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Travailler avec la radicalisation

BOUZAR Dounia
Date publication : 19/12/2017
Dossier : Dossier de retour du Séminaire d'été 2017

 

En 2014, le Ministère de l’Intérieur français m’a mandatée avec mon équipe pour prendre en charge les 1000 premiers jeunes détectés en lien avec un groupe ou un discours « djihadiste ». Contrairement à de nombreux chercheurs qui travaillent sur des sources de deuxième main (rapportées par des journalistes) ou sur des déclarations de « djihadistes » convaincus, après leur changement cognito-affectif (qui tiennent des propos apologétiques sur le net ou qui sont incarcérés), mon équipe et moi-même avons pu accéder aux conversations des jeunes avec leurs recruteurs sur internet et analyser les « fils invisibles » du processus qui mène à la radicalisation violente. Les vidéos échangées ont également été analysées pour mieux comprendre la sensibilité du jeune à la propagande. Selon une méthodologie d’anthropologie sociale qualitative[1], après une immersion dans les données, une analyse thématique des informations collectées auprès de l’échantillon tout au long des prises en charge a ensuite été effectuée pour étudier les étapes du processus de radicalisation, après avoir catégorisé huit différents motifs d’engagement[2]. L’accès aux conversations des jeunes nous a permis d’approcher la façon dont les recruteurs individualisent leurs arguments au profil socio-culturel de chaque jeune (individualisation de l’engagement) pour que celui-ci passe de son idéal à l’adhésion au discours « djihadiste ». Autrement dit, notre contexte d’intervention nous a conduits à accéder à des données inédites, permettant une déconstruction de chaque parcours individuel, tant au niveau explicite qu’au niveau implicite.

La possibilité d’observer les étapes de radicalisation par l’intermédiaire des conversations des jeunes avec leurs recruteurs nous a permis de repérer une approche émotionnelle anxiogène systématique de la part du discours djihadiste, qui peut prendre appui sur des ressorts différents selon l’appartenance socio-culturelle de la personne (théorie conspirationniste, manipulation de versets coraniques, récits de persécution de musulmans, arguments géopolitiques, récit apocalyptique, etc.) Il n’y a pas d’embrigadement djihadiste sans passage, à un moment ou à un autre, par la théorie conspirationniste, qui présente à certains égards des aspects générateurs de stress, de peur, méfiance, suspicion[3] : le jeune a le sentiment que tous les adultes sont endormis ou complices de ces sociétés secrètes qui complotent pour garder le pouvoir et la science pour elles, à l’insu du monde entier. Ces sociétés secrètes distilleraient partout des images subliminales pour empêcher les peuples de retrouver leur discernement. Il faut donc se couper des autres et de toute culture pour ne pas être aveuglé à son tour. Les recruteurs djihadistes s’appuient aussi sur la persécution des musulmans et instrumentalisent des versets coraniques pour faire croire aux jeunes que les athées, juifs et chrétiens veulent empêcher les musulmans de garder leur religion. L’objectif est le même : isoler le jeune de tous les interlocuteurs qui contribuaient à sa socialisation. Bien entendu, le jeune apprécie la menace en fonction de ses ressources personnelles, de ses vulnérabilités et de ses aménagements défensifs.

Cette approche émotionnelle anxiogène qui permet à la fois d’augmenter la défiance du jeune envers la société et d’investir le nouveau groupe radical comme le seul espace rassurant a souvent été oubliée dans les schémas explicatifs connus de radicalisation, dans la mesure où cette dernière n’est jamais exprimée par les « djihadistes » et fait partie de ce que l’on peut appeler les « fils invisibles » de la radicalisation. Pourtant, c’est une donnée fondamentale : le discours « djihadiste » communique à l’aide d’un système dysfonctionnel spécifique de traitement de l’information (concernant par exemple la corruption des politiques, l’analyse des injustices, la géopolitique, le principe d’unicité de Dieu en islam, la fin du monde, etc.) qui amène l’embrigadé à adopter un mode de pensée erroné (vision binaire, construction de l’ennemi, sentiment de légitime défense, etc.) Cette découverte nous a permis de construire des indicateurs fiables pour repérer le lien d’un jeune avec le discours « djihadiste », donc le démarrage d’un processus de radicalisation. En effet, l’approche anxiogène émotionnelle du discours « djihadiste » provoque un changement de comportements du jeune avec les interlocuteurs qui contribuaient auparavant à sa socialisation (changement relationnel) et un changement d’attitudes vis-à-vis de ce qui l’entoure (changement cognitif). Les ruptures (vis-à-vis des humains mais aussi vis-à-vis de certaines normes ou valeurs sociales) sont des indicateurs fiables puisqu’ils sont la preuve de l’autorité que le discours djihadiste a exercée sur le jeune et des changements cognitifs que cela a provoqués.

À ce stade de la réflexion, je voudrais souligner que l’apport de Pierre-Christophe Cathelineau sur le nœud borroméen généralisé apporte un éclairage intéressant sur les processus de transformations psychiques que subit le jeune au cours de sa radicalisation par Daech. Il est possible de montrer que dans un premier temps le jeune fait référence à un idéal familial où le Nom-du-Père met en jeu ce que Lacan appelle une nomination symbolique. Il s’agit des traits idéaux sur lesquels s’est appuyé le jeune pour constituer ses identifications au sein de la structure familiale (coutumes, habitudes, idéaux paternels) jusqu’à sa radicalisation.

La propagande de Daech détruit l’ensemble de ces repères et contraint, par un chemin topologique déterminé qu’illustre bien la présentation de cet éclairage, le jeune à ne plus faire référence à une nomination symbolique, mais à une nomination réelle. La nomination réelle est cette nomination qui met le sujet sous la dépendance d’impératifs réels venus d’un Autre tout-puissant, non barré dirait Lacan, incarné par le leader charismatique de Daech et les commandements extrêmes auxquels son interprétation du Coran aboutit pour promouvoir ce qu’on appelle vulgairement le « djihadisme » : appel au meurtre et au sacrifice.  

L’étude des conversations avec les recruteurs nous a également permis de comprendre que l’embrigadement cognitif était individualisé : les rabatteurs proposent plusieurs mythes adaptés aux différents profils psycho-sociaux des jeunes qui relèvent tous soit d’une recherche d’idéal (qu’il s’agisse d’un idéal de soi, du monde, du conjoint, ou d’une communauté) et/ou d’une fuite du monde réel vers un « ailleurs » supposé meilleur. Autrement dit, les solutions compensatoires dysfonctionnelles pour faire face au danger de cette société proposées par le discours « djihadiste » s’adaptent à l’individu qui réceptionne le discours. Ces motifs d’engagement ont été désignés par le terme « mythe » dans nos travaux antérieurs[4] pour souligner l’instrumentalisation que le discours « djihadiste » effectue des motivations personnelles des jeunes afin de les embrigader. Ils y sont analysés en distinguant à chaque fois le motif d’engagement radical explicite et implicite : le motif explicite étant constitué des éléments verbalisés par le jeune pendant la prise en charge : « Je voulais faire ma Hijra, appliquer la Charia, etc.), une fois que son système cognitif a changé ; le motif implicite étant constitué d’éléments qui ne sont pas forcément conscientisés par les jeunes et qui relèvent plus d’une analyse effectuée par notre équipe (recherche d’une protection, d’un monde meilleur, d’une place et d’un rôle, de vengeance, de toute-puissance, etc.) L’expérience en « déradicalisation » nous a permis en outre la compréhension des leviers d’efficacité des discours djihadistes dans leur interaction avec les motivations et événements de vie des jeunes, ou en d’autres termes l’individualisation du discours de propagande adapté aux aspirations et aux caractéristiques personnelles des jeunes. Cela a également prouvé qu’il était fondamental de comprendre les motifs d’engagement pour personnaliser l’approche de sortie de radicalité[5]. L’individualisation de la radicalisation entraîne l’individualisation de la « déradicalisation ».

Cette identification du motif d’engagement est le facteur clé de succès du désengagement, dans la mesure où il constitue une étape essentielle dans la création de l’alliance avec le radicalisé (compréhension de l’idéal qu’il poursuivait) et permet d’adapter la stratégie d’accompagnement nécessaire pour l’amener à faire le deuil du groupe et de l’idéologie (accentuer le côté relationnel ou idéologique, préparer le discours alternatif adapté, etc.) La prise de recul vis-à-vis de l’idéologie djihadiste survient quand le radicalisé se retrouve face à une information qui n’est pas cohérente avec l’idée qu’il se faisait de l’action et de l’objectif des djihadistes[6]. Comme le discours fait autorité parce que le jeune cherche une réponse à ses questions existentielles, comme il se sent baigné dans une sorte de cohérence entre ses besoins (psychologiques, sociaux et politiques) et son engagement dans le djihadisme, il faut le mener à se rendre compte du décalage entre le mythe présenté par les recruteurs (par exemple régénérer le monde en possédant la vérité), son motif personnel (par exemple être enfin utile ou aider les musulmans) et la déclinaison réelle de l’idéologie (devenir complice de l’extermination de tous ceux qui ne pensent pas comme eux).

Mais avant d’arriver à cette étape, il s’agit d’ébranler le fonctionnement psychique rigide qui s’est installé chez le jeune. Le discours djihadiste (a) ayant utilisé les émotions pour insécuriser et radicaliser la personne, il s’agit d’utiliser aussi les émotions pour la rassurer en première étape, de manière à contourner l’obstacle du verrouillage cognitif (conséquence de la radicalisation). Comme le discours djihadiste, notre méthode de déradicalisation va utiliser les émotions pour pouvoir agir sur les cognitions.

Le discours anxiogène des djihadistes a provoqué une désaffiliation de l’individu en le plaçant dans une communauté de substitution et en lui donnant l’illusion d’appartenir dorénavant à une filiation mythique sacrée protectrice (nommé également « embrigadement relationnel.») Commencer par faire appel au lien originel comme principal facteur de reconstitution permet de replacer le jeune au sein de sa filiation afin qu’il retrouve d’abord une partie de ses repères affectifs, mémoriels, cognitifs. Il s’agit de le faire retourner dans une histoire où il se sentait à l’époque en sécurité, avant de recevoir les émotions anxiogènes des djihadistes. Pour cela, les parents remettent en scène des « petits riens de la vie quotidienne », a priori négligeables, qui pourraient provoquer une remontée émotionnelle totalement inconsciente et réflexive chez leur enfant en lui rappelant quelque chose de son passé non atteint par l’embrigadement. Cette mise en situation de « remémoration de la petite enfance » (appelée « Madeleine de Proust » par les familles concernées) crée les conditions propices à l’émergence des émotions en faisant référence à des éléments ancrés dans la mémoire à long terme  (mémoire autobiographique). Cela explique l’incontrôlabilité du ressenti émotionnel en lien avec les souvenirs d’enfance. En effet, les parents racontent que leurs enfants « s’écroulent » en pleurant quand ils les touchent par une odeur, une musique, un geste, qui appartenaient à leur petite enfance.

Là encore la présentation des transformations du nœud borroméen généralisé est très utile. Puisque la transformation de la nomination symbolique en nomination réelle qui se fait pour radicaliser le jeune et l’embrigader peut s’effectuer en sens inverse : de la nomination réelle vers la nomination symbolique. Il est manifeste que l’évocation des idéaux pacificateurs (être utile aux musulmans) s’inscrit dans le cadre d’un retour de la nomination symbolique renforcé par l’allusion aux petits riens de la vie quotidienne intrafamiliale, qui sont autant de rappels de ce Nom-du-Père tissant les coutumes et les habitudes de cette vie quotidienne.

Le travail que nous menons est donc de transformer ce qui pourrait paraître irréversible, la radicalisation, en une opération réversible qui ramène à une inscription symbolique où l’Autre n’est plus revêtu des insignes de la toute-puissance, comme dans la nomination réelle. C’est en cela que le nœud borroméen généralisé et les schémas de transformation que propose Pierre-Christophe Cathelineau pour penser le processus de radicalisation-déradicalisation permettent de comprendre les transformations topologiques à l’œuvre pour la subjectivité d’un jeune qui a été embarqué dans le djihadisme et qui en est revenu.

Sachant que le discours « djihadiste » a dilué l’individu dans le collectif paranoïaque, qu’il a opéré une sorte d’« anesthésie » des sensations individuelles, qu’il a coupé le jeune de toute culture pour lui interdire l’expérience du plaisir et l’incarnation de tout ressenti, la remémoration de micro-événements qui ont rythmé sa petite enfance fait ressurgir non seulement des sentiments provisoirement refoulés, mais aussi et surtout des sensations, ce qui le ramène à son corps et à ce qu’il est. Lorsque le jeune ressent des sensations, il redevient un individu singulier, un sujet réincarné dans un corps. La déshumanisation visée par les djihadistes passe par la désincarnation. La déradicalisation passe par la réincarnation.

Cette remémoration agit sur l’émotion et par conséquent contre l’embrigadement relationnel (qui provoque l’adhésion du jeune à son nouveau groupe), en permettant au radicalisé de retrouver des sensations indélébiles de l’enfance, non liées au groupe radical. On réussit à lui faire sentir des choses pour qu’il se différencie du ressenti du groupe radical. Cette remémoration provoque une brèche dans le fonctionnement psychique rigide du jeune radicalisé en lui faisant revivre une expérience émotionnelle déstabilisante parce qu’elle lui permet de se rappeler le temps sécurisant où il faisait confiance aux adultes. En revenant à sa petite enfance, on le désarçonne parce que pendant l’espace de quelques minutes, il est remis en sécurité par ceux qu’il perçoit depuis sa radicalisation comme des personnes dangereuses.

D’autres façons de créer les conditions propices à l’émergence d’émotions qui permettent au radicalisé de se rappeler qu’il est un individu distinct de son groupe peuvent s’inventer. Il s’agit tout simplement de trouver à chaque fois le meilleur moyen de sécuriser le jeune envahi par des émotions négatives anxiogènes qui l’empêchent de garder des liens avec son entourage. La paranoïa du radicalisé a été construite par l’entourage djihadiste, du collectif vers l’individuel. La première étape de la déradicalisation doit trouver des stratégies pour pouvoir instaurer des relations d’individu à individu, en touchant le radicalisé par un partage émotionnel.

Relecture : Érika Croisé Uhl, Louis Bouvet, Dominique Foisnet Latour.

Avec l’accord de l’auteur.

 

[1] Pope C., Mays N., (1995), Reaching the parts other methods cannot reach: an intro-duction to qualitative methods in health and health services research. BrMed J ; 311 : 42-5.

[2] Bouzar D. & Martin M., (2016), « Pour quels motifs les jeunes s’engagent-ils dans le djihad ? », Neuropsychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, 2016. http://dx.doi.org/10.1016/j.neurenf, 2016.08.002.

[3] Bouzar D. & Martin M., (2016), « Méthode expérimentale de déradicalisation : quelles stratégies émotionnelles et cognitives ? » Revue, Pouvoir, Éditions du Seuil, 2016.

[4] Ibid.,  n°2.

[5] Nous avons conclu un partenariat scientifique au printemps 2017 avec l’équipe du Docteur David Cohen (service pédo-psychiatrique de l’hôpital de la Salpêtrière de Paris) qui est en train de faire des statistiques pour repérer les liens entre les motifs d’engagement que nous avons trouvés et des données que nous avons réalisées qui permettent de repérer les aspirations et les caractéristiques personnelles de 150 de nos jeunes.

[6] Bouzar D., & Martin M., (2016)., « Méthode expérimentale de déradicalisation : quelles stratégies émotionnelles et cognitives ? », Revue Pouvoir, Éditions du Seuil, 2016.

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