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Le Moi, Leçons 4, 5,6.

Séminaire d'été 2017. Mercredi 30 août.
LE COAT-KREISSIG Patricia
Date publication : 14/12/2017
Dossier : Dossier de retour du Séminaire d'été 2017

 

La leçon IV démarre par la lecture d’une épigraphe écrite au tableau.

Je vous propose de la lire de la manière suivante :

Indem er alles schaft

En créant, en fabriquant le Un (l’esprit sain), le tout, la totalité, l’homme qui pense

was schaft der Höchste

Qu’est-ce qu’il crée ainsi, le Suprême, le Très Haut

Sich

Son Moi, sa conscience

was schaft er aber vor er alles schaftet ?

Mais qu’est ce qu’il crée en première ligne, à partir, (du fait de), (avant même) cette création d’un tout ?

Mich.

            Le Moi.

(Le vor est probablement altdeutsch ou mitteldeutsch du IVème au XVème: deshalb, von da aus, anstatt, vorweg, indem…)

Lacan a – je le suppose – écrit ce distique au tableau.

Le reproduire est une chose – le lire en est une autre.

La création – die Schaffung – la fabrication de cet homme moderne, dont parle ce distique, qui pense en tant que Moi, (ce qui se traduit en effet plutôt par mich [à l’accusatif] ou mir [au datif]) est en lien étroit avec la création d’un Un « qui pense que tout ce qui s’est passé dans l’univers […] depuis l’origine est fait pour converger vers cette chose qui pense », « l’homme […] parmi lequel cet être unique qui est lui-même, dans lequel il y a ce point privilégié qui s’appelle la conscience ».

Nous sommes ainsi invités à effectuer un petit tour, à introduire un écart, un déplacement par rapport à la pensée philosophique classique et au discours de la psychologie de l’ère post-freudienne.

Au commencement fit le « Höchste », le Plus Haut, non pas la subjectivité, la petite entaille du Créateur qui donne à chaque créature sa marque mais le Moi, à l’image du Créateur.

Pourtant, « Freud a découvert dans l’homme le poids et l’axe d’une subjectivité dépassant l’organisation individuelle en tant que somme des expériences individuelles »

Avec la découverte de l’inconscient, il a su extraire cette chose humaine qui fait de l’homme un être social, quelque chose, qui ne peut ni être atteinte, ni se faire entendre autrement que d’une façon paradoxale et douloureuse, quelque chose d’irréductible qui échappe à toute tentative de satisfaction et donc au principe de plaisir.

Ceci pose question à Freud, qui se voit ainsi pris dans le filet de ses propres contradictions.

De quelle nature est donc ce lien du Moi à la subjectivité, l’inconscient (pour faire un raccourci un peu maladroit) ? Comment s’y prendre ? Comment travailler non pas avec l’idée d’un inconscient qui serait l’envers du Moi, son moule, qui cerne ce qui contrarie la révélation des contenus de l’inconscient, les résistances, (cf. chapitre III du texte) mais avec une organisation structurée par un système de symboles ?

Le distique dit d’Angelus Silésius résume étonnement bien la relation du Moi au Un tout puissant et le danger qu’elle comporte,  que l’Un soit de l’ordre de la croyance aux dieux ou incarné par un Maître ou une autre Suprême puissance terrestre, Le Moi.

Si le Moi n’était pas, Dieu ne serait pas…

Et en cherchant d’autres textes de Silésius, anciennement Johannes Scheffler, (1624-1677) poète et mystique allemand du XVII siècle, voici un autre extrait :

« Dieu est éternellement amoureux de sa propre beauté […] il n’a pas de vertu. »

Le distique sur lequel notre leçon prend appui, est-il de Daniel von Czepko (1605-1660) – « Sexcenta Monodisticha Sapientum » Czepko von Reihersfeld (ou Reigersfeld) – ou de Silésius ­ « Cherubinischer Wandersmann » ­ qui était un fils spirituel de von Czepko qui lui-même se situe comme héritier spirituel de Meister Ekkehart (Voir la lettre 31 de Hugo von Hoffmannsthal à Walther Brecht) ?

Le souci de Lacan ne consiste pas dans la trouvaille du bon nom ou d’avoir raison quant à la référence citée. Au-delà de l’auteur il y un texte qui nous anime et c’est ce texte qui nous intéresse, de le lire et le commenter à partir de sa singularité, de le porter au-delà d’un certain horizon et d’en tirer des inspirations pour une clinique analytique.

À la suite de ses propres avancées, il nous propose ici une lecture à partir d’un autre point de vue, en référence au stade du miroir. Il s’agit d’une lecture de cet « Au-delà du principe de plaisir » qui sort son lecteur de cet apparent confort qu’apporte l’habituelle posture en appui sur le Moi, la psychologie du Moi. Elle se fonde sur ce qui constitue le lieu propre de nos résistances, dans une sorte d’inertie qui contribue à ce que nous retrouvons toujours notre point de départ, autrement dit, que nous avons toujours raison, que nous n’entendons rien de ce qui vient d’ailleurs, de ce qui nous est soufflé depuis ce lieu qui depuis Freud se nomme « anderer Schauplatz », un lieu Autre, qui ouvre une autre perspective.

Dans ce lieu s’abrite cette part inconnue du Moi, l’inconscient tel que Freud le définit : un sujet inconnu du Moi.

Mais ce lieu se prête à ce que nous y situons notre besoin d’aimer, d’imaginer, d’être guidé par quelque Un auquel nous allons croire : nos divinités, nos idolâtries, nos amours.

Le deus ex machina

Et pourtant, nous souffle Lacan, ce n’est pas ça !

Si le Moi n’est pas le Je de l’inconscient, si la difficulté quand on parle de la subjectivité est justement de « ne pas entifier le sujet », de quelle nature est donc ce mécanisme qui fait tourner la machine humaine, l’histoire humaine, le destin ?

(Si le symptôme analytique est ce que je vous dis), « c’est écrit en toutes lettres dans notre expérience… »

Voilà, la réponse que Lacan donne déjà en 1954.

Le symptôme analytique est lié à cette part méconnue du sujet, à ce qui est exclu du Moi, véhiculé dans la parole, par le langage qui fait de lui un être social. C’est là, à ce lieu, lieu du langage que s’inscrit der « Kern unseres Wesens », comme le nomme Freud dans la Traumdeutung, le noyau de notre être : l’inconscient, méconnu par le Moi.

Freud a su souligner que, en effet, le « noyau de notre être ne coïncide pas avec le Moi » et il introduit dans « Au-delà du principe de plaisir » chapitre III « der Kern des Ichs », la partie centrale du Ich, la partie inconsciente. La langue allemande et la grammaire allemande ne lui permettent pas de rencontrer la question de l’équivalence entre le Je et le Moi telle qu’elle se pose à Lacan en langue française. Il n’existe en allemand que le Ich. Le Moi français c’est le mich, le mir, une conjugaison du Ich.

Permettez-moi d’avancer que c’est peut-être en cherchant une issue à ce biais de la langue allemande que Freud a malencontreusement introduit le Ich, Es und Über-Ich, le Moi, Ça et Surmoi. Et on sait à quel point ceci a constitué une « Sackgasse » : une « voie du sac », une voie sans issue, une impasse pour l’analyse freudienne.

Le Moi n’est pas le je et le vrai je n’est pas Moi. « Le Moi est un objet particulier à l’intérieur de l’expérience du sujet. ». Cet objet « remplit une certaine fonction que nous appelons la fonction imaginaire. ». (p.85)

La conscience, das Bewusstsein que Freud travaille dans son chapitre IV, les illusions de la conscience d’un Moi appréhendé dans son Unité même n’est qu’une image reflétée par le miroir concave, le Moi produit dans un spectre imaginaire : Le Moi idéal.

Et, nous semblerait dire Lacan, Freud quand il écrit « Au-delà du principe de plaisir» porte justement ceci à notre attention : il existe un texte au-delà de ces limites imaginaires du Moi qui nous confronte avec un espace Autre, symbolique, celui de notre parole et du langage à partir duquel l’articulation avec une dimension tierce, réelle se met en place et quelque chose y insiste.

Freud le laisse entendre : « Il doit y avoir des lois spéciales » qui règlent la vie « psychique » l’existence humaine, l’existence du parlêtre. Un souffle nous vient d’ailleurs, en lien avec le monde symbolique Autre au-delà du reflet de notre monde imaginaire, illusoire et semblant objectif de notre champ de conscience. 

Le stade du miroir comme modèle, dit Lacan, « représente le sujet comme aliéné, pris dans le reflet de son image. La connaissance de soi, n’est qu’une illusion. Au-delà de cette image se trouve – Lacan utilise la métaphore – le paralysé qui chevauche l’aveugle, le « je n’y vois rien », le trou dans le champ optique, que le paralysé surmonte afin de trouver l’image de sa complétude, unité au prix d’un certain savoir sur ce qui lui manque, sur ce champ, cet espace réel. Un sur a. A-veugle. Se dire Un homme, une femme, un sujet divisé, manquant, porté par la lettre chue, le trou creusé dans le Moi.

Ici surgit la dialectique intersubjective de l’être et l’avoir, la jalousie et la sympathie, purs reflets du manque à travers cet espace de rencontre avec le désir, désir de l’Autre.

Un reflet issu de l’espace d’où me vient ce savoir sur ce qui me manque, sur ce qui cause mon désir : non point une instance révélatrice d’un Moi, mais un objet, qu’on voit ici dans le texte apparaître, cet objet est celui du manque, un pur trou.

La machine, si joliment mise en scène dans la métaphore des petites tortues, de ce trou, elle ne peut en rendre compte. « L’expérience freudienne c’est précisément ceci que c’est dans l’inconscient que l’individu en fonction subjective se compte lui-même » nous rappelle Lacan mais la machine ne sait pas se compter elle-même comme une unité parmi les autres. Elle ne connaît pas l’ensemble vide, le zéro, pur trou qui fonde le premier ensemble des nombres entiers.

Le deus ex machina, c’est le Un de la machine qui entre en scène.

La machine ne connaît pas la singularité.

Elle prend son Unité à partir d’un commandement sans faille.

Elle crée le modèle. Le modèle c’est d’abord celui d’un système social où il n’y a pas de sujet pour la simple raison que l’individu viendrait se bloquer sur l’image d’un autre, en prise et captivé, « suspendu au fonctionnement unitaire d’une autre machine et par conséquent aussi captivée par toute espèce de démarche de l’autre machine » «  Ce cercle n’est pas limité à deux mais c’est le deux » (le rapport de l’Un à l’autre) « qui forme la liaison essentielle. La captivation dans l’image totalitaire de l’autre. »

Supposons-les avec la grande voix, imaginons-nous quelqu’un qui les conduit et les surveille, un législateur qui règle le ballet, les fascine et constitue leur idole !

Les braves petites machines de Grey Walter, vous les reconnaissez là, inspirées par la L.T.I. (Lingua Tertii Imperii) comme Victor Klemperer en témoigne en 1947.

Un modèle pour ce que Freud va aborder dans « Massenpsychologie und Ich-Analyse », 1921.

Le Moi en collectivité suivant le Führer, le modèle du totalitarisme…

Un Moi dans lequel on fait entrer la voix, une régulation symbolique. Cette voix, la régulation symbolique domine la machine-homme !

Mais – et là se trouve la grande avancée de Lacan – cette voix, pour le sujet est la voix de personne, c’est-à-dire il n’y a personne dans ce lieu d’où nous vient cette voix !

La voix prend naissance dans un ensemble vide, dans une articulation au sein d’un système de relation, un triangle où aucun des bords n’a un privilège. Le problème est de savoir où est le sujet ? Pris dans ces trois dimensions, où est-il ?

Où est-il et « qu’est-ce qu’il est le sujet ? » La question insiste. Et Lacan répond : « Ce qui est exclu du Moi ». Il souligne la dimension de l’exclusion, de la perte, de quelque chose qui n’y est pas et répond par la négation.

Pour Freud, où est alors la réalité du sujet ? Serait-ce dans sa conclusion de la trente-et-unième des Nouvelles Conférences : « Wo Es war, soll Ich werden » ? Là où le Es était, le Ich doit advenir ?

Il y ajoute : « Es ist Kulturarbeit wie die Trockenlegung der Zuydersee », c’est un travail de civilisation tel l’assèchement du Zuydersee, un travail qui vise à conquérir des polders sur la mer afin de les rendre habitables. Lacan dénonce une tentative de rationalisation et de maîtrise sur l’homme marionnette.

Et en effet, il me semble que dans la soirée de préparation de ces journées, un lapsus a trahi mes lectures. J’ai dû traduire : « Là où le Ça était, le Moi doit advenir » ! Ça sent l’egopsychology.

Mais le « vice du sujet », la fonction de l’inconscient par rapport au phénomène de la conscience, c’est que dans cet inconscient, exclu du système du Moi, le sujet parle.

Dans « Au-delà du principe de plaisir » Freud introduit le principe de plaisir et le principe de réalité, réalité psychique. La réalité psychique de Freud.

Freud s’inspire d’un discours scientifique, technologique conforme à son temps. L’invention c’est la machine. La machine-homme, l’horloge avec son tic-tac incessant, son mouvement de va-et-vient qui tire l’énergie de répétition d’un poids premier et de la force d’attraction terrestre, la gravité. Serait-ce la gravité du patriarcat ? Serait-ce « un aiguilleur, le petit homme, qui est dans l’homme et qui fait marcher l’ensemble de l’appareil ? »

Le tic et le tac, un-deux, oui-non, Bejahung-Verneinung, et dans l’espace entre les deux, une force, la gravité, un rapport à la temporalité, un temps qui choit, une source d’énergie investie qui inlassablement produit un reste, produit par ces signifiants, le tic et le tac.

Qui est premier ? Le tic, Trieb, la libido, ou le Todestrieb, la pulsion de mort, le tac ?

Le principe de constance réside dans le Wiederholungszwang. Un, deux…ça marche. Ça fait marcher dans la juste mesure. Der Wiederholungszwang traduit par « automatisme de répétition ». Le Zwang, la compulsion. Compulsion à la répétition. Ça insiste, ça nous contraint…

Et là, quelque chose ne colle pas. Qu’est-ce qui ne va pas ? Tout l’article est une espèce de « quête à la trace » nous dit Lacan. Ça se sent… Condillac, la statue.

Qu’est-ce qui échappe dans ce Wiederholungszwang, dans la relation « énergétique » entre les différents systèmes, dans cette bonne équation qui règlerait le flux entre entrée et sortie du système, en occurrence de l’appareil psychique tel qu’il est dévoilé au septième chapitre de la Traumdeutung ? Dans l’équilibre de la machine-homme, que Freud reprend de nouveau avec une précision technologique dans son chapitre IV de « Au-delà du principe de plaisir » dans lequel il aboutit à la formation des organes de sens (toujours Condillac) quelque chose ne fonctionne pas.

Et là, avec le Wiederholungszwang, Freud, sans le savoir et sans savoir vers où il va ainsi, met déjà en question tout le développement futur de l’egopsychology et de ses avatars. Nous travaillons toujours avec un grand X (la variable inconnue) quant à la nature de l’ « Erregungsvorgangs », des déroulements de l’excitation, nous dit Freud. (p. 240 Ges. Werke B.3.)

« Vous le verrez jouer au furet » et savez-vous où-il va le furet ? Le sujet-Freud, où va-t-il sans savoir que ce n’est pas son Moi qui le guide et que finalement « ce que nous rencontrons à la fin, ou pas, c’est quelque chose qui est la reproduction sous la forme transfert de quelque chose qui manifestement appartient à l’autre système. ». C’est dans la répétition, dans ce qu’il reproduit ainsi avec tant d’insistance que loge la nature du principe qui règle ce qui est le sujet en tant qu’il « ne peut ni être nommé, ni saisi, mais que peut-être [il] est structuré. ».

Le nœud, il faut le faire.

Il faut le faire autour d’un savoir qui se trouve en contraste par rapport au savoir du philosophe, du savoir absolu. Il s’agit d’un savoir à la fois absent et présent qui est véhiculé par son absence dans la présence et vice versa, hors temporalité et pourtant non figé. C’est bien de ce savoir que Freud parle sans pouvoir l’attraper. Il en parle quand il introduit dans l’équilibre psychique le Wiederholungszwang. Il n’y a pas de moyen de s’en échapper ! Ça s’impose ! Vous y êtes attrapés ; ça vous pince - es zwickt. Der « Zwicker », la contrainte.

À Lacan maintenant de lire et de dévoiler – non pas le savoir de Freud –  mais le fait que tout en cherchant, Freud fait partie du système.

Il ne peut s’y voir car il s’y trouve. Il est l’aveugle qui porte sur son dos le handicapé, le paralysé. Il ne peut pas trouver, ni nommer ce qui a toujours été là, sa propre présence en tant que sujet. Il appartient à Lacan de le situer, cet objet. Car c’est un objet non attrapable qui se réduit à un reste transmissible qui fait lien dans la dialectique interhumaine, lien social.

Les effets de l’inconscient – et Freud s’est laissé guider – c’est dans la dialectique, la parole et le langage que nous allons pouvoir les repérer. Lacan pose Freud en place de supposé savoir.

Le discours de l’analyste est décalé par rapport au discours philosophique et scientifique quant à l’objet en question. Freud, nous apprend Lacan, est le premier à qui appartient la finesse de suggérer sa propre ex-istance comme étant l’effet de quelque chose qui lui échappe et pourtant insiste et le force inlassablement… au travail.

Il existe un savoir au-delà des trois principes nommés par Freud (pulsion de vie : Lustprinzip, Lebenstrieb oder Sexualtrieb, pulsion de constance : Konstanzprinzip et pulsion de mort, nirvana : Todestrieb oder Ichtrieb) et c’est de ce savoir que l’enseignement psychanalytique se nourrit. Il tire son énergie non pas d’une instance Une, mais de ce lieu qui l’abrite, de ce « troisième terme » nous indique Lacan en fin de leçon VI « l’axe véritable de la réalisation de l’être humain », « l’élaboration de la dialectique de la communication ».

 

Relecture : Érika Croisé Uhl, Louis Bouvet, Dominique Foisnet Latour.

Texte relu par l’auteur.

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