interprétations du rêve que donne Freud, c’est qu’Irma refuse sa solution, car Freud avait la solution c’est-à-dire le caractère sexuel de tous les symptômes de ce qui n’allait pas. Mais pourquoi ne dit-elle pas la solution ? Qu’est-ce qui l’empêche de le dire ? Effectivement, l’image de la gorge ouverte d’Irma est une image terrifiante, ce qui réveille d’ordinaire le rêveur, mais dit Lacan, Freud poursuit le rêve jusqu’à cette formule de la triméthylamine. Tu parles d’hallucination, effectivement, c’est ainsi que Lacan le présente c’est-à-dire quelque chose qui échapperait à la condition de figurabilité du rêve puisque ce sont des lettres disposées en trois branches, ce sont purement des lettres qui surgissent dans cette hallucination, donc des choses qui vont au-delà du rêve peut-on dire. D’où cette interrogation : ces lettres qui surgissent du réel dans ce que Lacan appelle une hallucination est bien quelque chose qui surgit du réel, dans le réel. Cela ne donnerait-il pas la solution au-delà de ce que Freud imagine comme solution dernière c’est-à-dire la sexualité, le sexe ? Selon Lacan, ici, c’est le signifiant, la lettre ou le nœud, pourquoi pas puisqu’on retrouve le trois et c’est ce qu’il va essayer de cerner, de rendre compte de ce qui échappe à l’écriture tout en étant de l’écriture c’est-à-dire de ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire.

Marc Morali – La Lösung est intéressante. Est-ce que je n’aurais pas mieux fait d’utiliser une substance chimique, se demande Freud ? Que le premier psychanalyste qui ne s’est pas dit à un moment de sa vie qu’il faudrait prescrire des antidépresseurs à un de ses patients, lève le doigt !

Une petite histoire « clinique » qui est clinique sans l’être ! C’est un monsieur atteint d’une maladie, un cancer gravissime, qui cherche des solutions auprès de la médecine. Le médecin très malin lui dit la chose suivante : vous avez beaucoup de chances parce qu’il y a 20 ans, nous n’avions pas de Lösung, pour votre maladie mais maintenant, nous en avons une. Cet homme qui a une forme d’humour formidable lui répond : « J’ai bien fait d’attendre ! ».

Pour comprendre l’hallucination dans le rêve, il nous faut reprendre Freud à ses débuts, sans quoi nous oublions pourquoi le rêve est la voie royale vers l’inconscient tel que Freud le conçoit en 1900, c’est-à-dire après l’Esquisse et avant d’avoir énoncé la deuxième topique car, en ce moment, nous parlons du rêve de l’injection faite à Irma à la lumière de la deuxième topique. Pourquoi y-a-t-il cette hallucination dans le rêve ? Freud a une explication : il y a une pulsion qui engage une satisfaction qui conduit, dit-il, vers une décharge motrice. Cette décharge motrice n’est pas forcément un geste mais peut être un dire comme Christian Fierens l’a remarquablement dit à Strasbourg au cours d’un exposé qu’il avait intitulé : « Quand dire c’est faire, et encore plus qu’on ne le croit ».

Nous sommes en train de dormir, et comme le rêve protège le rêveur pour qu’il puisse dormir, alors dit Freud, l’énergie pulsionnelle emprunte une voie régressive c’est-à-dire qu’au lieu d’aller de la pulsion vers sa traduction en langage, elle en est empêchée puisque l’on dort. Alors elle revient vers sa source et parcourt à l’envers toutes les strates de traduction qui sont censées mener au frayage sélectif de la trace mnésique c’est-à-dire à la retrouvaille éventuelle hallucinatoire de l’objet dit perdu. C’est pour cette raison que le rêve nous permet de re-parcourir à l’envers le circuit de la décharge et donc de retraverser toutes les couches et tous les modes de traduction. Mais il y a un petit défaut… Car nous confondons toujours le rêve proprement dit en tant que phénomène neuronique de décharge et le récit qu’en fait le rêveur le lendemain matin. C’est-à-dire que le récit est déjà une mise en forme lisible intelligible de ce qui est en fait rien d’autre qu’une décharge régressive parce qu’elle ne peut plus emprunter la voie motrice.

Aussi, quand nous parlons d’hallucination, le rêve, par essence, est hallucination ; c’est comme si, dans cette régression, nous pouvions toucher à quelque chose d’un point ultime.

Pour imaginer ce que Freud veut essayer de dire et ce qu’il essaye d’éviter, je prendrai un aphorisme d’un critique d’art américain qui explique la différence entre un tableau et une sculpture. Une personne se promène dans un lieu d’exposition et devant une peinture abstraite, elle ne « comprend » pas ce qu’on appelle la croûte, la chair du tableau. Elle se recule pour réduire ce tableau à ce qu’il n’est pas, à savoir une représentation. Lorsqu’on s’approche d’un tableau comme Les Ménines de Vélasquez, au-delà de la représentation, il y a une pâte qui se donne comme le corps du tableau que vous pouvez éliminer en prenant de la distance, du recul pour réduire la peinture à une représentation c’est-à-dire à une illusion de vrai. Mais en se reculant dans la salle du musée, elle se heurte à quelque chose de dur, à un Réel ! : C’est cela la sculpture ! C’est ce sur quoi on se heurte, lorsqu’on veut réduire un objet à sa représentation. C’est tout le problème de ce rêve. Freud touche à la limite même de la capacité de réduire le monde à une représentation (cf. Schopenhauer).

Bernard Vandermersch – Je voudrais te remercier parce que tu as une espèce d’appétit qui me met en joie ! Tu as parlé d’un aspect sur lequel tu n’as pas insisté, c’est le côté deuil de ce rêve. Mais en fin de compte, cet objet perdu, n’est-il pas quelque chose de transférentiel de cette foi dans Fliess qui est en train de se liquider ? Jusqu’ici, je n’avais pas entendu – mais c’est important – cet aspect du rêve, rêve qui, à la fois est de conquête qui vaudra à Freud l’admiration de toutes les générations à venir et qui est en même temps, ce deuil d’un objet perdu à jamais.

Marc Morali – On ne le retrouvera même pas dans la théorie puisqu’on peut juste écrire un objet, comme l’a fait Lacan. Puis un objet, c’est déjà trop et devient l’achose.

Bernard Vandermersch – Pour être Un, il faut qu’il ait été découpé d’un vivant. Tu le disais aussi justement : ce qui reste éternellement vivant au-delà du meurtre de la chose. C’est important parce que c’est la cause du fait que le désir est un pas, ce n’est pas hors du cycle biologique.

Marc Morali – Je dois cela à la lecture du superbe texte de Madame Millet dans lequel elle parle de l’agonie de Georges Bataille et de la question du deuil.

Freud s’endort, fait ce rêve plus exactement, reçoit le rêve. Recevoir, en allemand se dit empfangen, qui veut dire tout aussi bien recevoir que concevoir. On comprend bien la proximité entre l’enfantement de l’enfant chéri, espéré, et en même temps, cet enfant mort. Dans le mouvement même de sa conception, l’enfant meurt. Autrement dit, dans le mouvement même de la conception d’être un grand homme, ce qu’il conçoit disparait.

Un participant dans la salle – (Sur le rapport entre nomination et objet dans le rêve d’Anna Freud).

Marc Morali – Cette nomination, ce qui fait qu’elle se reconnait sous la forme d’un nom qui peut faire du Un, n’est rien d’autre que la réunion mythique possible des objets qu’elle désire et qui ne sont jamais que des tenants-lieux. C’est le rêve de son père. Avec les pulsions partielles, nous fabriquerions une pulsion sexuelle unifiée qui aurait un objet sexuel Un. Mais pour Lacan… il n’y a pas de rapport sexuel, il y a justement un non-rapport.

Un participant dans la salle – D’où nous pourrions comprendre que le « Anna » qui est nommé là comme la place de cette décomposition structurale du sujet.

Un participant dans la salle – Oui, car ces fraises, ces framboises, c’est elle aussi. C’est-à-dire que ce que le nom est incapable de désigner, la substitution est là de tous ses objets, de son manque à être.

Marc Morali – Dans son commentaire sur le rêve de l’injection faite à Irma, Charles Melman dit : « Cet objet, on croit qu’on le tient, mais c’est lui qui vous laisse tomber. » L’objet a, c’est l’objet qui a chu, mais pour un peu vous penseriez que c’est vous qui le laissez tomber. Charles Melman remet les choses en place : de la même façon que dans un rêve, lorsque je parle d’un personnage qui le peuple, ce n’est pas moi qui suis lui, mais c’est lui qui est moi. Là, cet objet, c’est lui qui vous laisse tomber.

Un participant dans la salle –  Une remarque générale que j’ai entendue dans l’intervention de Christian Fierens et dans le débat, nous sommes en plein cœur de ce texte célèbre de Lacan intitulé La Troisième et comme il le dit Lacan La Troisième, c’est toujours la première. J’aime beaucoup ces débats car les échanges au niveau de l’énonciation veulent dire que dans notre association, l’inconscient fonctionne, ce qui me rassure. Je ne pourrais pas résumer La Troisième qui est toujours la première, ce serait une prétention de ma part, mais je vais reprendre quelques fragments de Lacan. Dans son exposé, il dit : « Du sens du symptôme, dépend le Réel et du Réel dépend la psychanalyse ». Quelque part, il dit aussi : « Du dire du psychanalyste dépend le Réel »

 

[1] Une discussion avec les responsables de cette publication – que je remercie de la précision de leur travail – m'a permis de faire valoir cette écriture qui diffère des habituelles transcriptions des séminaires de Jacques Lacan. J'ai reçu pour faire valoir cette interprétation l'appui de Charles Melman. Ecrire " a A" montre qu'il n'y a d'accès à l'Autre que par l'intermédiaire d'un semblable qui pallie à ce que Freud nomme "Not des Lebens", urgence de la vie. A l'inverse, écrire (A a) présupposerait que la Dimension de LAutre est inscrite dans la structure et permet l'accès au semblable.

Débat à suivre pour qui voudra!

[2] Idée développée page 4 de ce texte.

[3] Lettre à Reik, en 1927.

[4] Dans son commentaire (séminaire Le Moi) Lacan précise que « l’essence de la théorie freudienne est le décentrement du sujet par rapport à l’ego », ce qui est incompatible avec la théorie de l’egopsychology.

[5] Le roi Belschatsar (Balthazar) faisait un banquet pour quelques-uns des dirigeants de l’empire babylonien. Alors qu’ils louaient les dieux païens, de façon provocante, en profanant des vases sacrés pour les hébreux, une main apparut et écrivit ces mots sur un des murs du palais. Ces mots sont des unités de poids, de la même manière que le sont les grammes et les kilogrammes. Si les traductions anglaises de la Bible laissent ces mots non traduits, les versions françaises les traduisent par « Il a été compté : une mine, un sicle et deux demi-sicles » ou « Compté, compté, pesé, et divisé. » La mine et le sicle sont en araméen le nom de devises : mene, une mine, tekel, une graphie de shekel ou sicle, peres, la moitié d'une mine.

L’unité de base à Babylone était le shekel en or, ou tekel. Vingt-cinq shekels faisaient un  upharsin  et cinquante shekels un mena. La phrase s’additionne donc au total de : mena (50) + mena (50) + tekel (1) + upharsin (25) = 126. De plus, chaque shekel valait 20 guéras (Éz 45 :12), donc le total était de 2520 guéras. Peut être pouvons nous  voir dans ce calculs l'ébauche de la mathématisation d'une énigme, proche de ce que la tradition juive appelle Gématria, l'étude de la valeur numérique d'un mot.

Malgré de nombreuses demandes, les conseillers ou magiciens du roi ne purent interpréter ce présage. Le roi envoya quérir Daniel, un juif exilé capturé par son père Nabuchodonosor et établi à l'époque comme « Chef des mages, des magiciens, des astrologues et des devins ». Refusant toute récompense, Daniel prévient le roi de son blasphème et déchiffre le texte. Le sens déchiffré par Daniel est basé sur les verbes à la voix passive correspondant au nom des mesures. La vision de Belschatsar, (dans Daniel 5 : 26-28), signifiait que Babylone serait puni pour 2520 ans.

« Voici mot à mot ce qui est écrit là : « MENE, MENE, TEKEL, et PARSIN ». »

Mene signifie la fin de son règne, celui-ci s'achevant dans un jour ; Tekel signifie qu'il a été pesé, et qu'il a été jugé ne faisant pas le poids ; Peres que son royaume sera divisé en deux – une partie revenant aux Mèdes et la seconde aux Perses.

[6] Soyons provoquant : avec lequel on le rate ! On comprendrait si cette remarque est juste que ce trou inaccessible renseigne au mieux sur l’impossible propre à un langage donné.

[7] Le trou n'est pas le manque, ce qui devient effrayant parce qu'on ne peut plus alors définir une femme par ce qui lui manque, par exemple le fait qu'elle n'ait pas de pénis...

Relecture : Louis Bouvet, Érika Croisé Uhl, Dominique Foisnet Latour.

Texte relu par l’auteur.

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